CHAPITRE VIII
cuisine. Notre ordinaire n’est pas somptueux : des racines et toute sorte de reptiles et d’insectes assez dégoûtants; mais, au demeurant, nous ne sommes pas précisément réduits à mourir de faim; c’est déjà quelque chose.
— Je suis la même route que vous , s’écria Dirck , ravi d’avoir rencontré un cordon bleu indigène pour préparer ses repas.
— Et l’autre? ajouta Bob Anderson, en me désignant du doigt.
— Ne pensez-vous pas qu’il retarderait et embarrasserait notre marche ? dit l’ami Dirck.
— Au fait, reprit Bob, il m’a bien laissé me tirer d’affaire tout seul dans la ravine. A chacun son tour dans ce monde. Partons.
— Mais , ajouta charitablement Dirck , ne vaudrait-il pas mieux l’achever? Il va beaucoup souffrir, le malheureux, et j’ai peur qu’il ne donne des indications sur notre route. »
« Cette dernière proposition fil hésiter le bushranger. Pendant ce temps, l’Australienne s'était approchée de moi, elle m’avait soulevé la tête contre un tronc d’arbre ; puis, m’ayant quitté un instant, elle était allé puiser de l’eau ; elle avait étanché ma soif et baigné la plaie heureusement légère que j’avais à la jambe. La pensée me vint de la garder avec mod ; j’avais un moyen certain de tenter celui à qui elle appartenait : une pipe et du tabac que j’avais
toujours soigneusement cachés; car Dirck eût été capable de tout pour se les approprier. Bob s’approcha. Son esprit flottait entre la pensée de se défaire de moi et le regret d’assassiner un camarade sans utilité bien démontrée. Je lui offris immédiatement ma pipe en lui disant que je lui dirais où il pourrait trouver du tabac s’il consentait à me laisser l’Australienne pour panser ma blessure.
« Le marché fut conclu sans difficultés. Je lui donnai ma provision entière de tabac, d’autant plus volontiers que c’était semer la discorde et la trahison entre les deux nouveaux associés qui m’abandonnaient. Us partirent et furent absents pendant près de quinze jours. L’Australienne , fort jeune , assez bien proportionnée, mais d’un visage hideux à voir, à cause de son nez écrasé où se balançait gracieusement un large anneau de cuivre, était l’animal domestique le plus obéissant , le plus souple et le plus utile qui se puisse imaginer; elle me soignait avec beaucoup d’adresse ; elle savait trouver des aliments là où j’en aurais vainement cherché pendant des semaines entières. Quant à son talent culinaire , il consistait à faire du feu avec des branches sèches pour rôtir tout ce qui lui tombait sous la main.
« Cette femme me montra un dévouement dont rien ne pouvait ébranler la constance et la douceur. Rien ne la rebutait : ni mes impatiences, ni mes