II. — LA LIBBETÉ DB OOBSaiBHGB
Méthode expérimentale. — Illusions jacobines. — Kulltlé des hommes de U Coomiune. — Ils demandent aide partout. — Ils veulent retenir les administrateurs réguliers. — La persécution contre l'Église. — Incohérence. — Le matérialisme et la couronne d'immortelles. — La loi des Évangiles. — Les deux néants. — La théorie de Darwin. — Un darwiniste conséquent. — Réputation suriàite. — Les biens de l'Église confisqués. — > Le contrat bilatéral. — On fouille les tombes. — Antechrists filous. — Un gai'çon apolhicaire. — Les obus pleins de médailles. — En dix-huit jours vingt-six églises fermées. — Saint-Michel à Batignolles. —Le club de la Révolution sociale. — La première séance. — Amouroux i Saint- Nicolas^les-Cbamps. — Mortier à l'Hôtel de Ville. — l/abbc Sabattier. -- Le télégraphe de Saint-Sulpice . — L'é;;li9e est cernée. — Le délégué au YI* arrondissement. — Les femmes et les fédérés. — Â bas la Commune 1 — La Marseillaise et les litanies. — Les femmes sont vaincues. — Les clochers. — Lettre au curé de Saint-Pbilippe-du-Roule. — Perquisition et saisie à Notre-Dame-des-Victoires.
Vulgarisation de la propriété parle vol, suppression du droit d'exprimer sa pensée, expansion de la liberté des mœurs, ce sont là les conséquences naturelles de la Commune; cela poussait naturellement sur elle comme des champignons vénéneux sur du bois pourri. Il ne faut voir là cependant que des
accessoires sans gravité; son objectif sérieux fut ailleurs, dans l'Église qu'elle voulut prendre corps à corps et détruire, malgré la déclaration qu'elle avait introduite dans sa proclamation du 9 avril : « I^es droits inhérents à la Commune sont : la garantie absolue de la liberté individuelle et de la liberté de conscience, i» La Commune représentait, et se faisait gloire de représenter, « la libre pensée )» parvenue au pouvoir et n'admettant, a priori^ qu'un gouvernement basé sur la méthode scientifique et expérimentale. Le lecteur sait déjà, sans qu'on ait à le lui démontrer de nouveau, que les hommes de la Commune étaient, sauf exceptions singulièrement res« Ireintes, d'une ignorance rare, et qu'ils n'avaient guère expérimenté que les diverses qualités de bières vendues dans les brasseries. Mais cela n'importait guère; ils appartenaient à cette secte stérile à laquelle l'excès de l'opinion sufQt, car une âme véritablement révolutionnaire sait et peut pourvoir à tout. C'est pourquoi ils s'imaginaient très sincèrement qu'ils étaient de taille à résoudre sans difficulté, par une sorte d'inspiration d'en bas, tout problème politique, économique, religieux ou stratégique qu'ils rencon- Ireraient sur la route de leur apostolat humanitaire. Il fallut déchanter quand on fut installé à l'Hôtel de Ville et que Ton se trouva en présence de difficultés d'autant plus aiguës, d'autant plus nombreuses que
la situation générale consliluait à elle seule une difficulté presque insurmontable. Le fit fabricando faber est vrai en toutes choses ; on apprend même à être intelligent, ou du moins à se servir de son intelligence.
Pareils à ce René Chrétien dont nous parlaient nos grand'mères, qui savait tout et n'avait jamais rien appris, les hommes de la Commune ne doutaient de rien. Au premier essai d'administration, ils furent épouvantés de leur nullité, et avec inquiétude ils regardèrent autour d'eux, cherchant un fonctionnaire, un employé, moins que cela, un garçon de bureau oublié à Paris qui pût leur dire <x comment on devait faire ». Presque tous les employés avaient suivi leurs chefs à Versailles; la Commune en fut exaspérée; elle pivotait dans son propre vide, s'irritait des obstacles, et ne sachant les vaincre ou les tourner, essayait de les briser par la violence. A bien des fonctionnaires réguliers, on fil des offres à l'oreille : Restez avec nous, vous n'aurez pas à vous en repentir. J'ai raconté que le général Duval, délégué militaire à la préfecture de police, chercha par tous les moyens possibles à s'attacher M. Claude, chef du service de la sûreté, avant de se résoudre à l'envoyer en prison.
Un architecte célèbre, membre de l'Institut, fut forcé de s'adresser à Léo Franckel pour se faire res-
tituer des clefs que Dardelle lui avait indûment enlevées et dont il avait besoin. Franckel était alors délégué au ministère des travaux publics. C'était un ouvrier bijoutier, né à Buda-Pesth, affilié à l'Internationale, sectaire socialiste, naturellement brutal, volontairement grossier, et affectant de tutoyer tout le monde. Il fut, par exception, d'une courtoisie remarquable avec l'architecte, fit droit immédiatement à sa réclamation, et tenta de l'entraîner dans la bacchanale démagogique dont il était un des coryphées. Il lui disait : c( Nous manquons d'hommes, nous n'avons affiiire qu'à des brutes, et c'est ce qui nous empêchera d'atteindre le but très élevé que nous poursuivons ; si nous avions avec nous des gens comme vous, monsieur, pour nous aider de leurs conseils et nous assister de leur expérience, nous serions certains de réussir, et l'humanité nous en garderait une étemelle reconnaissance. x> L'architecte feignit de ne pas comprendre, salua et se retira sans mot dire. Rossel a constaté la même pénurie; en haut, des rêveurs malfaisants qui ne savent trop ce qu'ils veulent ; en bas, des instruments à peine dégrossis qui fonctionnent naturellement à rebours du mouvement qu'on leur imprime. Si la Commune n'était morte d'un accès d'épilepsie, elle aurait certainement péri d'inanition, par le seul fait de sa propre stérilité.
Ces hommes qui ne savaient libeller ni un passe-
port, ni un ordonnancement sans être obligés de demander des conseils, n^ eurent besoin d'aucun avis pour attaquer l'Église. Là il n'y avait rien à faire qu'à renverser, et ils y excellaient. Fermer les églises au culte et les ouvrir aux clubs, les dépouiller, emprisonner les prêtres et les fusiller, en vérité c'était facile et c'est là une tâche dont ils surent s'acquitter. Ce fut une persécution qui eut ses martyrs; mais il est impossible, encore à l'heure qu'il est, de deviner au nom de quel principe elle fut exercée, car chez les hommes de la Commune on ne peut trouver trace d'une philosophie quelconque. Ils se proclamaient bien hautement matérialistes et athées, sans trop comprendre ce que signiûent ces deux termes. Ils n'ont ni doctrine, ni théorie ; semblables à des perroquets apprivoisés, ils répètent des mots dont le sens leur échappe. Leur incohérence est telle qu'ils sont en contradiction perpétuelle avec eux-mêmes, et ne s'en aperçoivent pasu Au moment de mourir, l'héophile Ferré écrit à sa soeur pour lui donner ses dernières instructions : a Bien entendu, aucune cérémonie religieuse, je meurs matérialiste, comme j'ai vécu, » Et immédiatement, sans transition, il ajoute : « Porte une couronne d'immortelles sur la tombe de notre mère. » Toussent ainsi; ils répudient la croyance et en conservent précieusement l'emblème. C'est une cacophonie.
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Ils se disent partisans de régalité, de la liberté, de la fi*aternité ; c'est leur devise; ils Tinscrivent au protocole de leurs actes officiels, sur leurs drapeaux, sur les murailles, et ils jettent au rebut la loi des Évangiles qui la première en a doté Thumanité. Us ne se rendent pas compte que c'est par le christianisme que les peuples sont devenus libres et ont été maîtres de leur destinée. Supprimer la vie future et la croyance fiorlifianle à une rémunération promise au courage, à l'abnégation, à la vertu, placer l'homme en face de l'hypothèse de deux néants, c'est le réduire à ne prendre aucun souci de son âme, et à ne rechercher icibas que la jouissance immédiate. Si on ajoute à cela la théorie de Darwin, dont ces prétendus novateurs n'ont retenu que les côtés dangereux, on arrive fatalement au combat pour l'existence, qui est Tinsurreclion permanente, et à la sélection, qui aboutit tout droit au despotisme. Quia nominor leo I
La Commune, un peu à son insu, rêvait de formuler son idéal de société d'après ces principes. La prétendue civilisation qui serait sortie de là n'eût été qu'un retour à la barbarie primitive; par l'application de telles idées on revient simplement à l'âge de pierre. Récemment un jeune homme excellait à expliquer en public le darwinisme ; il a été conséquent avec luimême et a mis sa théorie en pratique. Il a assassiné une vieille laitière et lui a volé ses économies pour
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aller se griser dans un café ^ Il en existait plus d'un qui en eût fait, qui en a fait autant pendant la Commune. Celle-ci mourut trop vite pour avoir eu le temps de dévoiler ou de déterminer son système philosopliique, qui n^eût]'été, sans aucun doute, qu'un matérialisme purement animal. On {)eut le conclure de ce fait que Robespierre, fort admiré comme guillotineur par plusieurs membres de la Commune, était cependant honni et méprisé parce qu^il avait inventé TÊtre suprême. Tous se seraient volontiers, à rimitation d'Anacharsis Clootz, déclarés les ennemis personnels de Jésus-Christ, dont Jules Vallès déclarait publiquement qu'il trouvait la réputation surfaite. Aussi toule mesure de violence contre le clergé proposée dans les conciliabules de l'Hôtel de Ville fntelle adoptée avec enthousiasme.
La Commune fonctionne à peine que déjà elle procède aux confiscations. Le 1*' avril, avant qu'un seul coup de fusil ait été tiré entre les fédérés et les troupes françaises, elle se hâte d'affirmer ses intentions, et
* Affaire Lobiez el Barré; août 1878. Lcbicz, qui tua ci liépeçst la %TUTeGillety était désigné en qualité de gérant d'un nouveau Père Duchêne qu'on allait faire paraître, ainsi qu*il résulte de la déclaration suivante : c Le gérant du Père Duchêne sera M. Lebiez (Paul-Louis), né à Angers, le 31 juillet 1853, professeur de sciences à Paris, rue des Fossés-Saint-lacques, 3, réunissant toutes les conditions prescrites par la loi. Fait double ^ Paris, le 6 avril i878. Buffcnoir; le gérant, I'. Lebiez ».
elle bâcle son décret : « Considérant que le premier des principes de la République française est la liberté; — considérant que la liberté de conscience est la première des libertés ; — considérant que le budget des cultes est contraire à ce principe, puisqu'il impose les citoyens contre leur propre foi ; — considérant en fait que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté, décrète : Art. 1. L'Église est séparée de TÉtat. Art. 2. Le budget des cultes est supprimé. Art. 3. Les biens dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles et immeubles, sont déclarés propriétés nationales. Art. 4. Une enquête sera faite immédiatement sur ces biens, pour en constater la valeur et les mettre à la disposition de la nation. >
Expliquer à ces gens que le budget des cultes est le résultat d'une convention intervenue entre le clergé et la France, que le clergé a abandonné ses biens à la condition que chacun de ses membres recevrait de l'État une allocation, ou pour mieux dire une indemnité annuelle et proportionnelle, qu'il y a eu> ainsi que disent les hommes d'affaires, contrat bilatéral et synallagmatique, c'eût été peine perdue, el nul n^y songea. La Commune s'occupa sans délai de réunir les biens meubles des églises, c'est-à-dire que, sous la direction du délégué à la sûreté générale, elle organisa un pillage régulier. Elle fouilla tout, jus-
qu'aux lombes : « 8 avril 1871. Remboursement à Jagut, serrurier, 3 francs, pour ouverture de la pierre des tombeaux des archevêques en l'église Notre-Dame (partie du chœur); ouverture faite devant nous et sur nos ordres. Le commissaire de police : H. G. »
Jamais spoliation ne fut plus misérable ; on fit la chasse aux saints ciboires, aux candélabres, aux chasubles, aux crucifix. Ces libres penseurs, qui se donnaient pour des persécuteurs de l'Église, pour des Nérons, des Juliens, qui volontiers, dans leur médiocre vanité, se seraient comparés à l'Anlechrist, étaient de simples filous qui maraudaient dans les chapelles, faisaient leurs mains dans les sacristies, et crochetaient le tronc des pauvres. Tout le butin, nous l'avons dit, a été ou aurait dû être envoyé àCamélinat, directeur de la Monnaie; mais on ne saura jamais ce qui est resté dans la poche des réquisitionnaires, ni ce qui a été vendu aux brocanteurs.
Pour exciter la population contre les prêtres, on inventait des fables dont quelques-unes sont vraiment extraordinaires. J'ai sous les yeux un rapport tellement extravagant qu'il suffit à faire comprendre le mépris inconcevable que la Commune professait pour le troupeau qu'elle entraînait à la révolte. Un garçon apothicaire nommé Yial, né à Lyon, après avoir fait régulièrement son service militaire, était venu chercher fortune à Paris en 1868. Il s'occupa d'erabau-
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nicmenl, géra une maison de coutellerie et pendant la guerre, reçut du baron Larrey une commission d'aidepharmacien attaché à Tambulance du palais du Luxembourg. Ce n'était point un révolutionnaire. Après le 18 mars, voyant qu'à Paris l'cmeute tournait à l'insurrection, il voulut aller retrouver son père, établi à Lyon. Il fut arrêté à la gare et, dit-il, incorporé de force dans le 135' bataillon fédéré. Ses aptitudes ne le poussaient pas à faire le coup de feu aux avantpostes contre les soldats français, et il obtint, — c'était facile sous la Commune, — l'emploi de médecin-major au 61' bataillon.
Le 9 avril, à Asnières, il installa une ambulance dans l'imprimerie de M. Paul Dupont, et il assista en simple spectateur à un combat assez sérieux. Le lendemain, il a adressé aux membres de la Commune un rapport détaillé sur l'organisation de son ambulance et il y dit textuellement : « Dans le sein même des obus venant de Versailles se trouvent renfermées de petites médailles en plomb, dentelées sur les bords, et portant sur l'une de leui^ faces l'edlgie de sainte Geneviève, patronne de Paris, et de l'autre côté Notrc-Dame-de-Délivrance. > Il ajoute que : « les balles ennemies présentent à leur surface un aspect sulfureux qui mérite un examen et une analyse approfondis avant que l'on puisse se prononcer sur la nature de leur composition. » Le même homme
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qui a écrit celte niaiserie considérable a été très ferme, très courageux, et a certainement sauvé l'imprimerie de M. Paul Dupont , qui sans sa résistance énergique eût été pilléeet saccagée par les fédérés massés à Asnières *. i
On peut se figurer l'impression que produisaient de telles révélations sur la crédulité parisienne. Pluie j
d'obus, passe encore, c'était de la guerre ; mais pluie 1
de médailles, c'était d'un impardonnable fanatisme : on veut nous ramener au moyen âge, nous ne le souf- j
frirons pas ! Peut-être fallait-il excuser de la sorte, et 1
par une bourde si violente, l'arrestation de l'archevêque, dont Paris, même le Paris de la fédération, avait été stupéfait. On disait et on répétait bien haut que le peuple avait le droit, avait le devoir de prendre ses sûretés contre les jésuites et les monarchistes qui l'attaquaient à coups de médailles « dentelées sur les bords ». On dut en rire, à l'Hôtel de Ville, entre pontifes; mais dans les bataillons fédérés on n'en plaisantait pas, et on afGrmait très sérieusement que Versailles se mettait au ban de l'humanité.
On arrêtait les prêtres et l'on fermait les églises, toujours au nom de la liberté de conscience. Du 1^' au 18 avril, vingt-six églises sont closes; interdiction d'y faire le service religieux; en revanche, on y établit
* Procès Vial; débats contradictoires, 4* conseil de guerre, 12 sep* tembre 187â.
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des clubs et du haut de la chaire on débile des balourdises et des impiétés Le 3 mai, j*ai été par curiosité assister à l'inauguration du club de la Révolution sociale dans l'église Saint-Michel à BatignoUes. J'ai rarement vu un spectacle plus bête. Beaucoup de femmes, quelques hommes affectant de garder leur chapeau sur la tête; des enfants piaillaient, des membres de la Commune, ceints de Técharpe rouge, faisaient les importants au banc d'œuvre. Quatre citoyens, assis autour d'une table placée précisément en face de la chaire, représentaient le bureau. Le président sonna et resonna pour obtenir un peu de silence. La séance est ouverte. L'orgue entonna la Mar$eillaise^ que tout le monde accompagna à Tunisson; voix criarde des femmes, basses profondes des hommes, voix glapissantes des enfants : un cba* rivari.
Successivement quatre orateurs se montrèrent dans la chaire, à laquelle on avait suspendu une grande loque rouge qui flottait sinistrement à la lueur des lampes : a Au lieu de paroles de mensonge et d'abrutissement, vous allez entendre des paroles de vérité et d'émancipation. » On applaudissait; quelques gogue* nards buvaient de la bière derrière le bénitier tout en fumant leur pipe. Un d'eux cria : En avant la musique! L'orgue joua le Chant du Départ, et l'assemblée se mit à braire de plus belle. Un orateur se démenait :
« 11 y a assez longtemps que nos oppresseurs font la nuit autour du peuple sans lequel ils ne seraient rien. Je demande de la lumière; il faut que chacun de nous connaisse ses droits et les fasse respecter ; notre tour est venu ; la clef de voûte du monde moderne, c'est le prolétaire ; aussi je propose que les séances du club de la Révolution sociale soient quotidiennes. » Approuvé. — « Demain, on traitera d'une importante et grave question qui appelle la méditation de tous les patriotes : La femme par TÉglise et la femme par la Révolution. » Approuvé. — L'orgue infatigable reprit la Maneillaisey et chacun sortit de l'église en chantant : « Aux armes, citoyens! >
n en fut de même dans presque toutes les églises de Paris. Les membres de la Commune, qui en qualité de chefs de l'État avaient charge d'âmes, ne dédaignaient pas de venir quelquefois eux-mêmes éclairer le peuple et lui donner quelques notions de fraternité pratique. Si l'on en croit un rapport de police adressé le 19 mai à Théophile Ferré, délégué à la sûreté générale, Amoureux se serait rendu le 18 à une réunion publique qui se tenait dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs. Il prit la parole et fît voter par cinq ou six cents auditeurs les propositions suivantes : fusiller les otages sans retard ; brûler le corps de Napoléon et en jeter les cendres au vent. Il termine en disant : c II faut faire sauter et brûler Paris dans
le cas où les Yersaiilais entreraient dans nos murs, ce que je ne crois pas possible. Êtes-vous résolus à pousser la défense à outrance? — Oui ! oui I — Eh bien! si nous sommes vaincus, périsse Paris! qu'il brûle plutôt que de retomber au pouvoir de nos ennemis ^ » Voilà ce que Ton prêchait dans les églises pendant la Commune.
Le lendemain du jour où le chapelier Amouroux exhortait les futurs incendiaires, le citoyen Mortier s'occupait à la Commune de la destination que Ton devait donner aux églises; il [dit : « Si la sûreté générale faisait évacuer et fermer les églises de Paris, elle ne ferait que prévenir mes désirs. Ce que je pourrais lui contester, ce serait la fermeture complète de ces maisons, car je désire les voir ouvertes pour y traiter de l'athéisme, et anéantir par la science les vieux préjugés et les germes que la séquelle jésuitique a su infiltrer dans la cervelle des pauvres d'esprit. » Il y a émulation, comme Ton voit, parmi a ces esprits forts » : c'est à qui dira le plus de sottises. Cela eut des résultais terribles, car dans le prêtre on ne persécuta pas l'homme, on persécuta la fonction. Des fédérés entourent Notre-Dame-de-Lorette et y arrêtent un jeune vicaire nommé Sabatticr. 11 est conduit au Dépôt près la préfecture de police, puis transféré à
* Procès Ch. Amouroux; débats contradictoires, 3* conseil de guerre, 22 mars 4872.
Mazas, et de là à la Grande-Roquette. Il est compris dans la fournée de la rue Haxo et y meurt. Parmi ceux qui Tout arrêté, emprisonné, massacré, nul n'a jamais connu son nom.
Les églises envahies ne furent pas toujours prises sans difQculté. Il y eut bataille à Saint-Sulpice, et les femmes y furent vaillantes. L'église avait été respectée, on ne sait pourquoi, loi^sque le 11 mai, dans la matinée, vers huit heures, elle fut entourée par les fédérés qui en gardèrent les portes. Le molif de cette invasion fut des plus étranges : on prétendait qu'un télégraphe aérien, placé sur une des tours, correspondait directement avec Yeraailles, et transmettait à la réaction des renseignements sur l'état des forces militaires de la Commune. On eut quelque peine à faire comprendre au commandant des fédérés qu'il n'existait plus de télégraphe aérien sur les tours depuis l'adoption de la télégraphie électrique, c'est-àdire depuis plusieui*s années.
A neuf heures, les portes de l'église furent rouvertes; mais comme on redoutait encore quelque alerte, on alla trouver le délégué siégeant à la mairie du VI* arrondissement pour le prier de faire en sorte qu'un tel scandale ne se renouvelât pas. Le délégué fut peu poli et encore moins rassurant : ce Faites vos simagrées dans le jour, si cela vous convient, et abrutissez les vieilles bigotes ; mais le soir l'église est au
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peuple, et dès aujourd'hui nous y établirons un club. » C'était le mois de Marie dont les exercices étaient assidûment suivis par trois ou quatre mille personnes qui se réunissaient pour prier ensemble et pour écouter la parole de M. Hamon, curé de la paroisse. Le délégué avait tenu parole; le soir, Féglise était ceinte d'un cordon de troupes; des sentinelles étaient placées aux portes.
Les femmes, leur livre de messe sous le bras, rassemblées sur la place, s'agitaient et disaient : « Nous entrerons ! » Lorsqu'elles se virent assez nombreuses pour vaincre la résistance des fédérés, elles marchèrent résolument vers l'église. On croisa les baïonnettes contre elles» en leur criant : a On ne passe pas I » Elles répondirent : a Baste ! vos fusils ne nous font pas peur et nous passerons malgré vous. » Elles le firent comme elles le disaient et pénétrèrent dans l'église. Les fédérés, les clubistes, se jelèrent derrière elles. Déjà elles étaient maîtresses du terrain et remplissaient les trois nefs. Les fédérés crièrent : Vive la Commune! Les femmes, surexcitées au plus haut point, répondirent : Vive Jésus-Christ I Les curieux étaient accourus, la vaste église était trop étroite pour la masse de monde qui s'y entassait. Un éclair de courage passa sur cette foule d'où s'éleva une énorme clameur : A bas la Commune ! Les fédérés ne se sentirent pas en force et se retirèrent. Derrière eux on ferma les portes ; mais ce
soir*là il n'y eut ni exercice religieux, ni réunion politique. On était fort troublé dans le quartier ; les maris sermonnaient leurs femmes : Tu vas nous compromettre! Les femmes tenaient bon, se jurant entre elles de défendre leur église et de ne point la laisser souiller par les vilenies communardes.
Le lendemain, 15 mai, vers sept heures et demie du soir, les femmes étaient installées dans la grande nef et priaient, lorsque des hommes accompagnés de fédérés en armes apparurent et leur ordonnèrent de « déguerpir )» parce qu'ils avaient besoin de l'église pour y établir une réunion publique. Les femmes ne bougèrent; le visage penché vers leur livre de prières, elles ûrent effort pour ne point entendre les injui*es - - les obscénités — qu'on leur criait aux oreilles. Le nombre des clubistes augmentait; ils firent une poussée contre les femmes et entonnèrent la Marseillaise. Les femmes, tassées les unes contre les autres, rispostèrent en chantant le Magnificat et le Parce Domine. Deux voyous en blouse, coiffés d'une casquette ravalée, hardis et adroits, escaladèrent la chaire et y déployèrent une écharpe rouge en criant : Vive la Commune ! Les femmes agitèrent leur mouchoirs en guise de protestation, et, comme la veille, crièrent : Vive Jésus- Christ! Ce fut en vain, l'église était envahie; les pauvrettes, malgré leur courage, n'avaient point été les plus fortes. Elles eurent beau continuer à chanter les
litanies, le club s'installa ; il y eut un président, il y eut des assesseurs; un orateur surgit à la tribune : <x II faut étriper les nonnes, les jésuites et les curés ; il faut les flanquer à la porte de cette baraque pestilentielle, que le peuple saura purifier ; il faut leur enlever nos femmes et nos enfants qu^ils corrompent, qu'ils abêtissent et qu'ils font servir à leurs orgies. » Cette fois les femmes de Saint-Sulpice étaient vaincues; elles abandonnèrent la place à la libre pensée.
Parfois on employait les églises à d'autres objets ; on montait dans les clochers, on y braquait des longuesvues, et, du haut de cas observatoires, on cherchait à découvrir les mouvements de l'ennemi. L'ennemi, c'était la pauvre France blessée qui cherchait à ressaisir sa capitale en proie aux bandits. Le 21 avril, le curé de Saint-Philippe-du-Roule reçut cette lettre : « Étal-major de la 8^ légion. Monsieur l'abbé, veuillez être assez bon pour mettre la clef du clocher de voire église à la disposition du capitaine porteur du présent; avec la clef, vous voudrez bien lui donner un homme sous vos ordres pour lui servir de guide. Veuillez ne pas oublier, monsieur l'abbé, que vous êtes discret par vocation. Salut et fraternité. — Le lieutenant-colo* nel. S.. • » J'estime que « monsieur Tabbé » a pu répondre qu'il n'y a pas de clocher à Saint-Philippedu-Roule ,
Quand les prêtres n'étaient 'point arrêtés, quand ils
avaient réussi à. se dérober aux griiTes de Raoul Rigault, on les faisait épier, on les mettait en recherche, et on lâchait contre eux les commissaires de la Commune : <c Comité de sûreté générale. Paris, le 16 avril 1871. Au citoyen commissaire de la rue Rataud de faire nécessaire au sujet du curé de Téglisc Jacques ex-saint, et prendre des informations. Voir chez ses parents qui demeurent rue des Feuillantines. Pour le délégué civil (signature informe). Préfecture de police ; cabinet du préfet. »
Dans les premiers temps de la Commune, on se contentait d'envoyer des fédérés dans les églises; ils y arrêtaient les prêtres, cassaient les vitres, mettaient les aubes par-dessus leur vareuse, dansaient devant Tautel, et rapportaient à la sûreté générale ce qu'ils n\ivaient point gardé pour eux. Il y eut là des abus, comme put le dire sérieusement un des fantoches de THôtel de Ville, des abus auxquels on trouva sage de remédier. Dès lors on délégua un commissaire de police spécial, qui dut faire la perquisition, une saisie, un proccs-verbal . C'est ce qui s'appelait agir régulièrement et en conformité des prescriptions de la loi ; car il est à remarquer que jamais on ne prostitua plus les mots loi, légalité qu'à cette époque, qui fut, du pi*emier au dernier jour, la violation permanente et résolue de la légalité et de la loi. J'ai sous les yeux le procès-verbal, en date du 18 mai 1871, dresser par
le commissaire de police du quartier Vivienne et contenant le détail des objets c saisis » à l'église Notre-Dame-dos -Victoires. On relate minutieusement les croix, les médailles, les calices, les titres de rente trouvés dans Téglise et dans la sacristie ; on a même soin d'indiquer «c un médaillon antique forme moyen âge ». L'acte est signé par le a commissaire aux délégations : Le Moussu », et par quatre témoins*. La nomenclature est complète, mais elle ne contient pas le nom des vicaires arrêtés, incarcérés, qui plus tard réussirent à sauver leur vie à la Grande-Roquette, en résistant aux assassins conduits par Isidore François et par Théophile Ferré.