LES DETENUS
Troppmann. Il est donc naturel que Duval ait essayé de s'attacher un homme d'une pareille valeur; mais s'il l'avait connu, il se serait épargné la peine de lui faire des propositions inutiles.
M. Claude apprit le 25 mars que trois commissaires de police, MM. André, Dodieau et Boudin, venaient d'être incarcérés prés de lui avec leurs trois secrétaires, quatre inspecteurs attachés à leur commissariat et trois garçons de bureau. Leur nouveau logis, tout triste qu'il était, dut leur sembler agréable en comparaison de celui qu'ils venaient de (juilter ; car, depuis le 18 mars, ils étaient enfermés dans la prison disciplinaire de l'avenue d'Italie, où Sérizier les avait fait conduire après les avoir arrêtés à leur domicile. A la Santé, du moins, ils étaient à l'abri d'un coup de main, ils recevaient régulièrement leur distribution de vivres, ils avaient à leur disposition la bibliothèque que M. Lefébure a formée; ils étaient sous la surveillance d'un personnel d'employés qui les connaissaient presque tous, et qui, impuissants à leur rendre la liberté, pouvaient adoucir pour eux les sévérités du règlement. Ils étaient certains, et c'était pour eux une garantie sérieuse, que le service serait conservé par les sous-ordres de la prison. Un commissaire de police, M. Monvalle, avait pu aller à Versailles, y recevoir des instructions, et revenir prescrire aux greffiers, ainsi qu'aux surveillants, de ne point abandonner la Santé.
Les trois greffiers, MM. Laloë, Peretti et Tixier, s'étaient distribué les rôles : M. Laloë dirigeait les opérations du greffe et, en réalité, menait la maison; M. Peretti, aidé avec dévouement par le surveillant Croccichia, qui faisait le service du rond-point, restait en rapport avec les otages; M. Tixier s'était mis dans les bonnes grâces de Caullet, le conseillait, en était écouté et lui inspira les mesures de salut qui préser-
vri'ciil. la prison. L'iiinuoiice qu'ils exerçaient sur le directeur trouva pronipteniciit une occasion de se manifester. Aussitôt après l'arrestation des généraux Clianzy et de Lau^ourian, le secteur avait envoyé quatre délégués (jui devaient rester en pei'inanenc(! à la Santé pour surveiller les prisoiniiei's d'Ktat, s'assurer de leur présence et prescrii'e toules précaulious afin d'éviter qu'ils ne s'évadassent '. Les généraux avaient été l'elaxés, mais les délégués, qui ne se trouvaient point mal à la prison, où ils connnandaient en maîtres et n'avaient rien à faire, ne s'empressaient point d'aller reprendre leur service militaire.
Les greffiers firent comprendre à CauUet que la présence de ces délégués était un outrage à son autorité, et qu'il était de sa dignité de les renvoyer au secteur d'où ils étaient venus. CauUet, pour mieux conduire cette négociation, emmena les délégués chez le marchand de vin, leur paya largement à boire et réussit à en débarrasser la maison. De ce moment, les greffiers et les surveillants s'entendirent pour laisser quelque liberté aux otages; la porte de leur cabanon ne fut plus trop rigoureusement fermée, ils purent communiquer et se promener ensemble dans les couloirs.
On avait remarqué qu'il y avait deux hommes dans Caullet, l'homme du matin et l'homme du soir. Celui du matin était débonnaire, facilement amené aux bonnes inspirations, car il était à jeun et livré à lui-même; celui du soir était tout autre : il faisait de l'autorité à tort et à travers; il allait s'assurer si les détenus étaient
' « Ordre au directeur de la prison de la Santé d'admettre les quatre délégués du Comité central du XIII= arrondissement, pour exercer une surveillance spéciale sur les deux généraux et autres oi'liciers enfermés dans ladite maison, et de n'entraver en rien leur surveillance, faute de quoi il aurait à répondre devant le comité de la gai'do nationale. » l'as de signature, pas de date, mais le timbre: état-major du la garde nationale: XIII* arrondissement.
LES DÉTEMS. iOl
bien «bouclés») clans leur cellule; il parlait des incomparables destinées que la Commune préparait à la France ; il disait : « Soyons fermes, brisons la réaction! » C'est qu'il avait le vin mauvais, comme l'on dit, et qu'il revenait de la Préfecture de police, où il avait entendu pérorer Raoul Rigault.
Ce pauvre CauUet éprouva une déconvenue qui lui fut pénible. Il avait senti la nécessité d'affirmer aux yeux de tous son titre de directeur et d'en porter ostensiblement les insignes. Il alla chez un des meilleurs chapeliers de Paris et se fit confectionner un képi de commandant, à quatre galons. La facture s'élevait à 2i francs, qu'il paya ; puis, réfléchissant que la Commune s'était engagée à faire le bonheur du peuple, et que son bonheur personnel consistait à se coiffer d'un képi galonné, il envoya la quittance à la Préfecture de police, avec demande de la lui rembourser. On ne sait quelle mouche piqua le directeur du matériel, qui répondit : « Le citoyen directeur est prié de payer luimême la facture, l'ex-préfecture n'étant pas tenue de l'habiller. » Ce fut là un chagrin pour Caullet, qui n'y comprenait rien et répétait : « Est-ce que l'on doute de mon dévouement? )) Il n'avait péché que par naïveté; s'il eût réquisitionné son képi, c'eût été régulier et, sans soulever la moindre objection, l'on eût « passé les écritures » .
Le 7 avril, sept otages nouveaux vinrent prendre place dans la division cellulaire; c'étaient des gendarmes qui se trouvaient confondus, par le hasard des séquestrations arbitraires, avec MM. Icard, directeur, et Roussel, économe du séminaire Saint-Sulpice. A propos de ces deux derniers détenus, on put voir que Caullet avait une mansuétude naturelle qu'il était facile d'émouvoir. Par fonction, il était tenu d'obéir aux instructions de Raoul Rigault; comme employé du gouvernement com-