‹ Les convicts en AustralieChapitre 99 sur 119 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

approche, nous les entendions frôler les broussailles. C’était un autre de nos dangers ; mais on acquiert, dans les situations désespérées, une énergie à toute épreuve. Nous supportions sans le moindre abattement notre inquiétude , et nous faisions ainsi l’essai d’une vie de privations, de dou- . leurs et de périls à laquelle les faibles succombent bientôt mais qui endurcit la constitution des vigoureux, leur donne des muscles d’acier, des têtes de fer , étouffe en eux toute sensibilité morale , émousse la sensibilité physique, double les facultés intellectuelles, et prête aux sens une finesse extraordinaire.

« Nous traversâmes enfin le torrent ; il était temps de mettre cet obstacle entre nous et nos ennemis , car le jour allait paraître. A tout hasard, nous comptions bien faire usage de nos armes et nous défendre jusqu’à la dernière extrémité. J’avais à la main un de ces poignards à lame courte et large dont on fait usage dans la marine. Mon compagnon portait une espèce de lance faite d’un os de kanguroo , emmanché dans une branche d’acacia épineux.

« Dès que nous eûmes gravi le revers opposé de la ravine , nous vîmes devant nos yeux s’étendre , jusqu’aux limites les plus reculées de l’horizon, une plaine immense, semée de rares bouquets d’arbres épineux. Bientôt le ciel se couvrit ; la

pluie tomba par torrents, une de ees pluies australiennes qui coulent des nuages en larges misseaux et qui durent sans interruption des semaines entières. Pas un abri ne nous était offert dans cette contrée plane et découverte. En peu d’instants nos habits furent trempés ; il fallut se déshabiller et marcher sans autres vêtements que l’air du temps, . qui heureusement n’ctait pas froid. Dirck essaya de se réfugier sous un buisson ; mais il revint tout ensanglanté de sa tentative. Les arbres du pays sont les plus inhospitaliers qui existent ; il n’est pas jusqu’à leurs feuilles dont le tissu ne se termine par des pointes acérées. Jour et nuit, pendant quarantehuit heures, les cataractes du ciel restèrent ouvertes et nous inondèrent à grands flots. Qu’on se ligure notre situation! Le jour, nous marchions sous un déluge de pluie ; l’eau ruisselait de toutes les parties de notre corps. Aveuglés, respirant à peine, nous ressemblions, moins la majesté, à ces dieux que les poètes représentent comme habitant des fleuves; la nuit, étendus sur un terrain détrempé, transis de froid, nous étions, en outre, torturés par la faim. Tout était bon pour apaiser notre appétit : racines, fruits sauvages et amers, lézards, serpents même. La gomme qui coulait sur le tronc d’un arbre servit aussi à tromper les souffrances de notre estomac. Malgré ces épreuves, notre santé n’était pas ébranlée. Le désir d’échap-

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