LIS AOGUSés
Dernière tenlalive auprès de M. Thiers. — Propositions rcjctées. — llemlireâ de U Commune arrêtés. — Proportion. — Dosant le conseil de guerre. — Jourde et Ferré. — Urbain. — Ordres féroces. — Trinquet. -~ Assi. — Un mot de Yergniaud. — Platitude des accusés. — Deux lettres de Sériiier. — M. Thiei-s et Rossel. — TenUtire de corruption . — On facilite le départ de plusieurs accusés. — Félix Pyat. — La Société de la Basee-Califomie propose de distribuer des terres aux communards. — Le gOQTernement français refuse.
Aux derniers jours de la Commune, vers le 17 ou le 18 mai, lorsque la colonne de la grande armée, jelée bas aux applaudissements de la fédération, prouvait, à ne pouvoir s'y méprendre, que Paris était aux mains des barbares, M. Thiers, qui activait de toute son énergie les attaques de Tarmée française, regut la visite de trois personnages que nous ne devons
point nommer. Ces hommes venaient près du chef du pouvoir exécutif afin d'essayer une dernière, une suprême tentative de conciliation, et afin d'éviter, s'il se pouvait encore, la dure bataille qu'il était facile de prévoir. L'un d'eux, qui était en quelque sorte le président de cette députation, était un homme considérable. Républicain fervent et libéral éprouve, il avait pendant bien des années manié l'outil de l'ouvrier; mais, s'instruisant lui-même, complétant à force de labeur son éducation intellectuelle, il était sorti de la foule, avait publié des livres remarqués, et avait fait partie, non sans honneur, de nos assemblées délibérantes. Il est une preuve vivante de l'excellence de notre état social qui s'ouvre devant les travailleurs énergiques et les porte sans hésiter aux premiei^ rangs lorsqu'ils ont fait acte d'intelligence et de probité.
Les instances adre^ées à M. Thiers restèrent vaines ; il se montra ce qu'il était depuis le début de l'insurrection, inflexible. L'homme auquel j'ai fait allusion, et que j'appellerai le président, usa d'éloquence et ne fut point écouté. Enfin, à bout d'arguments, il dit : c Vous aimez les beaux-arts et vous savez que la destruction de certaines œuvres serait une perle irréparable ; eh bien 1 soyez persuadé que tous ces trésors accumulés dans Paris, nos musées, nos bibliothèques, nos églises, nos monuments, toute cette richesse in-
comparable qui est le produit des siècles et du génie humain, tout cela va disparaître, si vous ne consentez à ofTrir à ces fous des conditions acceptables. Vous serez vainqueur, nous n'en doutons pas; vous entrerez dans Paris t<imbour battant, par la brèche ouverte, nous le savons, et les gens de la Commune le savent aussi ; mais on brûlera les Tuileries, on brûlera le Louvre, on brûlera THôlel de Ville, on brûlera Notre-Dame, on brûlera tout, et vous n'aurez rendu au pays qu'un monceau de cendres. » M. Thiei*s se récria : a On me répète la même chose de tous côtés, je n*en crois rien; ils disent qu'ils le feront, et n'oseront jamais le faire. » Le président reprit : c Ils le feront, monsieur, je le sais, je vous l'affirme, et je vous supplie de réfléchir. >
M. Thiers s'éloigna de quelques pas et appuya son front contre une fenêtre dont il tambourinait machinalement les vitres avec ses doigts ; il resta pensif pendant quelques minutes; puis revenant brusquement, il dit : « Eh bien! quoique je ne puisse vous croire, je veux faire un effort pour ramener ces malheureux. Voilà mes trois conditions : Les insurgés mettront bas les armes. — Nulle poursuite ne sera exercée par moi au-dessous du grade de colonel. — Les portes de Paris resteront ouvertes pendant trois jours; cela vous va-t-il ?» Le président s'inclina : < Je n'osais point tant espérer, ces conditions sont des plus dou-
ces et je suis persuade qu'elles seront acceplikîs avec reconnaissance à THôtel de Ville. » M. Thiers haussa les épaules avec un geste de doute, et répondit : « Dieu vous entende ! » Les trois messagers de paix repartirent en hâte et en joie pour Paris. Deux d'enti^ eux firent immédiatement connaître les conditions oflertes par le chef du pouvoir légal ; on les appela traîtres, et on les incarcéra. La Commune voulait a vaincre ou mourir » ; elle mourut.
Tous ceux qui dans la journée du dimanche 21 niai se pavanaient encore sous les galons et sous l'écharpe rouge avaient si bien disparu le dimanche 28, qu'on eut grand'peineà les découvrir. Un seul des membres de la Commune, — le meilleur, le plus innocent, — voulut se livrer : c'est le vieux Charles Beslay ; j'ai raconté comment il avait été sauvé ^ Les autres avaient pris toutes mesures pour échapper à la justice du pays. Ceux que l'on arrêta pendant le eombat furent rares; Assi et Amoureux, dans la nuit du 21 mai, allèrent se jeter étourdiment à travers une patrouille de troupes françaises qui les déposa en lieu sûr. Amoureux s'était prémuni de faux papiers d'identité au nom de Gheisbreght; il n'en fut pas moins envoyé à Brest sur les pontons, où il fut reconnu le 31 août 1871, à la suite d'une tentative d'évasion à
* Voir Convulsions de Paris, t. UI, p. 584.
la nage qui avait spécialement appelé l'attention sur lui. Quelques jours après la chute de la Commune on arrêta Paschal Grousset. Mis en voiture, accompagné de deux inspecteurs de police, il fut reconnu. I^ foule voulait le déchirer; ce fut horrible, et Ton eut grand'peine à protéger ce malheureux contre les sauvages qui demandaient sa mort. On ignorait son nom, on savait seulement qu'il avait appartenu à la Commune, et cela suffisait alors pour susciter d'implacables colères.
Des chiffres prouveront combien peu les chefs de l'insurrection croyaient à la victoire et quelles précautions ils avaient habilement combinées pour se dérober : soixante-dix-neuf personnages ayant été membres de la Commune sont présents à Paris au moment où la France force les portes de sa capitale; Delescluze est tué, Rigault et Yarlin sont fusillés; Vermorel doit mourir de ses blessures; quinze sont promptement arrêtés et reconnus; plus tard on déterminera la personnalité d'Amouroux, et l'on s'emparera d'Arnold et d'Emile Clément. Vingt-trois sur soixante-dix-neuf, cela fait honneur à l'agilité des cinquante-six autres. Parmi les quatorze généraux de la Commune, deux furent tués, Duval et Dombrowski ; deux furent arrêtés et dix décampèrent en temps opportun ; quant aux cent trente-trois colonels et lieutenants-colonels qui caracolaient si mal à la tête
do leurs troupes, ils ne laissèrent que quarante-sir. (l'entre eux aux mains de la justice. Dans cet énorme état-major de législateurs et d'oUGciers qui, vingt fois par jour, juraient de périr en défendant le drapeau rouge, je n'en vois que deux qui aient su mourir et n'aient point voulu survivre à l'anéantissement de leurs illusions : Delescluze et Vermorel ; j'y ajouterai Kdouard Moreau du Comité centrai, qui peut-être eût réussi à se sauver, s'il l'avait sérieusement voulu.
Si la Commune eut beaucoup de courage civique et une grande fermeté dans ses revendications sociales, on ne s'en aperçut pas lorsque ses membres arrêtés comparurent devant le troisième conseil de guerre présidé par le colonel Merlin. Les accusés étaient au nombre de dix-sepi, dont il faut distraire Lullier el Ulysse Parent. Le premier ne fui jamais membre de la Commune ; le second avait élé volontairement démis* sionnaire. On lui aurait sans doute évité une incarcération préventive si, dans les premières heures de trouble et d'encombrement, on ne l'avait confondu avec son homonyme Hippolyte Parent; entre eux il n'y avait aucun rapport, on s'en aperçut bientôt. Les quinze membres de la Commune qui du 7 août au 2 septembre 1871 répondirent aux interrogatoires de la justice eurent tout loisir d'expliquer leurs doctrines, d'établir leurs théories et de dévoiler enfin au monde attentif leurs desseins, leurs moyens de rénovation et
leur but. On s'aUendait tout au moins à une exposition de principes; on fut promptement désabusé. Tous ces héros furent d'une platitude écœurante; j*en excepte deux, qui cependant ne se ressemblent guère et que sous aucun aspect Ton ne peut comparer : François Jourdc et Théophile Ferré. Ceux-là seuls, en effet, sans forfanterie et sans lâcheté, acceptent la responsabilité de leurs actes. Jourde, je l'ai déjà dit, très simple et très ferme, n'argumente que sur des faits de comptabilité et prouve qu'il est resté probe au milieu de difficultés et de facilités sans nombre; Ferré, qui d'abord a déclaré qu'il ne se défendrait pas, ergote, se rappelle son métier de clerc d'huissier, rétorque les arguments, démonlrel'erreur de certaines dé{)Ositions et ne répudie aucun des actes qu'il a réellement commis. Il apparaît tout entier dans un mot qu'il faut citer. Le président cherche et ne retrouve pas la minute d'un ordre qui était de nature a motiver une condamnation capitale. 11 dit à l'accusé : € Niez-vous avoir envoyé cet ordre ? » Ferré répond : <k J'ai écrit tant d'ordres de cette nature que je ne puis me souvenir spécialement de celui dont vous me parlez. » Enfin on découvre le papier égaré dans les dossiers, on le lui montre, il le regarde et dit > « Parfaitement, je le reconnais *. >
* Ferré a énergiquement refusé de se reconnaître l*auteur du
A entendre ces hooimes qui devaient régénérer le inonde, ils ne sont entrés dans la Commune que pour l'apaiser, sauver les innocents et protéger la population parisienne. On est pris de dégoût à entendre certaines explications. Que penser d'Urbain? On lui présente des ordres d'une inconcevable cruauté, entre autres celui-ci : « Au nom de la Commune, et en vertu des pleins pouvoirs émanant du Comilé de salut public, le membre de la Commune délégué à la mairie du YIP arrondissement procédera à toutes les arrestations qui lui paraîtront utiles pour la sûreté générale de l'arrondissement... En cas de résistance de la part des individus arrêtés, le citoyen Andrès est autorisé à leur brûler immédia-
faineux ordre : i Flambez finances ; f il a eu raison . U y a toat liea de croire que ccl ordre était apocryphe; je crois que Ton peul en dire autant de Tordre qui roetUiit des escouades d'incendiaires sous le commandement de Minière, Dereure, Billioray et Vésinier. Cet ordre, publié dans tous les journaux de l'époque, produit au procès, présenté sous forme de fac-similé photographique, me semble douteux et j'ai le regret de l'avoir cité (t. I*', p. ?94), quoique j'aie eu soin de supprimer le nom des signataires. Il a été question de celte pièce à la commission d'enquête. « M, Vachcrot. Âvez-vous connaissance d'une pièce que j ai sous les yeux, une espèce de petit carnet, dans laquelle se trouve une note de laquelle il résulte que Millîére avait l'abominable mission de détruire par le feu les monuments de la rive gauche! — M. le général Appert. Je n'ai pas connaissance de celte pièce, mais on nous a dit, en effet, que MilTière avait été chargé d'organiser l'insurrection sur la rive gauche, tandis que Ferré l'organisait sur la rive droite. (Déposition du général Appert,)
lenient la cervelle. En mairie, le 13 mai 1871, dix heures du soir. Les pleins pouvoirs ci-dessus sont valables pour quaranle-huit heures. — Urbain. » Le 1 7 mai, il a proposé d'exécuter sommairement dix otages ; on l'interroge sur ce fait^ il répond : « Dans mon idée, ce n'était qu*un avertissement donné aux troupes de Versailles. » C'est à lui que fait allusion Trinquet, membre de la Commune, lorsqu'il dit : € Je regrette de n*être pas mort sur les barricades ; je n'assisterais pas a\i triste spectacle de collègues qui, après avoir eu leur part d'action, ne veulent plus avoir leur part de responsabilité. » Cetle belle déclaration du cordonnier Trinquet, qui se vante d'avoir été, en 1869, courtier d'élections pour Rochefort et Gambetta, ne l'empêche pas de nier imperturbablement des crimes dont les preuves sont accablantes, concordantes et multiples.
Dans ce fatras de dénégations et de protestations trop intéressées pour être écoutées, il y a des aveux bons à retenir, qui prouvent l'impuissance de ce gouvernement de carnaval, et l'indélicatesse compromettante de ces hobereaux de la démagogie. Billioray dit textuellement : c Nous avions beaucoup plus de peine à faire mettre en liberté les gens arrêtés sans droit qu'à faire des arrestations sérieuses. » Ailleurs il fait une révélation grave : <k Delescluze ajoutait la signature de ses collègues aux décrets, avant de les
envoyer à l'imprimerie. » Delescluze était mort, et il n'y avait nul danger à rejeter sur lui la charge des plus grands méfails. Presque tous sont plats et honteux; Courbet Test plus que nul autre: le pauvre gros homme a si peur qu'il en fait pitié. Un seul est franchement ridicule : c'est Assi. Yauban, Cohorn et Paixhans n'auraient point parlé d'eux avec un tel aplomb. A l'écouter, on hausse involontairement les épaules; il est de bonne foi, et se croit un homme de génie ; on peut sans crainte lui appliquer le mot de Rossel sur Mégy : a C'est un ouvrier stupide. » La vanité Tétouffe, et il a peine à ne pas laisser déborder le sentiment de supériorité qui l'accable; comme Atlas, il porte le monde et ses reins ne fléchissent pas ; il sait tout, il a tout inventé. Ses idées sont tellement viciées, son entendement est si étrangement perverti, qu'il ne considère cette insurrection, cette guerre civile que comme l'exercice d'un droit : « Nous nous sommes défendus contre les Croupes qui nous attaquaient; c*était tout naturel. » En lisant ces débats oubliés aujourd'hui, ou travestis par des mémoires volontairement infidèles, en constatant rinanité et la bestialité des hommes qui s'étaient emparés du gouvernement de Paris, il est difficile de ne pas se rappeler le cri que jeta Yergniaud après les massacres de septembre : a Et les Parisiens osent se dire libres? Ils ne sont plus esclaves, il est vrai, de
tyrans couronnés, mais ils le sont des hommes les plus vils^ des plus détestables scélérats. »
Ce spectacle de révolutionnaires reniant la révolulion, de persécuteurs se déguisant en sauveurs, ne fut point épargné aux conseils de guerre qui eurent à juger les acteurs de la Commune. Ce fut vraiment très laid. On s'attendait à mieux de la partdliommes qui avaient affiché de si exorbitantes prétentions. Les plus courageux ont plaidé les circonstances atténuantes; les autres ont menti. Les incendiaires ont juré qu'ils avaient éteint les incendies; les assassins ont affirmé qu'ils avaient voulu sauver les victimes; tous se sont jetés dans la Commune par amour de l'ordre et par dévouement au pays. Tant d'avachissement après tant de fureur serait pour surprendre, si l'on ne savait que les âmes naturellement basses sont sujettes à ces transformations subites. Quelques-uns d'entre eux, qui furent jusqu'au delà du crime les serviteurs de la Commune, serviteurs implacables et sans merci, semblent avoir voulu, en prévision de l'avenir, so réserver des moyens de défense.
J'ai sous les yeux une lettre bien singulière de Sérizier, de ce chef redouté de la 13® légion, maître du 101 bataillon, incend iairedes Gobelins, assassindes Dominicains d'Arcueil, de ce Sérizier en un mot qui, dans la soirée du 22 mai, vint à la prison delà Santé^
* Voir ConvuJnons de Paris, t. I, pages 276 cl suiv.
en compagaio de Jean-Baptiste Millière, pour y faire exécuter l'ordre donné par Ferré de fusiller les otages. Cette lettre n'est pas datée, mais elle a été certainement écrite entre le 26 mare et le 1'' avril; elle est adressée au général Chanzy : « Monsieur, j'ai l'honneur de vous adresser ces quelques mots, pour faire un appel à votre loyauté bien connue. J'ai lu avec surprise dans plusieurs joiirnaux que vous aviez élé sauvé de la fureur de la multitude par M. Léo Meillel et M. Comte, tous deux adjoints au XIIP arrondissement. Sans vouloir retirer en rien à ces messieurs le courage et l'énergie qu'ils ont déployés dans celte triste circonstance, je rappelle à votre souvenir que votre vrai défenseur fut un capitaine du 101'' bataillon qui, sorti de prison le malin môme, a, par son courage et au péril de sa vie, fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arriver à ce but. Je vous rappellerai qu'il vous prit par le bras en vous disant : Je réponds de vous sur ma tête, et que, le sabre à la main, il a loyalement tenu sa promesse en vous mettant en sûreté dans les murs de la Santé. Aujourd'hui que, par suite d'instances, vous êtes libre, je pense que vous voudrez bien rectifier cette erreur et rendre à chacun ce qui lui est dû. Ne voulant aucunement attirer les regards sur moi et n'ayant fait que mon devoir d'homme de cœur, je vous prierai de m'adresser cette rectification à moi-même, et j'attends de votre bonté
de ne pas communiquer mon adresse, car je ne veux plus m'occuper de toute cette politique. Comptant sur votre obligeance et votre justice, je suis, monsieur le général, votre tout dévoue serviteur. Sérizier, rue du Ghamp-d'Âsile, numéro 35. lo
Si cette lettre est sincère, elle prouve que Sérizier a subi un entraînement irrésistible, lorsqu'il a été jusqu'au bout de la voie criminelle qu'il avait, pendant une lueur de bon sens, eu l'intention d'abandonner ; mais en présence de Ténormité des forfaits commis, une telle supposition n'est guère admissible ; il *cst bien plus probable que Sérizier a voulu, le cas échéant, se ménager un « cerlificat de bonne conduite », une attestation considérable qui plus tard pourrait l'aider à atténuer les sévérités de la justice. Il n'y réussit pas, car il fut condamné à mort et fusillé. Â l'heure suprême l'orgueil du sectaire reparait. Le 25 mai 1872, au moment de partir pour le plateau de Salory où l'attend le peloton d'exécution, à quatre heures et demie du matin, il adresse encore une lettre au général Chanzy. Cette lettre est voulue, réfléchie^ théâtrale. On In dirait écrite par un homme qui croit sérieusement parler à la postérité : « Je meurs pour la cause du peuple pour laquelle j'ai toujours vécu ; je meurs avec la douce satisfaction d'être innocent... Soldat du peuple, je meurs en soldai et vous prie de ne pas oublier celui qui se dévoua pour
VOUS. Je VOUS salue avant de mourir. » — Qu'est-ce que rincendie de quelques tapisseries, qu'est-ce que le meurtre de pauvres prêtres enseignants pouvaient importer à la cause du peuple? Ces deux lettres ne laissent aucun doute sur Thomme qui les a composées : la première est hypocrite, la dernière est mensongère. Je viens de relire le procès de Sérizier, jamais témoignages plus unanimes n'ont accablé un criminel. Cette phraséologie dramatique fait partie intégrante du bagage révolutionnaire ; Ferré n'en a-t-il pas appelé à la postérité avant de mourir ?
M. Thiers fit grâce de la vie à plus d'un coupable et fit bien. Cent dix condamnations à mort furent prononcées et quatre-vingt-quatre furent l'objet d'une commutation. L'insurreclion de Paris entraîna vingl-trois exécutions et celle de Marseille trois. Parmi ceux qui tombèrent au plateau de Satory, il en est un que M. Thiers eût voulu épargner: c'est Rossel. A dix heures du soir, la veille de l'exéculion, il luttaitencore contre des généraux qui invoquaient l'intérêt de la discipline et la nécessité impérieuse de punir un officier régulier, coupable de désertion à l'ennemi et d'attaque contre la France. M. Thiers, plutôt vaincu que convaincu, signa. Rossel évita les galères et mourut. Il croyait bien qu'il serait sauvé ^ et probablement n'igno-
* Rossel avait formé ua recoure en grâce qui fut apostille par un grand
roil pas que Ton devait lenler de le faire évader. Le 27 novembre 1871, à six heures du soir, le directeur de la maison de justice de Versailles, au moment où il rentrait chez lui pour dîner, reçut la visite de Mme et de Mlle Rossel, mère et sœur du condamné* Mme Rossel fort émue, après avoir remercié le directeur des attentions qu'il avait pour son fils, lui demanda brusquement de ne pas trop surveiller les gardiens pendant la nuit et de laisser échapper le prisonnier. Le directeur, surpris d*une telle proposition, ne répondit point, afin d'apprendre jusqu'où le projet d'évasion avait pu être poussé. La malheureuse femme reprit avec insistance. Elle affirma au directeur que M« Thiers serait satisfait de l'évasion ; elle promit les plus hauts emplois dans un avenir prochain à celui dont elle espérait faire un complice; elle parla de 20,000 francs en or qu'elle avait là, à la disposition de ceux qui lui i)ermettraienl de sauver son fils. Le directeur fut très ferme et très humain. Il repoussa sans peine les offres qui lui étaient faites, et par pitié pour une mère désespérée, voulut bien ne point révéler cette tentative de corruption. Le résultat de cette
nombre de ses camarades de promotion à l^Êcole polytechnique ; par plusieurs notables de Metz ; par le général Yergne et les officiers du camp de Neyers ; par des dames de la maison nationale de Saint-Denis ; par son père et sa mère ; par M. Léon de Malleyille, député ; par un certam nombre d'habitants de Valentignej et de Mandeure (Doubs).
584 LA KEYENDIGATIO.N
demande insensée fut que Ton doubla les postes, qu'il fut interdit aux surveillants d'ouvrir la porte des cel* Iules, de sortir dans le chemin de ronde sans être accompagnés, et que le directeur ne se couchant point resta debout, Toreille aux écoutes et Tœil aux aguets. En outre, des patrouilles circulèrent pendant la nuit autour de la prison. Le lendemain 28 novembre, Rossel fut remis aux exécuteurs de la justice militaire, en môme temps que Théophile Ferré et Pierre Bourgeois*. Je crois que la mère de Rossel se trompait lorsqu'elle affirmait au directeur de la maison de justice que M. Thiers verrait sans peine l'évasion du condamné ; mais il me paraît certain que le chef du pouvoir exécutif estimait que tous ces détenus, tous ces accusés, tous ces condamnés étaient un embarras dont il aurait aimé à être délivré. Â cet égard, je puis être très afûrmatif. Chez M. Thiers, l'exigence politique dominait toujours, et l'indulgence qu'il eut pour certains coupables en est la preuve. Un homme bien connu à Paris, fort aimé de tout le monde, original, exubérant et très bon, avait recueilli chez lui un des chefs les plus compromis de la Commune ; ne sachant trop comment lui procurer des papiers d'identité qui
^ Pierre Bourgeois, sergenl au 45* régiment de ligne : c oulrages et voie de fait envers un capitaine du génie ; port d^armes contre la France en combattant dans les rangs des bataillons fédérés de la garde nationale contre Varmée française. »
lui permissent de franchir impunément la frontière, il alla trouver un écrivain illustre, auquel il confia une partie de son secret. L'écrivain, se refusant à connaître le nom du coupable qu'il s'agissait de sauver, proposa au sauveur de le mettre en rapport avec M. Thiers. L'offre fut acceptée et Ton partit pour Versailles. L'écrivain, qui s'est fait un nom devant lequel toute porte doit s'ouvrir, fut immédiatement reçu par M. Thiers et lui expliqua le but de sa visite, c On aurait dû tous les fusiller, dit M. Thiers, c'était le plus simple; mais on a été maladroit : on a tué des nigauds qui s'étaient mis dans la révolte sans savoir pourquoi; les chefs les ont plantés là, et ont gagné au pied. Maintenant ils sont pour nous un grave inconvénient; les prisons regorgent; les conseils de guerre sont encombrés, nous ne savons plus où mettre nos prisonniers. Je veux bien aider l'ami de votre ami ; qu'il aille se faire pendre ailleurs ; nous le condamnerons par contumace, de cette façon nous ne le reverrons jamais. J'arrangerai cela avec Barthélémy Saint-Hilaire, qui est le meilleur des hommes : amenez-moi votre ami. » L'ami attendait dans un salon voisin. En le voyant entrer, M. Thiers se mit à rire et lui dit : « Eh bien ! grand gamin, on a donc oublié de vous fusiller? » L'écrivain se retira ; nous ignorons ce qui se passa entre « le grand gamin » et le président lie la république, mais nous savons que le communard
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put sortir de France sans être inquiété. Bergeret luimôme ne me démentirait pas.
Celui dont je viens de parler ne fut pas le seul auquel on facilita le moyen d'obtenir une condamnation platonique. M. Thiers disait: « Puisqu'ils partent sans esprit de retour, il vaut mieux les laisser partir. » Quelques-uns des grands coupables contre lesquels l'opinion publique était le plus irritée se promenaient parfois impudemment dans Paris, comme si l'impu-nilé leur eût été promise ou assurée. Le samedi 8 juillet 1871, passant rue Turbigo avec Amédée Âchard, nous nous arrêtâmes stupéfaits l'un et l'autre en apercevant Félix Pyat paisiblement assis dans un fiacre. Celui-là ne quitta Paris que plusieurs mois après la défaite de la Commune, et il a pu recommencer des ballades à « la petite balle», semblables à celle que Grdmier lut le 21 janvier 1870i à Saint-Mandé, au dessert du banquet commémora tif de la mort de Louis XVI, banquet annuel que ces gens-là nomment le banquet de la tête de veau. Non seulement on ne les arrêtait pas avec trop de persistance, mais on prenait soin de signaler leur départ; la dépêche suivante a existé : c N. s'est heureusement embarqué aujourd'hui pour Newhaven. »
En ces circonstances, M. Thiers a agi en homme d'État préoccupé d'enlever de lourds embarras au gouvernement qu'il dirigeait. On ne peutTen blâmer;
Texpérienee de sa longue carrière lui avait appris que tout procès criminel louchant à des faits insurrectionnels porte en soi un péril et que, dans notre pays superficiel et oublieux, on fait souvent des niartyrs avec les coupables les plus justement condamnés. Il connaissait cet inconvénient et voulut s'y soustraire» En revanche, il refusa brusquement et sans discus* sion d'adopter un projet qui lui fut soumis pour mettre hors de France d'un seul coup tous les insurgés arrêtés. Un Américain, M. George Wilkie, directeur de la compagnie de la Basse-Californie, dont le siège est à New- York, proposa « un marché » qui ne put être accepté. Il demandait à jeter sur la grande presqu'île que baignent les eaux de l'océan Pacifique et de Tancienne mer de Cortez tous les prisonniers faits à la chute de la Commune. A chacun d'eux il garantissait la concession immédiate de douze hectares de terrain, avec promesse d'une nouvelle concession de vingt autres hectares après un séjour de trois ans. De ces révoltés on eût essayé faire des colons en les distribuant sur un sol admirable, fort chaud, car il est précisément situé sous le tropique du Cancer, mais d'une fertilité exceptionnelle, très abondant en pâturages, en bestiaux, en gibier, et où il est facile d'établir des pêcheries d'huttres perlières. M. George Wilkie exigeait un million pour couvrir les frais de la compagnie, dans le cas où le gouvernement fran-
tais opérerait sur ses navires le transport des convicl$; si, au contraire, la compagnie lestait chargée de ce transbordement, elle demandait 1,100 francs par colon en guise dMndemnilé pour le voyage et la nourriture. C'était une affaire commerciale ; elle s'éloignait trop des habitudes de noire caractère national pour être acceptée ; elle fut simplement repoussée, et la Basse-Californie n'eut point à recueilh'r les épaves de ce grand naufrage.