LE GÉNÉRAL CHANZY
à mort ! à la lanterne ! qu'on les fusille ! » Léo Meillet leur répondait : « Mais non, c'est Chanzy ! » Et on reprenait : « Tant mieux! Chanzy à mort! » Le général Chanzy avait à peine figure humaine lorsqu'il arriva prés de la grille, sans képi, les vêtements lacérés, la face tuméfiée par un coup de bâton, couvert des sanies que l'on avait lancées sur lui. Il fut terrassé devant la porte d'entrée. Le surveillant Yillemin, gardien-concierge, le releva rapidement, para un coup de crosse qui lui était destiné, et le jeta dans l'intérieur de sa loge. Le premier mot du général fut : « Ces malheureux ne savent pas ce qu'ils font, il faut leur pardonner. » Un seul homme ne pouvait résister à la poussée qu'exerçait la foule. La porte fut forcée, la prison envahie. La cour, le rond-point (lieu central où aboutissent toutes les galeries), le greffe, les guichets, tout fut encombré par les fédérés, au milieu desquels des femmes s'agitaient en criant. Les surveillants, tenant en main leur forte clef d'acier trempé, s'étaient réunis autour des officiers.
M. Lefébure, le directeur régulier de la Santé, était accouru. C'est un homme qui n'est plus jeune, de taille moyenne, d'une extrême mansuétude, fort intelligent, rompu par une longue pratique à l'administration des prisons, très ferme, très résolu, sous une apparence fort douce; ayant quelquefois l'air de chercher ses mots et les trouvant toujours; n'aimant point les émeutes, mais sachant ne pas reculer devant elles. Il demanda d'abord en vertu de quel mandat ces détenus étaient amenés dans la maison. On lui remit quatre paperasses : « Ordre au directeur de la prison de la Santé de recevoir en dépôt le général Chanzy jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. Le directeur répond sur sa tête de la garde de ses prisonniers. — Pour E. Dival : Caïol. — Paris, le 19 mars 1871. Timbre : République française.
m LA SANTE.
Kt;il.-iii;iioi' (le l;i ijardo iiîilioiiale, XIII*-' .•irronflissemoiit. » — Un ordre idciiliiiue coiiconiail MM. di; Langourian, Ducauzé do Nazellcs et Gandin de Villaine. Ces mandais d'arrestation étaient d'une indiscutal)le illégalité, mais ils se trouvaient appuyés par une telle force ai'mée, (pi'il n'était pas possible de se refuser à les exécuter; c'eût été exposer inutilement sa vie et celle des prisonniers. M. Leféburc le comprit, e"t dès lors, connaissant bien les fonles, sacliant qu'elles s'apaisent souvent lors- (lu'elles n'ont plus sons les yeux l'objet de leur haine irraisonnée, il résolut de faire incarcérer les (juatie inisonniers le plus rapidement possible.
Ce n'était point aisé, car les fédérés les serrai(!ut de prés et ne paraissaient guère disposés à les perdre de vue. L'hiver, sans charbon et sans bois, avait été très dur à la Santé; pour abriter ses détenus contre le froid, M. Lefébure avait, dans les premiers jours de décembre 1870, fait construire des cloisons en planches à l'entrée des galeries cellulaires ; la porte la plus voisine du rondpoint, où se tenaient les officiers, entourés des gardes nationaux, était celle de la quatrième division. Sur un signe des yeux fait par M. Leiebure au lu'igadier Adam, compris par celui-ci, les généraux Chanzy, de Langourian et leurs deux aides de camp furent brusquement saisis par les gardiens et entraînés vers la porte qu'un surveillant se tenait prêt à ouvrir; Sérizier, lançant ses poings en avant, fendit la foule qui criait de nouveau : c A mort ! à mort ! « Les prisonniers franchirent la cloison, dont la porte fut immédiatement refermée derrière eux; ils étaient sauvés. M. Lefébure avait remarqué l'influence que Sérizier exerçait sur les fédérés; il lui dit que son éloquence seule pouvait faire évacuer la prison et permettre d'assurer le salut des officiers auxquels il s'intéressait. Sérizier ne se fit pas prier; il dégorgea une allocution ot jura qu'aucun « capilulard » n'échap-
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perail à la «justice dupeuple! » On s'éloigna; mais le poste des fédérés, tout un bataillon, qui gardait la porte d'entrée, envoya des sentinelles qui devaient faire faction devant les cellules de ceux que cette foule appelait déjà des otages.
Que l'on se souvienne de la motion adoptée le 2 i février et qui servit de prétexte à la fédération de la garde nationale, que l'on se répète le serinent de s'opposer par la force à l'entrée des Prussiens dans Paris, et l'on comprendra que de tous ces projets de guerre à outrance il ne restait plus vestige. En effet, s'il eût subsisté quelque trace de patriotisme dans le cœur des insurgés, c'est en triomplie que l'on aurait dû porter le général Chanzy, car il avait été héroïque sur la Loire, et, quoiqu'il n'eût pas réussi à sauver la France, il avait du moins sauvé l'honneur de nos armes. Mais les bataillons du Comité central et les gens de la Commune se souciaient bien de cela, en vérité; ils voulaient détruire l'armée, la magistrature, le clergé, c'est-à-dire la discipline, la loi, la religion, et c'est pour cela qu'ils incarcérèrent les soldats, les magistrats et les prêtres, sur la simple vue du costume. C'est ainsi que le général de Langourian avait été arrêté au chemin de fer d'Orléans par hasard, au moment où il se hâtait de -se rendre à Versailles afin d'y recevoir sa brigade qui venait de Bordeaux.
Quant au général Chanzy, il avait été signalé; on le chercha et on le saisit dans un wagon où il n'essayait guère de se cacher, car il ne pouvait même pas soupçonner, ayant toujours fait au moins son devoir, qu'il pilt être décrété d'accusation. Conduit d'abord à la mairie du XIIl" arrondissement, au milieu de groupes qui devenaient de plus en plus menaçants, il fut protégé par Léo Meillet, puis déclaré « prisonnier » par le général ouvrier fondeur Emile Duval; traîné à la prison
disciplinaire du IX'- secteur, ramené chez Léo Meillet, repris par la foule et reporté pour ainsi dire à la geôle du secteur. Léo Meillet S qui lit de sincères efforts pour sauver les généraux et leurs officiers, savait bien qu'ils n'étaient point en sûreté dans cette prison l'udinientaire, sans grilles ni nunailles, que l'on avait tant bien que mal installée boulevard d'Italie; il voulait donner aux prisonniers la sécurité d'une véritable maison pénitentiaire, et il ordonna de les transférer à la Santé. La voiture où il les fit monter, pour les arracher aux insultes populaires, fut brisée. Tous les curieux accourus devinrent une foule atteinte de frénésie. Au milieu de quelles insultes et de quels traitements quatre officiers irréprochables arrivèrent à la prison, nous l'avons dit.
Le Comité central, instruit des faits qui s'étaient produits, déclara que c'était un malentendu et que les généraux devaient être remis en liberté. C'était fort bien; mais on comptait sans les fédérés du IX'= secteur, qui, se sachant les maîtres sur leur territoire, ne reconnaissaient d'autre autorité que la leur, et, tenant à leur proie, étaient résolus à ne la point lâcher. Le soir même on en eut la preuve. A neuf heures, deux personnes, qui ne dirent pas leur nom et qui étaient le général Cremer et M. Arronshon, se présentèrent chez M. Lefébure, porteurs d'un ordre signé : Lullier, général eu chef, et enjoignant au directeur de la Santé de relaxer inmiédiatement M. Clianzy. C'était péremptoiré; ordre d'arrestation signé du général Duval, ordre de mise en liberté signé du général Lullier, cela se valait.
M. Lefèbure ne demandait pas mieux que d'obéir;
* M. Edmoml Turquot. député, arrêté on mémo temps que le général Chanzy, fut sauvé par Léo Meillet; après la défaite de la Commune, M. Turquet n'oublia pas le service qui lui avait été rendu; il donna asile à Léo Meillet. et lui procura les moyens 'de quitter la France.
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cependant il réflécliissait ; la situation était complexe; la libération lui semblait inexécutable, car il avait compris qu'il n'était plus le maître dans sa prison. « Je suis prêt, dit-il, à faire lever Técrou du général Clianzy; mais les fédérés ne le laisseront point partir, et nous nous exposons à le voir massacrer, si nous voulons passer outre malgré eux. » Le général Cremer se récria. — On fit appeler le clief de bataillon qui était de garde, et on lui montra l'ordre; il répondit : « Je ne puis rien faire sans avoir consulté mes bomines. « Il revint au bout de quelques minutes et dit : « Moi, je veux bien làcber le général, mais les soldats ne veulent pas ; ils prétendent que c'est un capitulard et se disposent à le fusiller s'il sort de la prison. » C'était clair. M. Lefébure engagea les amis du général Chanzy à aller voir Emile Duval; celui-ci était délégué militaire à la Préfecture de police, il avait été clief de légion dans le Xlll" ari'ondissement, commandant du IX"" secteur; sa jeunesse, sa parole ardente, ses opinions blanquistes lui avait valu une forte popularité dans le quartier; s'il signait un ordre d'élargissement, les fédérés de service à la Santé v obéiraient peut-être. Le général Cremer, M. Arronshon, accompagnés du chef de bataillon, se rendirent à onze heures du soir à la Préfecture de police, chez Duval, qui lut Tordre signé par Charles LuUier, le déchira, et déclara que la mise en liberté du général Chanzy serait le signal d'une insurrection. Duval fit plus : il se rendit de sa personne, ou envoya un messager au Comité central et on obtint l'ordre suivant : « Comité central de la garde nationale; une heure et demie du matin, 20 mars : ordre au citoyen Duval, commandant à la Préfecture de police, de maintenir en arrestation le général Clianzy, jusqu'à nouveaux ordres. Pour le Comité central et par délégation : Assi, lîouit, Josselin, Chou- I. I'2