‹ Les convulsions de ParisChapitre 20 sur 63 · IV. — LBt MTSTiRBt DM PIOPUS · texte numérisé non relu

IV. — LBt MTSTiRBt DM PIOPUS

Mysliûcalion impudente. — Jean- Louis-Philippe Fenotiillas. — Il nVnime pa9 les C'ingrégitions religieuses. —Ses acolytes . — Au couTenldes Sacrés- CkBun. — Les lits orthopédiques. — Les aliénées. — Intcrreution de Prolotet de Raoul KigauU. — Les squelettes sont des cadavres. — Ancien cimetière. — Une thèse de doctorat. — Rochefort et ie Mot d'ordre, — L'abbé Majewski. — Volé, frappé, emprisonné. — Julesh-Ambroise Lyat dit Bon Cœur. — L'orphelinat Eugène Napoléon. — Les « nonnes » sont chassées. — Les jeunes filles restent. — Dans quel état on les retrouve.

— Iinmoralilé. — Pour mieux détruire TÉglise, détruire les églises. — Notre-Dame. — Première tentative d'incendie. — On y met le feu. — Les internes en pharmacie. — Leur courage. — Ils sauvent la cathédrale.

— Comment les partisans de 1:: Commune écrivent l'histoire»

' Jamais plus impudente mystification, jamais mensonge plus effronté ne fut offert, avec un tel concours

d'intenlions perverses, à la crédulité des badauds. Une maison religieuse, à la fois couvent, pensionnat, école, inGrmerie et refuge, connue « presque célèbre dans toute la bourgeoisie parisienne, fut dénoncée, avec pièces à Tappui, comme un repaire de brigandage et de lui^ure. Le souvenir des crimes de Mingrat, de Lacolonge, de Contrafalto, la lecture des petits romans c libres penseurs x> ont pu entraîner la foule ignare à ne pas rejeter avec mépris ces calomnies malsaines ; mais que penser des membres de la Commune, — Rigault, Protot, — qui les ont inventées, et que penser surtout des journalistes qu^ les ont propagées en les aggravant? Celte histoire, dont j'ai déjà parlé sommairement, mérite d'être racontée avec quelques détails, car elle éclaire la Commune et en montre le bnd.

Le XII* arrondissement eut pour maître un membre ^la Commune, Jean-Louis-Philippe Fenouillas, qui, t l'habitude, et pour cause, de changer souvent de se faisait alors appeler simplement Philippe, à tour employé, agent [d'affaires, marchand de 1 avait fait tous les métiers; on a même prétendu avait tenu une de ces maisons que la police nu* te et ne nomme pas; c'est une calomnie « roactioBaire » ; il n'avait pas tenu la maison, il la commaMilait. 11 fut à Bercy ce que Sérizier fut au XIII' arrodissement : une hyène lâchée dans un troupeau.

A la dernière heure, il fut horrible; il commaridait aux femmes de faire bouillir de l'huile a pour arroser les Yersaillais >. Il incendia la mairie et Téglise; comme on se pressait vers lui en le suppliant de donner au moins le temps de faire évacuer les maisons, il répondit: « Il faut que tout le monde brûle! » Lorsque tout fut en feu (25 mai, cinq heures du soir), il monta dans un fiacre à Timpériale duquel il avait accroché un drapeau rouge, et il se rendit dans le XP arrondissement, où les débris de l'armée fédérée se réunissaient pour combattre nos soldats et massacrer les otages.

Fenouillas n'aimait pas les congrégations religieuses, et il y en a beaucoup dans le XIP arrondissement; il résolut de leur livrer bataille. Dans ces expéditions, qui ne furent pas sans profit, il eut pour auxiliaires Clavier, commissaire des quartiers de Picpus et de Bel-Âir, Girault, un polisson de dix-neuf ans qui faisait fonctions d'inspecteur de police, Pontillon, employé à la mairie, et le brave capitaine Lenôtre. Dans les grands jours, Raoul Rigault, délégué à la sûreté générale, et Protot, délégué à la justice, daignaient venir dans ces quartiers lointains et s'assurer par eux-mêmes de la réalité, de la gravité des crimes inventés. L'objectif était le couvent des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, composé de deux maisons voisines, mais distinctes, Tune occupée par des reli-

gieux surnommés les picpuciens, Tautre habitée par une assez nombreuse communauté de femmes, con* nues, à cause de leur costume, sous le nom de Dames Blanches.

Clavier, accosté deGirault, marchant sous lesordres de Fenouillas, accompagné de Pontillon et de Lenôtre, à la tête d'un peloton de fédérés, se dirigea sur le cou* Tent le 12 avril et Tenvahit. On prit tout ce que l'on put prendre. Les religieux furent envoyés à la Conciergerie, les Dames Blanches furent gardées à vue. Fenouillas, Clavier et ses acolytes, mis en appétit par cette victoire, se firent servir à dîner, réquisitionnèrent du vin dans les cabarets des environs, et trouvèrent que la vie a de bons moments. Ce n'était que de l'arbitraire, ce n'était que de la débauche ; c'était l'œuvre journalière de la Commune, et il n'y aurait pas à en parler, si dans le couvent des dames des Sacrés- Cœurs on n'avait fait quelques découvertes intéressantes.

Dans un grenier situé au-dessus de la chapelle, au milieu de vieilles paillasses et de chaises cassées, on aperçut trois lits orthopédiques qui avaient servi jadis à des pensionnaires dont la taille était déviée. En outre, dans des chambres proprettes, bien aérées et convenablement meublées, on trouva trois femmes aliénées qui étaient logées et soignées dans la maison. U n'y avait là rien que de naturel; on cherche à

redresser les bossues, on essaie de guérir les folles ; cela se voit partout, dans les pensionnais, dans les asiles, dans les couvents, dans les hôpiflaux, dans les maisons particulières; mais Fenouillas et Clavier s'éclairèrent mutuellement aux lueurs de leurs flambeaux révolutionnaires. Les lits orthopédiques sont des instruments de torture et de débauche destinés à mater la vertu résistante ; les trois malades dont le délire raisonne et déraisonne alternativement sont « des victimes cloîtrées », maintenues en cellule parce qu'on redoute leurs révélations ou parce qu'on veut s'emparer de leur fortune. Préveiiu sans délai, le ministre de la justice Protêt accourut et se garda bien de contredire le Fenouillas, Raoul Rigault intervient aussi, et, tout en se bourrant le nez de tabac, il déclare que ça ne le surprend guère, qu'il soupçonnait tout cela depuiâ longtemps, que c'est du reste une bonne affaire dont il faut tirer parti.

On en tira parti en effet. Instruments de torture, séquestration violente, cela eût dû suffire, mais on voulait davantage. On ût des fouilles, et immédiatement on découvrit des squelettes; tout de juitc les squelettes devinrent des cadavres. On n'avait qu'à fouir le sol de ce quartier, il est fait d'ossements ; car c'est là que la sœur aînée de la Commune de 1871, c'est là que la Commune de 1793 fit établir un cimetière

supplémentaire, dans un terrain situé derrière le jardin de l'ancienne maison des dames cbanoinesses de Picpus, pour y déposer les restes des « aristocrates» que Ton guillotinait sur la place du Trône « renversé ^ ». Ces squelettes représentèrent facilement les victimes du cléricalis^me. Le soin de répandre cette fable grossière fut laissé aux journaux communards, qui s'en acquittèrent en conscience : corsets de fer, recluses, ossements, quels accessoires pour une mise en scène ! On n'oublia rien, pas même une sorte de jouet d'enfant, un petit berceau qui avait contenu un Jésus de cire et qui avait figuré dans une crècbe lors des fêtes de Noël. On alla plus loin encore dans l'absurde et dans l'odieux. Chez un des picpuciens, le R. P. Bousquet, on trouva une thèse de médecine intitulée Des accouchements^ que son neveu le docteur Bousquet lui avait offerte. On en conclut et l'on imprima que la supérieure de la maison des dàmeâ des Sacrés-Cœurs faisait à ses religieuses un coursr d'avortement. Toutes les Dames Blanches furent coïiduites à la prison Saint-Lazare, et les fédérés vinrent visiter ce couvent, théâtre de tant de forfaits mystérieux.

Que Vermesch, qui dans son Père Duchêne avait la

* Une partie de ce- cimetière achetée par la famille des suppliciés sert encore aujourd'hui de lieu de sépulture et est enclose dans une congrégation religieuse de la rue de Picpus.

spécialité de l'ordure, ait sauté sur cette proie et Fait accommodée à sa façon pour la servir à ses lecteurs, cela n'a rien de surprenant ; mais comment Rochetort n'a-t*il pas répudié immédiatement et sans examen cette indécente balourdise? Son journal, le Mot d'ordrCj devint au contraire en quelque sorte le moniteur officiel des mystères du couvent de Picpus, et l'on reste stupéfait de voir qu'un écrivain d*esprit n'ait pas été saisi de dégoût devant cette turpitude. Après tout, il est possible que, pour certains hommes, le dernier mot de la politique consiste à cracher sur ses adversaires et à se glorifier soi-même; mais, avant de se rendre complice de cet attentat contre la vérité, on aurait dû se rappeler que les Dames Blanches, tenant un pensionnat où plus de cent cinquante fillettes se réunissaient, rendaient des services quotidiens et permanents à la population du quartier Saint- Antoine. C'était surtout aux filles d'ouvriers que l'on portait préjudice, bien plus qu'à de pauvres religieuses dont, n'en déplaise aux opinions préconçues des athées révolutionnaires, le royaume est bien peu de ce monde. On m'a dit, on m'a afGrmé que Rochefort avait été à Saint-Lazare voir les dames des Sacrés Cœurs et qu'il les avait «c blaguées » ; je me suis toujours refusé à le croire, et je reste convaincu que ceux qui m'ont raconté le fait se sont involontairement trompa. S'il avait fait cette visite, on serait en droit

de supposer qu'il a pu ajouter foi à ces cancans de portière, ce qui est inadmissible.

Les communards, forts des découvertes ingénieuses faites à Picpus, étaient indignés des tortures que les victimes avaient eu à subir, et ils s'étonnaient qu'en plein dix-neuvième siècle on pût encore martyriser a un être humain >>. Dans ce même couvent, d^où les religieux picpuciens avaient été arrachés pour être menés, au milieu des vociférations et des menaces de mort, jusqu'à la Conciergerie en attendant la rue Haxo, dans ce même couvent on put apprécier comment les agens de la Commune comprenaient et pratiquaient le progrès des mœurs.

Le 15 mai, le commissaire de police Clavier et son inspecteur Girault sont au couvent des pères de Picpus ; des fédérés complètement ivres leur amènent un homme qu'ils ont rencontré dans la rue de Reuilly et qui, malgré ses vêtements bourgeois, ressemble h un prêtre. Ces ivrognes perspicaces ne s'étaient point trompés : ils avaient mis la main sur l'abbé Hajevirski, prêtre-sacristain de l'église Saint- Éloi. Clavier procède à l'interrogatoire, lequel consiste à injurier Hajewski, à le fouiller et à lui voler une somme de 150 fr. 75 c. Ceci fait, il le livre à Girault, qui le conduit dans une salle d'attente où quatre autres prisonniers sont enfermés. Là Girault faitdésbâbiller complètement le malheureux prêtre, lui

prend sa canne et Ton frappe à outrance sur les épaules et sur le dos.

Loi^que ce petit accès de justice populaire est passé, M. Majewski reçoit ordre de reprendre ses vêtemenls ; puis, escorté de Girault qui tenait son revolver en main, serré de près par quatre fédérés armés de fusils, il est poussé h travers les escaliers jusqu'au troisième sous-sol, où il est enfermé dans un caveau d'un mètre carré dont on barricade la porte avec des tonneaux vides. Girault le prévient charitablement que, s'il tente de s'évader, on lui cassera la... tête. Les fédérés avaient bu dans ce caveau et y avaient brisé les bouteilles vides. La position était affreuse. L'abbé ne pouvait ni s'étendre, ni rester debout sans se blesser aux tessons répandus sur le sol. Il parvint à reculer un peu les tonneaux qui obstruaient la baie du caveau sans porte. Girault s'en aperçut en amenant deux autres prisonniers. A l'aide d'un trousseau de clés il frappa M. Majev^ski jusqu'au sang. Le pauvre homme épuisé demanda à boire : « Ce n'est pas la peine, répondit Girault, on te donnera bientôt du plomb à manger. » Ce supplice dura quarante-huit heuixîs; on profita de ce que Clavier et Girault étaient absents pour relâcher le pauvre prêtre, ce qui mécontenta F&> nouillas.

Une autre maison fut ciniellement visitée par un des adjoints à la mairie du Xli* arrondissement,

Jules-Ambroise Lyaz, connu SOUS le sobriquet de Bon C(Bur et qui était alors âgé de cinquante-six ans : c'est Torphelinat Eugène-Napoléon, situé entre le faubourg Saint-Antoine et le boulevard Mazas et spécialement consacré à Téducation des jeunes ouvrières. Ce Lyaz, qui était clerc d'huissier, aimait Fenouillas et paraissait digne de le comprendre. Us étaient ensemble aprèslelS mars et s'emparèrent de la mairie, où leur premier soin fut de faire venir un serrurier pour forcer la caisse, dans laquelle furent trouvés dix mille francs que Ton ne retrouva plus. En qualité d'adjoint, Lyaz surveillait les maisons d'enseignement, visitait les écoles, et visitait surtout les poches des sœurs. Cela ne l'empêchait pas de s'occuper de stratégie : son plan consistait à faire sauterie pont viaduc de Bercy et à incendier le quartier.

Le 29 avril, Lyaz [vint prendre possession de l'orphelinat: ceinture Vouge, revolver au côté, mine rébarbative. Il avait là trois cents orphelines que des sœurs gardaient de leur mieux. Ordre à toutes « les nonnes d'avoir à décamper, et plus vile que ça ». Les pauvres femmes se préparèrent à obéir et voulurent emmener leurs élèves avec elles. Cela ne faisait pas le compte de Lyaz dit Bon Cœur^ qui s'y opposa. Les sœurs, fort énergiques, eurent avec ce conquérant d'orphelinat une altercation extrêmement vive. Elles furent chassées et réduites à laisser dans le bercail.

qui allait devenir une porcherie, près de cent pauvres enfants dont le sort n'était plus douteux. Lyaz, convoquant ses amis et parfois même recevant Fenouillas, faisait le pacha dans ce harem. On vit là le respect que le peuple a pour les filles du peuple. Les petites malheureuses, ivres et abruties, dormaient pêle-mêle dans les cours avec les fédérés. Lorsque, après la défaite de la Commune, les sœurs accoururent dans leur maison souillée, elles jetèrent un cri d*horreur en revoyant leurs élèves. € Cinq d'entre elles étaient presque aveugles par suite d'ophthalmie purulente ; d'autres agonisaient; quarante-cinq étaient couvertes d'un mal affreux à la tête. » Quand les communards parlent de la Commune, ils disent : Ah ! c'était le bon temps *■ I

Beaucoup de faits analogues se sont produits, qu'il faut, par réserve, passer sous silence. Le côté immoral de la Commune, qui fut excessif, ne pourra jamais être publiquement dévoilé. A la Préfecture de police, dans les ministères, dans bien d'autres endroits qu'il est superflu de désigner, à THôtel de Ville même, il y eut des actes tellement scandaleux, que l'on ne peut y faire allusion ; toutes les impu-

« Procès Girault; débats contradictoires, 5" conseil de guerre, 13 novembre 1877. — Procès FenouiUal, Ponlillon et Lendtre; débats contradictoires, 5»conseil deguerre, !•' juillet 187'2. — Procès Lya«; débats contradictoires, 3* conseil de guerre, août 1877.

deurs et toutes les cruautés s^étalaient sans conlrainte. Les femmes, je dois le dire, étaient plus effrontées que les hommes, et c^élait quelque chose d'absolument extraordinaire d'entendre ces créatures parler, en hochant la tête, des mœurs du clergé. Aux jours de la Genèse^ Paris eût été foudroyé ; mais le feu du ciel n'eût pas à tomber, le pétrole a suffi.

La persécution contre le prêtre, contre la femme qui librement, pour servir sa foi, a choisi la vie conventuelle, la perséculidn contre les sœurs qui élèvent les enfants, soignent les malades, secourent les misères, ne parut pas une œuvre suffisante aux pyromanes de l'Hôtel de Ville. Ils voulurent détruire l'image matérielle de la religion, anéantir le monument, renverser le temple où les fidèles vont prier parce que c'est leur droit, comme d'autres oat le droit d'aller s'abreuver au cabaret. Un des derniers ordres expédiés par Eudes, membre du Comité de salut public, au commandant de la batterie placée au Père-Lachaise porte textuellement : <c Tire sur les églises. » On peut admettre jusqu'à un certain point que l'on brûle des édifices pour proléger une retraite ou arrêter la marche des assaillants, mais préparer l'incendie d'une église seulement parce que c'est une église, parait une conception si étrange, que l'on est tenté de la prendre pour un acte de folie.

La Commune cependant n'a point hésité; jusqu'au

))Out elle est restée Gdèle à son principe. Sur Saint- Laurent dévasté elle a écrit : Écurie à iowrj et elle a voulu incendier Notre-Dame. Il n'y avait là nulle stratégie cependant. La vieille cathédrale est isolée; aucun soldat de la France ne l'attaquait, nul fédéré ne la défendait. Elle est chère au peuple de Paris, car elle marque la place du berceau même d'où sortit la vieille Lutèce. Elle se dresse à l'endroit où les Nautes, nos pères, avaient dressé un autel à Isis. Son bourdon a sonné pour tous les incideats tristes ou joyeux de notre histoire. Il me semble qu'entre toutes elle est sacrée et qu'à défaut de piété, le patriotisme seul doit l'aimer : erreur profonde dont la Commune m'a fait revenir.

L'ordre d'incendie est venu de l'Hôtel de Ville, mais il est impDssible de dire d'une fagon précise qui l'a donné. Une première tentative avait échoué. Le mardi 23 mai, un individu, dont on n'a pu savoir le nom, s'était présenté vers dix heures du soir à l'Hôtel-Dieu et avait demandé, le revolver au poing, les instruments nécessaires pour forcer la porte de Notre-Dame, afin de mettre le feu à l'intérieur. On avait invoqué les devoirs de l'humanité : on avait fait comprendre que les malades, les blessés fédérés enfermés à l'hôpital courraient de graves dangers si l'église était incendiée ; l'homme était seul, on lui parla avec fermeté ; il se retira en maugréant. On espérait en être quitte pour

cette alerte, mais le mercredi 24 mai, à trois heures du matin, un agent de la Commune accompagné de quinze ou seize jeunes gens frappa à la porte de THôtel-Dieu ; ils demandaient un seau et un vilebrequin pour forer un fût de pélrole qui était placé sur une charrette. Un interne en médecine à qui l'on s'adressa, alla réveiller le directeur : celui-ci entama quelques pourparlers qui furent inutiles, car Thomme et les compagnons partirent munis du seau et du vilebrequin qu'ils avaient réclamés. A onze heures du matin les internes pharmaciens furent prévenus que le feu était à Notre-Dame ; une fumée très épaisse et très sombre sortait par Tintervalle des abat-sons des deux tours.

Le docteur Brouardel, qui, seul de ses confrères, avait pu parvenir jusqu'à THôtel-Dieu, courut vers r église accompagné des internes en pharmacie ; presque aussitôt on vint l'avertir que Téglise Saint-Séverin et la rue Galande allaient être incendiées : c'était la perte assurée de THôtel-Dieu. Le docteur s'élança vers son hôpital pour organiser le sauvetage des malades, et les six internes MM. Delarue, Defresne, Dugué, Gourant, Dupoux, Yvon restèrent en présence de la cathédrale, dont toutes les portes étaient closes. Deux officiers de la septième compagnie du 56^ bataillon fédéré suivis de quelques hommes semblaient rôder autour de l'église comme pour en défendre les ap-

iir, 19

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proches. Des gens du peuple indignés, des femmes s'étaient joints aux internes ; cela formait une sorte de petite troupe sans armes, mais devant laquelle les officiers commandants jugèrent prudent de se retirer. On tournait autour de Téglise en cherchant le moyen d*y pénétrer ; on ébranlait vainement les portes, elles étaient solides. Un garçonnet de quatorze ans qui avait été enfant de chœur à Notre-Dame conduisit les internes pharmaciens rue Massillon chez le sonneur, qui se décida à livrer les clefs, malgré les menaces que les incendiaires ne lui avaient pas ménagées. On ouvrit la petite porte latérale qui se trouve en face du numéro 8 de la rue du cloître Notre-Dame et les internes entrèrent. Ils furent héroïques, car ils se jetèrent au péril sans se soucier des matières explosibles que Ton avait pu mêler aux éléments de combustion. L'obscurité était complète, l'atmosphère lourde et suffocante; à l'odeur on ne pouvait se méprendre : Tâcre senteur du pétrole dénonçait le crime. Il y avail trois foyers : le premier à la hauteur du grand transept, le second près du maître-autel, le troisième devant la chaire. Tous trois étaient formés de bancs, de confessionnaux, de chaires, de pupitres, de nappes, d'aubes ; cela formait trois pyramides aspergées d'huile minérale. La fumée qui s'en dégageait était si pesante qu'elle comprimait les flammes et les empêchait de se développer.

On étouffait; d'instants en instants on courait à la porte et Ton aspirait quelques bouffées d'air. Un pompier regardait ; un des internes lui dit : a Mettez-vous à notre tête, commandez-nous ; prenez la direction du sauvetage. » Il répondit : « Sous peine de mort, il nous est défendu de porter secours aux incendies. )» Mais le devoir professionnel fut le plus fort : cet homme ne dirigea pas les internes, mais il les suivit, et je crois bien que c'est lui qui découvrit un des trois bûchers. On avait apporté des chandelles pour éclairer un peu cetténuit faite d'ombre et de fumée : elless'éteignaient. Sous peine d'abandonner le sauvetage il fallait respirer: on brisa quelques vitraux sans valeur du côté de la rue Massi lion. Des gens de bonne volonté étaient arrivés, on put ouvrir la grande porte; l'atmosphère devint moins dangereuse et l'on redoubla d'énergie. Les internes étaient à la besogne; pendant qu'ils arrachaient les morceaux de bois braisant et qu'ils les jetaient sur la place du Parvis, deux d'entre eux allèrent demander au directeur de l'Hô tel-Dieu de prêter les pompes de l'hôpital, afin que l'on pût combattre régulièrement l'incendie. Le directeur, qui était accosté de deux individus paraissant exercer sur lui une certaine influence, répondit que si Notre-Dame brûlait, c'était sans doute par suite des instructions de la Commune, que dès lors il n'avait pas à s'en mêler; il ajouta : « Quant à vous, messieurs, agissez selon

volreconscienceje nem'y oppose pas. > Ces jeu nés gens n^avaientpas besoin de l'autorisation de ce pauvre hère*, — qu'il vaut mieux ne pas nommer, — pour écouter leur conscience et faire leur devoir. Aveuglés par la fumée, les cheveux grillés, les mains endolories, il s'acharnèrent à leur oeuvre de salut. Cela dura longtemps. Pièce à pièce on démolit les trois bûchers ; on en traîna, on en poussa les débris sur la place, où ils pouvaient brûler sans péril. Notre-Dame fut sauvée, et si Paris n'a pas vu périr l 'église dont il est si fier, c'est aux internes pharmaciens de l'Hôtel-Dieu qu'il le doit. Le lendemain, jeudi 25 mai, les troupes françaises campaient au Parvis et rien n'était plus à craindre.

Si le courage de ces jeunes gens ' n'avait préservé

*■ Le directeur aommé par la Gommuoe et qui remplaça M. Brelet, directeur régulier, ne fut point mauTais ; il n*était que sot et important. Tout le personnel se tenait avec lui sur une réserve significative ; pour acquérir la sympathie des internes, il avait eu recours à un procédé singulier et qui précise bien le caractère des hommes que la Commune employait: il avait offert des cigares et double ration de vin à ces jeunes gens, qui refusèrent, en se montrant quelque peu surpris d*une si étrange proposition. Le 24 mai il coupa sos moustaches et trouva un asile dans la communauté des Augustines qui dessert THôtel-Dieu. Il était fort troublé et répétait: c Je suis prêt à passer en jugement, mais pas d*exécution sommaire ! pas d^exécution sommaire ! ■ Lorsque les soldats fouillèrent l'hôpital pour en arrêter le directeur, là porte de la communauté ne s'ouvrit pas devant eux.

* Il n'est que juste de dire ce que sont devenus les six internes en pharmacie dont l'initiative et le courage ont arraché Notre-Dame à l'iiH

Notre-Dame, il est probable que les apologistes de la Commune, qui sont, comme Ton sait, gens véridiques, n'auraient pas manqué de dire que la vieille basilique avait été brûlée par les chanoines empressés d'enscvolir à jamais les traces de leurs crimes. Que Ton ne croie pas que je plaisante : c'est ainsi que les communards ont écrit leur histoire. Le Ministère des finances et la Cour des Comptes ont été détruits par des administrateurs infidèles qui voulaient faire disparaître la preuve de leurs malversations; l'Hôtel de Yille a été miné et renversé par les hommes du gouvernement de la Défense nationale, afin de mettre à néant quelques papiers qu'ils y avaient oubliés; la Préfecture de police a été « flambée > par des agents secrets qui craignaient d'être découverts, et la rue de Lille a été incendiée par ordre d'une grande dame qui désirait se débarrasser d*une correspondance compromettante, qu*elle avait déposée chez un de ses amis. Se dire le peuple le plus spirituel de la terre et imprimer de telles niaiseries, c'est vraiment al^tser de la permission d'être bête, mais c'est donner une suite naturelle au roman des mystères de Picpus.

cendie préparé par la Commune. L*un d*eiix, Delarue, est décédé; les eioq anires sont pharmaciens: M. Defresne, me des Lombards; M. Yfon, ruedelaFeuillade; M.Dugué,rueduFaubourg-Saint-Honoré; M. Dupoux, à Moulins (Allier); M. Courant, à Rcymalard (Orne).

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