‹ Les corbeaux du GévaudanChapitre 2 sur 6 · PRÉFACE. III · texte numérisé non relu

PRÉFACE. III

cence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n'était pas coupable, s'avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s'écria :

« — Mon pauvre mari est acquitté, mais il n'est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu'on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l'engagement solennel, devant Dieu qui m'entend et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre , d'amener bientôt sur ce banc d'infamie les véritables auteurs de l'assassinat de madame Boyer.

«... Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu'elle soupçonnait d'être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les mdices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin, en 1828, ayant surpris par hasard un signe d'intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s'acheminer vers une maison isolée , près du village de Joucas ; ils y entrèrent et s'y renfermèrent.

« Madame Durand pensa que , si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tète , elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu'elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l'innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes , se suspend à un treillage en fer qui montait près d'une croisée, et, comme les contrevents n'étaient qu'à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu'ont presque toujours entre eux les complices d'un crime. Bourgue accusait Chou d'être bavard et d'avoir

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trop çarlé; Chou demandait à Bourgue de l'argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assas" sins et le gendre même de la victime , Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.

«. Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables ; elle pouvait justifier de l'innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au pror cureurdn roi. Une nouvelle instruction avait lieu; onze accusés étaient traduits devant la cour d'assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l'innocence de Durand» l'ancien acquitté , était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.

« L'acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madaiaoïe Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d'intelligence, de courage, de dévouement, — et, au bout de sept ans, un jour de joie et d'hoimeur !...

« Quel drame, messieurs, et avec quelle émotion l'Académie en suivait les diverses scènes ! Mais il y a des critiques ou des douteurs à l'Académie. Cette enquête de porte en porte, ces nuits sans sommeil employées à épier les coupables, cet entretien surpris derrière une croisée au haut d'un treillage en fer, tout cela semblait singulier et romanesque; nous ne doutions pas de la vérité du fait prir^cipal : nous craignions seulement que la légende ne se îixC ajoutée à la vérité, et qu'elle ne la couvrît comme le lierre fait de l'arbre qu'il semble parer et qu'il étouffe... »

L'éloquent rapporteur raconte ensuite de quelle façon on s'y est pris pour vérifier la parfaite exactitude des faits et des détails ; comment la vérité s'est trouvée plu3 belle, plus complète et plus touchante encore que la

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prétendue légende, et comment les témoins survivants, les magistrats, les autorités d' A pt et de Joucas, ont ajoulè au récit des traits caractéristiques : « Il fallait, dit-il, persuaderles magistrats. Il fallait les amener à transformer en instruction judiciaire cette enquête que madame Durand faisait à sa manière, par une sorte d'inspiration et avec une sagacité naturelle aiguisée par l'immense intérêt qui la domiuait. Quelle difficulté pour une paysanne! et combien celte diflicullé a dû être plus pénible pour elle que ses courses el ses fatigues de jour et de nuit ! »

Qu'auraient dit les académiciens rebelles à ces détails romanesques, s'ils avaient su, non-seulement que « cette enquête de porte en porte, ces courses nocturnes, cette maison isolée, cette croisée entr' ouverte, ce treillage en fer, » étaient la stricte vérité, mais que l'imagination ou la tradition populaire y avait ajouté un délail plus extraordinaire encore que tout le reste? C'est ce détail, cet épisode étrange, maintes fois raconté par les gens du pays, accrédité sur les bords du Gardon, de la Durance et du Rhône, — qui a servi de point de départ à notre récit.

Si la fiction est maladroite, tant pis pour les conteurs, sur qui le tort en retombe! Si, en s'inspirent du contraste d'une obscure condition avec un héroïque caractère, elle en a gardé l'empreinte originale et la saveur généreuse, c'est à la pauvre femme du peuple, à l'hum ble héroïne de Joucas, que l'honneur en revient.

Quant aux reproches qui nous ont été adressés, repro . ches portant, vous le savez, sur la forme plutôt que sur le fond, j'y vois, mon cher ami, une nouvelle preuve du soin que nous avuiis mis à éviter tout ce qui pouvait, ei: donnant à notre livre l'apparence d'un roman à sensations, en altérer le caractère et en faire oublier le but. C'est ainsi que nous avons persisté à maintenir le prologue, malgré les observations de quelques-uns de nos premiers lecteurs qui lui ont trouvé le tort de rassurer»

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dès les premières pages, ceux qui voudraient trembler jusqu'au bout pour Susanne et pour Jacques. Il nous a semblé que l'intérêt du roman, s'il existe, n'est pas et ne doit pas être dans l'incertitude complète du dénoûment, mais dans le développement des caractères, et surtout dans la question de savoir comment la jeune fille s'y prendra pour débrouiller peu à peu une siluation désespérée, pour arriver d'un soupçon purement instinctif à une série de preuves, pour faire partager sa conviction et admettre ces preuves par des gens intéressés à les repousser, pour obtenir enfin ce qu'il y a de plus difficile dans notre jurisprudence criminelle, — une réhabilitation, c'est-à-dire l'aveu solennel et public d'une erreur judiciaire.

Une autre critique a été formulée contre nous. On nous a reproché d'avoir, à un certain moment, gâté le personnage de Susanne. On a regretté que, pour atteindre son but, cette jeune fille, à l'âme vaillante et pure, eût l'air d'encourager l'amour de Matteo, lui tendît un piège et finalement l'attirât dans une sorte de souricure. Ici encore, ce défaut, si c'en est un, eût pu être aisément atténué : il nous suffisait de faire suggérer à Susanne, par les magistrats, l'idée dont nous lui laissons l'initiative. Nous ne l'avons pas voulu, et je ne puis m'en repentir.

Permettez-moi d'abord de citer quelques ligues d'un roman dont tout le monde parle. « La vérité, dit M. Octave Feuillet, dans M. de Camors, la vérité est que les femmes sont, en général, remarquables par la persistance de leurs idées et la fidélité de leurs sentiments... On s'assurera que cette théorie n'est nullement un paradoxe, si l'on veut bien songer aux prodiges de dévouement paii^îf, tenace, mviolable, qui se rencontrent tous les jours chez les femmes de la classe populaire, dont le naturel, quoique grossier, reste original et sincère. »

II y a là, ce me semble, tout ce qu'il nous faut pour

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justifier sans retouche la conduite de Susanne. Elle est fille du peuple, ou à peu près; méridionale, née dans un pays de montagnes qui offre quelques traits de ressemblance avec la Corse. Nous avons cherché à I3 faire intéressante, touchante, courageuse, intellio^ente pathétique, guidée parfois par une inspiration surhumaine, mais nullement parfaite; d'abord, parce que la perfection n'est pas de ce monde ; ensuite, parce que, si elle en était, ce serait une différence de plus entre le monde et le roman.

Susanne est passionnée ; on lui a fait un mal affreux ; elle est frappée dans son amour, dans son honneur, dans cet instinct de justice que ressentent plus vivement les opprimés et les faibles. Pour arriver, non pas à une vengeance stérile, mais à une réparation, elle entreprend, seule et sans appui, une lutte horriblement inégale ; pour triompher dans cette lutte, elle se sert de toutes ses armes, et, si une de ces armes est empoisonnée, tant pis ! Le vrai est ce qu'il peut; les sauvages n'y regardent pas de si près. Or, il y a encore, dans quelques-unes de nos provinces, dès que les passions sont en jeu chez les classes populaires, bien des détails qui rappellent la nature primitive.

Peut-être va-t-on m'accuser d'une prétention ridicule, si j'évoque, à propos de notre humble récit, un des chefs-d'œuvre de la littérature moderne. Mais, enfin, personne, que je sache, n'a refusé au caractère de Colomba une admiration sympathique. Colomba est absolument ce qu'elle doit être. Elle a toutes les passions corses, ennoblies par un merveilleux mélange d'originalité poétique et de pureté virginale. Et, cependant, si on la juge d'après les lois strictes de la morale, de l'humanité, de la charité chrétienne, qui hésiterait à la con damner? Elle n'a pas la même certitude que Susanne; elle a bien moins souffert; les deux fils de l'homme qu'elle soupçonne d'avoir fait assassiner son père sont

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bien moins odieux que nos deux scélérats ; elle les a vus succomber. Si vindicative qu'elle soit, sa haine doit être satisfaite. Non: l'épilogue nous la montre rencontrant dans une ferme le pauvre vieux Barriciiii, que la mort de ses fils a rendu presque idiot; elle insulte à son désespoir. « 11 fallait m'en laisser un, lui dit le vieillard; Orlanduccio n'avait rien lait... — Non, il me les fallait tous les deux... »

C'est complet; le type n'en est que plus achevé ; mais encore une fois, au point de vue des âmes sensibles ou simplement des idées mondaines, ce trait final, celte cruauté gratuite me semble autrement inacceptable que la rouerie de Siïsanne, ayant l'air de se laisser aimer par Malteo, parce qu'elle n'a pas d'autre moyen de l'amener à se trahir. '

Au surplus, mon cher ami, on a toujours mauvaise grâce à plaider sa propre cause, — qui n'est pas, hélas! une cause célèbre. En pareil cas, c'est le pubhc qui juge l'accusé, la défense et le réquisitoire. En attendant son verdict, voilà nos Corbeaux, patronnés tout à la fois auprès de lui par la magistrature et par l'Académie, et libres de s'abriter, à leur choix, sous la coupole du palais Mazarin ou sous le péristyle du Palais de justice. Puissent ces oiseaux fatidiques, une fois en train de réhabilitations, réhabiliter aussi la collaboration littéraire, que la critique a souvent incriminée! Le plaidoyer serait bien simple, et je demanderais à m'en charger : il me suffirait de résumer en deux mots ce que Emile Augier a si bien développé dans la préface des Lionnes ■pauvres, et de dire qu'ici collaboration est synonyme d'amitié.

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