‹ Les convulsions de ParisChapitre 22 sur 63 · II. ~ LBS UfGBHDIAiaBB · texte numérisé non relu

II. ~ LBS UfGBHDIAiaBB

Destruction furieuse. — Proclamation du Comité de saiut publie.^ — Ordre du colonel Brune! . — Les pompiers de Paris. -^ Refusent d'obéir. — Intenrention de Pindy. — Défense aux pompiers de combattre les incendies. — Dépêches. — Un souvenir de 1848. — Sobrier. — Ce qui s'est passé i la Préfecture de police. — Réquisition de liquides incendiaires. — Les torches. — Marigot au carré Saint-Martin. — Maxime Lisbonne à la rue Vavin. — Ordres anonymes. — Concentration des matières incendiaires a la mairie du 11* arrondissement. — Ordre des subdélégués. — Actes spontanés. — Le marquis de Quinsonas à la direction des télégraphes. — Le petit bossu. — < Mettez le feu i la boite. » — Bombes incendiaires. — • Fabriquées pendant le siège. — Utilisées par la Gommuno. — Une exécution.— La responsabilité. — Protestation de Clovis Dupont. •— Le ministère des finances. — L'Hôtel de Ville.

Si, malgré l'activité qu'elle déploya, la Commune n'a réussi qu'imparfaitement dans la fabrication de son outillage militaire et scientifique, il faut recon-

^ Voir la Nation du 7 mai 1877.

naître que cela ne Ta pas empêchée d'accomplir une des œuvres de destruction les plus furieuses que jamais Thistoire ait eu à enregistrer. Sous ce rapport elle reste Lors de pair; mais il ne lui fallut ni savoir, ni courage ; à l'aide d'une bouteille de pétrole et d'une allumette, un enfant peut brûler une maison. Il n'y a donc pas de quoi être fier, et a les forces terribles que la science met au service de la Révolution », comme disait Paschal Grousset, n'ont rien à voir en tout ceci. Ce fut facile, bête et méchant. Le projet d'incendier Paris a-t-il été délibéré en séance secrète de la Commune ou du Comité de salut public? On n'en sait rien, quoique l'article de Jules Vallès : « Si M. Thiers est chimiste, » semble prouver une détermination préconçue, discutée et arrêtée*.

La seule pièce authentique qui fut placardée sur les murs de Paris, ou tout au moins insérée dans le dernier numéro dn Journal officiel y en date du 24 mai, est celle-ci : < Le Comité de salut public arrête : Art. 1 . Les persiennes ou volets de toutes les fenêtres demeureront ouvertes. Art. 2. Toute maison de laquelle partira un seul coup de fusil ou une agression quelconque contre la garde nationale sera immédiatement

Un témoin déposant devant la commission d'enquête sur le 18 mars a dit : fl II a été question des incendies le 20 mai, dans une réunion que la Commune a tenue à dix heures du soir. » Déposition Barrai de Monlaut.

brûlée. Art. 3. La garde nationale est chargée de veiller à Texécution stricte du présent arrêté. Le Comité de salut public : An t. Arnaud, E. Eudes, F. Gambon, G. Ranvier. Hôtel de Ville, le 3 prairial an 79. » Un tel ordre, interprété d'une certaine façon, peut entraîner la destruction de Paris; mais ce n'est pas Tordre de brûler Paris. Cependant, avant même la rentrée des troupes françaises, des précautions avaient été prises pour neutraliser les secours que l'on aurait pu porter aux incendies, et je n'ai pas à répéter que d'iuormes provisions de matières incendiaires, réquisitionnées de toutes parts, avaient été emmagasinées avec soin et étaient tenues en réserve. Le 21 mai, aussitôt que l'arrivée de nos troupes est signalée, le colonel Brunel, à la suite d'une inspiration spontanée ou d'instructions reçues, expédie un ordre qui seul, en dehors des faits irrécusables et déjà connus, afBrme la préméditation du crime : « Garde nationale de la Seine ; X* arrondissement ; bureau du chef de légion. Ordre aux sapeurs-pompiers des douze casernes de se réunir et de se porter immédiatement au Champ de Mars avec le matériel dont ils disposent. Le colonel : Brunel. » Cet ordre ne fut pas suivi d'exécution. Les pompiers comprirent sans peine qu'on tentait de les rassembler au Champ de Mars pour éloigner de Paris le matériel de sauvetage ou pour les mettre eux-mêmes en ligne contre nos soldats. Une

dépulation fut envoyée par eux à Pindy, qui, en qua lité de gouverneur mililaire de THâtel de Ville, avait sous ses ordres le corps des sapeurs-pompiers. La discussion fut longue; Pindy,qui savait à quoi s'en tenir sur les projets de résistance, ou pour mieux dire sur les projets de destruction, Pindy estima sans doute que le moyen de se débarrasser des sapeurs-pompiers était trop ostensible; il était fort hésitant, et paraissait ne savoir à quel parti s'arrêter. Il sortit de la salle où l'on discutait, et resta une heure absent. On peut croire, quoique Ton ne sache rien de positif à cet égard, qu'il alla demander des instructions précises au Comité de salut public. Lorsqu'il revint, il resta près de dix minutes, la tête dans ses mains, comme perdu dans ses réflexions. Puis il écrivit à Brunel une lettre dont on ignore le contenu, et se tournant vers les pompiers délégués, il leur dit : <x L'ordre doit être considéré comme non avenu; ne quittez pas vos casernes. » Un autre moyen moins brutal fut employé, et parvint au résultat qu'avait cherché Brunel. On fit défense aux pompiers de combattre les incendies, dont ils durent rester les spectateurs désintéressés. Gela ressort, avec toute évidence, des deux pièces que voici et dont l'original a été conservé : c< Dépêche au commandant. Feu à la Croix -Rouge. — Gardes nationaux mettent le feu dans tout le quartier, — ordre de la Commune qui défend aux pompiers de bouger. — Réservoirs,

tonneaux, pompes et travailleurs, tout est prêt dans la cour pour attaquer immédiatement, si le feu gagnait les maisons avoisinant la caserne ou la caserne même. Les gardes nationaux ignorent tous ces préparatifs. Le capitaine : Ch. > Cette dépêche est du 23 mai ; celle-ci est du 24 : <x 11^ compagnie. Ordre de la Commune de ne pas sortir pour aler aux feu. (Commandant à capitaine.) Le sergent de semaine : N. » Ainsi les pompiers reçoivent directement dans leurs postes ordre de la Commune de ne point se porter à l'attaque des incendies et ils se croient obligés de cacher aux gardes nationaux les préparatifs qu'ils font pour combattre le feu, dans le cas où ils en seraient menacés. Je rappelle qu'après avoir allumé trois foyers dans le Palais-Royal, les hommes du 202* bataillon fédéré forcèrent les pompiers casernes au Louvre à prendre la fuite. Paris sera à nous, ou Paris ne sera plus I ...

Il y a bien longtemps que cette lugubre rêverie hantait les cervelles révolutionnaires. En 1848, avant la journée du 15 mai, un homme célèbre par lui-même et par le nom de son père, libéral de vieille date, républicain convaincu, alla voir Sobrier, qui alors inspirait une crainte dont on aurait souri pendant la Commune, et tenta de lui faire comprendre qu'il était dangereux, pour la cause même de la liberté, d'effrayer la population raisonnable par l'étalage de doctrines presque terroristes ; il ajouta que cette conduite

impolilique pourrait faire naître une luttedans laquelle le parti jacobin n'aurait pas le dessus. C'était préyoir et annoncer Tinsurrection de juin. Sobrier écouta d'un air gouailleur les observations qui lui étaient adressées : « Baste I répondit-il, nous sommes deux cent mille, prêts à combattre ; si nous sommes vaincus, il nous restera une dernière ressource ; » et prenant une allumette qu'il mit lentement sous les yeux de son interlocuteur, il ajouta : « Nous le brûlerons, votre chien de Paris ! i> Il s'en fallut de bien peu que la prédiction de 1 848 ne fût accomplie en 1 87 1 , car tout le monde s'empressa de concourir au crime, les chefs et les soldats. Par ce qui s'est passé à la Préfecture de police, on peut voir que ces hommes ne voulurent point être saisis au dépourvu, qu'ils redoutèrent une surprise, un mouvement rapide de l'armée française, et qu'ils se tinrent prêts à ne lui livrer que des ruines. Le 21 mai, dans la nuit, Ferré apprend que les lignes de la révolte sont brisées et que le général Douay marche sur le Trocadéro. Le 22, dès six heures du matin, je le rappelle, un capitaine de place, guidé par un concierge, visite les sous-sols, les postes du rez-de-chaussée, et y fait déposer trois barils de poudre entourés de caisses de cartouches. Aussitôt que ces premières dispositions sont terminées, un garçonnet de vingt-deux ans, nommé Émile-Magloire Giffault, ayant alternativement joué le personnage de chef de bureau et celui

de commissaire de police, est chargé de se procurer des liquides inflammables. Il ceint son écharpe rouge, se fait escorter de trois hommes armés, et emmène avec lui deux jeunes gens qui traînent une voiture à bras. Il se rend rue Grégoire-de-Tours, chez un marchand dexîouleurs, qui est absent. Giffault s'adresse au portier, le force à lui livrer les marchandises qu'il réclame et en échange desquelles il remet un reçu : « Nous, commissaire de police attaché à la Commune, avons, d'après les ordres qui nous ont été donnés, requis chez le sieur Quintin, marchand de couleurs, rue Grégoire-de-Tours, n* 3, trois touries contenant de l'espritde-vin, de Tcssence et du pétrole. Il n'a rien été pris autre chose. Ces touries sont requises par la préfecture de police. Le commissaire spécial : E. Giffault. » Donc, le 22 mai à midi , tout était prêt pour détruire la Préfecture de police, qui ne fut allumée que le lendemain à onze heures du matin.

Dans les magasins de la Préfecture, on avait mis la main sur le dépôt des torches qui sont distribuées, en quantité réglementaire, à chacun des postes occupés par les sergents de ville. Ces torches ne furent point inutiles. On les porta dans la cour de Mai au Palais de Justice, et un jeune factionnaire de vingt ans, Dommé Etienne, avait pour consigne de forcer tous les passants, — ils n'étaient pas nombreux , — à en prendre une pour la lancer dans la gi*and'sallc qui

3!i0 LES SOLDATS

flambait. Gela s'appelait faire acte d'adhésion à la Commune ^ Etienne ne fut pas heureux; il réussit à s'échapper de Paris, mais il eut la sottise de se laisser arrêter au Havre en flagrant délit de vol. Son repentir n'était pas excessif, car il dit aux jugesmilitaires devant lesquels il comparut : a J'ai défendu la Commune, parce que c'était le meilleur des gouvernements. i» L'incendie de la Préfecture de police et du Palais j^ de Justice est l'œuvre même de Théophile Ferré et

Raoul Rigault. L'un et l'autre étaient membres de la Commune; en quantité de délégués à la sûreté et de procureur général, ils avaient un droit d'initiative qu'ils ont tenu à ne pas laisser tomber en désuétude. Ceux-là étaient des maîtres ; ils n'ont eu qu'à commander. D'autres au contraire ont eu à obéir, et ont reçu des ordres qui venaient de haut. Un homme dont j'ai déjà parlé, qui ne fut point malfaisant pendant la durée de la Commune, qui entretint de bons rapports avec la Banque de France, qui commandait le Palais-Royal et s'appelait Marigot, fut un des plus sérieux combattants de la dernière heure. Il lutta énergiquementdans le IIP arrondissement à la tête de huit cents hommes et d'une artillerie considérable. Malgré ses efforts, les troupes françaises gagnaient du

« Procès GiffauU; débats contradictoires, 8* conseil de guerre, 5 féTiier '^ 1873. Procès Étieane; débats contradictoires 6* conseil de guerre,

7 septembre 187S

terrain : « Le 24 à midi, la situation n'était plus tenable, a-t-il dit lui-même; [Delescluze m'envoya Tordre écrit de faire sauter le carré Saint-Uartin et d'incendier le quartier. Je n'ai pas voulu m^associer à de pareilles monstruosités ^ )»

Exaspéré par la défaite, Delescluze a-t-il réellement donné des instructions pareilles? Nous ne savons ; nulle pièce authentique, nul témoignage irrécusable ne nous permet de répondre, et nous ne pouvons avoir qu'une confiance assez restreinte dans l'assertion de certains accusés, qui ont sans doute essayé de sauver leur tête en proclamant leur désobéissance à des ordres qu'ils n'ont peut-être pas reçus. Maxime Lisbonne est-il de ce nombre? Loin d'avouer rincendie de la rue Yavin et l'explosion de la poudrière du Luxembourg que de nombreux témoins lui reprochèrent d'avoir provoqués, il a affirmé qu'il lui avait été enjoint par le Comité de salut public de faire sauter le Panthéon, dont les caves étaient pleines de poudre, de brûler la bibliothèque Sainte-Geneviève. Reculant devant cette effroyable responsabilité, il se serait rendu près de Régère, membre de la Commune, délégué au V* arrondissement, et en aurait obtenu l'annulation de l'ordre. Nous ignorons si le fait est exact ou si ce n'est là qu'une de ces affirmations

« Procès Marigot ; débaU contradictoires, 19 octobre 1871 . ir. 21

3Sâ LES SOLDATS

intéressées dont les accusés ne sont point avares en présence de leurs juges ^ .

Presque tous les ordres d'incendie ont été détruits; mais ceux qui subsistent permettent d^afiirmer que les grands chefs de la Commune ont eu soin de ne pas compromettre leur signature sur ce genre de documents. Faut-il penser d* après cela qu'ils avaient horreur de leur mauvaise action dont ils comprenaient la monstruosité, comme eût dit Marigot, ou que, certains d'avance de leur défaite, ils ne voulaient abandonner derrière eux aucune preuve de leur crime ? Si les ordres sont signés, c'est par des inférieurs : < Incendiez le quartier de la Bourse, ne craignez pas ; )e> puis simplement le cachet du colonel commandant THôlel de Ville qui était Pindy, et un contre-seing : le lieutenant-colonel Parent. Ce dernieraurait bien dû ajouter son prénom: Hippolyte; il eût aiasi évité une confusion très regrettable, dont un membre démissionnaire de la Commune, Ulysse Parent, faillit être victime. Dans plus d'un cas, l'ordre ne porte pas de signature; un timbre, — celui du Comité de salut public, — suffît. L'ordre d'incendier le ministère de la marine que Brunel montra au docteur Mahé était timbré et non signé. Il en est de même de celui-ci, dont l'original est sous mes yeux : « Ministère de la

* Procès Lisbonne ; débats contradictoires, 6* conseil de guerre, juin 1873.

guerre; Paris le 23 mai 1871. Ordre aux municipaiités de nommer des chefs de barricades, un au moins par quartier. Timbre rouge : Ministère de la guerre ; bureau d'armement. »

On obéissait à ces instructions anonymes ; sans hésiter on nommait des chefs de barricades et on brûlait les maisons. Le Comité de salut public intervient cependant indirectement lorsqu'on* a résolu d'incendier l'Hôtel de Ville et de se retirer à la mairie du XI"" arrondissement. De celle-ci, il fallait faire une forteresse et un arsenal, car c'est là que Ton comptait tenir jusqu'à la fin, c'est de là que partiront les ordres et les éléments de destruction. On y pourvut de la sorte : « Paris, le 23 mai 1871 , Ordre aux municipalités de requérir immédiatement les produits chimiques inflammables et violents qui se trouvent dans leur arrondissement. Le Comité de salut public; timbre rouge du secrétariat général. Le secrétaire adjoint, C. Jauffret. Faites brûler les maisons assaillies par les Yersaillais ou la réaction. C. J.\ » Cet ordre est terrible; seul il constitue un aveu sans restriction; est-ce pour cela qu'on le fait signer par un secrétaire-adjoint, que l'on y chercherait en vain le nom d'un des cinq membres du Comité de salut public, Ant. Arnaud, Billioray, Eudes, Gambon,

' Cité par M. Jules Simon : Gouvernemsnt de M. Thiers, 1. 1, p. Aio*

3Si LES SOLDATS

G. Rativier, — et qu'on n'y trouve même pas celui du secrétaire général : Henri Brissac?

Les inférieurs, au -contrairey ceux qui, même au péril de leur vie, cherchent à faire du zèle et à se donner de l'importance, n'hésitent pas. On croirait qu'ils ont mis leur vanité à accumuler les preuves de leur culpabilité. Aussitôt que l'ordre collectif que je viens de citer est parvenu à la mairie du XI* arrondissement, un simple délégué municipal, dont la spécialité parait avoir été pendant la Commune de molester les prêtres et d'interdire l'accès des églises, le citoyen Magdonel, écrit de sa meilleure encre et de sa plus mauvaise orthographe : c Ordre aux commisr saires de police de réquisitionner immédiatement tous les produits chimiques inflammables et violents qui se trouve dans votre arrondissement et de les concen* tré au XI*, pour mettre dans les caves de l'église Saint-Ambroise. Le délégué municipal : Magdonel. » Lorsque la Commune vint s'installer à la grande mairie du boulevard Voltaire, ses instructions avaient été suivies; on avait obéi aux prescriptions de Magdonel, et le Comité de salut public avait à sa disposition de quoi à brûler la moitié de Paris. C'était le 24 mai, nos troupes avançaient et les insurgés, reculant devant elles, détruisaient les monuments, les îlots de maisons qu'ils n'avaient su conserver. De la mairie même, dans cette journée, partit un ordre de

déyastation presque anonyme, car, malgré les hauls personnages qui encombraient le chef-lieu du XI"" arrondissement, il est signé d'un nom obscur et même inconnu : c Établise votre ligne de démarquation entre vous et les Versaillais — brûlé, incendié tout ce qui est contre vous, — pas de trêve ni de découragement. — Le XI"" arrondissement se lancera à votre secourt, sitôt que vous serez menacé — courage et si TOUS agisez, la République est sauvez avant quarantehuit heures. Pour le Comité : David ^ d

Si à Ghampigny, à Buzenval les armées allemandes avaient rencontré une telle énergie dans la garde nationale, la France n'aurait peut-être pas été amputée de deux provinces ; mais, on le sait, et il U3 faut pas se lasser de le répéter, un bon nombre de bataillons se réservaient contre a les Prussiens de Tintérieur *, )» c'est-à-dire contre tout ce qui n'était pas jacobin, hébertiste, maratiste, contre tout ce qui n'admirait pas Raoul Rigault ou ne croyait pas à la raligion du dieu Blanqui

* David (Adrien-François), contre-maitre charpentier, conseiller municipal au II* arrondissement.

* i Ils (les chefs de rintemationale) ont fait tout ce qu'ils ont pu pour empêcher les ouTriers de marcher, leur disant de se réserver pour les Prussiens de Paris. Quand tous irez vous faire tuer, disaientik, à quoi ça avanccra-t-ii ? Il faut vous réserver pour les Prussiens de rintérieur. t Enquête sur le 18 mars, déposition des témoins; édit« de 1872, p. 54â.

Que dans ccl énorme cataclysme où Paris a failli périr, il y ait eu des faits de sauvagerie spontanée, des actes dMnitiative individuelle, il n'en faut douter. Lorsque Gharles-Philippe-Denis Quélin, apprêteur de neuf et fédéré au 92* bataillon, s'écrie : « F... le feu aux deux coins de la rue Tbévenot ; pas de pitié, nous n'avons rien à perdre ! t il obéit à ses mauvais instincts personnels et n'a reçu aucun ordre précis \ Mais à qui donc remonte la responsabilité du forfait, sinon à ceux qui Tout préparé, qui ont amassé les matières inflammables, et qui, maîtres de la ville, chefs du gouvernement, directeurs de l'insurrection, ont donné l'exemple en bràlant l'Hôtel de Ville? Les délégués municipaux, stylés d^avance, ont fait leur œuvre ; ils ont reçu un mot d'ordre qu'ils ont fidèlement transmis aux commandants des barricades, ceux-ci l'ont répété à leurs soldats, qui étaient bien certains de ne pas faire preuve d'indiscipline en répandant partout le pétrole. Ceci n'est point douteux; lorsque Ton s'est adressé au conseil même de la Commune, il a répondu : Brûlez.

Le 23 mai, dans la soirée, le corps du général de Cissey venait de forcer l'entrée de la rue de Grenelle- Saint-Germain. Le marquis de Quinsonas, qui, après avoir fait valeureusement la guerre, avait, malgré ses

^ Procès Quélin; débats conlradictoires, 10* conseil deguerre, 11 tni

cinquante-huit ans sonnés, repris du service afin de combattre la Commune, était alors attaché, en qualité de colonel de mobiles, à Tétat-major du 2*" corps d'armée. Il courut à la direction des télégraphes et s'en empara. La cour était pleine de cadavres que Ton avait déposés là en attendant que Ton pût les enterra. L'heure était terrible. Le palais de la Légion d'hofr* neur, la Cour des Comptes, le Conseil d'État, la rue de Lille étaient en feu ; l'école d'état-major venait de saa- (er; les artilleries tonnaient, la fusillade crépitait de tous c6tés ; dans le clocher des églises, le toscin retentissait comme pour sonner le glas de la ville près d*expirer. Les bureaux du télégraphe étaient abandonnés; tout employé avait fui, sauf un petit bossu qui, au milieu des rumeurs de cette inexorable bataille, tapotait philosophiquement son appareil. Sur l'ordre da marquis de Quinsonas, il se mit en rapport avec THÔtel de Yille, qui répondit à sa question par une autre question : Qui connais-tu ici? — On ne savait que riposter; on lui dicta cette dépêche : — Position désespérée, les Versaillais arrivent. Cette fois la réplique fut très nette, et, comme elle émanait de l'Hôtel dt Ville, du siège même de la Commune, elle fixe résolument la responsabilité des incendies : « Mettez le feu à la boite et repliez-vous. x>

Depuis longtemps ils se préparaient. Pendant la période d'investissement, sous prétexte de rechercher les

moyens les plus sûrs de repousser rÂllemagne, on fabriquait non seulement des bombes à main, mais aussi des tubes incendiaires, tubes en zinc destinés à recevoir l'huile de pétrole, que Ton pouvait facilement enflammer à l'aide d'une mèche. Six mille de ces récipients furent saisis d'un coup et livrés au ministère de la guerre, qui s'empressa de les détruire. Tous les tubes incendiaires ne furent pas découverts et brisés avant l'armistice ; il en restait que l'on utilisa dans les derniers jours de la Commune; on en eut la preuve le 24 mai . Nos troupes, maîtresses du V* arrondissement, avaient placé des sentinelles aux coins des rues et lancé des patrouilles dans le quartier. Un homme d'allures ' suspectes fut aperçu dans la rue Garancière. Il rasait les murs et cherchait si manifestement à se dissimuler qu'il fut arrêté. Il était vêtu d'une cotte d'ouvrier et d'une blouse flottante ; ses mains ne portaient point de trace de poudre, mais tout son individu exhalait une forte odeur de pétrole. On lui fit enlever sa blouse pour le fouiller, et l'on fut surpris de voir qu'il avait la taille sanglée par une ceinture de cuir, armée de petits crochets à chacun desquels pendait un tube en zinc fermé, assez semblable à une boite à lait, et rempli de pétrole. Dans sa poche on trouva plusieurs rouleaux de mèches incendiaires et des allumettes. Cet homme avoua qu'il avait reçu d'un chef de barricades, qu'il refusa de nom-

mer, l'ordre d'incendier le plus de maisons qu'il pourrait, à son choix. Il ne savait point que les troupes françaises occupaient le quartier, et il était venu im« prudemment se jeter au milieu d'elles. Il fut appuyé contre un mur et fusillé ; un coup de feu tiré de près enflamma le pétrole dont il était porteur et le cadavre brûla sur place. Ce fait semble démontrer qu'il y eut des hommes, — peut-être les fuséens du docteur Parisel, dont le citoyen Lutz était le commandant, — qui furent spécialement outillés pour l'incendie.

Les communards de mauvaise foi, — ils sont nombreux, — n'acceptent qu'un seul incendie^ celui du château des Tuileries, repaire des tyrans. Us répudient les autres; ils s'en lavent les mains dans l'huile de pétrole et disent : C'est pas moi. J'excepte cepen* dant un groupe de contumax, réunis sous le nom de Commune révolulionnairey dont je parlerai bientôt, et qui a du moins la brutale loyauté de revendiquer hautement sa part de responsabilité dans tous ces désastres.Un ambitieux, qui a cru faire sa fortune politique et militaire en servant cette détestable cause, se s'y tromp e pas, et, sans ménagement, à l'heure suprême, à l'heure où Ton ne ment pas, il dénonce les coupables, «c L'odieux de ces incendies n'a pas besoin d'exagération, a écrit Rossel ; la majorité de la Commune peut être justement accusée de ces crimes ; Félix Pyat et les blanquistes en sont les in-

stigateurs \ » Par le mot majorité, Rossel entend la faction violente qui, en opposition aux économistes, TOta pour la création du Comité de salut public. U n'a pas tort, son accusation porte juste, et cependant parmi les membres de cette majorité excessive il s*en trouva un que les incendies désespérèrent : c'est Clovis Dupont, un vannier de Saint-Gloud, où il avait reçu jadis, après sollicitation, des secours sur la cassette impériale.

Il avait ainsi motivé son vote en faveur du Comité de salut public : a Attendu que si la Commune a su se faire aimer de tous les honnêtes gens, elle n'a pas encore pris les mesures nécessaires pour faire trembler les lâches et les traîtres, et que, grâce à cette longanimité intempestive, l'ennemi a peut-être obtenu des ramiflcations dans les branches essentielles de notre gouvernement. » Il voulait donc bien que l'on fit trembler, mais il ne voulait point que l'on brûlât. Au moment des dernières batailles, Clovis Dupont était délégué en qualité d'adjoint à la mairie du III*' arrondissement. Le 24 mai, alors que les ordres d'extermination étaient expédiés de tous côtés, il ne craignit pas de s'adresser directement au Comité de salut public et de lui écrire : a L'Hôtel de Ville et la Préfecture de police sont la proie des flammes ; en conti-

^ Rossel, Papieri posthumes, p. 181.

nuant l'incendie, nous pouvons atteindre les nôtres, et cela ne doit pas être. Nous avons le droit de nous faire sauter la cervelle, mais jamais celui de brûler les maisons où sont enfermés des femmes et des enfants. Des fusils, des canons et des mitrailleuses aux barricades, soit; mais, je le répète, cessons l'incendie \ » Cette honnête protestation ne fut pas entendue et le volcan révolutionnaire continua à se vomir lui-même. Les incendiaires avaient souci de faire évacuer les maisons avant de les brûler, et c'est là-dessus qu'ils se sont appuyés, devant les conseils de guerre, pour soutenir, contre toute évidence, qu'ils avaient tenté de sauver les monuments qu'ils ont eux-mêmes livrés aux flammes. Au ministère des finances, qui fut saturé de pétrole, on prescrivit à tous les employés de se retirer ; puis on mit le feu dans le cabinet du secrétaire général \ A l'Hôtel de Ville, le 24 mai, pendant les heures nocturnes du matin, il n'y avait

' Procès QoTis Dupont ; débats contradictoires, 6« conseil de guerre, 5ijumeti875.

* Il y eut deux incendies bien distincts au ministère des finances : run produit le lundi 22, par un obus Tenu des batteries françaises ; il fut éteint par les pompiers et par les fédérés ; Tautre allumé le mardi 23 intentionnellement, après que des touries de pétrole ataient été versées dans les appartements. Les communards ont toujours Tolontairement confondu ces deux incendies et rejettent sur Farmée française la responsabilité de la destruction du ministère, qui leur incombe absolument.

plus personne; seuls les chefs d'incendie étaient à leur poste; Tun d'eux, le plus considérable, monté dans le campanile, écoutait et regardait ; il devait allumer les foyers préparés aussitôt que les troupes françaises apparaîtraient aux Halles. Un des incendiaires, Auguste-Adolphe Girardot, qui la veille était aux Tuileries, a complaisamment raconté comment les vastes constructions de THôtel de Ville ont été si rapidement enflammées et consumées. « De distance en distance, on a placé des barils de poudre qui alternaient avec des bombonnes de pétrole ; l'huile coulait, on l'a allumée, ça n'a pas été plus difficile que ça ^ »

Page 1