PROLOGUE
— Parbleu, vous arrivez bien! me dit M. d'Estérac, me voyant entrer dans sa chambre en compagnie d'un beau rayon de soleil, le 4 septembre 1845. Vous croyez peut-être que je vais vous faire tirer un lièvre ou quelques maigres bécassines ?
— Ce serait déjà superbe; je n'en demande pas tant... Je suis, dans toute la faiblesse du terme, un chasseur du Midi, et je me contenterais d'un chastre . . .
— Des loups, mon bon ami, des loups, aussi gros, me disent mes gardes, que feu leur arrière-tante la bête du Gévaudan. Ils infestent les bois de Chadelbos, les garrigues de Lespervelouse et la forêt de
Mercoire. Nos moutons disparaissent les uns après les autres... J'ai ordonné une grande battue; tout mon monde esta son poste : c'est pour demain; vous arrivez aujourd'hui, soyez le bienvenu !
Et il me tendit, avec une loyale brusquerie, sa large main brunie par le hâle.
Chaque province a ses types, qui tendent de plus en plus à s'effacer et à se fondre dans celte uniformité collective qui s'appelle le progrès. Vers 1845, il en restait encore quelques-uns, surtout dans les pays de montagnes où les chemins de fer semblaient ne devoir jamais pénétrer. M. d'Estérac écait Lozérïen des pieds à la tête. Agé à cette époque de plus de cinquante ans, mais droit comme un if et fort comme un chêne, il avait commencé par la guerre, et il finissait par la chasse.
Engagé volontaire en 1815, blessé à Leipzig, entré plus tard dans les Eaux-et-Forêts, successivement garde à cheval, garde général et inspecteur dans le département de la Lozère, sa vie s'était passée au grand air, dans les bois, parmi les saines odeurs des romarins et des pins sylvestres. Il y avait gagné un teint couleur de brique, un appétit intrépide, un coup d'œil infaillible, une poitrine de fer, des jambes d'acier, une santé à toute épreuve, et, selon la saison et le gibier, une bonne humeur entremêlée de quelques bourrasques.
Il habitait Mende pendant l'hiver ; l'été, il avait élu domicile dans une modeste maison qu'il s'était fait bâtir à mi-côte, près d'un hameau nommé Fontanes. De ce hameau, trois ou quatre chemins, aussi pittoresques que peu praticables, rayonnaient sur Chadelbos, Lespervelouse et Mercoire.
Chadelbos, ainsi que son nom l'indique, était peuplé de chats sauvages qui arrivaient à des proportions phénoménales et à une férocité effrayante. Lespervelouse, bruyère hérissée de roches volcaniques, coupée de ravins, festonnée de fougères, ouverte sur des gorges et des combes semblables à des décors de mélodrame, réunissait tous les oiseaux de proie, depuis l'épervier jusqu'à l'aigle.
Mercoire, forêt de l'État, communiquant avec la grande chaîne des Cévennes, servait de refuge aux loups, dont les apparitions fréquentes épouvantaient les habitants des communes voisines et défrayaient, dans les fermes, les récits de la veillée. Les renards y étaient en nombre ; foutes les variétés de bêtes puantes, fouine, martre, civette, blaireau, y pullulaient. Les vieillards assuraient que leurs anciens y avaient vu des sangliers et des ours.
Quant aux races plus inoffensives et mieux appréciées des gourmands — lièvres, perdrix, cailles, lapins, bécasses — on n'avait que l'embarras du choix. Les marais de Erige elles sources du Chapeauroux abondaient en sarcelles, en râles et en bécas-
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sines. Bref, du gibier à tuer, des bêles nuisibles à détruire, des loups à traquer, des coupes de bois à surveiller, de bons compagnons à accueillir : M. d'Eslérac était dans son élément.
Au moral comme au physique, il eût pu jouer le bourru bienfaisant. Sous une écorce un peu rude il cachait un grand fond de bonté : ce qu'il y avait de curieux, c'est que si, pourobtenirdeluiune grâce quelconque, on lui disait qu'il était bon, il s'en défendait comme d'une injure et affectait de gros airs rébarbatifs ou une colère furieuse. Un de ses subordonnés manquait-il à un détail de service? venait-on lui dire que des maraudeurs pillaient les bois du gouvernement ou que des braconniers décimaient les jeunes couvées de perdreaux? c'était une tempête : son visage coloré s'empourprait; ses cheveux gris, coupés en brosse, se hérissaient sur sa tête ; ses yeux ronds lançaient des éclairs ; on eût dit que son cou de taureau allait faire éclater sa cravate; sa voix de stentor avait des roulements de tonnerre ; l'amende et la prison lui semblaient des peines trop douces pour l'énormité du délit.
Mais, que la femme du délinquant vînt, le lendemain , faire en pleurant un appel à sa miséricorde, il n'était pas rare que l'homme s'efforçât de réparer les rigueurs du fonctionnaire. Il s'asseyait en grommelant à sa table, et donnait à la suppliante quelques lignes pour le procureur du roi. Sa recomman-
dation était d'autant plus efficace, que tout le monde au tribunal le connaissait et l'aimait, et que son beau-frère, M. de Ribière, longtemps juge d'instruction à Mende, y avait laissé d'excellents souvenirs.
M. d'Estérac, lié avec ma famille, voulait, disait-il, faire de moi un chasseur accompli. Souvent, au retour des vacances, il m'avait invité à venir passer une semaine dans sa grangette de Fontanes, me promettant de me faire tuer plus de gibier en huit jours que je n'en avais tiré depuis mon enfance. Je m'étais décidé cette fois. On vient de voir qu'il se préparait à tenir sa promesse — et même quelque chose de plus.
Chasser le loup n'est pas une grande affaire pour des chasseurs aguerris ; mais pour un pauvre novice qui arrivait sans autre prétention que de rapporter dans sa gibecière une douzaine de grives, apprendre qu'il allait se trouver, le lendemain, en face de carnassiers , et cela dans la patrie de la bête du Gévaudan, la chose méritait qu'on s'y préparât par quelques changements stratégiques.
51. d'Estérac inspecta mon attirail de chasse et lui trouva un air trop parisien, trop damoiseau (c'était une de ses expressions favorites); il me fit donner un fusil de calibre : la soirée se passa à fondre des balles et des chevrotines. Mes souliers et mes guêtres furent échangés contre des estivaou. grandes boites également propres à braver l'humidité des
marécages et les épines des taillis. Ma poire à poudre fut scrupuleusement examinée. Tous ces apprêts, sans préjudice d'un bon souper et de bons cigares, nous conduisirent jusqu'à dix heures du soir. A dix heures, on se coucha et on s'endormit vite : nous savions qu'il fallait être sur pied bien avant le lever du soleil.
Le lendemain, à trois heures, nous étions en marche , escortés de six ou sept grands diables de chiens que les gardes menaient en laisse, et qui avaient déjà eu, nous dit l'inspecteur, force démêlés avecles loups. A mesure que nous avancions, nous fûmes rejoints par quelques chasseurs choisis parmi les plus déterminés et les plus adroits du pays. A notre première halte, au bas de la montée de Chadelbos, nous étions douze en tout : gardes, chasseurs, M. d'Estéracet moi.
Le temps était splendide ; une fois que j'eus surmonté le léger malaise du premier réveil, j'éprouvai ce frisson de bien-être si connu de tous ceux qui ont l'habitude ou le goût des excursions matinales. Les secrètes influences de la nature ne sont jamais plus puissantes qu'à l'heure où nous lui échap-
pons d'ordinaire, emprisonnés dans le sommeil. On dirait que, dans nos rares communications avec sa vie nocturne, elle reprend possession de notre âme pour lui révéler les mystères du monae invisible.
En regardant au-dessus de ma tête, j'apercevais des étoiles qui se confon^laient peu à peu avec le ton gris-perle du ciel, pendant que les pâles lueurs de l'aube découpaient la silhouette des montagnes sur les blancheurs lactées de l'horizon. Tout le paysage s'estompait en larges masses, baignées dans une ombre vaporeuse, d'où émergeaient tantôt des blocs de basalte d'une forme étrange, tantôt des groupes d'arbres nous épiant au passage dans des atlitudes de fantômes. Chaque pas nous engageait dans la Combe, qui, se resserrant de plus en plus entre ses parois à pic, ne nous laissait voir qu'une bande étroite du ciel et finissait par ressembler au long corridor de quelque mystérieuse prison. Notre petite troupe marchait sans mot dire. Il y a, dans l'émotion qui précède l'entrée en chasse, quelque chose du sentiment indéfinissable qui devance, un jour de bataille, le premier coup de canon. Notre expédition semblait tenir le milieu entre une chasse ordinaire et un épisode de guerre. Le site s'accordait admirablement avec cette vague sensation d'attente impatiente et inquiète.
To^t à coup la Combe s'élargit; l'âpre sentier que nous sussions déboucha sur le plateau de Chadelbos.
Les montagnes s'écartèrent à droite et à gauche pour aller rejoindre les premiers contre-forls de la Margeride, comme des sentinelles que l'on relève de leur poste. En même temps le soleil se levait. Une immense nappe de lumière couvrit celle vaste plaine, où des bouquets d'yeuses rabougries et de pins étiolés alternaient avec de maigres sillons de seigle et d'avoine. Le premier effet du soleil levant est toujours magique; mais, une fois cet effet produit, une fois ranimé et réchauffé, je me dis tout bas que, dans ce pays à l'aspect sauvage et pauvre, la lumière est plus mélancolique que l'ombre : l'une découvre les tristesses que l'autre cachait.
Là, M. d'Estérac donna le signal d'une seconde halte et regarda de tous côtés comme s'il attendait quelqu'un. Son attente ne fut pas longue : nous vîmes sortir d'un des massifs un homme d'assez haute taille, que je reconnus bientôt, à sa plaque, à son baudrier et à sa carabine en bandoulière, pour un garde forestier.
Le nouveau venu paraissait avoir environ quarante ans : il était maigre et pâle : au premier abord, sa figure énergique et honnête n'offrait rien de bien extraordinaire : mais , lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas , ses yeux fixés sur M. d'Estérac prirent une ineffable expression de douceur, de reconnaissance et de dévouement. Ce sentiment, dont je ne pouvais me rendre compte, était sans doute
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partagé; cnr M. d'Estérac contemplait aussi le garde forestier d'un air de sympathie profonde, et ce fut avec un léger tremblement dans la voix qu'il lui dit:
— Eh bien, Jacques ?
— Eh bien, monsieur l'inspecteur, ils sont là...
Et d'un geste il nous montra, à l'extrémité du plateau, quelque chose comme une énorme tache noire, qui, vue de cette dislance, semblait toucher à la lisière de la forêt de Mercoire.
— Je m'en doutais , dit M. dEslérac entre ses dents: la Combe aux loups ^ la bien nommée, le grand ravin de Lespervelouse ; — puis se tournant de nouveau vers le garde :
— Combien?
— Oh ! toute la couvée... un vieux loup qui sera dur; une louve, et trois petits, qui seront bientôt gros comme papa et maman...
Nous nous remimes en marche : l'inspecteur me fit placer à ses côtés ; le garde un peu en arrière -• de temps à autre, M. d'Estérac se retournait pour lui adresser la parole avec une sorte d'émotion cordiale. Evidemment Jacques était son favori, et pourtant les autres gardes n'en paraissaient pas jaloux : ils témoignaient à leur camarade, à peine plus âgé qu'eux, une déférence presque respectueuse : toutes ces nuances étaient si marquées, que je dis tout bas à M. d'Estérac :
— Ce brave homme a servi sous vos ordres?...
— Non... c'est autre chose... que je vous dirai peut-être; mais aujourd'hui, ne songeons qu'à notre affaire.
En ce moment, une compagnie de perdrix, cachée sous des touffes de fougères, partit presque sous mes pieds; cédant à un mouvement machinal, je mis mon fusil enjoué ; plus prompt que l'éclair, M. d'Estérac rabattit le canon en me disant :
— Non, non ; pas ce malin ! Un seul coup de fusil ferait tout manquer... il suffit d'une étincelle pour mellre un loup en fuite.
Au même instant, je le vis pâlir, et cette pâleur se refléta, avec une teinte plus livide, sur la figure de Jacques. Notre petite troupe côtoyait un champ assez vaste, qui avait dû être cultivé jadis, mais où foisonnaient les mauvaises herbes. Tout autour, on apercevait encore les traces d'un vieux mur sans ciment, flanqué d'amandiers séculaires. Les arbres n'étaient plus que des squelettes; le mur n'était plus qu'un amas de pierres grises. Sur un de ces tas de pierres s'élevait une croix noire, comme pour marquer une sépulture ou un lieu maudit. De quelque côté que se promenât le regard, pas une habitation, pas une âme.
Dans* cet ensemble morne et triste, cet endroit semblait particulièrement empreint d'une fatalité sinistre. Sans me rendre compte de cette impres-
sion, je sentis mon cœur se serrer. M. d'Estérac voulut-il échapper à un douloureux souvenir? il doubla le pas; à ma grande surprise, il se rapprocha brusquement de Jacques, le prit par le bras et l'en- Irsina en ?ui disant à voix basse :
— Ne i'egnrde pas !... pas de ce côlé !... viens!
Les deux hommes ne tardèrent point à se remettre de leur trouble : nous avancions plus rapidement : bientôt nous ne fûmes plus qu'à quelques portées de fusil du ravin de Lespervelouse. La grande tache noire, à mesure qu'on approchait, prenait des proportions gigantesques.
D'abord une rangée de ces roches volcaniques qui ressemblent à des dolmen et qui forment un des traits caractéristiques du pays ; au-dessous, un terrain s' abaissant en pentes, coupées çà et là de petits plateaux larges de quelques mètres carrés, jusqu'au lit d'un torrent, furieux en hiver, mais complètement desséché en septembre. Les plateaux étaient garnis d'arbustes épineux, qui montaient à peine à hauteur d'appui : cette végétation sauvage devenait un fourré inextricable en descendant vers le lit du torrent où les racines rencontraient une couche de terre humide. De loin, on eût dit un tapis vert de vingt pieds de profondeur que dominaient les pointes des genévriers et où les baies du sorbier des oiseaux faisaient l'effet de gros clous rouges.
Au delà de cet effrayant fouillis, le terrain se re-
i2 LES CORBEAUX
levait par soubresauts, en plans abrnpis, jusqu'à la forêt de Mercoire, dont le rideau souibre fermait l'horizon.
— C'est là? dit M. d'Estérac.
— Oui, répondit Jacques.
Les dispositions de notre troupe furent prises en quelques minutes : elles étaient indiquées d'avance par l'aspect du Ihéàtre où le drame allait se jouer. L'essentiel était d'empêclier les loups de remonter dans la forêt, où il aurait été impossible de les poursuivre. Jacques et les chasseurs expérimentés assurèrent que c'était peu probable, parce que les louveteaux, trop faibles encore pour gravir la côte de Mercoire, arrêteraient la fuite du père et de la mère : ceux-ci d'ailleurs avaient flairé de la chair fraîche dans les étables voisines de Chadelbos; ils avaient emporté la veille deux brebis ; ils ne s'éloigneraient pas aisément du centre de leur déprédations.
Les débusquer du fourré de Lespervelouse, voilà donc le but à atteindre. Suivant toute apparence, ils remonteraient par les pentes moins roides où nous étions et tâcheraient de s'enfuir à travers le
DU GÉVAIJDAN. 13
plateau , Notre plan devait être dressé sur ces données.
On compta les points de repère que nous avions à notre portée : les groupes d'arbustes qui les abritaient en faisaient, pour ainsi dire, des guérites naturelles : il y en avait cinq.
Il fut décidé que nous nous y posterions deux par deux. Restaient Jacques, deux autres gardes et sept ou huit paysans que l'on avait racolés en chemin pour servir de rabatteurs. Ceux-là devaient tourner le fourré avec la meute, puis descendre dans le lit du torrent, découpler les chiens et, à force de cris, contraindre les loups à sortir de leur retraite.
M. d'Estérac fit une ample distribution de bâtons à pointes de fer, de carabines et de couteaux de chasse, sans oublier de bonnes gorgées de rhum et d'eau-de-vie. Mais, au moment où nos éclaireurs allaient se séparer de nous, il dit à Jacques d'une voix brève qui n'admettait pas de réplique :
— Toi, tu vas rester.
— Moi, monsieur?
— Oui, toi — el me montrant de la main : A côté de monsieur... là, ajouta-t-il en montrant un des affûts. Tu ne le quitteras pas, et... écoute bien : quoi qu'il arrive, tu ne bougeras pas de ton poste ; lu ne te rapprocheras pas de moi... à moins que je ne t'appelle; ce qui, Dieu merci! n'est pas probable... Tu m'entends?
— Oui, monsieur l'inspecteur.
Cinq minutes après, nous étions tous à noire poste, et nos rabatteurs prenaient un détour qui devait les ramener de l'autre côté du ravin. M. d'Estérac, avec un des vieux chasseurs du pays, M. Bécamel, s'était placé à deux cents pas de nous. Il était onze heures du matin; pas un nuage au ciel, pas un souffle dans l'air. La main sur mon fusil, les yeux fixés sur le fourré qui allait décider du sort de la chasse, préoccupé de Ténigmatique figure de Jacques, je n'avais besoin que d'un léger effort d'imagination pour agrandir le cadre, et me croire, moi chasseur novice, acteur dans une des périlleuses chasses de l'Inde ou de l'Afrique. En réalité, j'éprouvais cette vague émotion qui naît de l'attente, lorsqu'à cette attente se mêle un peu d'anxiété.
Bientôt nous aperçûmes les carabines et le bout des bâtons ferrés de nos hommes luire au soleil, sur les rochers qui surplombaient le fourré. Ils le côtoyèrent un moment en silence et avec précaution, cherchant sans doute le lit du torrent par où ils pouvaient pénétrer ; puis ils disparurent. Je regardai M. d'Estérac, qui dominait toute la scène et qui me fit un signe amical.
Un quart d'heure, qui me sembla fort long, s'écoula sans qu'il nous fût possible de rien voir ni de rien entendre. Tout à coup Jacques tressaillit : des aboiements furieux retentirent.
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— C'est Tanbeau qui fait des siennes, me dit-il tout bas.
Les autres chiens joignirent leurs voix à celle de Tanbeau ; deux ou trois coups de fusil, dont la fumée s'éleva perpendiculaire au-dessus du massif; après quoi, un inexprimable pêle-mêle de cris humains, d'aboiements et de fusillade arriva jusqu'à nous, porté, pour ainsi dire, par le calme de cette atmosphère et le silence de ce désert.
— Ça chauffe! me dit Jacques.
Il parlait encore quand nous vîmes s'agiter les arbustes et les hautes fougères qui festonnaient le fourré. Il s'y forma comme un sillon d'ombre entre deux traînées de soleil. Le sillon se prolongea jusqu'à la lisière: un louveteau en sortit, les oreilles droites, le m.useau au vent; un second un troisième; ils s'arrêtèrent un moment à l'entrée du massif, inquiets, immobiles, comme pour flairer le péril ; ils prirent enfin leur parti et se mirent à gravir la pente, en obliquant à notre gauche.
— Le loup et la louve ne sortiront pas ! dis-]e en regardant Jacques.
— Vous allez voir!
En effet, un tumulte effroyable se fit dans le fourré, à l'endroit même où les louveteaux avaient passé.
Au milieu des hurlements des chiens, les tiges et les branches étaient secouées, brisées, broyées
sur un espace de plus de vingt mètres, comme si les haches d'une compagnie de sapeurs y pratiquaient une trouée. Deux loups de la plus grosse espèce parurent, se dirigeant sur la trace de leurs petits, qu'ils ne tardèrent pas à rejoindre. Deux fois les chiens, lancés derrière eux, essayèrent de les atteindre : dciux fois les terribles bêtes se retournèrent et firent tète : chacune de leurs volte-face coûta la vie à un de leurs intrépides ennemis. Les yeux de Jacques étincelaient.
M. d'Estérac avait un excellent fusil, un des premiers canons fabriqués par Léopold Bernard. Par un mouvement inattendu et rapide, un louveteau s'était rapproché de lui. Le coup partit et l'animal, blessé à mort, roula de rocher en rocher jusqu'au fond du ravin.
Aussitôt, le loup et la louve, laissant les deux autres louveteaux se tirer d'affaire, coupèrent droit sur M. d'Estérac, qui les attendit de pied ferme, se contentant de lancer un coup d'œil à son voisin Bécamel. Celui-ci se pressa trop, tira sur la louve et la blessa légèrement. M. d'Estérac laissa le loup s'approcher et, de son second coup, le tua roide.
Restait la louve.
La gueule écumante, les yeux injectés de sang, elle n'était plus qu'à dix pas du plateau occupé par M. d'Estérac et son compagnon. Dans le paroxysme de sa rage, cette mère défendant ou voulant venger
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ses petits, devenait aussi redoutable qu'une hyène ou une panthère.
M. Bècamel perdit la têle; je vis son second coup partir sans que la louve parût touchée. Nous étions trop loin pour que nos fusils pussent porter jusqu'aux chasseurs en péril. Peu d'instants auparavant, j'avais eu honte d'une émotion involontaire; maintenant, je me demandais si celte émotion n'était pas un pressentiment. La situation prenait une tournure trop dramatique pour être tout à fait rassurante.
Je dis à Jacques, qui frémissait de colère et ne pouvait plus rester en place :
— Mais allez donci allez I
— Vous savez bien qu'il me l'a défendu !
La bête furieuse touchait presque au plateau. Les deux chasseurs n'avaient pas le temps de recharger leurs armes. M. dEstérac, toujours intrépide, tira son couteau de chasse. Mais le ceinturon s'embarrassa dans les broussailles, et, tandis qu'il s'efforçait de le dégager, le couteau lui échappa des mains. La louve se jetta dessus et broya le manche entre ses dents.
M. d'Estérac regarda de notre côté, s'assura que je ne courais aucun danger, et, d'une voix tonnante qui fil retentir tous les échos du ravin :
— Jacques, s'écria-t-il, à moi!
Alors j'assistai à un spectacle émouvant. Jacques
18 LES CORBEADX
bondit comme un cerf, jela sa carabine, prit le couteau qu'il portait à la ceinture, et en quelques secondes rejoignit le groupe formé par les deux chasseurs et la bête. Un moment ceux-ci l'avaient tenue en respect en lui opposant les canons de leurs fusils; mais cette défense ne pouvait suffire. La louve s'était acculée, gueule béante, sur ses pattes de derrière, et elle menaçait M. d'Estérac de ses crocs formidables. Tout à coup, prenant son élan, elle se jeta sur lui; un éclair sinistre me traversa l'esprit. — Qui sait, me disais-je, si la chaleur, l'épouvante, l'instinct maternel, n'ont pas fait de cette bête furieuse une bête enragée?
Mais Jacques s'était glissé comme une couleuvre entre l'animal et l'homme. De son bras gauche, il repoussa M. d'Estérac, et, de l'autre, plongea son couteau jusqu'au manche dans la gorge haletante de la louve, qui s'abattit sur lui, sans qu'il fût d'abord possible de savoir si elle était morte ou si elle allait l'étouffer.
Ils roulèrent sur les rochers, à travers les genêts et les ronces, si étroitement collés l'un à l'autre, que les deux corps ne formaient qu'une masse, et que le chasseur le plus adroit n'aurait pu tirer sur la bête sans risquer d'atteindre Jacques.
Il y eut là un moment d'anxiété indicible. A la fin le garde se releva seul, et la redoutable louve resta gisante, bien que respirant encore. Les autres chas-
DU GEVAUDAN. 19
seurs étaient accourus ; trois ou quatre coups de ftasil l'achevèrent.
Nous nous serrâmes tous autour du garde, qui se tenait debout, pâle et calme, près du corps de sa victime. La figure de M. d'Estérac rayonnait ; une grosse larme, qu'il ne cherchait pas à retenir, coulait sur sa joue hâlèe. 11 se précipita vers Jacques, le saisit à bras-le-corps, et, le pressant sur sa poitrine :
— Tu es blessé? s'écria-t-il.
— Oh! rien... presque rien... les pattes... pas les dents...
Nous nous aperçûmes alors que la blouse de Jacques était en lambeaux ; à travers les déchirures on voyait des gouttes de sang.
Toutes les surprises, toutes les émotions de la journée n'étaient rien , comparées à celle qui m'attendait encore.
En un tour de main, M. d'Estérac enleva la blouse du garde. Le sang coulait sur la chemise, qui n'avait pas été plus épargnée que la blouse.
L'inspecteur acheva de la déchirer, pour constater le plus ou moins de gravité de la blessure.
Jusque là, Jacques avait triomphé de son émotion et de sa souffrance avec une énergie admirable ; mais au moment où la chemise déchirée laissa ses épaules à nu, son visage se contracta d'une manière effrayante et prit une incroyable expression de con-
20 LES COIiDEAUX
fusion et de douleur. Évidemment ce n'était plus une douleur physique ; on eût dit une chaste jeune fille dont une main brutale ferait tomber les vêtements.
Sur son épaule droite, je lus très-distinctement les deux fatales majuscules .
Travaux forcés à perpétuité. La marque î
Personne, excepté moi, n'eut l'air de s'étonner de cet horrible détail.
Seul, M. d'Esiérac me lança un regard qui me parut exprimer à la fois un reproche si je me hâtais déjuger, et une promesse d'explication.
Cette série de sensations rapides é[ait au-dessus des forces de Jacques. Je l'entendis balbutier, en me montrant, ces quelques mots à l'oreille de M. d'Estérac : « Vous lui direz pourquoi, n'est-ce pas? »
Et, le visage couvert de celte pâleur livide que j'avais déjà remarquée, il s'affaissa, soutenu par l'inspecteur, qui n'avait pas cessé de le serrer dans ses bras.
M. d'Estérac avait repris tout son calme.
— Ce n'est rien, nous dit-il ; pas de morsure,
DU GÈVAUDAN. 21
heureusement : de fortes contusions et des coups de pattes, rien de plus...
Puis s'adressant aux paysans et aux chasseurs:
— Allons, mes enfants ! organisons un brancard, et transportons notre brave Jacques jusqu'à la maison forestière. Nous n'en sommes plus qu'à une demi-lieue ; c'est là que nos provisions nous attendent... les gardes prendront le chariot et reviendront chercher notre chasse... elle en vaut la peine, ajouta-t-il en promenant son regard de la louve au loup et du loup au louveteau.
On coupa des branches de houx, de mélèze et de pin; on improvisa un brancard, et on y plaça, sur un lit de fougères sèches, le garde toujours évanoui; les paysans se changèrent en porteurs, et le cortège se mit en marche.
Le pays que nous traversions n'offrait pas une physionomie plus riante que celui que nous avions parcouru. Nous commençâmes par tourner la crête du ravin découpé en entonnoir : notre troupe s'enfonça dans une lande qui conduisait à la forêt de Mercoire. Là aussi quelques terres labourées, quelques champs de trèfle et de sarrasin alternaient avec de vastes bruyères entremêlées d'arbres verts. Toutes ces végétations chétives semblaient en deuil.
Nous passâmes devant une ferme, qui, loin d'animer le paysage, ajoutait encore à sa tristesse. Elle était à demi ruinée et paraissait déserte. Un violier
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sauvage avait percé la voûte du toit et croissait au milieu des tuiles croulantes. Le bruit de nos pas fit partir un oiseau de nuit, seul hôte qui animât ces décombres ; il s'envola en poussant un cri lugubre, pareil à une plainte de voyageur en détresse. De gros buissons obstruaient la basse-cour, où lœil eût vainement cherché les habitués de ces rustiques demeures. Point de pigeons sur la margelle du puits; point de troupeau dans l'étable; point de canard dans la mare.
— Regardez cette ferme ! me dit M. d'Estérac. Les paysans, malgré leur fardeau, hâtèrent le
pas ; les figures se rembrunirent ; les voix se turent. Je songeai, en contemplant cette grange qui semblait frappée d'analhème, à ces voyageurs légendaires qui passent en se signant devant un lieu maudit, hanté par l'esprit de ténèbres ou souillé par le crime des hommes.
Les bouquets de pins s'épaississaient de plus en plus. Bientôt nous entrâmes dans la forêt.
— Halte I s'écria l'inspecteur. Mes enfants, nous ne sommes plus qu'à dix minutes delà maison forestière. Je vais prendre les devants avec mon ami... L'important est de ne pas effrayer Susanne !
Au môme instant, comme si ce nom eût produit sur Jacques un effet électrique, il ouvrit les yeux : sa figure se colora, sa lèvre ébaucha un sourire; il regarda autour de lui comme pour reconnaître où
nous étions: reprenant ses sens, il ordonna d'une voix ferme aux porteurs de déposer le brancard à terre, se leva, se secoua, et dit :
— Je vais très-bien... je puis marcher.
— Tu as raison, cela vaut mieux ; donne-moi le bras, fit M. d'Estérac.
Et ils marchèrent ensemble, Jacques appuyé sur son chef; je les suivais.
Un épisode, fort ordinaire dans ces pays profondément religieux, vint ajouter encore au bizarre mélange d'étonnement, de curiosité et de sympathie qu'éveillait en moi le garde forestier.
Par un sentier percé à travers bois, nous vîmes arriver le curé de Fontanes au petit trot de son humble monture, pauvre vieux cheval des Cévennes, de la taille d'un baudet. C'était un vieillard robuste et de bonne humeur, presque aussi habitué que M. d'Estérac au grand air et aux courses dans la montagne ; car sa paroisse se composait de hameaux et de fermes disséminées sur une étendue de plusieurs kilomètres.
En apercevant notre groupe, il s'approcha, descendit de cheval et serra cordialement la main de M. d'Estérac, pour qui il paraissait ressentir une affection profonde. On échangea quelques paroles amicales; le curé s'informa de nos aventures. L'inspecteur lui raconta ce qui venait de se passer :
— Monsieur le curé, ajouta-t-il gaiement, d'ici à
quelque temps, pas une brebis ne manquera au ber« cail... Vous devez vous en réjouir, vous qui êtes un si bon pasteur, et qui n'aimez pas les loups dans la bergerie?
Le vieux prêtre était tout ému de ce récit ; il joignit les mains et répondit d'une voix douce :
— Allons! tout est bien qui finit bien... Nous devons remercier Dieu; mais je vous en prie, monsieur l'inspecleur, ménagez notre brave Jacques!
Ensuite, s'adressant aux paysans qu'il connaissait tous par leur nom et qui l'écoutaient avec respect •
— C'est que Jacques et Susanne, voyez-vous... c'est la fleur de ma paroisse !...
Et il continua son chemin ; nous reprîmes le nôtre.
Le sentier frayé à travers deux rangs de sapins gigantesques donnait sur une belle clairière, qu'égayait un ruisseau tapi dans la mousse et serpentant sur une fraîche pelouse.
Cette clairière se terminait à un pli de terrain, ombragé de vieux hêtres, auquel était adossée la maison forestière. Curiosité encore assez rare en 1845, cette maison affectait les formes d'un chalet et en avait toute la grâce. Des campanules et des glycines grimpantes ajoutaient leurs capricieuses broderies aux découpures de l'escalier de bois, de la galerie extérieure et des larges auvents.
Rien ne manquait au charme de ce coin de pay-
sage, qu'auraient admiré les habitués de Mariette et de Barbizon. Il paraissait plus riant encore par le contraste des mélancoliques solitudes que nous venions de parcourir et des scènes émouvantes auxquelles j'avais assisté.
Un léger souffle de vent nous apportait l'arôme balsamique des essences résineuses. J'aspirais à longs traits ces odeurs salubres et cette brise embaumée, comme si une secrète influence eût tout à coup dissipé le malaise qui m'oppressait.
Une femme parut sur le seuil, et un double cri s'échangea :
— Jacques I — Suson !
Elle courut à nous, les bras ouverts. Placé derrière son mari, j'eus le temps de regarder cette saisissante figure. Siisanne avait près de quarante ans. A cet âge, les femmes du peuple ont depuis longtemps perdu leur jeunesse et leur beauté. Pourtant, si les peintres chrétiens ont su trouver pour l'arrièresaison de la vie un idéal supérieur à la beauté vulgaire, pourquoi la nature, celte artiste incomparable, ne ferait-elle pas parfois le même chef-d'œuvre?
Susanne était grande, et sa taille avait conservé toute l'harmonie de ses proportions. Ses traits fins, d'une régularité admirable, rachetaient par l'élégance des lignes la fraîcheur disparue. On devinait que d'effrayants orages, des souffrances inouïes avaient dû passer sur ce noble visage qui en gardait
encore une sorte de mystique auréole. Ses yeux, dont il était difficile de soutenir l'éclat, se fixaient sur Jacques avec une incroyable expression de sollicitude et de tendresse.
En approchant de la maison, Jacques avait jeté à la hâte une veste sur ses épaules ; mais Susanne comprit bien vite qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle frissonnait de terreur; son regard nous interrogeait; M. d'Eslérac prévint ses questions :
— Ma bonne Suson, dit-il joyeusement, ne vous effrayez pas : tout va bien... les loups sont morts, nous sommes tous bien vivants, et votre brave mari est le héros de la journée!
-— Blessé? s'écria-t-elle en arrachant la veste par un mouvement passionné.
— Une égratignure , rien de plus, je vous en donne ma parole d'honneur! une compresse et quel- <}ues gouttes d'arnica feront l'affaire. Demain il n'y paraîtra plus, et, ce qui va vous consoler tout de suite, c'est qu'il m'a sauvé la vie.
— Toi, Jacques, mon Jacques ! dit Susanne d'une voix frémissante où le légitime orgueil de l'épouse se mêlait à un reste de frayeur.
Elle rayonnait, elle pleurait, elle pressait tour à tour dans ses mains tremblantes les mains de M. d'Estérac et celles de son mari.
— Oh ! dit modestement celui-ci, monsieur Fin-
DU GÉVAUDAN. ÎT
specteur se serait bien sauvé tout seul ; il avait déjà dépêché une de ces vilaines bêtes ; il aurait bien su se défaire de l'autre...
'— Voulez-vous vous taire, monsieur le flatteur? répliqua M. d'Estérac en riant ; tu sais comme nous sommes tous, nous autres vieux chasseurs... Tu finirais par me faire croire que c'est moi qui ai tué la louve...
Susanne s'empara de Jacques, qui n'en fut quitte qu'après de douces caresses et le plus minutieux des pansements...
(Jn quart d'heure après, nous étions tous attablés devant un de ces déjeuners dont les citadins et les gens sédentaires ne connaîtront jamais la saine volupté.
Ce qu'on mangea, ce qu'on but, je n'oserais le dire, de peur de nous faire passer pour des ivrognes ou pour des ogres. Susanne, qui habitait la maison forestière avec Jacques, avait tous les talents d'une cuisinière excellente et toutes les vertus d'une bonne ttiénagère. C'est elle qui dirigeait le service, et qui, de temps en temps, s'asseyait au bas bout de la table, suivant le patriarcal usage du pays.
Poulardes en daube, pâtés de lièvre, truites du Chapeauroux, dindes rôties, filet de bœuf, brochettes dii pluviers et de bécassines, omelettes aux champignons de Fabrèges, plus parfumés que des truffes, tout disparaissait comme par enchantement. On se versait de larges rasades de vieux vin de Tavel, de Châteauneuf de la Nerthe et de Saint-Péray mousseux. Bientôt toutes les impressions de la journée s'effacèrent, excepté la gloire d'avoir tué trois loups, gloire que ces braves gens célébraient en chœur, sans se douter qu'ils donnaient la réplique au vers fameux de Ruy-Blas :
Madame, il fait grand vent, et j'ai tué six loups !
A la dixième bouteille, les récits commencèrent ; les imaginations échauffées ne s'arrêtaient plus à la chasse du matin, et en évoquaient de fabuleuses pour servir de cortège à celle-là.
M. Bécamel, celui-là même qui avait si faiblement secondé M. d'Estérac, se souvenait distinctement d'être allé en Angleterre dans sa jeunesse et d'y avoir chassé le renard avec un descendant de Diana Vernon. M. Cellariez, l'adjoint à la mairie deFonlanes, avait couru le cerf, et ne nous faisait pas grâce des dix-cors.
Le percepteur, M. Carcasson, avait vu, de ses propres yeux vu, en chassant dans les montagnes de l'Isère, trois ours qui n'avaient jamais été des vau-
devilles. Les faisans, les gelinottes, les coqs de bruyères, les outardes tombaient comme grêle sous le feu croisé de ces propos, plus drus et plus bruyants qu'un feu de peloton.
Si on avait pu réunir tous les sangliers, tous les chevreuils, tous les fauves^ traqués, tirés et tués dans cet innocent carnage, on eût repeuplé les forêts de la France — où il n'y a plus de lorèts.
L'exaltation redoubla au dessert quand on vit revenir les gardes, rapportant nos trois victimes sur un chariot triomphal, tapissé de glaïeuls et de buis. Je crois même me rappeler que le doyen du conseil municipal entonna une chanson. Pourtant un léger frisson courut dans l'assemblée lorsque l'on examina les crocs redoutables du loup et la louve, qui semblaient menacer encore.
Mais le branle était donné, et on ne voulait plus qu'il fût dit qu'on avait eu un instant d'émotion. Les récits reprirent de plus belle, entremêlés au choc des verres et au bruit des assiettes. Une seule personne avait pâli et tremblé au milieu de cette gaieté bruyante. C'était Susanne, la seule qui n'eûl rien vu.
Tout s'épuise, même la faim, la soif, l'entrain et le tapage d'un festin de chasseurs. Moins aguerri que mes compagnons, j'en étais à ce moment de fatigue et d'inquiétude vague où l'esprit reprend ses droits, et a envie de dire à la bête : Assez! assez 1
M. d'Estérac avait gardé tout son sang-froid ; il m'épiait du regard. Bientôt il me fit signe et nous sortîmes ensemble.
— Je vais vous mener à mon belvédère, me dit-il. Venez !
Il me fit passer derrière la maison et monter par un sentier dont les sinuosités se perdaient dans la forêt. Nous marchâmes ainsi quelque temps jusqu'à une nouvelle éclaircie, surmontée de rochers magnifiques, qui me rappelèrent encore un souvenir de la forêt de Fontainebleau. L'inspecteur me hissa sur la plus élevée de ces masses granitiques. Celait ce qu'il appelait son belvédère.
Une soirée admirable avait succédé à cette chaude journée. De la hauteur où nous étions, on dominait la cime des plus grands sapins de la région inférieure. Le ciel paraissait plus bleu en se découpant sur ces flots de verdure sombre, où le vent faisait courir des reflets de moire, pareils à ceux qui glissent sur une mer paisible, abritée contre le gros temps.
Au delà de ce premier plan, d'un ton vigoureux et net, on apercevait, à demi-baignés dans la brume, les contours légers de la Margeride, dont les lointaines dentelures s'argentaient déjà des neiges précoces de l'automne. Le regard embrassait tout le pays qui avait servi de théâtre à notre chasse : sa tristesse morne devenait poétique, à
cette distance, sous les rayons du soleil couchant.
La marche avait dissipé les fumées du repas. La sérénité de cette heure tranquille, la mélancolique beauté de ce panorama, achevèrent de me rendre à moi-même. M. d'Estérac avait apporté sa lunette d'approche. Je revis le champ dont les clôtures en ruine et la physionomie lugubre avaient paru causer une impression si douloureuse à Jacques et à ses camarades ; le grand ravin de Lespervelouse ; la ferme abandonnée et sinistre dont l'aspect m'avait serré le cœur.
L'heure était propice; je me sentais prêt à écouter toutes les confidences, depuis celles qui m'eussent élevé en plein idéal jusqu'à celles qui m'auraient initié aux tristes mystères de la vie. Le déjeuner, la chasse, le danger couru par M. d'Estérac et par Jacques, tout fut oublié. Le champ, la ferme, la chemise du garde s'ouvrant pour me laisser voir sur son épaule nue les deux horribles lettres, signe indélébile de flétrissure et de honte, toutes ces choses si diverses m'apparurent rattachées par quelque lien invisible ; elles prirent un sens analogue à celui d'une langue étrangère que nous entendons et que nous ne pouvons expliquer.
M. d'Estérac le comprit si bien, qu'il me dit brusquement ;
— Vous voulez l'histoire?
— Oui.
— Eh bien, asseyez-vous là, près de moi, sur la pierre, et écoutez...
Mais une séance pouvait-elle lui suffire pour achever cette histoire? Tour à tour interrompu, repris, quitté, entremêlé de courses et de promenades sur le théâtre des événements, le récit de M. d'Estérac occupa une partie de nos journées ; ensuite je le laissai dormir dans ma mémoire pendant bon nombre d'années ; peu à peu, le brave inspecteur des Eaux-et-Forêts cessa d'apparaître à mon souvenir comme le narrateur et devint un des personnages. Maintenant, si le lecteur veut me suivre jusqu'à la dernière page, il comprendra peutêtre comment une pensée sérieuse m'a ramené vers ce lointain épisode.