CHAPITRE VIII
et des gestes de supplication; mais l’heure de prendre ma revanche était venue; je les mis en joue, et les obligeai à rebrousser chemin.
« Les hommes que j’avais trouvés endormis dans le canot étaient deux pécheurs de phoques établis sur une petite île , dans le détroit qui sépare l’Australie de l’île de Van Diemen. Les deux océans qui se rencontrent dans cet étroit passage entre-choquent leurs vagues avec une extrême violence. Dans leurs luttes constantes , les eaux ont creusé les deux bords du détroit; elles s’étendent en nappes sombres; elles s’engouffrent dans de profondes et noires cavernes ; elles tourbillonnent dans des lacs souterrains. Des deux côtés du détroit, les rochers qui , placés au-dessus du niveau des eaux , n’ont pas été entamés, surplombent, et forment de sinistres galeries. Au centre de ce canal dangereux s’élèvent par centaines des pics plus ou moins aigus, que la mer bat avec fureur. Quelques-unes de ces montagnes, à la base sous-marine, sont inaccessibles et restent désertes ; mais d’autres sommets, offrant des surfaces plus étendues, ont été peuplés par des bushrangers que le gouvernement colonial n’a pas voulu poursuivre jusque dans ces dernières retraites. L’utilité est partout la règle de la politique anglaise. En principe , la loi doit toujours être dominante et respectée ; mais les Anglais savent fort bien la laisser de côté comme une
vieille amie rouillée , quand elle s’oppose à leurs vues générales d’agrandissement. Nulle autre population que celle des convicts ne consentirait a . vivre dans ces solitudes océaniques. En tolérant les évadés, l’autorité coloniale assure le peuplement du détroit.
« La surface de ces rochers est en partie couverte de sable rouge ; mais on y trouve aussi de la terre végétale, et elle suffit avec la pèche à nourrir scs habitants. On peut se faire une idée de la violence continuelle des ouragans qui régnent dans ces parages , en apprenant que la végétation naturelle, au lieu de s’élever verticalement comme dans les autres latitudes, s’étend en largeur, et que les tiges des plantes, rampant sur le sol, s’y entrelacent pour résister à l’action des vents. Cette végétation est robuste cependant, et atteste la fécondité du sol, dont les convicts ont d’ailleurs tiré bon parti.
Des murs construits en cailloux et en coquillages ont été disposés par eux pour protéger les produits des cultures. Derrière ces abris , de vastes jardins anglais ont été dessinés. Des cabanes basses, recouvertes de chèvrefeuilles à la façon du comté de Kent; des étables contenant des porcs et autres animaux domestiques , rappellent l’Angleterre dans ces tristes régions, et témoignent de l’attachement impérissable des Anglais aux usages de la mère patrie.