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CHAPITRE PREMIER

L'insurrection du 18 mars n'eut rien de spontané. — Noblesse obligée* — Motif» qui ont fait agir H. Tbiers. — Son illusion. — Un mot du comte de Fersen. — Le Comité de vigilance du IVIIl* arrondissement. — Doubles mots d'ordre. — Intervention du Comité central. — Les chefs de légion.

— Lettre de Yarlin. — 1418. — Solution de la question sociale. — Opinion de Cremer. — Lucien Combats annonce que le roi est à Versailles.

— Largesse au peuple. — La fortune de l'Assistance publique. — Les b^ns de réquisition. — Garibaldi. — Émissaires secrets envoyés à Versailles. — Jourdc. — Les généraux Chaniy et de Langourian devant le Comité central. — Le bon Babick. — Le Comité organise son armée. — Rosscl. — Don de joyeus avènement. — Le mot de la fin prononcé par Afsi.

La tentative que fît le gouvernement régulier pour réintégrer dans les arsenaux de l'État les canons enlevés aux parcs d'artillerie de l'armée et hissés jusque

sur les hauteurs de Montmartre fut le prétexte et non point le motif de Tinsurrection de 1871 ; car celle-ci était depuis longtemps décidée en principe. On l'avait consciencieusement préparée pendant la période d'investissement ; on avait des armes et des munitions en abondance, qui paraissent cependant n'avoir pas suffi aux prévisions révolutionnaires, car la fabrication des bombes à main ne chôma pas, ainsi que Ton peut s'en convaincre en lisant les récils des témoins déposant devant la Commission d'enquête parlementaire sur la journée du 18 mars. Au lendemain de l'armistice, tandis que sous le poids de nos défaites chacun de nous luttait contre son accablement, haussait son cœur et reprenait courageusement son outil pour donner à notre malheureux pays tout ce que l'on gardait encore d'énergie, de bon vouloir et d'intelligence, les futurs membres de la Commune et les fédérés de la révolte s'assemblaient en conciliabules, échangeaient des mots de passe, regardaient avec joie l'armée se dissoudre, et visaient droit au cœur de la civilisation.

L'idée de se séparer de la France, de lui arracher sa capitale pour en faire le centre d'une jacquerie nouvelle, les dominé et les obsède. Le 5 mars, au comité de la Corderie, on mit à l'étude un projet qui bientôt allait cesser d'être théorique : « Dans le cas où, comme certains bruits tendent à le faire croire,

le siège du gouvernement viendrait à être transporté ailleurs qu'à Paris, la ville de Paris devra immédiatement se constituer en république indépendante. » Ceci se passait au lendemain de Tentrée des Allemands dans Paris, el cette entrée, on s'en souvient, avait servi de prétexte à la fédération d'une partie de la garde nationale sous des chefs désignés par elle, au mépris des élections précédentes et de l'autorité des officiers réguliers, auxquels elle n'obéissait plus. Tous les bataillons réunis dans l'intention mensongère de s'opposer à l'entrée des Prussiens dans le quartier des Champs-Elysées ne s'opposèrent à rien, ainsi que je l'ai déjà raconté, mais restèrent debout et prêts, dans l'espoir qu'une éventualité favorable leur permettrait de s'emparer du pouvoir, qu'ils avaient vainement attaqué le 31 octobre 1870 et Je 22 janvier 1871. On prenait ses précautions afin de profiter de toute occurrence ; quelques conspirateurs plus hardis ou plus ambitieux que les autres se dévoilaient brutalement et jouissaient d'une impunité qui servait d'encouragement aux plus timides. Le 9 mars, le XIIP arrondissement établit un secteur révolutionnaire en face du neuvième secteur régulier et lui donne pour chef Emile Duval, dont le pèreavait été, en juin 1 848, l'un des assassins du général de Bréa : noblesse oblige.

M. Thiers, contre l'avis des officiers généraux,

contre l'opinion du chef de la police municipale consulté, se décida à brusquer l'aventure en se jetant inopinément sur Montmartre et sur Belleville. Si c'était trop tôt ou trop tard, je l'ignore; mais ce fut inopportun, car l'on échoua. Le mobile qui a déterminé la résolution de M. Thiers a une grande valeur et doit être expliqué. Aux observations très fortes qui lui furent adressées, il répondit en substance : « Nos troupes sont insuffisantes, démoralisées, sans cohésion et sans discipline, je le sais ; c'est pourquoi il faut user de surprise. Si nous sommes repoussés, si les canons restent aux mains de l'émeute, si même nous sommes forcés d'évacuer Paris, ce sera un malheur transitoire, auquel il nous sera facile de remédier, car en somme nous aurons été vaincus parce que nous n'avons pas de troupes. Faut-il pour attaquer la révolte attendre que nos soldais prisonniers en Allemagne soient revenus et que j'aie pu reconstituer une armée? Gela est bien tentant, j'en conviens; mais cela offre un danger redoutable auquel je ne veux pas exposer le pays. En effet, si l'armée à peu près refaite est battue par les insurgés, tout est à craindre, et l'état de choses que nous allons essayer de créer s'écroule avant même d'avoir reçu un commencement d'existence. En un mot, si nous sommes vaincus avec nos troupes actuelles, c'est une partie à recommencer et à gagner; en admettant, au pis

aller, que nous perdions Paris, nous serons quittes pour le reprendre ; mais si nous ne réussissons pas à briser toute résistance avec une armée réorganisée, c*en est fait de nous : ce n'est pas Paris seulement qui serait aux mains de la révolution, c'est la France entière, et c'est là un coup de dés que je ne dois pas jouer. »

Ces raisons fort graves et qui méritaient dé n'être point dédaignées, M. Thiers les corroborait par une croyance qui n'était qu'une illusion. 11 était persuadé que toute la fraction saine de la population se lèverait pour l'appuyer. L'expérience d'une longue carrière et de la pratique des hommes le servit mal en cette circonstance. Lui qui connaissait si bien l'histoire de la Révolution française, qui avait eu à sa disposition les archives de tous les pays, il aurait pu se rappeler ce que le comte de Fersen écrivait au roi Gustave III, à la date du 1 3 juin 1 792 : a Les bourgeois et la partie de la garde nationale qui voudraient s'opposer aux projets révolutionnaires n'ont plus de chefs ni de point de ralliement, et ils prendront le parti qu'ils ont pris jusqu'à présent, de gémir, de crier, de se désespérer et de laisser faire. » En 1871 comme en 1792, on laissa faire, et le résultat fut le même : nos pères ont eu la Terreur, et nous avons eu la Commune.

Au 18 mars, le Comité central de la fédération de la garde nationale fut surpris de l'attaque qui avait

été rapidement menée et à laquelle il ne s'attendait pas. Si Ton avait pu tenir bon , la révolte était écrasée dans l'œuf; mais l'armée parait avoir été mollement engagée; elle se désagrégea, comme l'on sait, et se perdit au milieu d'une population qui, sous prétexte de fraterniser, la desarma. La résistance locale de Montmartre fut dirigée parle Comité de vigilance du XVIIP arrondissement, établi à la chaussée deClignancourtetdont faisait partie Théophile Ferré, qui ne consentit jamais

* qu'on relâchât les gendarmes prisonniers. Les hommes du Comité central ont proclamé bien haut qu'ils se lavaient les mains du sang des généraux assassinés et que pendant tout ce jour ils n'avaient pas pris une seule disposition militaire. C'est là une protestation discutable, à laquelle il ne convient pas ^'ajouter une foi absolue. D'abord on avait adopté depuis une semaine environ une mesure générale qui ne nuisit pas au succès de la journée : le Comité central don-

' naît à ses bataillons fédérés un mot d'ordre et un mol de ralliement qui: n'étaient point ceux que distribuait l'autorité compétente; ainsi, le 18 mars, les mots do la place étaient : Bosquet, Bayonne ; ceux du Comité central étaient Masséna, Marseille. Aussitôt que le Comité se fut réuni rue Basfroi, il expédia des ordres dont quelques-uns, retrouvés aujourd'hui, sont des pièces historiques intéressantes à citer. Celui qui institue Varlin commandant en chef du XVII° arron-

dissement est déjà connu ^; en voici un autre : c 18 mars 1871, deux heures et demie. Ordre est donné aux bataillons disponibles du XYIIP arrondissement de descendre immédiatement sur Paris et de s'emparer de la place Vendôme de concert ayec les bataillons disponibles du XVIP arrondissement. Par délégation du Comité, Grolard, Fabre, N. Rousseau. »

Le Comité central ne manquait pas de généraux improvisés par lui en prévision de la lutte qui devjiit forcément suivre le mouvement de révolte si énergiquement provoqué et entretenu depuis l'armistice, car le 15 mars il avait désignéen qualité de chefs de l^ion Faltot dans le XV* arrondissement, Eudes dans le vingtième, Duval dans le treizième, Lucien Henry dans le quatorzième. Ces futurs héros de la Commune ne faillirent point à leur mission, et ils occupèrent valeureusement tous les points que les débris de Parmée française avaient abandonnés sans combattre. Le Comité central, vainqueur sans le savoir, était déjà maître de Paris qu'il ne s'en doutait pas encore. Cela parait ressortir de la lettre suivante que Varlin, — qui dans cette journée déploya une grande activité, — écrivit à Arnold : « 18 mars 1871, onze heures du soir. Citoyen Arnold, j'arrive du

* Voir Convulsions de Paris, t. IH, p. 195.

g LES LÉGISLATEURS.

Comité central. Le mouvement général se continue à notre avantage, mais nous n'avons pas encore réussi partout. Fallot avec les hommes du dix-huitième occupe le Luxembourg. On dit, mais ce n*est pas sûr du tout, que nous occupons le Palais de Justice. L'Hôtel de Ville n'est pas encore pris, ni la caserne Napoléon ; ces deux monuments sont pleins de troupes, gardées elles-mêmes par des gendarmes et des sergents de ville. Il y a eu déjà quelques hommes tués, mais actuellement des forces considérables sont dirigées sur ce point, sous le commandement de Lullier. Au moment où j'écris, on nous apprend que l'Hôtel de Ville serait occupé et que les gendaimes du Louvre seraient en train de déménager. Mais on nous signale en même temps de grands mouvements de troupes au Champ de Mars et aux Invalides. Veillez! veillez I Ça va bien, mais il faut se défier d'un retour offensif. » I^es mou-* vements de troupes dont parlait Varlin étaient réels ; ils indiquaient que l'armée entière se mettait en retraite sur Versailles, où le chef du pouvoir exécutif l'avait précédée et l'appelait.

Le souci le plus pressé des nouveaux maîtres de Paris fut de s'installer à l'Hôtel de Ville, dans le vieux palais municipal qui, lors des jours d'émeute, donne la victoire au premier occupant et dont, si souvent déjà, les ordres ont été servilement obéis par la France. Cette fois heureusement, entre la France et

Paris, il y eut Versailles, où l' Assemblée nationale venait de se réunir, et qui put protéger ce qui subsistait encore de notre civilisation. C'est là une des crises les plus périlleuses que notre pays ait traversées ; pour en retrouver Tanalogue, il faut remonter très haut dans l'histoire, jusqu'en 1418, à ce moment où la lutte d'Ârmagnac et de Bourgogne atteint son plus violent degré d'acuité, où Capeluche, le bourreau de Paris, oiène les truands à l'assaut des prisons, où les Anglais battent l'estrade aux portes de la ville, où la reine Isabeau se travestit en Messaline, où le pauvre roi de France est fou. Grâce à Versailles, où s'était réfugiée toute légalité, la crise fut courte, — quoiqu'elle nous ait paru bien longue, — elle fut violente, mais elle fut surtout honteuse pour ceux qui en profitèrent pendant deux mois et ne surent même pas en tirer parti. Tous les prétextes invoqués furent menteurs; sauf un nombre singulièrement restreint d'hommes égarés, les vainqueurs ne se mirent en frais d'imagination que pour prendre le vin, pour prendre les filles, pour boire, pour manger, pour s'amuser tout leur soûl ; un d'eux, plus franc que les autres, l'a dit : pour faire la noce.

Leur victoire n'était qu'un coup de main dû à un concours de circonstances, de désastres vraiment extraordinaires ; ils le sentaient et, malgré qu'ils en eussent, ils en étaient troublés; mais, comme l'on dit

iO LES LÉGISLATEURS.

en langage révolutionnaire, le peuple avait l'œil sur eux. Le massacre de deux généraux, Tincarcération do deux autres avaient pu le distraire momentanément, mais en réalité ne constituaient pas le bonheur qu'on lui avait promis, qu'on lui promettait, et dont les tyrans de la bourgeoisie, du cléricalisme et du capital l'avaient seuls jusqu'à présent empêché de jouir. Le peuple élait en droit de dire à ces chefs ignorés de tous et peut-être de lui-même : « Nous vous avons suivis jusqu'où vous avez voulu, jusqu'à l'insurrection, jusqu'au crime, jusqu'à la trahison devant l'ennemi ; vous nous avez dit que vous possédiez la poudre de projection qui transmue les métaux en or, que seuls vous pouviez résoudre la question sociale, dont on parle sans cesse et à laquelle nous ne compi'enons rien; Paris est à nous, et à vous, faites-en la cité modèle ; demain au réveil il faut que nous soyons tous heureux. » Or quelque ignorants, quelque insensés qu'ils aient été, les hommes du Comité central savaient fort bien que la question sociale restera insoluble tant que l'État ne sera pas en mesure de donner 25,000 livres de rente à ceux qui les désirent et ne veulent rien faire pour les gagner. C'est pourquoi, aûn de faire patienter une population qui pouvait facilement devenir trop impatiente, on entama avec les maires d'illusoires négociations. De cette façon le temps s'écoula et les hostilités commencèrent. La fédé-

LÀ PRISE DE POSSESSION. il i

ration fut envoyée contre rAssembléc nationale, et elle reçut des paquets de mitraille au lieu de la félicité que ses maîtres lui avaient annoncée.

Les préparatifs d'attaque contre Versailles, l'action diplomatique avec les maires de Paris, laissaient quelques loisirs aux membres du Comité central, qui en profitaient pour faire des proclamations et des lois. Cela inspirait alors une douce gaieté aux Parisiens, qui dans l'intrusion de ce singulier gouvernement ne voyaient encore qu'une énorme explosion de ridicule. Cremer a très nettement reproduit l'impression générale, lorsqu'il a dit : « Qui connaissait ces noms à Paris ? Cela n'avait pas de consistance et ne pouvait en avoir ; il suffisait qu'ils se montrassent pour que toul le monde en rît. » Comment ne pas rire en effet, -1

malgré le dégoût dont on était écœuré, lorsqu'on • lisait sur les afliches : « La journée du 18 mars... sera appelée dans l'histoire : la journée de la justice du peuple ! d Dès la première heure, on ment avec impudence ; on sait que la population parisienne est crédule entre toutes, qu'elle a une faculté d'invention prodigieuse, qu'elle ne se refuse à aucune fable et qu'elle adopte sans discussion possible les erreurs les moins justifiables. Un membre du Comité central, Lucien Combatz, nommé directeur général des lignes télégraphiques, lance une proclamation dans laquelle il déclare que toutes les communications avec la pro-

là LES LÉGISLATEURS.

vince sont rompues : « On veut nous tromper. Ijes employés sont avec le roi. Nous signalons au peuple de Paris ce procédé criminel. C'est une nouvelle pièce à charge dans ce grand procès entre peuples et rois. » Ce mensonge va se perpétuer, se reproduire sous toutes les formes, se répéter jusqu'à faire illusion à ceux-là mêmes qui l'ont inventé et qui savaient bien qu'il n'y avait ni rois ni peuples en présence, mais seulement la République et la Commune.

Celle-ci pourtant n'avait point encore légalement pris naissance ; en attendant que des élections (481 ,970 électeurs inscrits, 224,197 votants) l'eussent mise au monde, le Comité central gouvernait, et son premier soin fut de faire quelques largesses à la population ; ce César à quarante têtes jetait des sesterces à son peuple : « Il sera distribué aux vingt arrondissements la somme d'un million résultant de

l'économie réalisée par notre présence au pouvoir. » Cette modestie honore le Comité central, qui, avant de s'effacer officiellement devant la Commune insurrectionnelle et de conserver secrètement le pouvoir, légiférait ou du moins y faisait effort. Du 19 au 20 mars, il tient à l'Hôtel de Ville onze séances, dont les procès-verbaux n'ont point été perdus. C'est Assi qui préside. Promptement on lève l'état de siège et on abolit les conseils de guerre ; c'est là en quelque sorte du platonisme, car l'état de siège va être rem-

placé par renrôlcment forcé, par les perquisitions à domicile, les arrestations arbitraires, les coniisca tiens ; aux conseils de guerre on va substituer la cour martiale. La question qui préoccupe le Comité n'est point philosophique, elle est d'un ordre exclusivement matériel. C'est la question d'argent. Le item faut vivre s'impose avec brutalité ; sauf quelques sommes peu importantes, oubliées dans les caisses ministérielles ou municipales, tous les fonds avaient reflué sur Versailles; on se trouvait dénué en présence d'une population qui ne gagnait rien et de trois cent mille fédérés qu'il fallait nourrir.

Le Comité n'aurait eu qu'à étendre la main pour s'emparer d'une immense fortune : une des annexes de l'Hôtel de Ville, celle où résidait, où réside encore l'Assistance publique, contenait trois millions en numéraire et 75 millions en titres nominatifs. C'était là un budget tout trouvé que l'on se fût volontiers approprié par voie d'emprunt, si l'on en eût connu l'existence. Lorsque Ton y pensa, il était trop tard; un employé très intelligent avait, au péril de sa liberté, sauvé le patrimoine des indigents de Paris, et avait réussi à le transporter hors et loin de la ville insurgée. Dès la première séance, 19 mars, on décide d'avoir recours à la Banque de France et de lui demander les sommes indispensables aux exigences quotidiennes. Ce qui en résulta, nous l'avons déjà minu-

tieusement raconté ^ Mais ce que Ton peut arracher à la Banque ne suffira pas ; Rousseau propose (21 mars) de frapper un impôt proportionnel sur la caisse de tous les chemins de fer ; Grolard et Blanchet demandent que Ton conûsque et que l'on vende au profit de la Commune les biens de tous les députés et sénateurs qui ont volé la guerre. Dans cette même séance, Varlin, désirant épargner les maigres finances du Comilé, propose de mettre à la disposition des chefs de poste des bons de réquisition. De là va naître un abus tellement scandaleux, que Varlin lui-même se verra forcé plus tard de le combattre énergiquement, sans parvenir à le diminuer.

La question financière n'occupait pas tellement les membres du Comité central qu'ils ne trouvassent le temps de prendre des déterminations vraiment burlesques. Le 21 mars, Chouteau, appuyé par Blanchet, fait nommer Menotti Garibaldi gouverneur des forces militaires de Paris. C'était peu connaître Garibaldi et son fils que d'imaginer qu'ils entreraient dans cette déplorable aventure. Lorsque Garibaldi fut prié de venir prendre le commandement des troupes fédérées, il donna, sous prétexte de conseil, une leçon qui ne fut pas comprise. A ceux qui lui offraient en quelque sorle la dictature, il désigna pour le rem-

' Voir Convulsions de Paris, t. III

placer Edgar Quinet, un doux rêteur absolument înoiTensif ; c'était recommander la paix et la soumission aux lois : la Commune ne s'en aperçut même pas. Le Comité, du reste, ne doutait pas de sa propre autorité; il était persuadé qu'il n'avait qu'à commander pour être obéi et il ne se figurait pas qu'un général pût refuser de le servir ; c'est ainsi que le 22 mars, apprenant qu'une manifestalion pacifique se promène sur les boulevards, « ayant en tête le drapeau national » (cet aveu est bon à retenir au moment où l'on va adopter le drapeau rouge), il décrète : — Le chef d'élat-major général du Bisson est chargé, conjointement avec le général Cremer, de faire respecter les volontés du peuple. — Or à cette heure Cremer ne s'employait qu'à faire élargir le général Chanzy, retenu prisonnier à la prison de la Santé, se mettait à la disposition de l'amiral Saisset et s'offrait à nettoyer l'Hôtel de Ville en jetant le Comité central à la porte.

Tout en expédiant des ordres à des généraux qui durent en sourire, on ne négligeait pas de pratiquer l'armée et de faire effort pour l'entraîner à la défec* lion. Après avoir ratifié les condamnations à mort prononcées la veille sur la proposition des généraux Henry et du Bisson, le Comité s'occupe de nos soldats. Yiard demande que des émissaires secrets soient envoyés à Versailles, afin d'instruire la Iroupe de ligne

de ses véritables devoirs. Âssi répond aussitôt que les émissaires sont partis depuis plusieurs jours, et le surlendemain, 24, il annonce au Comité que les nouvelles reçues de Versailles sont excellentes. C'est le même jour, dans une séance secrète, que, sur la proposition d'Assi et de Bergeret, on résolut de rompre toute négociation avec les maires de Paris et d'entamer la lutte. Un membre, le seul homme intelligent de la bande, entraîné on ne sait comme dans cette mascarade impie, Edouard Moreau, parla de conciliation et ne fut pas écouté; on se croyait si fort et si sûr de vaincre que l'on avait hâte d'en venir aux mains.

Dans la séance du 25, Jourde apparaît. A ses paroles on comprend que l'illégalité flagrante de tout ce qui se commet, de tout ce qui va se commettre, le trouble et l'inquiète. Avec une naïveté dont il faut lui savoir gré, il demande quelle devra être l'attitude de l'assemblée municipale si l'Assemblée de Versailles refuse de la reconnaître. Les réponses qui lui sont adressées équivalent à ceci : on n'oserait pas; — mot essentiellement français et qui si souvent nous a perdus. C'est dans la soirée du 25 mars que le général Cremer, accompagné du bon Babick, conduisit devant le Comité central les généraux Chanzy et de Langourian, enfin délivrés. Cremer rusa et fut habile, car on le soupçonnait déjà de s'être abouché

avec Vei^illes, et il élait question de le faire passer par les armes. Il put se dégager et emmener avec lui les deux généraux. Ceux-ci n^ont point oublié le spectacle inconcevable qu^ils eurent à supporter.

Il était plus de minuit ; au milieu de la fumée du tabac, sous la clarté des lampes, les hommes du Comité, mal vôtus, mal peignés, ne ressemblaient guère à un tribunal suprême jugeant nos plus illustres généraux. Épuisés par un travail qui les accablait d'autant plus qu'ils n'en avaient pas même une notion confuse, soutenant leur énergie défaillante par des verres de vin ou d'eau-de-vie, sommeillants ou surexcités, ils ressemblaient à des spectres; écrasés de lassitude, ils avaient retiré leur cravate et plus d'un avait quitté ses chaussures. C'était hideux; l'impression fut profonde, car elle subsiste encore chez ceux qui eurent à subir ce jugement dérisoire. A peine les généraux Chanzy, de Langourian et Cremer furent-ils partis, que le Comité central se repentit de ce qu'il appelait sa clémence intempestive. Là, pour la première fois peut-être, le mot otage fut officiellement prononcé. On se résolut à faire arrêter de nouveau le général Chanzy et le général de Langourian. Mais on ne savait où les prendre, et l'on ne put donner que des ordres sans précision qui exigeaient quelques recherches avant d'être exécutés. Babick, un peu fou, mais excellent homme, connaissait la retraite du

général Ghanzy ; il y courut et donna un avis qui fut écouté. Le général Ghanzy alla chercher le général de Langourian, et tous deux fuirent sauvés. C'est à Babick qu'ils doivent la liberté et peut-être la vie.

Le dimanche 26 mars, les votes étaient déposés dans les urnes d'où la Commune allait sortir, comme le diable sortait jadis de la chaudière des sorciers. En attendant que les bulletins soient comptés, que la solennité imposante réclamée par Andignoux soit, selon le désir exprimé par Gouhier, prise sur le modèle de la fédération de l'immortelle Révolution, le Comité se prolonge et adopte des mesures militaires ; il décrète la formation de vingt-cinq bataillons de marche, de vingt batteries de sept, de quinze batteries de mitrailleuses. Le général Duval organisera l'artillerie, le général Henry organisera l'infanterie, le général Bergeret organisera la cavalerie ; le général Cluseret est chargé de l'administration générale ; Gouhiér, — le seul qui ne soit pas général, — est nommé au commandement des canonniers de la Seine. Ces officiers sont autorisés à se procurer par des bons de réquisition tout ce qui leur sera nécessaire. Là, pour la première fois, on entend prononcer le nom d'un homme qui jouera son rôle pendant la Commune, dont il ne sortira qu'avec la célébrité de la honte et du déshonneur : ce République française; administration du département de la Seine. Le citoyen Rossel, colonel du

génie, est nommé par le Comité central commandant supérieur du XVIP arrondissement (BalignoUes). Pour le Comité central : L. Chalain, secrétaire général du minisire des finances. En l'absence des membres du Comité en séance, vu l'urgence, nomination provisoire à ratifier parle Comité central : G.Arnold, DCPONT, Castioni ^ >

Le Comité central avait paré aux difficultés financières et aux nécessités du mouvement agressif que Ton allait entreprendre contre l'armée française; ce n'était pas assez : il voulut, avant de se séparer, faire un acte réparateur qui serait à la fois son cadeau d*adieu et le don de joyeux avènement de la Commune ; dans la séance du 28 mars, sous la présidence du citoyen général Bergère t, il décrète la suppression du service des mœurs et des inspecteurs de police. Pour mieux inaugurer le nouveau règne, on lâchait le vol et la prostitution, qui en furent le plus sérieux ornement. Ce fut Assi qui prononça le discours de clôture; il eut, comme l'on dit, le mot de la fin : « La république est à jamais fondée et la sécurité publique n'est plus exposée à aucun péril. D'ailleurs à tout être, quel

' La nomination fut ratifiée par la Commune, a 2 avril 1871. lu citoyen Rossel reste chef militaire de la 17' légion. Le cito^fm Géroudier représente dans ladite légion le pouvoir civil comme membre de la Commune. Les délégués de la Commission ezccutive : 6. Lbpilvhçais, Feux Ptit, E. Vaillant. »

qu'il soit, qui voudrait attaquer la république, on ne doit qu'un coup de fusil. » C'est probablement en vertu de cette maxime que l'on ne dut qu'un coup de fusil à Mgr Darboy, au président Bonjean, à Gustave Chaudey et à tant d'autres.

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