I. — LA DèLAoATIOH flOIBHTiriQVB
L'Église Saint-Éloi et Noire -Dame-de-la-Croix. — 200 000 Vemillais n la minute. — Le docteur Parisel. — Stock de pétrole. — Le musée de marine. — La commission des barricades. — Balles explosibles. — Canon Krupp et mitrailleuses. — Paschal Grousset et la convention de Genève. — Explo> sion à rÉcole des Mines. — Les bombes asphyxiantes. — Procédés. — Le feu grégeois. — Lettres et mémoires. -» Artilleurs fuséens. — M. Borme.
— Expérience au Luxembourg. — [Roêiopchiner ^aris. — Fausse nouvelle au pétrole. — Un instrument abominable. — La dent du serpent à sonnette. — Acide prussique. — Le reçu d'Assi. — Vanité de ces assassins.
— Les moeurs du docteur Parisel.
Lorsque les soldats français s'emparèrent de réglise Saint-Éloi dans la matinée du 28 mai, il n^élait que temps ; elle commençait à flamber. Le feu dévorait les boiseries d^me chapelle ; on s'empressa de réteindre, et Ton reconnut alors que des barils de poudre, des caisses de cartouches, des touries de
pétrole ' symétriquement placés dans la nef étaient reliés par des torches en étoiipe, des traînées de poudre mêlée de dynamite, de résine et de fleur de soufre. Si ce commencement d^incendie n'avait été arrêté, le quartier sautait. On visita les cryptes de l'église; on y avait versé, à vrac, une telle. quantité de projectiles, qu'il fallut plusieurs jours aux services du génie et de Tartillerie pour en débarrasser l'église. Le même jour, lorsque à Ménilmontant on pénétra dans les soussols de Notre-Dame-de-la-Groix, on y ramassa six bombcmnes et trois cent quatre-vingts bouteilles de pétrole^ dix mille mètres de mèches incendiaires et six gargousses de dynamite. On est tenté de croire qu'une telle accumulation d'engins destructeurs était un dépôt; cependant le 19 mai l'église avait été réquisitionnée par Louis-Auguste B., porteur d'un ordre de la Commune ; ce B. avait dit : « Nous allons faire ici l'expérience d'une nouvelle invention capable de tuer deux cent mille Versaillais à la demi-heure. »
« Tuer deux cent mille Versaillais à la demiheure, x> c'est là un rêve dont la Commune chercha obstinément la réalisation. Ce monde étrange, qui se disait révolutionnaire parce qu'il se savait meurtrier, se croyait scientiûque parce qu'il eût voulu être exterminateur. Jamais plus folles songeries ne traver-
* La contenance des touries employées dans le commerce varie entre 60 et 7o litres.
LA^ÉLËGATION SClENTfFIO^E 297
sèrent la cerrelle des alcbimisles; chacun avait son projet, son plan, son inventioa : on était certain de ne pas se tromper, et c'est par-dessus les remparts que Ton criait : a Si M. Thiers est chimiste, il nous corn** prendra! » Ils n'ont point réussi complètement, mais ce n'est pas leur faute ; car ils ont sans marchander dépensé dans la confection d'engins nouveaux et terribles tout ce qu'ils avaient d'ardeur, d'illusion et d'ignorance*
Le grand maître chargé de soujfQer aux aUmbics de la Commune fut le docteur Parisel, qui faUlit sauter avec ses fourneaux. Il était jeune, il n'avait que trente ans et était réellement médecin. Il élait un peu inventeur; en 1868, il avait proposé un nouveau modèle de fusil à Napoléon III, qui n'avait pas cru devoir l'adopter. Il eût aimé à côtoyer les grandeurs et avait inutilement essayé de se créer une clientèle dans les hautes familles du faubourg Saint- Germain ; ces deux faits expliquent amplement pourquoi il fut un des membres les plus actifs de la Commune, et pourquoi, lorsque à l'Hôtel de Ville on votait le huis clos des séances, il demandait qu'on ne voilât pas «les plus belles pages de l'histoire ». D'abord délégué au ministère du commerce (3 avril), puis membre de la commission des subsistances (22 avril), il fut enfin nommé, le 3 mai, chef de la délégation scientifique. Depuis bien des jours déjà il en exerçait
les fonctions, car le 22 avril il publia officiellement une note qui révélait, à n*en point douter, les projets de destruction dont les gens de la Commune étaient tour* mentes : « Ordre est donné de faire connaître à la délégation scienliGque installée à a l'hôtel des travaux publics » les dépôts de produits chimiques, les inventions d'engins de guerre, offensive ou défensive; en outre, <c les détenteurs de pétrole sont tenus de faire la décla* ration par écrit de leur stock, à la même adresse et dans trois jours. »
Avrial, membre de la commission de la guerre, Âssi, délégué aux ateliers de fabrication du ministère de la guerre, réquisitionnaient de leur côté et faisaient eflbrt pour mettre aux mains de la fédération des instruments de meurtre inconnus jusqu'alors. On ne dédaignait point les vieux modèles que nos musées gardaient à titre de curiosité historique : « Ministère de la guerre, cabinet du ministre, ordre n"^ 201. Ordre au conservateur du musée du Louvre (marine) de confier au citoyen D. le modèle du canon et d'affût portant le n^ 225. Le citoyen D. sera responsable de ce modèle jusqu'à sa réintégration au musée. Le membre de la Commune directeur général du matériel de l'artillerie : àvrial. — Ce modèle ne peut sortir du musée, copiez sur place. » L'indication du numéro était erronée, ce qui permit au conservateur de ne rien « confier » au citoyen D.
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Avant Parisel, avant Avrial et Assi, le père Gail-* lard, cordonnier atteint de barricadisme aigu, avait proposé son plan. Dans la séance de la commission des barricades présidée le 12 avril par Rossel, lé citoyen Gaillard demande « que les égouts soient cou* pés dans le fossé et minés en avant de la barricade », les barricades n'ayant d*autre but que de prouver à Tennemi et à la population a que pour prendre Paris, il faudra le détruire, maison par maison ». On discute scientiGquement la question, qui se résume à découvrir le moyen le plus prompt et le plus énergique de faire sauter Paris. Après quelques pourparlers on tombe d'accord : « La Commune décide que la conservation des tuyaux du gaz et de Teau sera assurée jusqu'au moment de l'attaque, aussi bien que celle des égouts qu'il n'est point nécessaire d'ouvrir pour les miner. Elle répudie absolument, comme trop lente, toute construction ou fouille de galerie de mine, mais elle admet que des fourneaux de mine seront faits au fond et sur le côté des égouts et arrête ainsi qu'il suit leur position et leur charge : Premier fourneau à vingt mètres en avant du fossé, 40 kilogrammes de poudre; deuxième fourneau à douze mètres plus loin, charge 100 kilogrammes ; troisième fourneau à douze mètres plus loin que le second, charge lOOkilog^mmes, et ainsi de suite, si les circonstances le permettent. Chaque fourneau devra être amorcé séparé-
ment. » C'est à cela que Rossel occupait ses loisirs pendant la Commune.
En même temps que ces hommes construisaient théoriquement des fourneaux de mine, qu'ils recherchaient le pétrole et les produits chimiques, qu'ils tentaient de copier des modèles de canons revolvers, ils prenaient la population fédérée à témoin de leur douceur angélique et accusaient a Versailles » de se servir d'engins de guerre prohibés par les conventions internationales. Par une singulière coïncidence, le jour même où Parisel appelle à lui les chimistes et les ouvriers en instruments de précision, le colonel d'état-major gouverneur du fort de Montrouge, que je ne nommerai pas, car il a été l'objet d'une ordonnance de non-lieu, termine son rapport en disant : c( Nous avons dans les mains la preuve irrécusable que l'armée de Versailles fait usage de balles explosibles. » Vieille calomnie dont on s'était déjà servi contre l'Allemagne qui nous l'avait bien rendue et que la Commune retournait palriotiquement contre la France. A ce mensonge on ajoutait bientôt l'infamie que voici dans le Journal officiel du 27 avril : c Une personne digne de foi a vu, de ses yeux vu, les Prussiens livrer un canon Krupp et quatre mitrailleuses aux troupes de Versailles. Le fait odieux de se servir des armes de l'ennemi contre la France est authentique. »
En toutes choses la Commune eut cette bonne foi ; mais il arrive un instant où elle outrepasse la mesure et tombe dans le grotesque. On ne parlait à l'Hôtel de Ville, au Comité central et ailleurs, que des moyens de destruction incomparables mis à la disposition de la Commune par « la science révolutionnaire ». Ces bruits prirent de la consistance, tombèrent de la salle des séances dans les brasseries, des brasseries dans les cabarets, des cabarets dans la rue, où ils furent ramassés par les journaux du moment. Quelques-uns eurent Tair de s'émouvoir, ils invoquèrent rhumanité et la convention de Genève. La réponse de la Commune ne se fit pas attendre ; elle descendit de haut, elle descendit de Paschal Grousset qui, en qualité de délégué aux relations extérieures, parla de façon à être entendu par la diplomatie universelle. Il dit leur fait aux journalistes et les renvoie à l'école : « Quelques journaux ont pu croire que l'adhésion de la Commune à la convention de Genève avait pour résultat de proscrire l'usage des nouveaux engins de guerre dont dispose la Révolution. Si les rédacteurs de ces journaux avaient pris la peine d'étudier la question... ils se seraient épargné une protestation injuste et inutile. Quant aux forces terribles que la science met au service de la Révolution, la convention de Genève n'en réglemente pas l'usage. » D'où il résulte que l'em-
ploi des balles explosibles est interdit à Versailles, — qui jamais ne s'en est servi, — mais que la Commune reste dans la stricte observation du droit des gens en recourant aux « forces terribles de la science révolutionnaire ».
Celle-ci fut maladroite, car elle fit sa première expérience sur un de ses adeptes les plus dévoués. Au laboratoire de TÉcole des mines, où Parisel avait installé ses cornues et ses matras, un citoyen Alexandre Décot fut cruellement brûlé, brûlé jusqu'à en demeurer aveugle, « par une explosion de matières chimiques au moment où il justifiait par Texpérience la découverte faite par lui d'un produit qui doit rendre d'importants services à la cause commune ; » il eût mieux valu dire : «c à la cause communarde. x> Nous croyons, sans pouvoir cependant l'affirmer d'une manière positive, que ce produit n'avait rien de nouveau et n'était simplement que du sulfure de carbone.
Ce n'était pas seulement à la préparation du sulfure de carbone, liquide très mobile, très inflammable et des plus dangereux, que se bornait l'effort de la science révolutionnaire; elle avait d'autres tours dans son sac, et il en est trois que nous pouvons faire connaître. Un Suisse exerçant illégalement la médecine à Paris, et dont la Commune avait fait un colonel direc^ teur d'arsenal, avait inventé des bombes asphyxiantes
LA DÉLÉGATION SCIENTIFIQUE m
qu'il avait fait adopter par la délégation scientifique. On y travaillait très mystérieusement ; pour pénétrer dans les ateliers on avait des mots de passe, de faux noms, des signes de ralliement ; on jouait à la société secrète, tout en préparant des engins qui devaient être formidables et qui n'auraient peut-être été qu'enfantins. L'inventeur était aidé dans son travail par un musicien fédéré, trombone ou clarinette, qui surveillait jalousement la fabrication. Cet instrumentiste s'était rendu chez un plombier du boulevard Voltaire, avait saisi une couronne de plomb pesant treize kilo* grammes, et avait réquisitionné du même coup un ouvrier qui fut enfermé à l'atelier des bombes, y resta prisonnier pendant deux jours et fut forcé de travailler à celle laide besogne, sous peine d'être passé par les armes. Ces bombes contenaient des tubes en plomb, longs de sept centimètres, roulés autour d'une petite Gole que recouvrait une feuille de plomb laminé : chacune de ces fioles était remplie d'un acide tellement violent, que l'émanation seule, dit-on, pouvait causer une mort foudroyante. L'interstice qui séparait les tubes les uns des autres était comblé par de la poudre fulminante et du picrate de potasse.
L'arrivée de l'armée française fit évacuer le laboratoire ; on trouva les éléments constitutifs des bombes, mais pas une achevée. Ces engins auraient été si périlleux pour ceux qui les auraient employés que l'on
soi LES SOLDATS
aurait probablement été contraint d'y renoncer avant même d'en faire Texpérience. Ils sont donc restés à l'état d'une de ces bonnes intentions dont l'enfer communard est pavé ; mais des témoins déposant, sous la foi du serment, devant les conseils de guerre, ont donné à cet égard des indications précieuses : a On mettait de petits tubes contenant de Tacide prussique que l'on enfermait dans des bombes. C'était destiné à tuer immédiatement ceux qui seraient blessés par les éclats. On faisait aussi des préparations où entrait la strychnine. On plaçait des clous empoisonnés dans les bombes. On chargeait des bombes avec des dissolutions de phosphore dans du sulfure de carbone \ » Versailles est revenu trop tôt ; il n'a pas laissé à la science expérimentale de la révolte le temps de se produire tout entière et d'étonner le monde par l'amplitude de son génie inventif. Si l'armée française ne s^était pas hâtée, la Commune allait nous rendre le feu grégeois et l'approprier aux besoins de la revendication sociale. On l'avait proposé aux membres du gouvernement de la Défense nationale, qui avaient refusé, sans discussion, d'user contre l'ennemi d'un tel moyea de guerre. Ce fut un avocat dont j'ai les lettres, les rapports et les mémoires, qui se chargea de le faire adopter par la Commune. C'est la logomachie
■ Procès des membres de la Commune ; débats conlradictoires* 5* conseil de guerre, audience du 12 août 1871.
que nous connaissons déjà : a L'humanité et la conscience ordonnent de se servir de ce moyen héroïque, car on rendra la guerre impossible en la faisant trop meurtrière. C'est pourquoi ce n'est pas seulement ]un droit, mais bien réellement un devoir, et un devoir de vraie religion (car l'humanité n'est pas autre chose), qued'anéautir la force qui, dans les mains deThiers, cet homme odieux et par là même condamné, cause les désastres de Paris et de la France. x> On a appris par les journaux que les Yersaillais se massent et campent dans le bois de Boulogne : <x Eh bien! citoyens, ces bois qui servent d'abri à l'ennemi, ces tentes, ces soldats, ces forces considérables, il ne tient qu'à vous de les anéantir en quelques instants sans perdre un seul homme. Les troupes de Versailles seront anéanties ou dispersées, n'en doutez pas, sans esprit de retour en y lançant le feu grégeois, et puisque nous le pouvons, nous le devons évidemment. » La lettre continue sur ce ton pendant quatre pages], et se termine par un post-scriptum où la science militaire se marie dans de justes proportions à la science économique: € Nota : le feu grégeois brûle le bois vert, et l'eau, loin de l'éteindre, le développe beaucoup. Au premier coup d'œil il semble qu'il serait pour la guerre un surcroit de dépenses ; en réfléchissant qu'il finirait la guerre, on trouve qu'il en fera promptement cesser les frais. x>
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A celte lettre est annexée une consultation : Le feu grégeois et le droit des gens, dans laquelle on tente de prouver par toute sorte d'arguments frelatés que nulle considération ne peut prohiber Temploi de cet engin destructeur; on cite les écrivains spéciaux, et pour un peu on découvrirait qu'ils en recommandent l'usage. L'on en conclut que c'est a le moyen le plus sûr et le plus expéditif de disperser les soldats de Versailles, de les empêcher d'obéir à la ténacité impitoyable de Thiers et à l'activité furieuse de l'Irlandais Mac- Mahon. » Un mémoire intitulé Documents pratiques sur remploi du feu grégeois donne des détails intéressants, non pas sur la composition, qui doit rester secrète, mais sur le mode de procéder et sur le prix de revient. « Si le litre de liquide de fusée coûte ' 20 francs, il s'ensuit qu'avec une dépense de 8,000 francs on peut avoir quatre cents fusées, pouvant couvrir instantanément (à 20 mètres par fusée) 8,000 mètres de terrain occupé par l'ennemi. » On demande la création d'un corps de fuséens divisé en bataillons et en compagnies. <x Trois jours sufGsent pour former un artilleur fuséen; il en faut dix pour fabriquer cent mille fusées; les produits nécessaires existent à Paris en quantités assez considérables. >
Le Comité central, la Commune, le Comité de salut public, harcelés par l'avocat, — inventeur, commanditaire ou simplement intermédiaire inté-
ressé, nous ne savons, — n'avaient répondu qu'avec une certaine mollesse aux offres qui leur étaient faites. Sans repousser précisément la proposition, on avait cherché à gagner du temps, car alors on croyait être assuré, ainsi que je l'ai déjà raconté, du concours d'un inventeur très sérieux, M. Borme, qui, dès le 20 mars, avait été forcé de paraître se mettre à la disposition du Comité central. J'ai parlé des expériences qu'il fut contraint de faire dans les jardins du Luxembourg, sous les yeux de Raoul Rigault, qui, pour la circonstance, s'était fait accompagner du docteur Pillot. Celui-ci, satisfait du résultat obtenu, dit à H. Borme que l'on adoptait son procédé « comme moyen d'incendie dans le cas joù il faudrait ro$topchiner Paris ». M. Borme, tombé de Pillot en Parisel, usa de tout subterfuge pour éviter de servir la Commune. Il manœuvra avec tant d'habileté, que le 18 mai il en était encore aux promesses, aux excuses, et n'avait fourni que des prétextes au chef de la délégation scientiGque. La Commune s'aperçut alors que M. Borme s'était moqué d'elle. Il fut arrêté, conduit à Ferré, qui Texpédia à Raoul Rigault; puis, après s'être entendu dire «c qu'on lui ferait passer le goût du pain », il fut incarcéré au Dépôt, d'où il put s'échapper sain et sauf le 24 mû, pendant l'incendie de la Préfecture de police.
M. Borme est arrêté le 18 mai, à sept heures du
soir; dès le 19 la lettre de l'avocat est annotée: < enregistre; renvoyée à la commission militaire. » Il est trop tard; l'avocat en sera pour ses frais de style ; la commission de la guerre aura beau prendre une décision, elle n'aura pas une seule fusée grégeoise à sa disposition, car le temps manque pour en fabriquer; dans deux jours les soldats de la France auront franchi les fortifications de Paris, malgré la nouvelle menteuse qui fut publiée et qui prouve combien tous ces incendiaires étaient préoccupés par l'huile de pétrole : « 22 mai : hier au soir les Versaillais essayèrent d'entrer dans Paris du côté de Neuilly en entassant des fascines dans un fossé. Les fédérés, au moyen de pompes pleines de pétrole, mirent immédiatement le feu aux fascines et rôtirent tout vivants les royalistes. Rien, paraît-il, ne peut décrire l'effet produit par ces engins de nouvelle invention. >
Feu grégeois et bombes asphyxiantes, c'était de la guerre sauvage, mais enfin c'était encore de la guerre; je ne sais dans quelle monstruosité spéciale il faut ranger l'instrument dont j'ai à parler et dont tout l'honneur revient au docteur Parisel. Ce fut Parisel qui l'imagina, mais je crois bien que ce fut Assi qui fournit le poison. Je m'explique. — Parisel, comprenant que la Commune avait une durée limitée, que les soldats français rentreraient forcément dans Paris, avait rêvé de lâcher les femmes contre eux;
SOUS prétexte de fraterniser, elles leur auraient tendu les bras, et leur auraient donné une poignée de main mortelle et foudroyante. La commission d'enquête parlementaire sur Tinsurrection du 18 mars a la première fait connaître cette épouvantable invention : « Un membre : Avez-vous connaissance d'instruments destinés à empoisonner avec de l'acide prussique dans un petit tuyau de caoutchouc? — Le œlonel Gaillard : — Oui, c'est la dent du serpent avec tous ses éléments; il y a un petit ressort qui doit faire jaillir le venin et le faire pénétrer. — Un membre : J'ai vu l'instrument : c'est une boule en caoutchouc, une sphère armée d'une épingle en or très courte et creuse, c'est la dent du serpent à sonnette, c'est une invention infernale \ x> Malgré l'affirmation de témoins honorables entre tous, je ne pouvais croire à cet excès de perversité, et je me figurais que, toute exagération étant acceptée sans contrôle après la chute de la Commune, on pouvait avoir été, de bonne foi, abusé par des rapports mensongers. Le doute ne m'est plus possible: j'ai tenu l'instrument dans mes mains. C'est une boule en caoutchouc, de la grosseur d'un grain de raisin; d'un côté une aiguille en or creuse, semblable à celle des seringues à injections sous-cutanées; de l'autre une tige également en or, munie d'un
* Enquête sur le 18 mars. Déposition des témoins ;édit. i87S,p.249.
pas de \is qui permet de la fixer à une bague disposée à cet effet. Parisel en avait commandé un nombre assez considérable, — trois ou quatre cents, et non pas vingt mille, comme on Ta dit, — à un fabricant d'instruments de chirurgie qui, ayant facilement deviné à quel usage ces petits appareils étaient réservés, ne se hâtait pas d'y travailler. Parisel venait souvent le voir, trouvait qu'on « lanternait ^ beaucoup, se fâchait et parlait de Mazas. Il était parfois accompagné dans ses courses par Clément. — Lequel? Ils étaient trois à la Commune qui perlaient ce nom. — Est-ce Jean-Baptiste Clément le chansonnier, — Victor Clément le teinturier *, — ou Emile Clément le cordonnier qui, le 22 janvier 1871, disait à M. François Favre, maire du XViP arrondissement : « Vous devez marcher à notre tête ceîgné de votre écharpe ? > — Nous l'ignorons. Le fabricant prétextait le manque d'ouvriers, la délicatesse du travail, et continuait à ne pas se presser de terminer ces ingénieux outils; il se pressa si peu qu'il n'en put achever qu'une dizaine, qui ne furent par livrés.
Assi avait coopéré à celte invention « révolutionnaire » en mettant à la disposition de Parisel une
* n est bien peu probable que ce soit Victor Clément, qui, délégué
à la mairie du XV* arrondissement, fui toujours considéré par ses
administrés comme un protecteur énergique contre les violences de
la Con mune. Son intégrité et sa modération restent à Tabri de tout
feproche.
quantité d'acide prussique prodigieuse. II avait découvert deux jeunes gens, chimistes habiles, qui, voulant éviter d'être incorporés dans les bataillons de marche" dirigés sur les avant-postes, acceptèrent une exemption de service militaire, à la condition qu'ils remettraient à Assi quelques produits chimiques que l'on ne trouvait pas facilement moyen de se procurer, môme par voie de réquisition. Le pacte fut conclu, et de chaque côté on se tint parole. La pièce suivante en fait foi : ex Commune de Paris. Commission de surveillance pour la fabrication des munitions de guerre. Hôtel de Ville, le 6 mai 1871. Reçu du citoyen.... 10 grammes de bor^ 5 kilogrammes de phosphore et 1 kilogramme à'asside prussique. Sept heures. Paris, le 6 mai 1871 : Les membres de la Commune chargés de la surveillance de la fabrication des munitions de guerre : Assi*. >
D'après l'opinion des hommes compétents, dix grammes de bore et un kilogramme d'acide prussique représentent des quantités extraordinaires. Nul savant, même parmi les plus illustres, n'a pu comprendre à quel usage le bore pouvait être réservé. Les communards, il faut le reconnaître, avaient plus d'imagination que de savoir; ils croyaient cependant être en mesure de régénérer la science, et en
* Assi a d'abord écrit 6 mars, puis il s'est aperçu de son erreur, a biffé mars et Ta remplace par mai.
ont conservé un sentiment de vanité qui ne les aban^ donna même pas devant les conseils de guerre. Le 9 août 1871, Âssi répond aux questions du président; il parle de ses longs travaux dans l'armement ; il dit avec complaisance : a J'ai eu jusqu'à trente secrétaires, » et s'enorgueillissant de plus en plus au souvenir de ses inventions, il ajoute : < J'ai fait bien des choses qui ne sont pas ordinaires. i> En effet, l'instrument de mort imaginé par Parisel, chargé avec Tacide prussique procuré par Âssï, n'était pas dans la catégorie des choses ordinaires. C'était une œuvre d'une inconcevable perversité, mais c'était en même temps une œuvre terriblement dangereuse pour celui qui aurait voulu Tutiliser. Le moindre faux mouvement eût rendu l'instrument mortel pour l'assassin lui-même. Le docteur fut plus heureux que son complice Assi; il put échapper aux recherches de la justice ; il est un des membres de la Commune que Ton crut tués dans la bataille des rues. Le bruit de sa mort se répandit et persista. On se trompait; les gens capables d'inventer de tels outils se battent peu et savent déguerpir. Parisel, jugé par contumace, fut condamné à mort; en faisant une enquête sur ses antécédents, sur sa conduite pendant le siège et pendant la Commune, on fit quelques découvertes dont la cour d'assises eut à s'occuper. Au mois de mai 1872 il fut, par défaut, frappé d'une peine de vingt ans do travaux forcés
pour attentat à la pudeur avec violence et avortement consommé. Il parait être coutumier du fait, car, si Ton en croit un journal, il a été condamné au mois d'avril 1877, en Amérique, à NewJersey pour un fait absolument analogue S II y a là peut-être une indication à recueillir pour les moralistes qui cherchent à comprendre ou à deviner quelle constitution la Gommune aurait donnée à la famille, si les forces légales du pays n'étaient venues interrompre ses délibérations et ses expériences.