III. — LBB GO
Au loup! ^ Un article de Gustave Marotciu. — C'est hier que tout cela se papsait. — Les sœurs de Saint-Yincent-de-Paul. — « Un vengeur de la femme outragée, s — Treilhard, directeur de TAssistance publique. — Saisies dans les maisons de secours. — « Reçu 21 fr. 85 c. ». — Un délégué eiceptionncl. — Bayeux Dum'^snil. — Kégère dans le V* arrondissèment. — « Au nom de la liberté de conscience ! » — Défense d'aller au catéchisme. — Interdiction de faire le service funèbre. — Les indiffcnts. — Fanatiser le peuple. — Les frères de la Doctrine chrétienne. — Hisloire de trois ignoranlins. -^ La religieuse travestie. — Les prêtres sauvent plus d'un communard. — Grèlicr chez les Jésuites. — Dombrowski et le couvent de l'Assomption. — • Bon vouloir des chefs neutralisé par la brutalité des soldats.
Pu haut en bas de la Commune, on s'était donné le
* Voir Pièces justificatives ^ n* 7.
mot : on criait au prêtre, comme on eût crié au loup ! La presse meurtrière et délatrice, s'inspirant des souvenirs de Marat, harcelait toutes les délégations e( les accusait de manquer d'énergie : « Une fois pour toutes, il faut en finir; l'humanité ne respirera que le jour où nulle religion ne subsistera. » Cette vipère de Vcrmesch sifflait sa prose empoisonnée dans le Père Duchêne. Devant les prêtres, la Commune grinçait des dents et semblait vraiment prise de folie furieuse, folie qui se communiquait par sympathie et dont plus d*un cerveau fut atteint. On pousse au meurtre, on adjure la Commune de ne point faiblir et de tuer Tarchevêque de Paris. Un jeune homme, — presque un enfant, — est saisi par la contagion du mal, et il écrit un article qui le marque à jamais d'un signe de réprobation. I^e 20 avril, le journal la Montagne public, sous la signature de Gustave Maroteau, une diatribe qui ne serait que ridicule si elle ne formulait un appel direct à l'assassinat. Après avoir parle deLéotade, de Torquemada, de Charles VI, de Trestaillon, de Galilée, de Jean Huss, de la fiole des Médicis et du poignard de Lucrèce Borgia ; après s'être écrié : Nous biffons Dieu! il termine en disant : <x Les chiens ne vont plus se contenter de regarder les évoques. Nos balles ne s'aplatiront plus sur des scapulaires, pas une voix ne s*élèvera pour nous maudire le jour où l'on fusillera l'archevêque Darboy, et il faut que M. Thiers le sache.
il faut que Jules Favre, le marguillier, ne Tignorc pas ; nous avons pris Darboy pour otage, et si on ne nous rend pas Blanqui, il mourra! La Commune Ta promis, et si elle hésitait, le peuple tiendrait son serment pour elle ; et ne Taccusez pas ! Que la justice des tribunaux commence, disait Danton, le lendemain des massacres de septembre, et celle du peuple cessera. Ah! j'ai bien peur pour M*' Tarchevôque de Paris! * » M*' Darboy ignorait les invectives que Ton bavait sur lui ; mais son rare bon sens lui avait, dès son arrestation, fait comprendre le sort qui lui était réservé, et son grand cœur y était résigné. Au moment de tomber, il leva la main pour bénir ceux qui l'assassinaient.
Ces actes sont tellement extraordinaires, qu'il est très difficile de se figurer qu'on en ait été le contemporain ; ils semblent appartenir aux âges barbares et reculer jusqu'aux confins des périodes préhistoriques. Il faut chasser cette illusion ; c'est hier qu'au nom de la liberté de conscience on a persécuté, on a tué les prêtres. La terre qui les recouvre est encore humide du sang qu'ils ont vereé. Ce qu'il y a de désespérant dans cette horrible aventure, c'est que ceux qui s'y sont activement mêlés ont paru de bonne foi ; on dirait qu'ils s'imaginent avoir vengé de vieilles
• \oiv Pièces juslificatives, n* S.
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injures, avoir délivré Thumanité opprimée et fait acte de justice égalitaire. Rien n'est accidentel dans celte œuvre, tout est voulu, tout est prévu. C'est une sorte de drame dont le scénario a été déterminé d'avance
et que les acteurs suivent senilement. Parmi les gens de la Commune, plus d'un, — Raoul Rigault, Ferré, Gabriel Ranvier, — avaient rêvé de « manger du prêtre ». Ceux qui se prétendaient des lettrés criaient: c Soulevons enfin l'oppression qui dure depuis quinze siècles ! » Les économistes, eux, voulaient supprimer le budget des cultes; les simples fédérés, puant le vin et la charcuterie a l'ail, disaient : « Les curés ! ils se nourrissent mieux que nous! » Toutes ces haines, ces erreurs, ces sornettes produisirent un accès de sauvagerie qu'il est impossible de s'expliquer.
Ce ne fut pas seulement « le curé, » l'homme qui officie, qui apparaît dans ses vêtements d'or au milieu de la fumée de l'encens, que l'on violenta; ce fut l'humble religieux, ce fut le frère de la Doctrine chrétienne, l'héroïque brancardier de nos défaites, ce fut la sœur de charité. Celle-là avait contre elle toute la séquelle des aspirantes institutrices laïques, qui savent fumer la cigarette, siffler les petits verres d'eau-de-vie, qui se marient sur l'autel de la nature, réclament leurs droits politiques et écrivent intempérance avec un h. La Commune, qui ne manquait pas
de <x bonnes amies » parmi ces Lacédémoniennes, obéit à leur injonction et jeta les filles deSaint-Yincentde-Paal hors des écoles et hors des maisons de secours. Dans quelques quartiers populeux, la fédération les protégea et les défendit contre la brutalité de ses maîtres. Ailleurs elles firent leur petit paquet et s'en allèrent tristement : «( Quand Dieu vous aura punis de votre révolte, nous reviendrons pour vous soigner. » Dans quelques hôpitaux, encombrés de malades et de blessés, les sœurs parurent tellement indispensables qu'on les garda, mais en les dépouillant de leur costume et en les affublant, en guise de ceinture, d'une écharpe rouge qu'elles dissimulaient très adroitement sous leur tablier.
A ce sujet, j'ai découvert, parmi les papiers recueillis dans un hôpital au moment même de la dernière bataille, une lettre fort ampoulée, mais curieuse, car elle prouve que bien des mesures adoptées contre les ordres hospitaliers n'étaient point du goût des partisans, des soldats de la Commune. < Citoyen directeur, j'apprends que tu molestes les sœurs de ton hôpital. Tu abuses de la force contre des femmes, c'est malhonnête et c'est lâche. C'est plus commode d'aller se cacher dans le fond d'un hôpital que d'aller se faire casser le coco par les canailles de Versailles. La Commune t'a dit de soigner des malades et non de taquiner des femmes. Elles ont raison de rejeter ton chiffon
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rouge, elles sont libres. Enlends-moi bien, citoyen, bois tant que tu voudras le vin des pauvres, fais ta petite pelote, cela ne me regarde pas, mais par l'enfer! ne touche pas aux femmes. Nous ne pouvons souffrir que pendant que nous nous faisons mitrailler, elles soient en butte à tes fureurs d'ivrogne. Fais leur quitter ton cbiflbn rouge dont elles ne veulent pas; qu'elles gardent leur habit, ça les regarde et non pas loi ; sans cela tu auras affaire à moi. Je n'attendrai pas que les canailles de Versailles t'envoient digérer à Gayenne ; je viendrai de la tranchée te casser la tête, comme à un chien. » Et à son nom, qu'il signe, l'auteur de cette lettre ajoute : <x Un vengeur de la femme outragée. » Plus d'un fut semblable à ce brave homme emphatique et menaçant; plus d'un fut indigné des persécutions dont les sœurs, — les petites sœurs des pauvres, — étaient l'objet; mais on était impuissant en présence des votes de la Commune. Les pauvres sœurs se dissimulaient, se déguisaient et avaient l'air un peu gauches sous les costumes d'emprunt que le soin de leur sécurité les avait engagées à revêtir.
On les chassait des maisons de secours où elles avaient été adjuvantes envers tant d'infortunes, et on leur enlevait impitoyablement toutes les ressources dont elles disposaient pour leurs bonnes œuvres, car en ce temps la charité ne devait être que laïque,
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comme l'cnseignemeiil. Le directeur de l'Assistance publique, Treilhard, se conformant aux instructions qui lui étaient imposées, faisait saisir et verser dans la caisse de son administration les sommes recueillies par les sœurs et par elles consacrées au soulagement des souffrances urgentes. C'était du reste un fort honnête homme que ce Treilhard\ Lorsqu'il sut à n'en pouvoir douter que les bâtiments annexes de THôtel de Yille allaient être incendiés, il emporta tous les fonds de réserve de l'Assistance, composés d'une somme de 57,440 francs, qu'il cacha dans son domicile. Dès le 27 mai, il envoya sa femme prévenir Taulorité légitime, qui rentra en possession des deniers appartenant à l'Assistance.
Treilhard n'en ordonnait pas moins des saisies rigoureuses: <x 15 avril 1871 ; au citoyen commissaire, rue des Feuillantines, 78. Vous êtes chargé par la préfecture de prendre possession, pour le compte de l'Assistance, de toutes les sommes, fonds, titres et valeurs que vous découvrirez par une perquisition complète dans l'établissement des sœurs tenant la maison de secours rue de l'Épée-de-Bois. Tous les objets trouvés
* Je crois bien que Treilhard, s'il eût été le maître, n*aurait point molesté les sœurs et les eût laissées à leurs fonctions de dévouement et de charité. l\ les avait remplacées par les infirmières laïques dans une ambulance de la rue de Yaugirard et avouait que le service avait été immédiatement désorganisé d'une façon très préjudiciable aux malades.-
doivent élre par vous remis à la caisse de rAssistance. » On peut croire d'après cette énumération que Ton va s'emparer d'un trésor; on se tromperait; ceux qui donnent toujours ne sont jamais riches. Le commissaire fait sa perquisition en conscience, il ouvre les tiroirs, vide la caisse et fouille lesmatelas^ J'ai la quitancede FAssistanœ publique: ce Reçu 21 fr. 85 cent, d Les ordres donnés par Treilhard sont d'une extrême mansuétude : il se conforme évidemment et forcément à des instructions qu'il n'a point provoquées et qu'il eût peut-être préféré ne point recevoir ; mais du moins il n'est ni brutal, ni agressif, et dans sa courtoisie même il me semble que Ton peut voir percer quelque regret :€ Veuillez prévenir, avec toutes les formes de convenance, les sœurs des maisons de secours des quatre quartiers du Y' arrondissement de vouloir bien vider les maisons qu'elles occupent. » C'est ainsi qu'il procède, et on doit lui en savoir gré.
Un autre adhérent de la Commune, administrateur délégué à la mairie du XP arrondissement, Bayeux-Dumesnil, donna, lui aussi, des exemples de douceur qui malheureusement restèrent isolés. Il pousse la délicatesse loin et s'expose à bien des colères. Ijorsque la Commune, voulant à tout prix renforcer son armée et contraindre même ses adversaires à combattre pour elle, ordonna des perquisitions dans toutes les maisons afin d'y découvrir des armes, des
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munitions et des réfraclaires, Bayeux-Dumesnil « a rhonneur » de prévenir ses administrés et les engage à apporter leurs armes à la mairie Drouot. Il ne s'arrête pas en si belle route et il fait un acte véritablement hardi : « 28 avril 1871. Considérant que Toccupation par la garde nationale de certains édifices de l'arrondissement consacrés au culte n'a plus de raison d'être par suite des perquisitions que la sûreté générale y a fait opérer, arrête : Les églises, temples, synagogues du IX"" arrondissement qui pourraient être occupés par la garde nationale, devront être évacués par elle dans la journée du samedi 29 avril. L'exécution du présent arrêté est confiée au colonel de la 9^ légion. > C'était rendre les édifices religieux au culte, et c'est là un fait tellement et si courageusement exceptionnel à celle époque qu'il devait être signalé. Bayeux- Dumesnil fut, du reste, un administrateur excellent et très dévoué à son arrondissement, qu'il protégea avec vigueur et auquel il évita plus d'une avanie. Il s'opposa aux arrestations, aux perquisitions, aux vexations dont les gens de la sûreté générale étaient prodigues et qui bien souvent servaient de divertissement à ces polissons. Un tel homme, qui avait do l'intelligence et du savoir-vivre, ne pouvait convenir longtemps à la Commune ; il fut révoqué le 5 mai K
' Dans i*ink'rrogatoire qu'il a subi le 19 août 1871 devant le ti*oisième conseil de guerre, où il n'aurait dû comparaître que comme té-
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Les délégués ne ressemblaient pas tous à Baycux- Dumesnil, tant s'en faut, et bien souvent ils rivalisaient de sottise et de violence. Le maître du V"" arrondissement, Régère, membre de la Commune et vétérinaire, qui cependant essaya de sauver Tarchevêque et le fit prévenir, sous main, de pourvoir à sa sûreté. Régère croit devoir hurler plus fort que les loups, et pendant que Bayeux-Dumesnil se dispose à faire rouvrir les églises, il rend un arrêt burlesque : <v 24 avril i871 Au nom de la liberté de conscience,... il est interdit à l'instituteur de mener ou de faire conduire les enfants à l'église, au temple ou à la synagogue; il lui est interdit défaire ou de faire faire des répétitions de catéchisme, ou de donner des dispenses pour aller aux enseignements religieux. » On aurait probablement fort étonné Régère, si on lui avait dit que cet arrêté, contresigné par les adjoints et par les membres de la commission d'enseignement, était l'œuvre d'un fanatique; il n'en aurait rien cru, et ce n'est cependant que la stricte vérité. Empêcher d'aller à la messe, forcer d'aller à la messe, c'est tout
moin, M. Ulysse Parent a dit : • Le 5 avril, je donnai ma démission. Toute ma crainte était de voir Tarrondissement (le neuvième) confié à une commission prise au dehors. Tobtins que la mairie passerait à un administrateur intègre. Je fus heureux de lui confier la caisse de en riche arrondissement qui contenait 120,000 francs. Cet adminislratcHr fut malheureusement révoqué plus tard par la Commune. » L*administrateur dont parle Ulysse Parent était Bayeux-Dumesnil.
un cl c'esl iaire un acle d'intolérance; mais ces nigauds ne se sont jamais douté de cela.
Non seulement la liberté de conscience s'opposait à ce que des enfants pussent aller à Téglise, mais elle ne permettait pas de dire les dernières prières sur un mort. Saint-Jacques-du-IIaut-Pas venait d'être envahi par les fédérés; des sentinelles gardaient les deux portes, celles de la rue Saint- Jacques et celle de la rue de l'Abbé-de-rÉpée. Tous les Gdèles avaient été chassés; les prêtres, maintenus dans la sacristie, discutaient avec deui délégués de la sûreté générale qui faisaient une perquisition. Â ce moment un convoi funèbre arrive et s'arrête devant l'église. Les parents, les amis qui accompagnent le corps veulent entrer pour assister au service qu'ils ont commandé. On se contente de répondre : «c On ne passe pas ! » IjC chef de la compagnie des fédérés intentent et met tout le monde d'accord : ce Eh ! vous nous embêtez I tout ça est passé de mode; allez porter directement votre mort au cimetière, c'est ce que vous avez de mieux à faire ; ce sera toujours plus convenable que de le faire asperger d'eau sale par les calolins. »
Les pauvres gens eurent beau insister, il furent obligés de partir et de se diriger sans prières et sans prêtre vers le cimetière Montparnassse. Ceci se passait le 16 avril, et j'en fus témoin. Le même jour le couvent des Oiseaux, maison exclusivement consacrée
à réducalion des jeunes filles, était occupé militairement. Chaque fois qu'une maison religieuse était fouillée parles fédérés lé même fait se produisait invariablement. Devant la porte, des vieilles femmes, des écloppés, des estropies, des indigents se réunissaient, levaient les mains vers le ciel, et se lamentaient : c Qui nous donnera des soupes et du pain? qui nous fera Taumône? qui nous vêtira pendant Thiver ? qu'allons-nous devenir? j» Et toujours il se trouvait là un brave soldat de l'athéisme, — un malin auquel on n'en faisait pas accroire, — qui disait : c Ces satanés curés, comme ils savent fanatiser le peuple ! » Ce n'était pas assez de chasser ces malheureux, la Commune les accusa de désertion et publia, le 26 avril, un avis qui appelait à la rescousse lous les instituteurs laïques : « Les frères et les sœurs des écoles chrétiennes ont abandonné leur poste. . . l'ignorance et Tinjustice font place à la lumière et au droit. > Oui, en effet, ils avaient « abandonné leur poste », car lorsqu'ils y restaient on les mettait simplement en prison. Trois frères de la Doctrine chrétienne, — trois frères ignorantins, — n'avaient point voulu quitter Paris ; mais, pour éviter les insultes et les projectiles malpropres, il avaient revêtu un costume bourgeois. Ils vaquaient prudemment à leurs occupations, allaient dans quelques maisons donner des leçons à des enfan ts, ne sortaient guère que le soir et se dissimulaient do
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leur mieux pour n*étre pas conduits en présence de Raoul Rigault, qui avait une façon toute spéciale d'interpeller les frères. Malgré les précautions qu'ils prenaient, les trois ignorantins furent dénoncés, arrêtés et enfermés à Mazas, où du reste ils se trouvèrent en bonne compagnie ecclésiastique. Ils eurent la chance de n'être point transportés à la Grande-Roquette et furent mis en liberté le 25 mai, en même temps que les autres détenus. Moins avisé que Tabbé Crozes et que M. Coré, directeur régulier du Dépôt, ils sortirent de la prison. Ils furent immédiatement appréhendés au corps par les fédérés, brutalement poussés à la barricade de l'avenue Daumesnil et armés de fusils. Là on leur oi*donna de faire feu sur les soldats français qui attaquaient Tobslacle de front, et on leur expliqua que s'ils n'obéissaient pas, on leur ferait sauter « la coloquinte d. La barricade fut rapidement tournée, les fédérés décampèrent ; les trois frères de la Doctrine chrétienne, forts de leur conscience, restèrent immobiles, et tendirent les bras vers les soldats, qui les arrêtèrent; on les mena devant le colonel; le jugement fut promptemcnt libellé : Pris les armes à la main, à fusiller.
Les trois malheureux se récrièrent avec un tel accent de vérité que le colonel en fut ému. On suspendit l'exécution « jusqu'à plus ample informé ». On put découvrir le supérieur, qui vint les réclamer et les sau-
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ver. f/alerle avait été trop vive, et l'un de ces pauvres garçons en fut longtemps malade. Incarcérer des hommes parce qu'ils professent et suivent une foi que l'on ne partage pas, en faire, sous peine de mort, les complices d'un crime, les forcer à combattre contre leur propre cause, les exposer à être exécutés comme malfaiteurs par ceux-là mêmes pour lesquels ils faisaient des vœux et qu'ils attendaient avec une inexprimable impatience, c'est là une action détestable entre toutes, et que les gens de la Commune ont commise plus d*une fois sans sourciller.
Pendant ces jours de honte qui pèsent sur le souvenir comme un remords, j'allais souvent passer la soirée chez un de mes amis dont la femme avait recueilli une religieuse effarouchée, chassée de sa communauté et n'ayant pu rejoindre la maison mère, située en province. On l'avait déguisée, et elle avait quelque maladresse à se mouvoir dans une robe de soie trop longue, où il y avait plus de falbalas qu'il ne lui aurait convenu. Elle était d'une sérénité admirable, s'inclinant avec une très douce humilité devant des événements dans lesquels elle voyait sans effort la main de Dieu irrité, fort gaie néanmoins et sans fausse pruderie. Elle était jeune, riait volontiers, sans se douter peut-être qu'elle avait des dents charmantes, et parlait avec un petit accent périgourdin qui n'était point désagréable. Elle se rendait utile dans la maison, où elle
« faralail», c'était son mot, sans arrêter. On comprenait, à la voir, qu'elle était accoutumée à une vie d'intérieur très active. Comme les recluses, elle reportait tout à son couvent. Elle admirait les flambeaux, les cadres en bois doré, les vases en porcelaine, et disait : « C'est ça qui serait beau pour notre chapelle! » La Baigneme de Falconet, en biscuit de Sèvres, l'attirait invinciblement; elle disait avec un gros soupir d'envie : « Âh ! si elle était à moi, je lui ferais une belle robe en soie bleu de ciel, je lui mettrais une couronne d'or sur la tête, le sacré cœur sur la poitrine, et ça ferait une jolie vierge pour notre chapelle ! > Tout cela élait puéril, j'en conviens, mais si naïf et tellement sincère que l'on ne pouvait s'en moquer.
Elle passait son temps à faire de la charpie; ses doigts agiles efClochaientle vieux linge avec une rapidité extraordinaire ; les monceaux de fils menus ef blancs s'accumulaient devant elle comme des flocons de neige. Quand un paquet lui semblait suffisamment volumineux, elle l'enveloppait et écrivait l'adresse : A l'ambulance du Palais de l'Industrie. Un soir, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Vous avez l'âme vraiment chrétienne de porter secours aux ivrognes qui vous ont expulsée de votre maison. » Elle me répondit très simplement : « C'est le précepte de Notre Seigneur; et puis, voyez-vous, ces pauvres gens me font grand'pitié : ils sont très mal soignés par les dames
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qu^OD a placées près d'eux et qui n'entendent rien aux •malades. » Le 24 mai, elle força son hôte à recevoir, à cacher» à sauver deux fédérés qui fuyaient.
Ce fait n'a rien d'extraordinaire ; il n*est pas une sœur de charité, pas un ignorantin, pas un dominicain, pas un prêtre, pas un curé, en un mot, pour employer l'expression collective dont se servait la Commune, qui en pareille circonstance n'eût imité la religieuse dont je viens de parler. Quel est le communard qui, demandant asile à un prêtre, a été repoussé? Pas un; et il en est beaucoup, que je pourrais nommer, qui ont dû leur salut à l'hospitalité «cléricale ». C'est à croire qu'ils se sont dit : « On ne viendra pas nous chercher près d'eux, car on sait ce que nos amis et nos disciples en ont fait à la Grande-Roquette, à la rue Haxo, à l'avenue d'Italie. Et les jésuites? que n'a-t-on pas vomi contre eux, sans compter ceux que l'on a tués, dont le plus grand de tous, Olivaint ? Le lecteur se rappelle-t-il que parmi les membres du Comité central il y avait un certain Grêlier, — plus bête que méchant, m'a-t-on dit, — qui, le 20 mai, publia une note dans le Journal officiel de la Commune pour prévenir a les réactionnaires » qu'on allait brûler leurs titres de rente. Celui-là sans doute était aussi l'ennemi des prêtres. Quand il fallut fuir, Grêlier alla frapper à la porte des jésuites, encore consternés de la mort des leurs; il déclina ses noms et qualités. On ne vit
pas en lui la brebis galeuse, on ne reconnut que la brebis malade ; on pensa au Bon Pasteur el Ton ouvrit. Dans le jardin de la maison des Moulineaux, Grèlier promenait mélancoliquement sa forte encolure et son triple menton. Il trouvait Tordinaire mi peu maigre, et, se souvenant qu'avant de devenir législateur au Comité central, délégué au ministère de Fintérieur, membre d'une commission au ministère de la guerre, il avait été cuisinier chez le maréchal de Saint-Arnaud et chez le duc de Noailles, il fricassait lui-même quelques ragoûts dont les pères appréciaient la finesse. Retomber de THôtel de Ville aux fourneaux, c'est pénible ; mais Grélier put se consoler en apprenant que Dioclétien, qui, il est vrai, ne fut qu'empereur, cultiva ses légumes à Salone après son abdication. Si lorsque l'on jetait les préti'cs de la Société de Jésus dans les cabanons de Hazas, un seul d'entre eux était venu dire à Grélier : Sauvez-moi! que seraitil advenu?
Les calomnies que la Commune avait répandues sur tous les ordres religieux, calomnies que l'on imposait à la population fédérée comme un article de foi, n'empêchèrent pas, on vient de le voir, des communards fugitifs de se réfugier chez ceux-là mêmes qu'ils chargeaient de tous les crimes. Ce qui prouve 4{ue certains d'entre eux ne croyaient guère ce qu'ils disaient; mais d'autres y crurent, et souvent des
commandants en chef furent paralysés dans leurs bonnes intentions parles préjugés obtus et enracinés des inférieurs auxquels ils avaient transmis leurs ordres. Le 14 mai, Dombrowski, « général de la première armée, » expédie ses instructions au lieutenant-colonel Barillier, son grand prévôt, et au colonel Mathieu, <x commandant supérieur des forces entre le Point du Jour et la porte Maillot. » Le grand prévôt mettra les scellés sur le « couvant i de l'Assomption à Auteuil,le colonel Mathieu laissera sortir librement, en emportant leurs eflets, <x les dames du couvant ; ces dames ont droit aux plus grands égards. » Le grand prévôt Barillier remplit sa mission avec beaucoup de convenance; il engagea les sœurs à quitter leur costume compromettant et fut envers elles d'une politesse irréprochable. Les sœurs allaient s'éloigner, lorsqu'un capitaine d'état-major arriva au galop et prescrivit de les retenir prisonnières.
L'imagination communarde avait fait des siennes, et parmi les hommes de la première armée on ne parlait que des cadavres et des instruments de torture découverts dans les souterrains du couvent de l'Assomption. Pour protéger les pauvres religieuses contre la brutalité de ses soldats, Dombrowski, sous prétexte de les mettre en arrestation, les plaça en lieu sûr, et, pour dégager sa responsabilité, il lit adresser un rapport à Protot, délégué à la justice,
qui dès lors restait chargé de Tenquéte. Le rapport rédigé par Barillier est assez ironique ; on peut reconnaître que le grand prévôt, a informé à tort ou à raison, » se débarrasse d'une commission désagréable et ne croit guère aux balivernes qu'il raconte. Quoi ! dans un couvent de femmes des cadavres, des instruments de torture? Oui, le monde de la fédératioD avait été tellement saturé de calomnies qu'il en était pénétré. Pour lui toutes les maisons conventuelles étaient des lieux de supplice et des lieux de dépravation, il n'en pouvait douter; du doigt il avait touché les preuves et saisi la vérité ; car nul alors n'ignorait, ne pouvait ignorer les fameux mystères de Picpus»