‹ Les convicts en AustralieChapitre 26 sur 119 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

pu s’y placer tout entiers , les talons étaient restés en route appuyés sur les tiges, et notre comédien de circonstance était obligé de marcher constamment sur ses pointes. A part cet inconvénient, il savait tirer très-bon parti de son accoutrement, et surtout d’une longue pipe, où il puisait, avec une apparence de délice, d’énormes aspirations de tabac.

Assis près d’une table, tenant sa pipe d’une main, étendant l’autre vers une cruche de bière qu’il avait baptisée du nom de grog et qu’il portait fréquemment à ses lèvres , il fit comparaître un autre il rôle chargé de représenter le domestique de la maison, et lui dit que son grog était faible. L’autre ayant répondu qu’il l’avait préparé selon les ordres de madame, son maître s’emporta, l’appela paresseux, l’accusa d’avoir bu i’ eau-de-vie et d’avoir rempli la bouteille avec de l’eau, déclara avec de violentes imprécations qu’il était le maître, que personne ne devait recevoir d’ordres que de lui, et finit par dire au valet de sortir et de ne jamais reparaître devant ses yeux. Survint alors sa femme, qui demanda la cause de tout ce bruit. Il s’ensuivit une altercation où le mari fit preuve d’autant d’emportement que la femme montra de calme et de fermeté. Celle-ci dit enfin quelle ne se chargeait plus de diriger la maison, et laissa à son mari la responsabilité de tout le désordre qui s’en-

suivrait. Visiblement déconcerté par la menace, Blüeher leva les épaules, fit un tour dans la chambre, aspira successivement trois ou quatre bouffées de tabac, prit la cruche d’ale, la vida d’un trait, et tendant le pot au domestique, lui dit :

« Allons, John, un autre verre de grog, et surtout ne manquez pas d’obéir à madame. » Puis, se penchant à l’oreille du domestique au moment où John sortait, il ajouta : « Tâche qu’il soit plus fort, animal, ou bien tu auras affaire à moi. »

La pièce continua ainsi; chaque scène où figurait le capitaine se terminant invariablement par ces mots :

« Allons, John, un autre verre de grog. »

Celte phrase était toujours accueillie par les applaudissements de l’auditoire , et chaque fois qu’un trait bien mordant était lancé contre l’un ou l’autre de nous , on voyait les physionomies rayonner de joie ; les regards se portaient vers les soldats et les matelots avec un triomphe mêlé d’inquiétude, car le plaisir d’exercer contre nous ces innocentes représailles était troublé par la crainte du ressentiment qu’elles pourraient» faire naître dans nos esprits. Comme je l’ai dit, les matelots elles soldats riaient de tout leur cœur, et pour ne pas partager leur gaieté, il aurait fallu ne pas assister plus longtemps à la représentation et ne pas écouter cette bouffonnerie.

Page 1