PREMIÈRE PARTIE
Le cabaret de la Coucourde, à Fontanes (Lozère), n'offrait que de très-lointaines ressemblances avec le Café do Paris.
Au dehors, un gros rameau desséché qui se balançait au vent et servait d'enseigne; au dedans, une longue salle basse, dont les solives noires, rugueuses, enfumées, semblaient prêtes à s'effondrer sur la tête des consommateurs.
Pour tout ornement, des bancs boiteux et des chaises de paille autour de tables visqueuses. Aux
murailles, trois ou quatre chefs-d'œuvre de l'imagerie d'Épinal, fixés avec des épingles. ^
Pendant toute la semaine, et jusqu'au samedi soir, le cabaret de la Coucourde était à peu près désert ; mais le dimanche , sa clientèle affluait ; or, le 27 novembre d825 était un dimanche.
Et même ce dimanche ne ressemblait pas aux autres. Ce soir-là, on fêtait le retour de Simon Vcrnou, un enfant du pays, qui, après avoir lait ses années de service militaire et obtenu, dans la récente campagne d'Espagne, le grade de sergent, rentrait au village, les poches pleines, disaiton, de piastres et de quadruples. Ce dernier détail dominait tout le reste : c'était la grande préoccupation, l'unique entretien des compatriotes de Simon ; l'importance du sergent redevenu laboureur en prenait à leurs yeux des proportions démesurées.
Comme pour achever de les fasciner, Vernou venait d'acheter et de payer comptant une terre située dans la montagne, entre Chadelbos et Lespervelouse; terre d'un maigre produit, mais d'une certaine étendue. Si quelque chose pouvait ajouter encore à son prestige sur les imaginations populaires, c'est justement que Simon eût acquis cette propriété et non pas une autre.
S'il l'avait eue presque pour rien, c'est que le champ était mal famé. Une superstition séculaire eft
éloignait les acheteurs. On l'appelait le Clos du Gapélan (du prêlre), parce que, d'après une tradition fort accréditée, un prêtre y avait été tué et enterré lors des guerres de religion. On assurait que, depuis cette époque, ce champ avait constamment porté malheur à ses divers propriétaires ; les uns s'étaient ruinés, les autres avaient péri de mort violente 5 si bien qu'il finissait par rester en friche.
Ainsi l'espèce de fascination exercée par Simon Vernou sur les habitants de son village s'expliquait de bien des manières : il rentrait dans ses foyers avec des galons; il rapportait les façons engageantes et cavalières du régiment ; il revenait de loin ; il avait vu du pays; il était riche, et enfin, pour réaliser d'emblée une excellente affaire , il se mettait hardiment au-dessus des faiblesses et des superstitions locales. C'était trois ou quatre fois plus qu'il n'en fallait pour le poser en triomphateur dans le pays qui l'avait vu partir timide comme un conscrit et pauvre comme Job.
Eh bien, ce soir-là, Simon Vernou faisait plus encore : pour mettre le comble à sa popularité et pour célébrer ces deux événements mémorables — son retour et son acquisition — il payait à boire à la jeunesse du pays, et même à quelques anciens qui se rajeunissaient pour la circonstance.
Rarement le cabaret s'était trouvé à pareille fête : il regorgeait. La maîtresse du logis que, vu sa taille
courle ot replète, ou surnommail la Coiicourde (la courge) , avait fort à faire pour élever son établissement au niveau delà situation. Elle donnait à son public Tétrenne de quatre quinquets, dont les mèches, baignées dans une huile épaisse, n'avaient que le tort de charbonner affreusement et de répandre plus de fumée que de lumière et plus d'odeur que de fumée. La température était celle d'une étuve, et l'atmosphère eût fait paraître le plus opaque brouillard de Londres lumineux comme un ciel de Naples. Pour ne pas être suffoqué, asphyxié et aveuglé, il fallait des yeux, un odorat et des poumons organisés ou acclimatés d'une façon toute particulière.
Le tableau répondait au cadre; les personnages et les figures étaient admirablement assortis aux accessoires. Autour de la grande table de bois blanc, dressée au milieu de la salle, on voyait le héros de la fêle, avec ses amis, ses cousins, ses anciens camarades de tirage et de conseil de révision. Le long des cloisons, dans un ordre peu symétrique, s'espaçaient d'autres tables plus petites, dont les dernières, à demi perdues dans l'ombre, aboutissaient à l'ouverture d'une cave.
Toutes ces tables étaient chargées de brocs, de pots de bière, de flacons d'eau-de-vie, de verres et de bouteilles. La Coucourde, avec une agilité que son embonpoint rendait plus méritoire , circulait d'un
groupe à l'autre, calculant la recette, souriant aux cris, essuyant d'un coin de sa serviette les éclaboussures de mousse et de liqueur, servant à celui-ci du vin, à celui-là du rhum, à un troisième du tabac.
Les buveurs, en grosse veste de bouracan, chaussés de sabots, leur pipe à la bouche, la casquette ou le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux oreilles, parlaient, s'agitaient, criaient, chantaient les louanges de Simon, échangeaient des propos d'un parfum agreste ou d'une gaieté tapageuse. Le crescendo de cette symphonie rustique et bachique devenait, de minute en minute, plus assourdissant. Ce n'était pourtant pas l'ivresse , excès presque inconnu chez ces montagnards; c'était plutôt l'exaltation d'âmes grossières et naïves, surexcitées par une circonstance extraordinaire.
Quelques-uns de ces propos, saisis au vol, nous mettront au courant de ce qu'il nous convient de savoir.
— Sapristi ! disait entre deux rasades Vincent, le charron du village ; parlez-moi de Simon Vernou 1 Voilà un gaillard qui fait bien les choses! Quelle crânerie ! Ce clos du Capélan, dont nous avions tous peur, il l'achète pour un morceau de pain... et en avant !
— Je vous dis que Vernou ira loin... il en sait long, et il a plus d'esprit que nousl
— Sans compter que c'est un marché d'or! ajoutait Jean Queyranne, cultivateur estimé : Simon, ta terre, d'ici à peu, doit te rapporter gros; sois dur à l'ouvrage, arrache les mauvaises herbes, et, l'an prochain, tu peux y récolter du trèlle, du sainfoin, de l'avoino et du seigle... mais tu n'a pas besoin de mes conseils; tu es un travailleur, et je suis sûr que, demain, le soleil levant te trouvera penché sur ta bêche !...
Simon recevait ces compliments en homme sûr de les mériter. Il se distiguait déjà, par sa mise et ses allures, de la foule de ses convives; il avait gardé de son ancien état un bonnet de police qu'il portait sur le coin de l'oreille avec une certaine coquetterie. Son pantalon de drap bleu, sans bretelles, était serré à la taille par une ceinture de cuir, à demi cachée sous les plis d'une vareuse brune.
— Et dire, murmurait à voix basse Chaquignon le bourrelier, que le peu d'argent payé par Simon pour le clos du Copélan n'est pas la vingtième partie de ce qu'il a rapporté de sa campagne !.. . regarde bien cette ceinture, dit-il à son voisin en baissant encore plus la voix, on assure qu'elle contient, en or étranger, de quoi acheter toute la commune!...
— Ah! mais... ah! mais, reprit Vincent, ce qui fait le bonheur de l'un fait le malheur de l'autre... Tout ceci arrange bien mal les affaires du pauvre Jacques Boucard!...
DU GÉYAUDAN. »
A ce nom, Vernou prit l'air superbe et compatissant d'un rival heureux, trop heureux pour ne pas ménager sa victime.
— Jacques le buveur d'eau! tant pis pour lui! il n'est pas commode tous les jours! s'écria Chaquignon, que l'on soupçonnait de braconnage.
— Tu as paru, tu as vu Susanne Servaz, et Susanne est à toi ! dit un de ces courtisans de la fortune, parodiant à son insu le mot de César.
Pendant ce temps, à une autre table, Pierre Vialat, jeune conscrit de l'année précédente, disait timidement à un de ses camarades :
— Mais Susanne aime Jacques... elle l'aime avec passion, et Susanne pourrait bien être plus obstinée qu'on ne le croit. Aussi courageuse que belle, elle n'est pas tille à se laisser effrayer par son père ou éblouir par Yernou.
— Ah ! bah ! répliqua l'autre d'un ton de raillerie, on voit bien que tu ne connais pas André Servaz, le père de Susanne, le vieux mercier de Villefortl... entêté comme un mulet et avare comme un sou rogné! Il se ferait hacher en morceaux plutôt que de donner sa fille à ce pauvre diable de Jacques, qui n'a rien, qui n'est pas même sûr de sa place de garde... Je te dis, moi, qu'avant le carême nous assisterons à la noce de Simon et de Susanne!...
— Et je te dis, moi, reprit tout bas Pierre Vialat,
qu'avant que ce mariage se fasse, il y aura... il y aura...
— 11 y aura quoi?...
Pierre se tut, et un silence universel succéda au bruit des conversations et au cliqueiis des bouteilles. La porte du cabaret venait de s'ouvrir ; Jacques entrait.
C'était un beau jeune homme d'environ vingt ans, dont les traits fortement caractérisés révélaient à la fois des passions énergiques et une tristesse profonde.
La plupart des buveurs posèrent leurs verres sur la table, en proie à une émotion silencieuse, comme si la présence de Jacques dans le cabaret dût amener quelque scène tragique.
Le nouveau venu, sans parler à personne, cherchait une place à l'écart, dans un coin; mais un mouvement se lit dans le groupe où trônait Simon, qui se leva, le verre à la main, de l'air d'un homme décidé à se montrer bon prince.
— Tiens, Jacques, dit-il; mets-toi là, et trinque avec nous... l'eau est malsaine, que diable!... C'est moi qui paye... allons, sans rancune!... Ce n'est pas ma faute si tu n'as rien, et si j ai de ça!...
Et il fit sonner sa ceinture de cuir, qui rendit un tintement métallique. Tous ces yeux fascinés crurent y voir distinctement des rouleaux d'or.
Jacques parut hésiter.
— Allons! répéta Simon avec plus d'insistance; un bon mouvement! En fait de jolies filles, vois-tu, pour une de perdue, vingt de retrouvées!...
Jacques fit un pas en avant; tous les regards étaient fixés sur lui. Dans les idées de ces hommes rudes et simples, s'il s'était assis à la table de Simon Vernou, s'il avait bu au verre que Simon lui offrait, tout était dit : un acte de violence devenait impossible.
Mais il se détourna d'un air sombre et repoussa brusquement le verre, qui tomba et se brisa en éclats.
Tous les assistants tressaillirent, comme d'un présage sinistre. Ce jeune homme, pâle et muet au milieu de cette réunion joyeuse, était terrible à voir. Yernou lui-môme, malgré son aplomb, eut à surmonter un instant de trouble ; il se remit aussitôt et s'écria en ricanant :
— A ton aise! Comme tu voudras! Ce que j'en disais, celait par charité pure... Mère la Coucourde^ à boire ! Et nous, mes amis, buvons sans songer à ce trouble-fèle !
Le trouble-fête alla s'asseoir seul au fond de la salle enfumée, près du soupirail perdu dans l'obscurité. De cette place, il lançait, caché dans l'ombre, à son heureux rival, des regards enfiévrés de haine, étincelants de colère et de menace.
Tout près de lui, étaient attablés deux hommes qui n'avaient pris part ni à la gaieté générale, ni à ce dernier incident. L'un d'eux semblait âgé de quarante ans; figure basse, envieuse et méchante: c'était un fermier des environs, nommé Anselme Costerousse, dont les affaires passaient pour embarrassées, mais dont les allures sournoises et discrètes tenaient les commérages en respect-
Le second était do cette race de Piémontais nomades, si connus dans nos villes et nos campagnes où ils viennent demander de l'ouvrage, et ont sou- Tent des démêlés avec la police et la justice. 11 s'appelait Matteo Perondi. Sa physionomie n'accusait pas plus de trente ans ; mais pour être plus jeune, elle n'en était pas plus avenante : cheveux épais et crépus, teint basané, lèvres charnues et sensuelles, œil ardent et faux où se reflétaient des passions indomptables.
Le plus âgé se pencha vers son compagnon, et lui dit trés-l)as :
— Tu as vu?
— Oui.
— Tu as entendu ?
— Oui.
— Et... vois-tu? ajouta-t-il en lui montrant Jac» ques de plus en plus enfoncé dans ses sombres pensées.
— Oui.
— Et si maintenant il arrivait que Simon...? - Oui, répliqua le Piémonlais avec une pantomine qui complétait le sens de la phrase.
Le lendemain, avant l'aube, Simon Vernou, avec l'ardeur du paysan récemment devenu propriétaire, se dirigeait , ses outils sur l'épaule, vers le clos du Capélan. Le ciel était gris et bas ; un air humide et froid venait de la montagne. Le jour naissant se dégageait à peine du brouillard et des nuages.
Si Vernou n'eût pas rapporté de l'armée des idées supérieures aux préjugés populaires, il y aurait eu, dans l'aspect du pays qu'il traversait, de quoi justifier en lui une de ces vagues terreurs qui viennent parfois nous assaillir, terreurs d'autant plus difficiles à dissiper qu'elles sont moins explicables. Aussi loin que se portait le regard sous cette clarté blafarde, il n'apercevait que des terres nues, arides, hérissées de roches volcaniques. C'était le désert avec sa tristesse, moins sa poésie et sa grandeur. Le champ que Simon venait d'atteindre et qu'il se préparait à exploiter, s'étendait entre des mamelons
pelés, dont la végélation chélive avait péri étouffée par les premiers froids de novembre ; il était clos d'un mur rustique, en pierres sèches, à hauteur d'appui, surmonté d'amandiers et de cyprès. On eût dit un cimetière.
Vrrnou essaya de siffler un air de caserne, déposa ses outils et battit la semelle pour se réchauffer ; il ne pouvait se défendre d'une bizarre impression de malaise.
En ce moment, à travers le brouillard, il vit deux hommes s'avancer vers lui; il les reconnut et les salua d'un signe de tête.
— Bonjour, Simon, dit l'un d'eux : nous allons travailler là-bas, aux chênes verts, et nous avons voulu te dire en passant le bonjour du matin...
— Merci.
— Déjà à la besogne, mon p;arçon?... Oh! oh! la vie de régiment ne t'a pas appris la paresse : c'est d'autant plus beau que te voilà riche... Avec la jolie Susanne, vous allez, comme on dit, faire une bien bonne maison...
— Je l'espère.
L'homme guettaitSimon du coin de l'œil ; son compagnon semblait attendre un signal. Le beau parleur reprit :
— C'est d('>jà un peu tard pour tes semences... il est bon que le blé soit sorti de terre aux premières gelées.
— Bah I je vais travailler pour réparer le temps perdu...
Et Simon se pencha sur sa bêche, tournant le do i aux deux hommes.
Aussitôt, du même bond, ils s'élancèrent sur lui; de deux coupsde sa pioche, un des assassins le frappa à la nuque et à la tète : l'autre l'enlaça de ses bras, et, le serrant comme dans un étau , il essaya de l'étrangler. La victime se débattait ; mais sa résistance était paralysée d'avance par la soudaineté de l'attaque. Simon, suffoqué, mordait convulsivement la terre détrempée.
— Allons, retournons-le et finissons-en! dit celui qui semblait commander à son complice.
Ils le retournèrent, la face au ciel. Simon râlait : le coup de pioche avait brisé la colonne vertébrale. Pourtant il vivait encore.
— Ton couteau ! dit le plus âgé des assassins au plus jeune.
Celui-ci passa le couteau. Avant de donner le coup de grâce, l'autre, toujours beau diseur, s'inclina sur le moribond :
— Eh bien ! murmura-t-il d'une voix railleuse, tu n'es pas aussi arrogant qu'hier soir, camarade!... Nos mesures sont bien prises... Ce n'est pas nous qu'on pourra jamais soupçonner... Tu meurs, Simon, et personne, entends-tu bien? personne sur terre ne saura et ne dira qui t'a tué!...
U LES CORBE\UÏ
En cet instant même, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu'on appelle yràie dans le pays, traversa l'espace, au-dessus de ce champ maudit. Simon les vil :
— Ligraie lou diran!^ répondit-il d'une voix expirante, et ses yeux se fermèrent.
Il était mort.
ni
— A présent, la ceinture ! s'écria le plus jeune des deux assassins.
— Et vite, vite, chez Jacques ! riposta l'autre.
Ils se jetèrent sur le cadavre, arrachèrent la ceinture de cuir qui entourait la taille, en vidèrent le contenu dans un petit sac que le chef de cette sanglante expédition cachait sous sa veste, et s'enfuirent précipitamment.
Tout ce qu'on savait de Jacques Boucard, dans le pays, c'est qu'il appartenait à une pauvre famille des environs de Villefort, et qu'il avait un protecteur dans l'administration des eaux et forêts. Ce patron, nommé M. d'Estérac, avait fait accepter le jeune Bou-
• Les corbeaux le diront.
cardà titre d'intérimaire, pour remplacer, en attendant mieux, un de ses gardes forestiers, vieux et malade. Jacques occupait une maisonnette à demi cachée dans un massif d'arbres verts, entre les bruyères de Lespervelouse et la forêt de Mercoire.
Les deux meurtriers croyaient trouver le logis vide. Toutefois, ils n'avançaient qu'avec précaution, mesurant leurs pas , retenant leur souffle. Arrivés sous la maison, ils se blottirent derrière un rideau de pins et de coudriers, et, l'œil fixe, immobiles, muets, ils écoutèrent.
Ils venaient d'entendre deux voLx qui partaient de l'intérieur — une voix d'homme, une voix de femme; — la fenêtre était ouverte, l'homme irrité et la femme suppliante ; ils ne perdirent pas un mot de la conversation.
— Je te dis, Susanne, que je ferai quelque mauvais coup...
— Jacques, je t'en prie, je l'en supplie... Quand tu te seras battu avec cet homme, en serons-nous plus avancés? Je serai plus malheureuse, voilà tout.
— Nous nous gênons l'un l'autre... L'un de nous diCux est de trop. Il faut que je périsse ou que je le tue... Et je le tuerai, oui, je le tuerai!
Cachés derrière les arbres, les assassins se regardèrent avec un sourire. D'une voix entrecoupée de sanglots, la jeune fille
répondit quelques paroles qui n'arrivèrent pas jusqu'à eux. Jacques reprit avec l'accent dn désespoir :
— Et dire que sans le retour de ce misérable Simon, sans cet argent qui lui vient de l'enfer, ton père se serait peut-être laissé ilécliir!
— Mon père ! Ah ! iu le connais mal I Ta pauvreté l'eût trouvé inexorable. Tout ce que je puis te promettre, Jacques, mon Jacques, c'est de résister de tout mon courage.
— Mais enfin, dit Jacques, comme s'il répondait au cri de sa propre conscience, crois-tu donc que je songe à l'assassiner? Il a élésoldot; il estvigoureux, adroit, il saura se défendre; nous nous battrons à armes égales.
— Et moi, je mourrai! s'écria Susanneavec désespoir.
— De l'argent ! de l'argent ! reprenait Jacques; et d'où lui vient-il, cet argent?... Quand il estparti pour l'armée, il était aussi pauvre que moi... Ce n'est probablement pas sur sa paye de soldat qu'il a amassé de quoi payer ce clos, de quoi remplir cette damnée ceinture!
— Il prétend avoir reçu cet or d'un général à qui il a sauvé la vie.
— Mensonge ! il l'aura volé, le misérable, dans quelque couvent de moines... Tu connais bien Marc Curel, qui a servi sous l'Empereur?... il raconte,
à qui veut l'entendre, qu'en Espagne il y avait de l'or partout, dans les églises, dans les chapelles, dans les châsses des saints, sur la robe des saintes vierges, et que soldats et officiers en pillaient tant qu'ils voulaient!... Susanne, Susanne, toi si honnête et si fière, tu épouseras un voleur!... Les deux meurtriers se poussèrent du coude.
— Voyons, je t'en prie, calme-toi ; mon père me battra, m'enfermera, s'il le veut... je te jure de ne jamais être la femme de Simon!... Toi, de Ion côté, je t'en supplie encore, jure-moi de ne pas l'attaquer...
On n'entendit pas la réponse.
— Viens, continua la jeune fille en lui montrant le ciel où brillaient les premières clartés du matin. Il se fait tard ; le soleil se lève ; il faut commencer ta tournée. Tâche de contenter tes chefs ; peut-être feront-ils quelque chose pour toi... pour nous!
Un instant après, Jacques et Susanne sortaient de la maison , se dirigeant vers la forêt ; bientôt le bruit de leurs pas se perdit dans l'éloignement.
— Bon! s'écria aussitôt un des assassins en s'élançant de sa cachette; tout va bien! Le coupable, c'est lui, lui seul, et nous, nous sommes blancs comme neige I...
Ils s'approchèrent de la fenêtre, qui était restée ouverte; le plus leste des deux se hissa sur les épaules de son compagnon et sauta dans la cham-
bre. Après avoir promené un regard rapide autour de lui pour s'assurer qu'il n'était vu de personne, il tira de dessous sa blouse la ceinture de cuir déchirée et sanglante, et la jeta sous la commode. Tout cela n'avait duré qu'un moment.
Puis, toujours aidé de son complice, il redescendit comme il élait monté. Les deux bandits avaient fini leur œuvre ; ils prirent à la hâte un petit sentier qui se perdait dans le bois, et disparurent dans les massifs.
Une heure après l'assassinat, trois bûcherons qui allaient faire du bois dans la montagne, passèrent par le clos du Capélan. Ils reculèrent d'étonnement et d'épouvante en apercevant le cadavre encore chaud.
Une même exclamation, suivie d'un silence de stupeur, sortit de leur poitrine. Leurs yeux restaient avidement fixés sur le corps inanimé de celui dont ils avaient, peu d'heures auparavant, admiré la bonne mine et les grands airs au cabaret de la Coucûurde. Alors tous les détails de la scène de la
veille leur revinrent en mémoire. Celle révélation soudaine, irrésistible, qui traversa leur esprit comme un éclair sillonne les ténèbres , fut plus forte que leur prudence — la prudence instinctive du paysan ; — et tous tiois, sans se consulter, murmurèrent le nom de Jacques Boucard.
Pris d'une sorte de vertige, comme s'ils craignaient d'être accusés ou soupçonnés, ils retournèrent en courant au village et doimèrent l'alarme. Bientôt la rumeur sinistre courut de porte en porte.
Simon Vernou avait encore son père, vieux et infirme, qui habitait avec lui, et voyait en son fils l'appui de sa vieillesse. La famille était nombreuse : dans une commune de trois cents âmes, tout le monde est plus ou moins cousin. Bien que des bruits contradictoires eussent circulé sur l'origine de l'argent rapporté par Simon, il avait fini par faire taire les langues en humectant les gosiers. On était fier, en somme, de cet enfant du pays, qui revenait avec des galons , une tournure militaire et un trésor mystérieux. Quiconque a pu se familiariser avec les populations des villages et des petites villes — je ne parle pas des grandes. Dieu m'en garde ! — sait combien elles sont promptes à amnistier <îeux qui font fortune , et par quelle transition subite l'homme qu'elles traitaient de vaurien tant qu'il était pauvre, devient , quand M s'est enrichi, un personnage respectable.
52 LES COKBEAL'X
La consternation fut générale; le désespoir du père, la clameur des voisins , la douleur des parents s'épanchaient d'avance en malédictions furieuses contre le meurtrier. Ce meurtrier, on ne le nommait pas encore tout haut ; mais il était clair que cette population exaspérée s'accordait déjà pour le désigner. Tout le monde l'accusait; qui l'aurait défendu ?
Sauf la protection de M. d'Eslérac, sur laquelle ces paysans n'avaient que des données très-vagues, on ne savait rien , absolument rien des antécédents de Jacques Boucard.
11 était étranger, c'est-à-dire suspect ; garde, c'està-dire haï. Arrivé dans la commune six mois auparavant, on n'avait pas tardé à apprendre qu'il aimait Susanne Servaz, fille d'un vieux mercier de Villefort, dont l'avarice était proverbiale à dix lieues à la ronde. Susanne, trop belle pour n'être pas espionnée, trop passionnée pour dissimuler, trop fière pour rougir de ce qui n'était pas coupable, répondait franchement à l'amour de Jacques. Elle avait une tante installée comme concierge à la maison forestière de Mercoire — circonstance dont elle profitait pour y faire de fréquentes visites. On l'apercevait parfois se promenant avec Jacques, sans se cacher, au grand jour et en plein air. On n'en savait pas davantage.
Les choses s'étaient passées ainsi pondant les
premiers mois : Jacques, fixé dans une maisonnette dépendant de l'administration forestière; Susanne, allant et venant, sans autre inconvénient que défaire bavarder les vieilles commères de Fontanes , qui disaient en filant leur quenouille : comment ceci finira-t-il?
Mais, à l'arrivée de Simon Vernou, coup de Ihéâtre, changement de décoration. RenconlrerSusanne, être ébloui de sa beauté, aller à Villefort, demander la jeune fille à André Scrvaz, faire sonner haut ses écus, séduire le vieil avare par cet argumentirrésistible, revenir à Fontanes avec les airs superbes d'un triomphateur, ce fut pour Simon l'affaire de quelques semaines.
Dès ce moment , on le devine , ces trois personnages étaient devenus le point de mire de tout le pays.
Simon Vernou, appuyé, que dis-je, imposé par le père, épouserait-il la fille V Susanne trouverait-elle dans son amour pour Jacques le courage de résister? Ferait-elle quelque folie pour forcer le vieux mercier à donner son consentement? N'y aurait-il pas tôt ou tard, entre les deux rivaux, rencontre, conflit, querelle, coups de poing ou coups de couteau ? Graves questions qui préoccupaient toutes les (êtes de la commune. Des chroniqueurs du village allèrent aux renseignements, et ils surent que Servaz avait positivement défendu à sa fille de re-
voir Jacques, de lui parler, d'encourager ses prétentions, sous peine d'clre batlue et enfermée. C'était probablement pour esquiver ces menaces, que Susanne avait choisi, dans sa dernière désobéissance, une heure si matinale.
Au milieu de ces commentaires , l'opinion publique penchait de plus en plus en laveur du brillant Simon, et nous en avons eu les preuves. Énergique et fier, se voyant l'objet d'une répulsion instinctive, Jacques n'avait rien fait pour en triompher; il ne vivait que de son amour; mais cet amour ardent, presque sans espoir, irrité par les obstacles, ajoutait à son caractère peu expensif une apparence d'immeur farouche. Tout se réunissait pour aggraver de jour en jour cette disposition fâcheuse. Jacques n'avait rien et ne pouvait rien espérer que des bontés de M. d'Estérac; pour les mériter, il fallait faire bravement son devoir, c'està-dire dresser maints procès-verbaux et s'attirer maintes inimitiés. Les paysans ont le génie du sobriquet. En infligeant à Jacques le surnom de buveur (Teau, les habitants de Fontanes avaient voulu à la fois humilier sa pauvreté, qui le tenait éloigné du cabaret , et marquer en lui le contraire d'un bon compagnon.
Avec Simon, quelle différence! Quelques rasades offertes à propos lui avaient fait autant d'amis que le village comptait d'habitués de la Coucourde. Dans
DU GÉVAUDAN. 5ô
cette bascule de l'opinion, le garde était devenu plus antipathique à mesure que son rival devenait plus populaire.
Sur ces entrefaites, la scène du cabaret, l'entrée de Jacques, ses mauvais regards, son refus de boire le verre de vin offert par Simon, avaient surexcité tous les commérages. La curiosité publique — pour nous servir d'une expression médicale — avait tout à coup passé de l'état chronique à l'état aigu.
On peut juger maintenant de la situation des esprits au moment où s'abattit sur le village cette nouvelle foudroyante :
— On vient de trouver le cadavre de Simon!.,. Simon Vernou est assassiné !
Grâce à un reste de réserve ou de méfiance rustique, les habitants rassemblés devant la mairie, sur la place de l'église, évitaient encore de nommer Jacques Boucard ; mais s'il avait eu le malheur de paraître en cet instant, les passions soulevées n'auraient pas connu de frein, et on l'eût infailliblement mis en pièces.
5« LES CORBËAIX
lisse portèrent en foule sur le théâtre du crime. Là, les exclamations redoublèrent.
— Ah ! s'il avait voulu me croire! s'écriaient les uns. Pourquoi diable, disaient les autres, s'est-il obstiné à posséder ce champ maudit?
— Il savait bien que le clos du Capélan avait porté malheur à tous ses propriétaires !
— Il savait bien que le|>rêtre massacré et enterré là par les huguenots y revient tous les ans, dans la nuit du 2 novembre 1
— Ah! voilà ce que c'est, ajoutaient les andens., que de faire l'incrédule cl de se moquer des traditions de son village!
Curieux et désolés, les paysans se pressaient autour du cadavre; mais nul n'osait y toucher; le maire avait défendu de l'enlever avant l'arrivée du commissaire et de la brigade de gendarmerie. Seulement, il fut facile de constaterla disparition de cette fameuse ceinture de cuir, qui avait si vivement préoccupé les imaginations populaires.
Vers le soir, les gendarmes de Villefort arrivèrent avec le commissaire de police et un officier de santé. On sut qu'un exprès avait été envoyé à Monde, et que le juge d'instruction arriverait le lendemain avec le procureur du roi.
M. Gachard, le commissaire, était de l'avis de cet alcade, qui, lorsqu'on venait lui dénoncer un crime ou un acte de violence, demandait aussitôt :
«Où est la femme ? » Ici la femme n'était que trop facile à trouver. Quelques minutes suffirent au magistrat et à ses acolytes pour se mettre au courant. Poussés par les parents et les amis de la victime, ils franchirent le mur de clôture et se dirigèrent d'instinct vers la maisonnette halùtée par Jacques. Sur le sol détrempé, on reconnut çà et là des marques de pas qui tous remontaient dans la même direction. Arrivés au rideau de coudriers et de pins qui masquait la maison et où nous avons vu les assassins se cacher, le commissaire et le brigadier remarquèrent des traces plus distinctes. Les herbes étaient foulées, de petites branches brisées à hauteur d'homme ; ces indices les conduisirent jusque sous la fenêtre.
Ils recueillaient leurs observations sous une double influence : l'évidence qui les pressait, et la foule qui les suivait. A chaque nouvelle découverte, les regards devenaient plus sombres, les gestes plus menaçants : l'irritation s'accroissait à mesure que s'aggravaient les charges. Tel est le fond de la méchanceté humaine, qu'aux premiers élans de surprise et de douleur se joignait déjà une sorte de joie vengeresse, causée par la certitude que le coupable allait être convaincu de son crime. Dans ces âmes grossières qui marchaient droit du connu à l'inconnu, Jacques était déjà arrêté, saisi, accusé, condamné, exécuté.
58 LES COr.BEAUX
Une femme d'esprit a remarqué que nul n'était plus sévère que les hommes à bonnes fortunes, quand il s'agit du degré de pureté et de perfection qu'ils se croient en droit d'exiger de la compagne de leur vie. Le penseur ou le rêveur qui s'est trouvé en contact journalier avec les populations rurales a pu faire une réflexion analogue. L'ordre social, la propriété, la vie humaine, n'ont pas de gardiens plus ombrageux que ceux qui semblent le moins intéressés à les défendre. Le crime commis par un des siens trouve chez le peuple un juge inflexible el, au besoin, un vengeur implacable. La pauvreté, la passion ou l'infortune du coupable ne le désarme pas.
Les distinctions que nous cherchons à établir dans la culpabilité même, il les repousse ; les atténuations qui nous frappent jusque dans l'acte sauvage du meurtrier, il les rejette ; il en est encore à la loi primitive, à celle qui dit : « Œil pour œil, dent pour dent ! » et qui veut que celui qui a donné la mort, la subisse. En même temps, par une contradiction bizarre, le crime l'attire. Il devient pour lui dans l'ordre des faits, ce que la superstition est dans l'ordre des croyances. Son imagination s'y précipite comme un affamé sur une pâture ou une proie. Ses yeux aiment à y regarder ainsi que dans un gouffre dont le vertige lui cause une sorte de voluptueuse épouvante.
Peut-être est-ce une secrète jouissance d'ampur-
DU GEVAl'DAN. 59
propre qui passionne ainsi les hommes du peuple dans les affaires criminelles ; ils se disent qu'étant pauvres ils ont plus de mérite à être honnêtes, et qu'ayant plus de mérite, ils ont plus de droit à être inexorables — à peu près comme ces femmes vertueuses, à qui la vertu a paru sans doute si difficile, qu'elles en usent pour être sans pitié envers les faiblesses de leur sexe.
Les langues commençaient à se délier, et le commissaire de police n'avait plus, en lait de renseignements, que l'embarras du choix, lorsque l'on vit paraître Jacques qui revenait de sa tournée.
Ce fat l'étincelle qui fait sauter la mine. Depuis qu'ils avaient vu la police se mêler de l'affaire et préparer par ses recherches l'œuvre de la justice, les habitants de Fontanes étaient sortis de leur réserve accoutumée. Toute contrainte, toute défiance avait disparu ; la force armée était là pour protéger leurs révélations ; les réticences devenaient inutiles : un cri sauvage retentit de bouche en bouche :
— C'est lui ! voilà l'assassin ! c'est lui qui a tué Simon ! A mort le buveur d'eau ! A mort î
En entendant ces cris, en voyant cet appareil de justice, en apercevant le commissaire, les gendarmes, l'officier de santé, le peuple, Jacques crut d'abord qu'un assassinat avait été commis dans le voisinage de sa maison, et qu'on le sommait d'en désigner l'auteur. Une seconde après, il comprit
m LES CORBEAUX
qu'il s'agissait de lui-même et qu'il venait de se passer quelque chose de terrible. Il s'était arrêté, interdit d'abord, puisatterré. Son air de stupeur acheva d'exaspérer ceux qui criaient vengeance.
— Fais donc l'étonné ! lui dirent les plus luribonds : tu étais moins dissimulé hier soir, quand tu refusais de trinquer avec ce pauvre Simon... Mais, devant son cadavre, misérable assassin, il faudra bien que tu parles !
Son cadavre ! Simon assassiné, mort ! Le garde ne devina d'abord que cela, mais ce fut un éclair. En un moment son imagination parcourut le chemin que les assistants venaient de faire. Le malheureux pressentit que toutes les apparences allaient s'élever contre lui. Il est diftlcile d'analyser les sensalions d'un homme qui passe subitement de la sécurité de l'innocence à la certitude d'être soupçonné et accusé d'un crime. On peut les comparer à un de ces horribles cauchemars où nous nous sentons pressés par un ennemi, menacés par un péril, écrasés par un malheur, et où les forces, la voix, le mouvement, nous manquent pour échapper.
Jacques Boucard ne trouvait pas un mot pour repousser cet épouvantable soupçon. Sur son visage, naturellement sombre, se peignait un mélange d'émotions étranges qui pouvaient aisément tromper l'œil d'un observateur. Son angoisse, sa pâleur, son silence, ressemblaient presque à un aveu.
DU GEVAIDAN. 61
— A mort ! répétait la multitude.
Pour le moment, les gendarmes et le commissaire, au lieu de poursuivre leur enquête, durent songer à défendre Jacques contre celte première explosion de fureur populaire. 11 fut provisoirement enfermé dans sa maison et gardé à vue par deux gendarmes. Les autres, de la voix et du geste, se mirent en devoir de refouler sur le village la menaçante cohue.
On sait l'effet de terreur que produisent sur les paysans ces habillés de bleu, comme ils les appellent. Symboles vivants de la loi, gardiens delà sûreté publique, souvent martyrs de leur rude tâche, ces braves gens sont la dernière religion des sociétés qui n'en ont plus.
Sans se calmer, les paysans obéirent ; ils se dispersèrent par petits groupes, qui pour retourner chez soi, qui pour aller revoir le théâlre du crime, qui pour recueillir pas à pas les indices où se révélait la culpabilité de Jacques.
Le soir, un spectacle solennel et funèbre vint ajouter à l'exaltation de ces esprits jetés depuis le malin dans l'extraordinaire et l'imprévu. Une civière, couverte d'un drap noir, où s'attelèrent à tour de rôle les cousins et les camarades du défunt, rapporta son corps à Fontanes.
La nuit était froide et sans étoiles. Le cortège défilait par groupes inégaux à travers les sentiers coupés de bruyères, faisant craquer sous ses pas
02 LES COBBEÀ.UX
l'herbe sèche et les feuilles mortes. De temps à a^utre, un engoulevent ou une chouette répondait par un cri mélancolique aux psalmodies funéraires qu'interrompaient à demi-voix les accusateurs les plus acharnés de Jacques Boucard. Ils avaient allumé des torches de résine pour éclairer la marche etlui donner un caractère plus saisissant. Au milieu des grandes masses d'ombre, ces lueurs mobiles semblaient courir sur la terre comme des âmes de trépassés. Les chants ou les murmures traversaient l'espace, alternant avec le silence et s'accordant avec les frissons de la nuit. Les cœurs serrés ne se dilataient qu'en songeant que l'on tenait le coupable, et que le châtiment serait proportionné à l'énormité du crime.
On avait voulu dérober ce cruel spectacle au vieux père de Simon ; mais les vieillards ont parfois un stoïcisme singulier, qui tient à l'cgoïsme d'une vie près de s'éteindre et à l'endurcissement des organes aux prises avec la douleur. Le père Vernou s'obstina à rester debout, à attendre le funèbre cortège sur le seuil de sa porte, entouré de quelques matrones, dont l'affliction bruyante donnait le diapason aux autres. Lorsqu'on déposa devant les yeux du vieillard le cadavre de ce fils unique qu'il avait vu partir, le matin, plein de santé et de jeunesse,, il essaya d'adresser quelques mots d'adieu à son ciser enfant, son seul espoir, son seul soutien en ce n^nda ;
mais, à ce momen!,ses forces l'abandonnèrent. Suffoqué par ses sanglots, on le vit s'affaisser dans les bras des personnes qui l'entouraient.
Chacun prit sa part de ce désespoir paternel pour en grossir le compte de l'assassin. L'attendrissement était tel, que l'on ne se rappelait plus rien de ce qui avait précédé l'horrible drame. Tout le monde, en cet instant, oubliait que le père Vernou n'était, en réalité, qu'un vieux finaud, vivant dans un contianel à-peu-près en fait de probité et d'argent ; qu« la réputation de son fils n'avait pas toujours été liien nette, et que l'on n'était pas bien sûr que Simon se fût enrichi dans la très-catholique Espagne par des moyens très-catholiques.
L'horreur du meurtre, la vue du cadavre, l'effet de la scène, emportaient tout, et, dans cette population enivrée de colère, Jacques avait autant d'accusateurs, il aurait en autant de bourreaux que la commune comptait d'habitants.
•Le lendemain, une carriole de louage smena de ISendie le procureur du roi, M. Faveinay, et M. de
Ribière, juge d'instruction. Ces deux hommes, bien qu'associés aux mêmes travaux, ne se ressemblaient pas.
M. de Ribière n'était plus jeune. Enfant du pays, très-intelligent, mais sans ambition, il était de ces magistrats qui naissent, grandissent, vivent et meurent dans le même ressort, sans songer à déployer leurs talents sur un plus grand théâtre. Il aimaitson état, pas assez pourtant pour ne pas éprouver un vif soulagement chaque fois qu'au bout d'une enquête consciencieuse il rencontrait un innocent au lieu d'un coupable. Dix ans auparavant, il avait épousé la sœur aînée de M. d'Estérac, le garde général dont le nom a déjà figuré dans ce récit. Par lui, il tenait à plusieurs des vieilles familles du département.
M. Antony Favernay, jeune et spirituel Parisien, lauréat du concours général, fort protégé en haut lieu, était un de ces types qu'a offerts, sous tous les régimes, le ministère public.
Il voulait arriver per fas et surtout per nefas, en ce sens qu'il appelait de tous ses vœux, pour faire briller sa rhétorique et se mettre en évidence, quelques-uns de ces crimes exceptionnels qu'on appelle, au parquet, de belles affaires. Peu lui importait que l'espèce humaine — hélas ! toujours en fonds pour cela — inventât quelque nouveau prodige de scélératesse, si ce prodige, savamment exploité et dénoncé
à la vindicte publique en périodes éloquentes, devait concourir à son avancement. Un crime bieîi réussi était pour M. Favernay ce que la chair l'raiche était pour l'ogre et Yodor di femina pour le héros de Mozart. Homme du monde, danseur élégant, pianiste de seconde force, il aimait à chanter le soir, la bouche en cœur, une romance sentimentale, après avoir demandé une ou deux têtes le matin.
Inutile d'ajouter que la respectable ville de Mende lui paraissait le plus ennuyeux des stages et le plus sévère des exils. Il y affectait les airs blasés et sultanesques de Châtelet à Angoulême, dans les Illusions perdues. Pour en sortir au plus vite, il se fût lésigné à voir une douzaine de scélérats assassiner un nombre égal d'honnêtes gens et lui fournir le texte de douze réquisitoires.
A peine les deux magistrats étaient-ils installes, que chacun suivit la pente de son naturel. — «Voilà un crime qui va me faire honneur ! pensa M. Favernay. — Il faudra voir! » se dit M. de Ribière.
Ils recommencèrent le triste itinéraire de la veille, prenant pour point de départ le clos du Capélan et se dirigeant vers la maison du garde. Ils s'arrêtaient à tous les endroits où le commissaire et les gendarmes avaient signalé des traces. Deux ou trois fois M. de Ribière crut remarquer que la dimension de ces empreintes n'était pas la même. On pouvait en conclure que l'assassin n'était pas seul, et dès lors
m LES CORBEAUX
un léger doute aurait pu être invoqué en faveur de Jacques, à qui personne ne supposait de complice. Mais cet indice étaitsi vague! et la présomption publique était si forte I
On fit ainsi tout le chemin qui conduisait à la maisonnette. Jacques, sous l'œil des gendarmes, y avait passé la nuit, une nuit affreuse ; son abattement était si profond, ses angoisses si atroces, qu'il n'avait pas même la force de songer à ses moyens de défense. A la stupeur des premiers instants, succédait cet engourdissement étrange qui suit les grandes catastrophes et finit presque par nous détacher de nous-mêmes.
La première enquête n'avait pas dépassé le seuil de îa maison ; les magistrats entrèrent et procédèrent à l'interrogatoire.
Jacques ne répondait que par une dénégation absolue : il avait passé, disait-il, toute la journée de Ja veille dans le bois, à la poursuite d'un i}raconnier, très-loin du théâtre du crime.
Mais ses dénégations ne prouvaient rien.
— A quelle heure, lui dit M. de Ribiôre, êtes-vous sorti pour votre tournée ?
— A huit heures environ, dit Jacques, qui, fort de son innocence, n'avait pas à dissimuler la vérité.
— Bien! reprit M. Favernay avec une inflexion narquoise. Maintenant, monsieur Duclos, dit-il à loi-
ficier de sanlé, à quelle heure jugez-vous que l'assassinat ait été commis?
— C'est entre sept et huit que les bûcherons ont trouvé le cadavre ; il était encore chaud ; le meurtre a dû être commis entre six et sept heures du matin.
— Qu'avez vous à répondre? continua M. Favernay, de sa voix incisive et brève.
Jacques, de plus en plus écrasé, ne répondit rien. L'accusation, en s'accentuant d'une façon si nette, les apparences, en seréunissantpour l'accabler, opéraient dans son âme les ravages qu'un poison subtil exerce dans le corps. Il n'était que trop facile de prendre pour un criminel ce jeune homme pâle, aux yeux égarés, au visage contracté, alternant entre des dénégations laconiques et un silence sinistre.
Tout le monde le signalait comme le rival et l'ennemi de la victime ; son énergie naturelle était brisée par une nuit d'insomnie, par un chaos de pensées se heurtant contre une énigme, par l'effroyable soupçon qui pesait sur lui et auquel il ne trouvait rien à répondre. Vingt-quatre heures auparavant, Jacques avait seulement l'aspect sauvage et sombre ; maintenant il semblait méchant et farouche ; on eût dit une bête fauve prise au piège et dévorant sa rage impuissante.
Pendant cet instant de silence, M. de Ribière le
considérait avec une allonlioii qui n'avait rien de malveillant.
— Est-ce la première fois que je vous vois? lui dit-il.
— Non, monsieur le juge, balbutia Jacques , vous m'avez vu chez M. d'Estérac... ma mère avait été sa nourrice...
— Mais votre mère était une très-brave femme! s'écria M. de Ribicre dont les souvenirs se réveillaient : qu'est-elle devenue?
— Elle est morte.
11 y avait dans ces questions, faites d'im ton presque paternel, quelque chose comme une lueur d'espoir, comme un refuge contre la dénonciation universelle. Peut-être l'infortuné allait-il retrouver sous cette balsamique influence un peu de fermeté et de sang-froid, lorsqu'un nouvel incident, plus terrible que tout le reste, vint le foudroyer.
Pendant cet interrogatoire, le brigadier, par ordre de ses supérieurs, faisait des recherches dans la chambre de Jacques. On eût dit qu'il ne procédait à celte opération que pour la forme. 11 y apportait du moins une certaine négligence, d'abord parce qu'il ne pouvait croire le garde assez stupide pour conserver chez lui de nouvelles preuves du crime ; ensuite, parce que Jacques, qu'il guettait du coin de l'œil, le regardait faire d'un air indifférent.
Pour l'acquit de sa conscience, il chercha noncha-
DU GEVAUDAN. 69
lamment sous le lit — dans la paillasse — dans le malelas — sous l'armoire — sous la commode... Arrivé là, il poussa un cri, un cri qui fit tressaillir toute l'assistance; et, montrant à Jacques la ceinture ensanglantée qu'il venait de trouver sous le meuble :
— Ah! gredin, dit-il, nieras-tu encore?
M. de Ribièrc fit un geste de découragement, comme si, vaincu par l'évidence, il n'avait plus qu'à abandonner le coupable aux rigueurs de la justice.
M. Favernay dit alors de sa voix la plus mordante :
— Qu'on appelle les témoins !
On fit entrer les parents et les amis de Simon Vernou, qui se pressaient à la porte. Tous reconnurent la ceinture de Simon; elle était lacérée, tachée de sang et de boue...
— Vous reconnaissez celte ceinture pour avoir appartenu à la victime? demanda M. deRibière, qui rougissait presque d'avoir observé jusque-là une sorte de neutralité bienveillante.
— Oui, monsieur le juge.
— Et Simon la portait habituellement?
— Toujours... Nous lui avons entendu dire, reprit le plus hardi de la troupe, qu'il ne se fiait ni aux commodes, ni aux crédences, qu'il ne trouvait rien de plus sûr que de porter le magot sur lui : c'était son mot.
— Et que renfermait, à votre idée, cette ceinture?
— Oh! des mille et des cent!... de l'or, monsieur le juge!... des louis d'une forme particulière, comme nous n'en avions jamais vu dansce pays-ci... Je me souviens qu'un soir, Simon avait bu quelques coups de plus... il nous fit voir une de ces pièces... C'était grand comme un gros sou, plat comme un bouton de guêtre, et il y avait dessus le portrait d'un roi qui n'est ni Napoléon, ni Louis XYIII...
— Simon Vernou avait donc servi hors de France?
— Oui; il avait fait, en Espagne, la campagne de
— Jacques Boucard, qu'avez-vous à dire? reprit tout à coupM. Favernay,ense tournantbrusquement vers l'inculpé.
Nouveau silence. Cet incident avait été pour Jacques le coup de maillet qui achève le patient Sa figure se décomposait : sa pâleur devenait cadavérique. A la fin, il bégaya d'une façon presque inintelligible :
— Monsieur... messieurs... que voulez-vous que je vous dise? Je ne sais rien, je n"ai rien fail, je n'ai rien vu ; il y a là-dessous un mystère diabolique... Je sens bien que je suis perdu.
Ici, M. de Ribière se pencha vers le procureur du roi, et lui dit assez bas pour que personne ne pût l'entendre :
— Mais cet argent ou cet or ?
— Il l'a caché, sans doute, danslebois... Ne irous
DU GÉVAUD^O. 74
a-t'-on pas dit qu'il est pauvre comme Job, et que sa pauvreté allait le séparer de la jeune fille qu'il aime?
— Mais alors cette ceinture?
— Il n'aura pas eu le temps de l'enterrer... Ignorez-vous donc, poursuivit M. Favernay avec un léger accent d'impatience, que cet homme croyait avoir encore une grande journée devant lui ; que; hifir soir, avant qu'il pût rentrer dans sa chambre , il a été entouré et pris au collet par cette population irritée, et que, pendant toute la nuit, nos gendarmes l'ont gardé à vue? Est-ce à vous, magistrat si expérimenté et si sage, qu'il faut rappeler ce mystérieux décret de la Providence, qui , dans l'affaire la plus ténébreuse, réservepresque toujours, pour éclairer et guider la justice, un détail échappé aux calculs du coupable?
Le juge d'instruction baissa la tête, en homme qui renonce à défendre une cause perdue.
M. Favernay, au contraire , en essayant ses premières phrases, se sentait dans son élément. A mesure que les incidents se déroulaient, que des charges plus accablantes pesaient sur l'inculpé et que des circonstances dramatiques recommandaient d'avance le crime à la curiosité publique, le sémillant procureur du roi se serait écrié volontiers : Eurêka ï
D'autant plus certain de la culpabilité de Jacques, qu'il eût été désormais plus contrarié d'en douter,
il combinait déjà ses effets oratoires ; il calculait tout le parti que son éloquence pourrait tirer de ce clos-du-Prêtre, de cet or rapporté du Trocadéro, de Cette rivalité d'amour ensanglantée par un assassinat... A ce moment, il s'aperçut qu'un personnage manquait à l'ensemble du tableau, et il dit aux assistants, sans plus se préoccuper du silencieux désespoir de Jacques :
— Mais on a parlé d'une femme. . . d'une jeune fille également recherchée par le meurtrier et par sa victime?
— Oui'.SusanneServaz, s'écrièrent plusieurs voix.
— Noire devoir est de l'interroger... Où est-elle?
— Ohl elle ne doit pas être loin ! reprirent les mêmes témoins avec une intention maligne.
— Eh bien! qu'on la trouve, et qu'on nous l'amène 1 dit vivement M. Favernay.
Susanne n'était pas loin, en effet. Sortie de grand matin, elle avait pris par le bois, ne voulant pas retourner à Viilefort sans essayer de revoir un moment Jacques et de lui rendre un peu de courage.
On sait avec quelle rapidité les mauvaises nouvelles se propagent et avec quelle complaisance les indifférents en informent les intéressés. A mi-chemin de Mercoire à Fontanes, Susanne rencontra des paysans qui lui apprirent tout à la fois l'assassinat de Simon, l'arrestation de Jacques et l'arrivée de la justice.
Elle pâlit affreusement, mais ne faiblit pas. Comme ces effrayantes nouvelles lui avaient été d'abord données avec un peu de confusion, elle dit aux nouvellistes d'une voix tremblante :
— Dans une querelle? Ah I le malheureux !
— Une querelle I 01> ! que non pas ! Pas si sot ! La partie eût été trop égale! ... Il a surpris et assassiné Simon hier matin, dans sa terre, au clos du Capélanï...
Au lieu d'accabler la jeune fille, ce détail la rassura. Certaine de la loyauté de Jacques , certaine qu'il n'avait pu commettre lâchement un vulgaire assassinat, elle se dit qu'il était sans doute victime de quelque malentendu, et qu'il n'aurait pas de peine à prouver son innocence.
Elle doubla le pas. Celte pensée raffermissait ses forces ; mais une rencontre de mauvais augure vint aggraver son trouble.
Pour arriver à la maisonnette du garde, elle avait à passer devant une ferme solitaire et délabrée. C'était la ferme d'Anselme Costerousse ; il
•74 LES C0UT3EATJX
l'exploilait avec l'aide du PiémonlaisMaltco Peronrli, son valet.
Leurs relations avec Susanne se bornaient au strict nécessaire : un bonjour, un bonsoir murmurés du bout des lèvres. Ces deux figures, l'une sournoise et hypocrite, l'autre grossièrement passionnée, lui déplaisaient. Parfois sa pudeur virginale avait été offensée par l'expression de cynique convoitise qu'elle croyait lire dans les regards de Perondi.
Si Susanne avait eu la conscience moins pure et l'âme moins ferme, on aurait pu dire que ces deux physionomies l'effrayaient.
Par un hasard assez singulier, Costerousse et son valet, qu'elle croyait occupés à leurs travaux, se trouvèrent tous deux sur son passage. A l'angle de la ferme où tout trahissait le désordre et la gêne, les bras croisés sur la claire voie disloquée qui séparait la basse-cour du sentier, ils semblaient attendre quelqu'un ou guetter des nouvelles. Ils regardèrent Susanne'd'un air goguenard, et Costerousse s'écria:
— Hé! hé!... la'<belle enfant! Où allez-vous si vite? Revoir vos amoureux? Si vous voulez les suivre jusqu'au bout , l'un vous conduira à Toulon, l'autre au cimetière I
Elle ne daigna pas répondre ; mais en un pareil
•^moment, dans l'état de fièvre où la jetait ce double
coup de foudre, — assassinat de Simon, arrestation
de Jacques, — celle rencontre produisit sur elle
une impresî^ion cent fois plus profonde qu'en temps ordinaire, et se grava dans son âme pour n'en plus sortir.
Elle passa, la tête haute; aux abords de la maisonnette une nouvelle épreuve l'attendait.
Les habitants du village et des granges voisines, encore sous le coup des émotions de la veille et sachant q^ae la justice instrumentait chez Jacques, s'étaient décidés à chômer celte grande journée. Agglomérés d'abord devant la maison du gardo, ils n'avaient pas tardé à se disperser à travers les i ouquets de pins et d'yeuses. Quelqnes-uns savaient que Susanne était à la maison forestière ; un méchant instinct les échelonna sur le chemin par où elle devait revenir. Il y en eut même qui poussèrent la malice jusqu'à se cacher dans ces massifs, comme dans une espèce d'embuscade... Que voulez-vous ?ile peuple est un grand enfant , et. . . cet âge est scms pitié !
Il y avait là tous les parleurs du cabaret de la Goiicour d e : Ylncent le charron, l'agriculteur Qr.eyranne, Chaquignon le bourrelier, le conscrit Vialat, sans compter Marc Curel le vieux soldat de l'Empire, et Mathieu, Claude, Louiset, .Augustin, François, cousins ou arrière-cousins du défunt.
Susanne était encore à quelques cent pas de la maison, quand le premier groupe de ses persécuteurs sortit tout à coup d'une touffe de genévriers.
Sa réputation était trop pure pour qu'on osât la soupçonner de complicité. Mais on connaissait son amour, qu'elle ne se donnait pas la peine de cacher; il n'en fallait pas davantage pour que ces hommes irrités lui fissent subir le contre-coup de leurs colères.
— Arrive donc! arrive donc! lui cria Vincent : tu manquais à l'appel !
— Viens, ajouta Chaquignon, déposer en faveur de ce beau garçon qui nous fait f... en prison ou condamner à l'amende pour un lapin ou une boureille, et qui assassine les gens dès qu'on gêne ses amours!
Susanne avançait, sans détourner les yeux ni baisser la tête.
— Ah çà ! tu jettes donc des sorts? ditQueyranne, qui parut tout à coup derrière le tronc d'un mélèze. De tes deux caUgnàiri (amants), l'un enterré ce soir, l'autre gibier de guillotine!...
Susanne marchait toujours.
— Prends bien garde à ce que tu vas dire! s'écrièrent Vialat, Claude, Mathieu, en se montrant à leur tour. Si tu mens pour sauver la vie à ce bel assassin, c'est à nous que tu auras affaire; tu ne pourras plus sortir qu'au bruit de nos casseroles, et les enfants du village te poursuivront à coups de pierre.
La jeune fille n'était plus qu'à dix oudouze mètres de la porte.
DU GÉVAUDAS. 77
Alors, ce fut comme une fourmilière. On eut dit que chaque arbre s'ouvrait, comme dans un décor de l'Opéra, pour donner passage à ces sylvains d'un nouveau genre, l'injure, la menace ou le sarcasme à la bouche.
Les groupes furent un rassemblement, le rassemblement une multitude; les cris se changèrent en clameurs, entremêlées d'imprécations et de huées; tempête de voix stridentes , rauques , furieuses, houle de têtes enfiévrées. Susanne était devenue le centre de cet étrange cortège , qui , sans oser lui faire mal, se serrait de plus en plus autour d'elle et la poussait en avant.
C'est ainsi qu'elle arriva au seuil de la maison du garde, où les gendarmes la dégagèrent en bousculant cette masse acharnée à sa proie. S'il y avait eu là un témoin capable d'agrandir cette douloureuse image par un pathétique souvenir, il eût comparé Susanne àCharlolle Corday traînée par une horde féroce au tribunal révolutionnaire, après son crime héroïque.
78 LES COUBEAUI
Cet ouragan d'injures et de menaces, loin d'abattre Susanne, l'avait exaltée. Son attitude ne ressemblait en rien à celle de Jacques. On eût dit qu'elle se sentait de force à affirmer et à prouver deux innocences à la fois.
Debout, le front haut, l'œil en feu, les narines frémissantes de courroux et de fierté, les joues couvertes d'une roiigruroù l'enthousiasme avait autant de part que la crainte , elle aurait pu poser pour une statue de la douleur, mais de la douleur vaillante, qui brave toutes les épreuves et toutes les terreurs.
Elle était si belle ainsi, que les acteurs de celte scène en furent frappés comme d'une apparition surnaturelle. Jacques, malgré son accablement, tressaillit, fixa sur elle un regard éperdu, et détourna vite les yeux, incapable de supporter pe nouveau déchirement.
Le commissaire et les gendarmes se dirent entre eux d'un air goguenard: «Diable! voilà de beaux yeux, et de quoi expliquer bien des coups de couteau! » M. de Ribière éprouva un sentiment de pitié
profonde en voyant tant de beauté en face de tant de malheur. Quant à M. Favernay, il contempla d'abord Susaniie avec une admiration d'artiste , en connaisseur, en Parisien peu accoutumé à voir le rude terrain de la Lozère produire de semblables fleurs. Puis sa pensée dominante reprit le dessus: Susanne allait être le plus bel ornement de son triomphe !
Dans le premier moment, la jeune fille ne parut pas se douter qu'elle se trouvait en présence d'une assemblée nombreuse; elle ne vit et n'entendit rien de ce qui se passait autour d'elle. Un seul objet absorbait son regard, son âme, tout son être. Elle regarda Jacques avec une ineffable expression de tendresse et de confiance, et lui faisant un léger signe de la main :
— Naie pas peur, dit-elle, me voilà I...
— Silence ! fit M. Favernay d'un ton qu'il voulait rendre sévère. S'adiessant ensuite aux témoins :
— Quelle est, leur dit-il, la réputation de cette jeune fille?
Ils parurent se consulter un instant; la vérité l'emporta, et ils répondirent d'un commun accord :
— Excellente.
— Et, en tout état de cause, vous pensez qu'une complicité serait inadmissible?
— Oui, monsieur.
— Bien. Maintenant, reprit à son tour M. de Ri-
bière, Susanne Servaz, répondez. Vous aimez, nom dit-on, Jacques Boucard, ici présent?
— Oui, monsieur le juge, de toute mon âme.
— Vous savez de quel horrible crime il est soupçonné : qu'avez-YOus à dire?...
— Ce que j'ai à dire?... C'est que Jacques est innocent.
— Soit; mais encore?
— Ce que j'ai à dire? poursuivit-elle avec une animation croissante. A quelle heure , suivant le rapport des premiers témoins, le meurtre a-t-il été commis?
— Hier matin, entre six et sept heures.
— Eh bien! dit Susanne d'une voix vibrante, hier matin, entre six et septheures, j'étais avec Jacques... ici, entendez-vous bien? ici, à cette même place où vous êtes tous réunis pour l'accuser. . . Et, si je mens, faites-moi prendre et jeter en prison avec lui!
En prononçant ces paroles, elle semblait accepter d'avance, avec une sorte d'ivresse, toutes les conséquences que l'on pouvait tirer de son aveu. Ses lèvres ne tremblaient pas; la rougeur de son beau front, la flamme de son regard, la dignité de son attitude, subjuguèrent à la fois ces magistrats habitués à percer à jour le mensonge, et ces âmes vulgaires pour lesquelles le malheureux Jacques était devenu une victime expiatoire et une proie.
Nul, en cet instant rapide, ne songea à accuser Su-
DU GÊVAUDAN. 81
sanne d'impudeur. Elle était si chaste en se dénonçant elle-même! Elle restait si fièieen s'humiliant! L'étrangeté de la situation donnait à sa beauté un caractère si irrésistible!
Le procureur du roi se remit le premier :
— Superbe! murmura-t-il tout bas avec un sourire de satisfaction, c'est une héroïne ! Quel effet à l'audience! les journaux en parleront...
— Prenez garde, fit le juge d'instruction ; vous n'avez peut être pas mesuré toute la portée de vos paroles... On nous assure que votre réputation est bonne. Si votre déposition est véridique, vous êtes déshonorée sans être bien certaine de sauver l'inculpé, et vous devez vous attendre à être montrée au doigt dans tout le pays !
— Je le sais, je le sais! répondit-elle en redoublant d'exaltation et d'énergie.
— Et vous persistez dans votre déclaration?
— Je persiste.
On aurait pu suivre sur la figure de Jacques toute!» les alternatives de ce dialogue. Étonnement, effroi, reconnaissance, joie fugiiive, admiration, douleur, cette figure exprimait tout.
M. de RibJère se tourna vers lui :
— Jacques Boucard, vous avez entendu ce que vient de dire cette jeune fille. Elle déclare que, hier matin, à l'heure où, d'après le rapport du médecin, a dû se commettre le crime, elle était ici enfer-
mée avec vous. Celte déclaration est-elle exacte? Jacques envoya toute son âme dans un regard à celle qui lui donnuit celte nouvelle marquo de tendresse; puis il répondit d'une voix sourde, mais distincte :
— Non.
Si basque le mot lût prononcé, tous les assistants l'entendirent ; M. Favernay se leva.
— Mademoiselle, dit-il d'un air de courtoisie emphatiquement railleuse, il est beau de se dévouer à ses amis, mais pas à ce point-là. Si nous ne savions, M. le juge d'instruclion et moi, apprécier les molils qui vous servent d'excuse, vous pourriez être, dès ce moment, compromise comme faux témoin, et cela sans aucune utilité pour l'inculpé, qui a du moins le mérite de ne pas accepter le bénéfice de votre mensonge... Oh! pas un mot de plus! ajouta-t-il d'un geste impérieux, voyant qu'elle se préparait à protester encore. Jacques Boucard a répondu non. Maintenant tout ce que vous pourriez dire l'un ou l'autre aggraverait votre position et la sienne.
Puis, parlant aux témoins et faisant entrer les simples curieux qui étaient à la porte :
— A votre connaissance, dit-il, le sieur Simon Vernou avait-il, pouvait-il avoir dans la commune d'autre ennemi que Jacques Boucard?
— Non, monsieur.
— Vous ne connaissez dans le pays personne qui
DU GÉYAUDAN. 833
puisse être soupçonne d'avoir convoité le trésor de Vernou au point de l'assassiner pour s'en emparer?
— Personne.
— D'ailleurs, la ceinture est làl dit tout basile: procureur du roi, comme se parlant à lui-même; et élevant de nouveau la voix, il ajouta :
— Vos travaux vous obligent à passer toutes vos joui nées aux cuamps...
— Oui.
— Et, parmi vous il y a des bûcherons qui circulent journellement dans les bruyères de Lespervelouse et dans !a iorel de Mercoire ?
— Oui.
— Eh bien ! ni dans les bruyères, ni dans la forêt, vous n'avez aperçu, depuis deux ou trois jours, des figures suspectes, des rôdeurs étrangers à la commune?
— Non.
— Nul vagabond de mauvaise mine n'est venu frapper à la porte du cabaret de la Coucourde?
— Non.
— Tout s'accorde admirablement, dit alors le procureur du roi, s'adressant à voix basse au juge d instruction.
— Oui, pour faire tomber une tête, répondit M. de Ribière avec une gravité qui ressemblait à un reproche; et il poursuivit du même ton, non sans une nuance de vanité patr'wtup.(e :
— Convenez du moins que, dans l'exercice de nos pénibles fonctions, nous rencontrons rarement de pareilles âmes... Il y a là un crime, sans doute, mais un crime inspiré par une passion bien ardente...
— A qui le dites-vous? répliqua M. Favernay, qu'un sentiment de bienséance empêcha seul de se frotter les mains. Il songeait à ses eflets oratoires, que l'héroïque mensonge de Susanne allait rendre plus prestigieux encore. Le modeste ressort de Mende ne lui semblait plus aussi ennuyeux ni aussi méprisable, depuis qu'il s'y rencontrait des scélérats qui prêtaient à la phrase et des jeunes filles capables de parler ou d'agir en héroïnes de roman.
Après avoir mis à néant par un simple monosyllabe le seul moyen de salut qui lui restât, Jacques Boucard était retombé dans son mutisme et paraissait décidé à n'en plus sortir.
Pour l'homme qui voit tout à coup fondre sur lui une accusation capitale, il y a une phase de stupeur mêlée d'espérance, où il lui semble toujours qu'un incident quelconque va le justifier, que son inno-
cence dont il est sûr va éclater à tous les yeux. Mais si les appuis sur lesquels il comptait lui manquent, si les incidents invoqués tournent, au contraire, dans le sens de l'accusation; si des détails inexplicables se joignent aux premiers indices pour achever de l'accabler, alors ces lueurs qu'il apercevait vaguement dans l'ombre s'éteignent peu à peu comme des lampes sur lesquelles passe un souffle de mort ; la nuit et b froid se font dans cette âme qui se croit, souvent sans connaître le mot, victime de la fatalité. L'idée du crime y tombe goutte à goutte, de même que l'idée de folie envahit peu à est peu un homme à qui l'on dit tous les jours qu'il fou. De là àunerésignation taciturne et passive il n'y a pas loin, et Jacques en était bien près.
La situation morale que nous essayons de décrire a pu s'observer en des circonstances analogues chez des hommes d'une intelligence cultivée. L'intelligence de Jacques Boucard ne dépassait pas de beaucoup celle des paysans ordinaires; son savoir se réduisait au strict nécessaire qu'on exige des aspirants à la place de garde forestier : lire, écrire, et un peu d'arithmétique. Pour lui, l'assassinat de Simon Vernou avait été un de ces événements terribles qui bouleversent tout un courant de sensations et de pensées.
Que son amour pour la jeune fille dont Simon venait de demander et d'obtenir la main eût fait
m LES CORBEAUX
tomber sur lui les premiers soupçons, ce n'est pas là ce qui l'étonnail. Mais que tout le village se fût ameuté pour le dénoncer, que l'on n'eût pas l'air d'admeltrc qu'il pût y avoir un aulre assassin; que les magistrats l'eussent tout d'abord traité en criminel; que la ceinture du défunt eût été découverte dans sa chambre, sous sa conunode; qu'entin sa chère Susanne, qu'il aimait comme une créulurci supérieure à lui, n'eût trouvé pour le sauver d'autre moyen que de se déshonorer elle-même; là son cerveau se brouillait ; le poids était trop lourd et lui brisait l'âiîie, comme les i'aideaux trop pesants brisent les reins.
Jacques n'était pas éloigné de penser que la ceinture de Simon s'était trouvée chez lui par suite de quelque opération magique, qu'un démon caché dans les hautes fougèros de Lespervelouse avait soulflé aux paysans leurs menaces et leurs invectives, et que l'acharnement du procureur du roi s'expliquait aussi par des i.iflue.ices surnaturelles.
Lutter contre ces ennemis invisibles, ces puissances mystérieuses, lui parut impossible. Sa passion même pour Susanne n'était plus capable de lui rendre un reste de force et de lucidité nécessaire pour l'aider à se défendre; illui suffisait qu'elle le sût innocent.
Peu s'en fallait qu'il ne se reprochât, comme son vrai crime, le magnifique témoignage de tendresse
DU GÉYAUDAN. 87
qu'elle venait de lui donner. Se sentant ou se croyant perdu, il n'avait plus qu'une volonté bien nette; c'était de ne pas l'entraîner dans sa perte.
Cette adorable jeune fille, dont la beauté avait à la fois le privilège de le mettre en feu et de le dompter, il ne la voyait plus qu'à travers un crêpe, et comme des limites d'un autre monde. Son sacrifice était fait : son amour n'était déjà plus qu'un adieu.
M. de Ribière, visiblement découragé, adressa encore à Jacques quelques mots empreints d'un douloureux inlérét. Mais il était évident que dominé, lui aussi, par les apparences, il ne le croyait plus innocent. Jacques écouta ces paroles depitié comme l'affamé reçoit les consolations stériles d'un philanthrope sans argent, comme le moribond accueille les promesses de guérison murmurées par son médecin.
Ce fut sans surprise, sans nouvelle secousse mo raie, sans envie de protester ou de résister, que Jacques Boucard se vit transféré dans la prison du chef-lieu. M. de Ribière, si pénible que fût pour lui l'accomplissement de ce devoir, fut obligé de rédiger son rapport à la chambre du conseil dans un sens conforme à l'écrasante apparence des faits.
L'affaire suivit le cours ordinaire avec celte inflexibilité de logique qui donne aux procès criminels quelque similitude avec les rigoureuses déductions de la science. Sur le réquisitoire du ministère pu-
S8 LES COUBEAUX
blic, l'affaire Boucard fut transmise de la chambre du conseil à celle des mises en accusation d(i la cour de Kimes. Celle-ci, sur l'avis du procureur général, décida qu'il y avait lieu de renvoyer Jacques devant les assises du département de la Lozère, comme coupable d'assassinat commis avec préméditation sur la personne de Simon Vernou.
Trois mois après, le malheureux garde comparaissait devant le jury.
Ces trois mois avaient suffi pour exciter dans le pays cette curiosité toujours nouvelle, toujours la môme, dont on retrouve le programme stéréotypé dans tous les récils de causes célèbres. Plus la Lozère et les régions voisines sont ordinairement stériles en émotions fortes et en récréations animées, plus la vogue était assurée à cet épisode tragique.
D'Alais à 3Iende et du Viganà Florac, les noms de Jacques et de Susanne étaient sur toutes les lèvres. Si l'assassinat du changeur Joseph par Ratta et Malagulli n'avait absorbé à la même époque toute l'at-
tention des Parisiens, le drame de Lesporvelouze serait certainement arrivé — pour parler le langage du temps, — des bords duChapeaurouxaux rives de la Seine.
Au milieu des innombrables commentaires qui préludaient aux prochains débats de la cour d'assises , personne ne songeait à se demander si Jacques Boucard était coupable : on eût été trop attrapé, s'il eût été innocent! Ce qui éveillait l'inlérêt général, ce qui prévenait en sa faveur toutes les femmes élégantes et toutes les âmes sensibles de la province, ce n'était pas la possibilité de son innocence, et tout ce que cette chance impliquait de tortures morales, de souffrances physiques, de mystères d'iniquité ; c'était , au contraire, l'assassinat commis par amour, le mensonge sublime de Susanne ; c'était surtout l'énergique figure de cette belle jeune fille, dont le brillant Favernay eut plusieurs fois à recommencer le portrait dans les salons de la préfecture, et qui peut-être, disait-il, réservait quelque nouvelle surprise aux représentants de la justice.
— Si les jurés sont inflammables , ajoutait-il galamment, et si elle fixe sur eux, d'une certaine façon, ses grands beaux yeux de vestale en colère, j'en serai pour mes frais de rhétorique.
Un seul homme, dans tout le pays, s'intéressait à Jacques, non pas comme à un criminel romanes-
aO LES CORBEAUX
que, mais comme à un bi ave cl honnête garçon; c'était M. d'Estérac, le garde général dont le nom s'estdéjà rencontré dans ce récit. M. d'EsLérac avait eu pour nourrice Madeleine Boucard, dont Jacques était le septième enfant. Sans autre fortune que son modeste traitement, il ne lui avait pas été possible desecourir, autant qu'il l'aurait voulu, celte pauvre famille. Mais lorsque la vieille Madeleine, veuve et se voyant près de sa fin, lui avait recommandé de faire quelque chose pour son plus jeune fils, qui était alors un bel enfant de douze à treize ans, robuste, violent et tapageur, M, d'Estérac s'était engagé à le placer dans l'administration forestière, et il n'avait rien négligé pour tenir sa parole.
Par malheur, lui qui ne s'absentait presqnejamais, il avait demandé et obtenu un congé de deux mois, très- j»eu de jours avant le meurtre de Simon Vernou. Ce congé, il était allé le passer en Corse, où sa passion pour la chasse trouvait une ample pâture, où il , vivait en héros de Cooper, ne recevant pas de nouvelles de son département.
Quand il revint, le mal était fait. Son beau -frère le juge d'instruction n'eut plus qu'à lui raconter les événements qui avaient conduit Jacques dans la prison de Mende.
L'opinion publique était si bien fixée sur cette affaire, qu'on pouvait encore se faire écouter favorablement en demandant grâce, pitié et même sympa-
DU GÉVAUDAK. 9î
thie pour ce bel assassin, ensorcelé par les beaux yeux de Susanne, mais qu'on eût été accueilli par des éclats de rire en essayant de prétendre qu'il n'était pas le meurtrier de Simon Vernou.
M. d'Estérac ne l'entendait pas ainsi. Il se fit répéter tous les détails du crime, et chacun de ces détails lui parut incompatible avec ce qu'il savait du caractère de Jacques.
Mauvaise tète, soit ! capable de provoquer un rival, de le rouer de coups dans une dispute, peut-être de le blesser à mort dans un paroxysme de passion et de colère; mais un assassinat prémédité, commis de sang-froid à sept heures du matin — un assassinat compliqué d'argent!
Un tel raffinement de scélératesse ne pouvait être attribué au fils de la bonne et vaillante Madeleine, à ce brave jeune homme qui avait toujours eu le cœur sur la main ! Il y avait là quelque erreur judiciaire que l'on découvrirait plus tard , lorsqu'il ne serait plus temps ; — et M. d'Eslérac murmurait le nom de Lesurques. Puis, pour dernier argument, il s'emportait.
Instinctivement, M. de Ribiùre n'aurait pas demandé mieux que de partager l'opinion de son beaufrère. Mais l'évidence des faits et les résultats de l'instruction l'accablaient. Quant à M. Favernay et à tous ceux qui affirmaient avec lui la culpabilité de Jacques, ils avaient réponse à tout.
— n y a plus, ajoulaicnt-ils après avoir victorieusement répliqué à tontes les objections. Près de trois mois se sont écoulés depuis l'assassinat ; encore quelques jours, et nous arrivons à la session de février. Depuis trois mois, la justice et la police ont l'œil ouvert sur la commune de Fontanes et ses environs. On a battu, fouillé, exploré dans tous les sens le bois de Lespervelouse, les bruyères de Chadelbos, la foret de Mercoire, comme s'il s'agissait de découvrir le gîte d'un lièvre ouïe terrier d'un renard. On n'a pas entendu un propos, pas rencontre une trace qui pût faire tomber une ombre de soupçon sur un autre individu que Jacques Boucard. Il faudrait donc supposer que le véritable meurtrier s'est mis à errer dans les bois, métamorphosé en loupgarou, ou bien qu'il est passé à l'état de sylphe 1... Cela n'a pas le sens commun. Nous ne sommes plus au temps des métamorphoses d'Ovide, et Trilby n'est pas domicilié dans le département de la Lozère !
M, d'Estérac, avant cette terrible affaire, ne connaissait pas ou connaissait à peine Susanne Servaz. Il la vit, et dés lors une sympathie profonde s'établit entre eux. Seuls, parmi tous les habitants de la contrée, ils croyaient à l'innocence de Jacques ! La jeune fille allait et venait sans cesse de Villefort à Mende , où le garde général avait fixé ses (juartiers d'hiver jusqu'à l'issue du procès.
L'accusé était au secret ; mais M. d'Estérac obtint aisément la permission de communiquer avec lui. Son temps se passait à le visiter dans sa prison et à revenir dire à Susanne le résultat de leurs entretiens. Ils s'affermissaient de plus en plus l'un et l'autre dans la certitude que l'infortuné jeune homme était victime de quelque horrible méprise. Mais comment faire partager cette conviction à ceux de qui dépendait le sort de Jacques?
L'avant-veille de l'ouverture des assises, M. d'Estérac fit sa visite au prisonnier. Il le trouva, comme toujours, triste et calme, — de ce calme qui serre le cœur et fait penser à un mécanisme immobile dont on a cassé le grand ressort.
— Monsieur , dit Jacques avec un sourire navrant, vous avez déjà bien des bontés pour moi ; la plus grande de toutes est de ne pas douter de mon innocence... Si je n'étais pas chrétien, je vous demanderais encore un service.
— Lequel?
— De m'apporter ici un moyen de me détruire avant de paraître, entre deux gendarmes, devant «eux qui me croient coupable, et de m'asseoir sur le banc d'infamie...
— Malheureux ! Tu crois en Dieu, tu es innocent, et tu veux te tuer?...
— C'est que je me sens perdu... c'est que ce qui pourrait me sauver achève de me perdre. On me dit
C4 LES COBBEAOX
— et croiriez-vous que c'est aussi l'avis de mon;avocat? — on me dit que, si je faisais des aveux,^ raa jeunesse, mes. bons antécédents, voire estime, men amour pour Susanne, porteraient mes juges à l'indulgence... Mais d'abord, si j'avouais, c'est-à-dire si je menlais, il me faudrait déclarer où est l'argent, ce que. Dieu merci ! j'ignore... Ensuite ce serait infâme, n'est-ce pas?
— Oui.
— Reste la déclaration de Susanne. Elle figurera parmi les témoins. Je la connais... elle va répéter qu'elle était chez moi, avec moi, le 28 novembre, de six à huit heures du matin. Je pourrais celte (ois ne pas lui donner le démenti. £h bien! ce démenti, je le lui donnerai encore.
— Et pourquoi?...
— Pourquoi?... parce que c'eet à elle, à elle seule, que je dois désormais songer, et non pas à moi, qui suis perdu... Oui, de toutes façons, je suis un homme fini, puisque tout le pays m'accuse du crime... Que ma déclaration, d'accord cette foisavec celle de Susanne, me fasse acquitter... tout juste... qu'y gagnerai-je? On ne verra là qu'un entendu entre mon amoureuse, moi... et peut-être vous. Quatre-vingt-dix personnes sur cent persisteront à croire et à dire que j'ai assassiné Simon Vernou... On me surnommait Hc(\nes le buveur (Teau... On m'appellera Jacques le voleur, Jacques l'assassin...
Ces sobriquets me resteront comme une tache au front et aux mains ; je serai déshonoré, et Susanne partagera mon déshonneur... Que peut être désormais notre amour... cet amour qui me faisait vivre et qui me fera mourir?... pas même une consolation, pas même une espérance. Malgré toutes vos bontés, vous ne pourriez plus faire de moi ni un garde forestier, ni un garde champêtre... Pensez donc, quel scandale!... Me voilà donc sans ressources, mendiant mon pain, la rongeur au visage, repoussé de partout... Partout, si je demande du travail, va-t'en, medira-t'on, va-t'en cultiver le clos du Cap él 011 !
Et Jacques retomba accablé sur son grabat. De grosses larmes sillonnaient les joues de M. d'Estérac. Jacques reprit après un moment de silence:
— Et Susanne!... Que je ne sois pas condamné, que je sorte d'ici, qu'elle m'épouse, tout le monde la méprisera ; le vieil André la chassera pour toujours... Et nos enfants, nos eiifanls! la famille de Gain!... Cette misère, ces souffrances, cet opprobre que je pourrais supporter, Susanne les supportera -t-elle? Comprenez-vous mon supplice, mon désespoir, le jour où je m'apercevrai' qu'elle regrette d'avoir rivé son malheur au mien, que son amour s'est éteint dans celte vie de privations et de honte?
H y eut encore un silence : M. d'Estérac ne sa-
vaitplus que presser dans ses mains les mains brûlantes du prisonnier.
— Et si, acquitté, elle renonce à moi? reprit celuici d'une voix frémissante; si le sacrifice qu'elle va faire en se dénonçant rpuise son dévouement et son courage? Elle est bien jeune : dix-huit ans à peine ! Ma vie est finie, la sienne commence. Elle n'a pas i aimé Simon Vernou, parce qu'elle m'aimait; mais, i moi dégradé, mendiant, absent, qui me dit que, * dans trois ou quatre ans, Susanne n'en aimera pas f un autre?... Comprenez-vous cela? Cette beauté, ce ' visage, cette âme se donnant à un autre? Oh! alors, [■ plutôt le pain de la prison, le banc des accusés, le boulet des forçats, le couteau de la guillotine, plu- ' tôt les phrases de ce procureur du roi qui m'en- . trent dans le cœur comme un cent d'aiguilles frot- * tées de poison, plutôt tout cela que cette nouvelle souffrance!...
— Oh! là-dessus, mon ami, dit M. d'Estérac avec une émotion croissante, tu fais injure à celte noble jeune fille... Elle est à toi pour toujours. Condamné ou absous, heureux ou malheureux, absent ou présent, vivant ou mort, elle ne cessera jamais de t'aimer, et je crois... oui, je suis sûr que, même coupable, elle t'aimerait encore 1
Un éclair de joie illumina le visage de Jacques ; par yn mouvement subit et passionné, il saisit la main de M. d'Estérac et la porta à ses lèvres; mais
DU GÊVAUDAN. 97
ce mouvement fut rapide comme la pensée. Le prisonnier laissa retomber la main de son protecteur et ajouta avec une gravité triste :
— C'est vrai, vous me restez tous les deux... Vous si bon, elle si dévouée... C'est assez pour me sauver du désespoir, du blasphème, du suicide; pas assez pour que je puisse lutter contre les hommes ou les démons qui ont juré ma perte et qui se cachent dans les ténèbres... Oui, les démons, et j'ai mon idée là-dessus... Vous vous en moquerez, vous qui en savez cent fois plus que moi... Mais remarquezvous ce fait incroyable? Si un lapin ou un perdreau avait été tué dans le bois deMeicoire, trois jours de recherches nous auraient suffi pour trouverl'auteur du déht. On tue un homme , trois mois s'écoulent, elle véritable assassin n'est pas découvert... Ah! il y a là une sorcellerie. On ne le découvrira jamais, et c'est moi qui payerai pour lui !
— J'espère mieux, mon enfant, de la justice de Dieu, dit M. d'Estérac en s'emparant à son tour de la main de Jacques, qu'il pressa cordialement. Maintenant, je te quitte; à bientôt I — Tu sais que les assises s'ouvrent demain, et que ton affaire passe vendredi?...
— Vous V serez, au moins?
— Si j'y sérail... D'abord j'ai obtenu d'être cité comme témoin à décharge... Ensuite, je ne veux pas qu'il y ait, dans cette cruelle épreuve, une mi-
nutc où tu ne puisses, en regardant dans la salle, voir, avecla jeune fille qui l'aime, l'ami qui le resle. — Oh! merci encore, merci toujours! s'écria Jacques, que ce témoignage de bonté et cet adieu si cordial firent pleurer comme un enfant.
Quiconque a observé l'aspect d'une ville de province au momenL où va se juger dans ses murs un procès criminel d'une certaine importance, peut aisément se figurer la physionomie de la viile de Mende et les alentours de son palais de justice, lorsque, après deux ou Irois chétives affaires de vol avec effraction et d'attentat à la pudeur, on arriva à celle qui dominait toute ia session.
. C'était le 17 février 1826, un vendredi. Dès la veille, il eût été difficile de se reconnaître dans ce modeste chef-lieu qui partage avec les honnêtes filles le privilège de faire peu parler de lui.
Toutes les classes de la société, toutes les variétés des populations environnantes étaient représentées dans ce concours insolite.
On y voyait da jeunes et jolies Cévenoles, la taille
serrée dans leur corset de velours noir, les cheveux coqueilement lissés sous un madras rouge. Quelques filles de l'Agenais et du Canigou portaient des résilles à l'espagnole, et leur cambrure provoquante piquait au jeu les gaU;nls, dont elles accueillaient les lazzis par des rires à trente-deux dents. Aigues-Mortes. Beaucaire et Kîmes avaient envoyé leur part de cette colonie féminine, qui semblait éclose du cerveau d'un grand artiste inconnu, en face de la Maison- Carrée et des Arènes. Il y avait aussi des Tarasconaises et desArlésiennes, grandes, blanches, le regard plein de vivacité et de douceur, le pied petit, la jambe fine , avec leur classique coiffure relevée d'un liseré de dentelle, leur beau sein à demi-caché sous la mousseline, leur croix d'or retenue par une double chaîne autour de leur cou taillé dans le marbre de Paros.
Ton les ces filles d'Eve brûlaient de contempler cette belle Susanne, capable de s'accuser pour sauver son amant. Les amoureux, les fiancés, li caî'ujnaïri, répétaient dans tous les dialectes de la langue d'oc:
— Scriez-vous femme à vous déshonorer pour moi, si l'on m'accusait d'un crime?
A quoi on répondait avec une coquetterie railleuse:
— Seriez-vous homme à tuer le rival qui ferait mine de m'épouser?
Le même sentiment se traduisait avec mille variantes dans les classes élevées. Il y avait encore.
en i 826, surtout dans les provinces un peu arriérées, quelques reflets de la galanterie de l'ancien régime. Les jeunes gens essayaient de plaire aux femmes du monde, lesquelles, bien entendu, avaient soin de les tenir à des distances respectueuses, sans les désespérer par un rigorisme trop farouche. Dans ces situations indéterminées dont le vague n'est pas sans charme et où les parties intéressées ne sont pas fâchées de trouver un terrain neutre pour y déployer leurs talents stratégiques, le drame de Mercoire, le crime de Jacques, le dévouement de Susanne, l'amour de Jacques et de Susanne, devinrent des textes à marivaudage et donnèrent lieu à autant de commentaires qu'il y avait d'amoureux encouragés ou éconduits, assez naïfs pour se désoler ou assez fats pour afficher leurs espérances.
— Oh I ce Jacques est bien heureux ! murmurait avec un gros soupir Ernest de Maligny, jeune ingénieur des mines, en regardant tendrement madame Belviale, femme du receveur particulier.
— Vous voudriez donc être à sa place ? disait-elle avec une jolie moue.
— Oui, si on m'aimait comme lui.
Nous ne donnons qu'un couplet de cette chanson qui se fredonnait sur le même air à l'oreille de toutes les belles curieuses, attirées par cet étrange procès.
DU GÈVAUDAN. 101
Le brillant procureur du roi était aussi pour quelque chose dans l'empressement général. Arrivé à Mende depuis sept ou huit mois seulement, M. An* tony Favernay y avait été précédé par ce genre de réputation qui signifie : « Regardez bien ce jeune homme; il ira loin! » Ses succès de collège et de stage, ses belles connaissances dans la magistrature parisienne, son talent de pianiste et ses avantages naturels lui promettaient un avancement rapide : « Favernay sera procureur général avant quarante ans, » avait dit le président du tribunal, M. Carguez, qui passait pour avoir du coup d'œil.
Jusque-là M. Favernay s'était tenu sur la réserve, en ayant soin de laisser entendre qu'il ne se trouvait pas sur un assez grand théâtre pour y donner toute sa mesure. Il abrégeait ses réquisitoires, aflectait dans ses conclusions une négligence hautaine, et livrait à son substitut le menu fretin des vols qualifiés. Dans le monde, c'est-à-dire dans les cinq ou six maisons qui s'ouvraient une fois par semaine, il se posait en beau ténébreux, type que la littérature du temps avait mis à la mode, et qui faisait rêver les jeunes personnes à marier.
Malgré la sévérité de costume imposée aux jeunes magistrats, il naturalisait en plein Gévaudan certaines recherches parisiennes — bottes vernies, gants jaunes, boulons de manchettes — et il obtenait des effets d'habit noir et de cravate blanche, de
même que les religieuses de Vertverl tiraient parti de la guimpe et de l'étamine.
Son élude était de combiner, sans paraître trop frivole, des moyens de succès aussi dissemblables que des variations sur le piano et une tirade foudroyante sur les vices de la société moderne. Son triomphe était d'associer le nocturne de Blangini à de vagues échos de Marchangy et de Bellart; alliance à laquelle il devait, auprès des personnages graves, la réputation d'un homme très-séduisant, et, auprès des femmes, le plaisir de passer pour un magistrat de la plus grande espérance.
Les préliminaires de l'affaire Jacques Boucard avaient fait sortir M. Favernay de sa dédaigneuse torpeur, et ce détail ajoutait encore à la curiosité publique.On savait que non-seulement il porterait la parole, mais que, piqué au jeu par les circonstances romanesques du crime, par l'attitude du juge d'instruction et de M. d'Estérac, et surtout par l'éclat inaccoutumé de ce procès , il mettrait toutes voiles dehors, et s'efforcerait de dépasser l'attente de son avide auditoire.
Tout se réunissait donc pour faire du vendredi 17 lévrier 1826 une de ces journées mémorables, où un seul grand criminel illustre d'emblée une petite ville, que ses huit mille habita ts honnêtes laissaient dans une complète obscurité.
DU GÈVAUDAN. 103
Nous n'avons pas à décrire la salle où fonctionnait le jury ; elles se ressemblent toutes. Seulement celte salle, assez déserte d'ordinaire, avait peine, ce jour-là, à contenir le public qui s'y pressait en foule après avoir inojidé les portiques.
Aux tribunes et aux places réservées, l'auditoire aristocratique, émaillé de belles toilettes ; derrière le banc assigné aux témoins, une multitude d'hommes et de femmes du peuple ; ouvriers, paysans, grisettes, villageoises, soldats de la garnison, formant une masse compacte où les plus hardis bousculaient les plus timides; tous les avocats du ressort papillonnant dans le prétoire ; les douze jurés répondant à l'appel et s'asseyant dans leurs stalles; l'avocat de l'accusé, M* Gabissol, en face du ministère public ; au fond, devant une grande table couverte d'un drap noir, sur laquelle on avait expo:;é, comme pièce de conviction, la ceinture de cuir de la victime, le président des assises avec les deux conseillers obligés.
On introduisit l'accusé, qu'escortaient, vu la gravité du crime, quatre gendarmes en grande tenue. Tous les regards se fixèrent aussitôt sur lui. Jacques
éveillait, nous l'avons dit, môme chez ceux qui le croyaient coupable, plus de pilié que d'horreur. Ses trois mois de prison préventive l'avaient affreusement changé.
Pâle, défait, amaigri, les cheveux incultes, les joues hâves, les yeux creusés par le chagrin ou l'insomnie, il restait une énigme pour le très-petit nombre de spectateurs arrivés sans parti pris. Son abattement, son air sombre et farouche pouvaient être indifféremment attribués au remords, à la honte, aux combats intérieurs d'une conscience tiraillée entre la dénégation et l'aveu, ou enfin, pensée horrible ! au désespoir d'être accusé en se sachant innocent.
Son regard, habituellement baissé, se relevait, à de rares intervalles, tantôt sur son avocat, tantôt sur ses juges. Mais quand ce regard furtif et craintif se portait sur M. d'Estérac et sur Susannc, qui s'étaient placés l'un près de l'autre, une indicible expression de reconnaissance et de tendresse illuminait tout son visage.
On fit l'appel des témoins : il n'y avait que deux témoins à décharge, Susanne et M. d'Estérac. Quant aux témoins à charge, on en comptait une vingtaine; on aurait pu en avoir cent, depuis le commissaire de police jusqu'au dernier habitant de Fontanes.
Le greffier donna lecture de l'acte d'accusation.
Après quoi, on procéda à l'interrogatoire.
DU GÊVAUDAN. 105
Le président. — Accusé, levez-vous... Votre nom?
— Jacques Boucard.
— Votre âge?
— Vingt et un ans, etc., etc., etc.
L'accusé persévéra dans son système de dénégation absolue ; son attitude, d'ailleurs, n'offrait rien de remarquable.
L'intérêt du procès commença à l'audition des témoins.
Le commissaire de police et le brigadier de gendarmerie comparurent les premiers. Ils racontèrent, heure par heure, la journée du 28 novembre 1825, dépeignirent le lieu de la scène, les traces qu'ils avaient constatées entre le champ de Simon Vernou et la maisonnette du garde, le sol foulé, piétiné, les brandies cassées sous la fenêtre de Jacques ; ils s'accordèrent sur l'unanimité des soupçons populaires qui, dès le premier moment, leur avaient dénoncé Boucard comme l'auteur du crime. Enfin, ils reconnurent la ceinture étalée sur la table, et cette ceinture fut ensuite portée par l'huissier à messieurs les jurés, qui se la passèrent de main en main.
Après eux, défilèrent les témoins à charge. Leurs dépositions se rencontrèrent presque toutes sur la rivahté notoire de Jacques et de Simon, et sur la scène du cabaret ; comme quoi le retour de Simon avait anéanti toutes les espérances de Jacques; comme quoi, depuis que Simon avait demandé et
106 LES COriCEAUX
obtenu la main de Susannc, Jacques proférait contre fui d'horribles menaces. Au cabaret, on l'avait vu refuser de boire avec son heureux rival, repousser la main que celui-ci lui offrait, et s'asseoir dans un coin avec la mine d'un homme décidé à faire un mauvais coup. Ce soir-là, tous les assibtants avaient dit : « Il va arriver un malheur! » — El, le lendemain matin, le malheur était arrivé.
— Accidente ! c'est comme en Italie ! dit tout bas à son voisin la baronne de la Roche-la-Tcur, qui ne perdait jamais une occasion de rappeler qu'elle était allée à Rome et à Naples.
— Accusé, qu'avez-vous à répondre à toutes ces dépositions? reprit le président.
— Rien.
— Comment expliquez-vous que la ceinture du malheureux Simon ait été trouvée chez vous, quelques heures après la consommation du crime ?
— Je ne puis l'expliquer.
Rumeurs dans l'auditoire, de plus en plus hos tile à i'accusé.
On avait réservé pour la fin le témoignage des bûcherons qui avaient été les premiers à apercevoir le cadavre, et de l'officier de santé, M. Duclos.
Un court débat s'engagea sur l'heure exacte oîi les bûcherons avaient passé au clos du Capelan; il fut prouvé que c'était entre sept heures et demie et huit heures du matin.
DU GEVAUDAN. 107
M. Duclos, interrogé le dernier, rép^'ila que, selon loule apparence, l'assassinat avait été commis à sept iieures.
Le président. — Accusé, où étiez-vous à sept heures du matin?
— Dans ma chambre.
— Avec Susanne Servaz?
— Non, monsieur, tout seul.
Nouvelles rumeurs.
C'était le tour des deux témoins à décharge : l'intérêt redoubla. Le président s'adressa à M. d'Estérac avec une nuance de déférence et de sympathie. M. d'Estérac était généralement aimé et estimé dans, le pays. Par malheur, on savait qu'il était absent au moment du crime, et l'on s'expliquait trop aisément l'affeclion qui l'attachait à Jacques, fils de sa nourrice, pour que son témoignage pût peser d'un grand poids dans l'opinion des juges ou du public.
Ce témoignage se borna forcément à quelques accents empreints d'une conviction et d'une émotion profondes, au pathétique tableau de ce que devait souffrir un innocent sous le coup d'une accusation capitale, et à la paraphrase des vers célèbres de Phèdre :
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.... Ainsi que la vertu, le crime a des degrés...
— Jamais, ajouta chaleureusement M. d'Estérac,
jamais ni dans la famille, ni dans la jeunesse de Jacques Boucard, une tache, une faute, un délit! Et il aurait commencé par un hideux assassinai I...
— Mais l'amour? murmura Ernest de Maligny placé dans une tribune, en décochant à madame Beiviale une œillade irrésistible.
M. d'Eslérac se rassit au milieu de marques de bienveillance qui ne s'adressaient malheureusement qu'à sa personne et à la générosité de ses motifs.
Le président appela Susanne Servaz. A ce nom, un frémissement courut dans cette salle comble : Tous les regards, toutes les lorgnettes se dirigèrent vers la jeune fdle.
— « Qu'elle est belle 1 » firent les hommes. — « Admirable... pour une paysanne!... » — dirent les femmes.
Elle s'avança avec un mélange de dignité craintive et de douleur contenue qui acheva de lui gagner tous les cœurs. Ses vêtements noirs faisaient valoir la beauté de sa taille, et s'accordaient parfaitement avec l'expression triste et fière de sa figure. Ses chagrins, dont nul n'aurait pu mesurer la profondeur, ne s'accusaient à la surface que par un léger cercle de bistre qui entourait ses grands yeux, et par un voile humide qui en tempérait la flamme. L'épreuve cruelle qu'elle traversait avait produit sur l'ensendîie de ses trails un effet bien différent de ce qui se révélait chez Jacuues.
L'un était écrasé, l'autre exaltée. On eût dit que Jacqv.es marchait au supplice, Susanne au martyre.
Était-ce pudeur, sentiment excessif des bienséances ou crainte de perdre le courage qui lui restait , on remarqua que , pendant cette heure suprême, elle évitait de regarder Jacques.
Ici le président s'adressa de nouveau à l'accusé :
— Vous persistez à affirmer que, le lundi 28 novembre 1825, à sept heures du matin, vous étiez dans votre chambre?
— Oui, monsieur.
— Et que vous y étiez seul?
— Oui.
— C'est bien. Maintenant, mademoiselle, levezvous. Votre nom?
— Susanne Servaz.
— Votre âge?
— Dix-huit ans.
— Votre état?
— Ouvrière chez mon père, mercier à Villefort,
— Monsieur le président, interrompit le procureur du roi, voulez-vous avoir la bonté de lire au témoin l'article 361 du code pénal?
— Mademoiselle, dit le président avec un redoublement de gravité, je vais vous donner lecture de cet article : « Quiconque sera coupable de faux témoignage en matière criminelle, soit contre l'ac-
€usé, soil en sa faveur, sera puni des travaux forcés à temps. » Vous avez entendu?...
— Oui, monsieur.
— Vous venez d'entendre la réponse de l'accusé?
— Oui, monsieur.
— Lors de la première enquête, une exagéralion de dévouement, qui n'était pas sans excuse, vous fît assumer une responsabilité bien grave : vous n'avez pas craint de déclarer au juge d'instruction que, le lundi matin 28 novembre, vous éliez chez Jacques Boucard et que vous y itiez restée de six ù huit heures. Cétait assurer au prévenu, en vous déshonorant, le bénéfice de Valibi.
— Oui, monsieur...
Il y eut un silence de quelques secondes : toutes les poitrines étaient oppressées; il semblait à tous que la réponse de Susanne allait sauver ou faire tomber une tête. Le président reprit :
— L'accusé, chez qui l'atrocité du crime semble n'avoir pas étouffé tout sentiment d'honneur, n'a pas voulu profiter de votre déclaration ; il vous a donné un premier démenti... Aujourd'hui il vient de nous répéter qu'il était seul chez lui à l'heure où s'est commis l'assassinat... Maintenant, mademoiselle, vous êtes devant les jurés : En présence du Christ qui vous écoute, vous avez prêté serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous avez eu le temps de réfléchir ; vous mesurez
DU GÈVAUDAN. IM
toute rétendue de vos devoirs, toutes les conséquences de vos paroles : persistez-vous à déclarer que, le 28 novembre, vous êtes restée avec Jacques Boucard, dans la maison de Jacques Boucard, de six à huit heures du matin ?
— Non, monsieur le président, répondit Susanne d'une voix sourde, mais sans hésitation.
Il y eut un mouvement général de désappointement et de mécompte. On s'attendait à un mensonge sublime; on avait une vérité vulgaire. M. d'Estérac lança à Susanne un regard de reproche, qu'elle parut éviter.
Ce fut seulement pour la forme que le président adressa à i' accusé une dernière question :
— Vous niez tout; par conséquent il est inutile de vous demander où vous avez mis l'or que renfermait la ceinture de Vernou ?. . .
Jacques ne répondit pas.
— C'est bien, reprit le président. Monsieur le procureur du roi a la parole.
M. Favernay se leva, posa sa toque à côté de son cahier de notes, parut refouler une émotion qu'il
n'éprouvait pas, secoua quelques boucles de cheveux que son altitude penchée avait ramenées sur son front, défripa d'un geste les manches de sa robe, et commença en ces termes :
« Messieurs les jurés,
a Si un vain sentiment d'amour-propre pouvait pénétrer dans cette auguste enceinte, si nos efforts pouvaient tendre à autre chose qu'à faire triompher la vérité et la justice, je regretterais presque que Susanne Servaz, obéissant enfin à la voix de sa conscience, ait rétracté son mensonge. Elle vient de me ravir le seul mérite auquel il me fût permis d'aspirer dans ce procès mémorable; celui de réduire à néant un témoignage que démentait l'évidence, mais auquel vous intéressaient la beauté, le dévouement, la réputation sans tache de cette jeune fille. Non, Susanne Servaz n'était pas chez Jacques Boucard le 28 novembre 1825, à sept heures du matin, et cela par une bonne raison ; c'est que, ce jour-là, et à la même heure, Jacques Boucard n'était pas chez lui.
« Où était-il, messieurs?
« Ah ! votre conviction intime a déjà répondu : il était dans le champ de Simon Vernou, caché derrière un arbre, attendant le moment d'assouvir sa jalousie et sa rage : vous voyez dici cette scène tra-
gique. Il fait à peine jour : Simon, travailleur infatigable, penché sur le sillon qu'il cultive de ses mains vaillantes, n'entend pas son ennemi qui arrive à pas de loup. Il est surpris à l'improviste : une lutte s'engage, lutte homicide! La victime, qui n'avait pu se méfier, ne pouvait se défendre. L'assassin était armé; un coup de crosse de sa carabine commence l'œuvre meurtrière. Simon est renversé. On l'achève à coups de couteau, de ce couteau qui ne s'est pas retrouvé, et que le meurtrier a jeté sans doute, en s'enfuyant, dans quelque fourré impénétrable. Voilà le premier acte de l'horrible drame; quelle sera la suite?... »
Le procureur du roi discute ici quelques-unes des précautions prises, selon lui, par Jacques pour s'assurer l'impunité et il ajoute :
« — Mais la Providence!... Ah! reconnaissons et adorons ses desseins irréfragables ! Dans ce Clos du Capélan, comme l'appellent les gens du pays, dans ce champ habituellement solitaire, redouté, peuplé de vagues terreurs par la superstition populaire, elle a justement fait passer des bûcherons une heure après l'assassinat. Vous connaissez la suite, vous savez comment ces hommes ont donné l'éveil, comment Jacques Boucard,en rentrant vers le soir, dénoncé déjà par la voix du peuple — vox popuUy vox Dei! — surveillé par les agents de la force publique et de la justice, surpris de se voir si vite ac-
câblé par une terrible évidence, n'a pu dérober aux regards investigateurs cette preuve vengeresse !
« La voix du peuple, ai-je dit? Oui, messieurs, elle a joué un grand rôle dans ce drame mémorable. C'est elle qui n'a pas permis aux magistrats d'égarer un instant leurs soupçons et de faire fausse route ; c'est elle qui a parlé pour tous : pour la malheureuse victime, pour ce vieux père infirme, brisé par la douleur et par l'âge, à qui nous avons épargné la fatigue de cette audience et l'horreur de ces souvenirs; pour ses parents, pour ses amis qui se sont écriés comme un seul homme : « Voilà le « meurtrier!... Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?... » Pour nous, interprètes de la société et de la loi, qui n'avons eu qu'à recueillir ces irrécusables témoignages, et qui, avec l'accent solennel d'une conviction ardente au service d'un majestueux devoir, venons vous dire : Point de grâce I L'indulgence pour les méchants, a écrit d'Aguesseau, est une menace pour les bons.
« On vous parle des antécédents de l'accusé et de sa famille : je comprendrais cette objection, s'il s'agissait d'un crime ordinaire. Non, messieurs, nous île prétendons pas que Jacques Boucard eût assassiné le premier venu, que Jacques Boucard eût volé le premier passant rencontré sur son chemin. Mais Simon Vernou était son rival ; et voyez au milieu de quel concours de circonstances propres à
exaspérer une âme violente, esclave de passions coupables, se présente cette rivalité fatale qui a toute la notoriété d'un fait public !
« Jacques Boucard aime Susanne Servaz : il l'aime ardemment!... Ah! ne craignez rien, messieurs! je n'oublie pas que le ministère public est un sacerdoce, et que nous ne devons faire retentir dans ce sanctuaire de la justice que des paroles austères. Et cependant, comment éviterais-je de vous dire un mot de cette jeune fille que vous venez de voir et d'entendre, de cette Susanne Servaz, restée pure au milieu du conflit de ces passions furieuses, et dont la beauté ne justifie rien, mais explique tout?
« Ah î merci, mon Dieu 1 Et vous, Susanne, merci! Un moment, vous aviez été séduite par cet idéal d'abnégation et d'héroïsme, qui est la tentation prestigieuse des nobles cœurs ; vous aviez éprouvé une sorte de joie fiévreuse à vous sacrifier, que disje? à vous déshonorer pour essayer de sauver l'homme qui vous aimait; illusion généreuse qui ne pouvait subsister longtemps dans une âme droite ! Vous avez compris que, si l'héroïsme est le superflu, l'honneur et la vertu sont le nécessaire. Vous avez rétracté votre première déclaration. Merci encore une fois, merci, et puisse la paix de votre conscience adoucir les déchirements de votre cœur!... (Vive sensation. Susanne reste impassible.)
« Donc Jacques Boucard aimait Susanne, et elle partageait son amour.
« Jacques était protégé par le meilleur, le plus honorable des hommes, qui me permettra de lui rendre ici, tout en le comptant parmi nos contradicteurs, un solennel hommage ! Tous, nous apprécions, nous respectons les motifs de son opinion loyale. Je crois sincèrement qu'il se trompe ; mais se tromper ainsi, c'est prouver qu'une belle âme refuse de croire au mal ; c'est donner une nouvelle marque de vertu et de bonté. Oui, tout à l'heure, quand M. d'Estérac s'inspirait devant vous du plus pur, du plus harmonieux de nos poètes, il m'a semblé voir l'ange du pardon descendre dans le sanctuaire de la justice, et il m'a fallu quelque courage pour me souvenir que le devoir seul, un devoir rigoureux et sacré, m'a appelé dans ce sanctuaire ! (Nouvelle sensation.)
« C'est alors que parait Simon Vernou. Il vient de loin; il a payé sa dette à la patrie. Il rapporte de la campagne d'Espagne les nobles galons de sergent, et une somme qui, pour ces imaginations naïves, prend aussitôt des proportions fabuleuses... Ici, messieurs, on essayera peut-être d'amoindrrr le douloureux intérêt que vous inspire la victirr.e, en exprimant des doutes sur l'origine de cette fortune. . . Ah ! c'est qu'on se trompe d'époque : on prend 1823 pour 1808; on confond une expédition bien-
DU GEVAUDAW, 117
faisante et réparatrice, commandée par un fils de saint Louis, avec une guerre entreprise pour le triomphe de l'impiété, de la révolution et de l'arbitraire... Oui, il y eut une campagne d'Espagne où la soldatesque effrénée put s'enrichir par le pillage, en s'autorisant des exemples de ses chefs ; mais la nôtre, celle qui a vaincu sous le drapeau blanc, et dont s'enorgueillissent tous les bons Français, celle-là. Dieu merci I est pure des excès qui ont déshonoré l'autre. Sous les ordres de l'auguste héros du Trocadéro et de Cadix, la Gloire marchait radieuse entre la Religion et la Vertu !
(Mouvements dans l'auditoire; deux capitaines en demi-solde, vieux de la vieille, bonapartistes libéraux, se mouchent bruyamment).
« Ce qui est vrai, ce qu'il faut croire, c'est qu'un riche et brillant officier supérieur, arraché à la mort par l'intrépide Simon Vernou , l'a forcé d'accepter une large récompense.
« Simon rencontre Susanne : il est frappé de sa beauté. On lui dit peut-être qu'elle en aime un autre. N'importe! le soldat français, le guerrier victorieux, ne connaît pas d'obstacles ; il va la demander à son père. La demande est agréée. Le vieil André Servaz trouve là un point d'appui. Dès lors, le refus qu'il opposait à Jacques devient irrévocable.
« Ici encore les habitants du village ont parlé pour moi ; ils vous ont fait assister à cette scène du
cabaret, qui signifiait dans leur sentiment unanime : « Il y a un crime dans l'air ! n
« Oui, messieurs, il y avait un crime dans l'air, et, le lendemain, le crime était consommé! Et depuis lors, pendant trois mois de recherches actives ou de scrupuleuse surveillance, pas un indice, pas un vestige, si léger qu'il fût, n'est venu détourner les soupçons concentrés sur un seul coupable; et cela dans un pays où la présence d'un étranger, d'un vagabond, d'un suspect, eût été si vite signalée! Jamais, non, jamais évidence ne fut plus complète : Is fecit ciii prodest, celui-là a commis le crime, à qui le crime devait profiter.
« Et cependant, si l'on y tient, j'accorderai que la question d'argent est secondaire, en ce moment, pour ce furieux qui a tué son rival comme un vautour de vos montagnes déchire sa proie pantelante.
« C'est du roman que l'on veut ; on yeut que celte horrible affaire reste entourée de je ne sais quel prestige; et l'argent n'est pas romanesque. Eh bien, soit! Laissons là, avant de finir, ces considérations mesquines. Élevons-nous à des idées plus hautes et plus générales.
« Du roman 1... Quel mot l'on me suggère et quel mot je viens de prononcer ! Dans cette province, qu'a si profondément agitée le meurtre de Simon Vernou, savez-vous ce que représente son meurtrier ? Il représente tout un penchant de la société
moderne, la démoralisation des masses encouragée^ aggravée par la funeste complaisance des classes supérieures et des esprits cultivés. Voilà le produit d'une littérature perverse qui cherche son idéal dans le crime et invente la poésie du mal. Des scélérats héroïques, des brigands sublimes, l'assassinat et le vol à main armée environnés d'une mystérieuse auréole I Monstrueux accouplement de pensées et de mots, qui, en passant des livres dans la réalité, en descendant du monde des rêves dans le monde des faits, donnent naissance à ces hideux attentats, abominables objets d'émulation entre la province et Paris !
« Ce type, bien des personnes qui m'écoutent, le cherchent avec une émotion fébrile dans leui's lectures, et elles croient peut-être le reconnaître sur ce banc d'infamie. Comment en serait-il autrement, quand un poète qui enivre toutes les imaginations et dont nous ne contestons pas le génie, place ses héros hors la loi commune, les embellit de leurs forfaits comme d'autres s'honorent de leurs vertus, et les rend d'autant plus admirables, d'autant plus fascinateurs, qu'ils ont fait plus de victimes, versé plus de sang, séduit plus de femmes, proféré plus de blasphèmes? Ah ! décadence inouïe des lettres et des mœurs! éléments dévastateurs de dépravation, de dissolution et de perturbation universelles ! Oui, Jacques Boucard est un Lara de village, un Manfred
agreste, un Harold illettré, un Charles Moor ou un Jean Sbogar en veste de bure. Acquittez-le, et pour tous les esprits de bonne foi qui se sont émus de ce procès et qui attendent votre arrêt avec une anxiété profonde, tout sera dit : il sera prouvé que, même au fond des départements où se conservent intactes les traditions de vertu et de sagesse, cette littérature ilissolvante a pris force de loi, que ces influences corruptrices ont pénétré de proche en proche. Il sera prouvé que certains crimes portent avec eux leur excuse, que l'on peut impunément dépouiller et assassiner un homme, pourvu que cet homme soit un rival, pourvu que l'on se présente à ses juges avec ces deux pièces justificatives: une grande passion et l'amour d'une femme I
« Mais alors, que la société prenne garde 1 Complice ou dupe volontaire, elle se sera livrée aux artisans de sa ruine. La propriété n'est plus qu'un vain mot, l'ordre social un mensonge, les garanties matérielles et morales une chimère. Pères de famille, ne venez plus nous adjurer de défendre ou de venger l'honneur de vos femmes et de vos filles ! Riches, cachez votre or ! Hommes inoffensifs et paisibles, ne demandez plus qu'à vous-mêmes, à votre fusil de chasse ou de garde national, votre sécurité ! La loi est désormais impuissante à proléger les intérêts les plus sacrés et les plus chers. On assassinera, on volera, on pratiquera la séduction et le rapt sur une
DU GÉVAUDAN. 12i
grande échelle ; après quoi on viendra vous dire : « Je ne suis pas criminel; je suis amoureux, voilà tout; la passion est mon excuse. Oubliez en moi le scélérat, admirez le héros de roman ! »
« C'en est fait, la moralité des actions humaines ne se mesure plus d'après les notions inflexibles du bien et du mal, mais d'après le caprice des imaginations déréglées ou les emportements de la force brutale. Les raffinements de la civilisation nous ramènent à l'état barbare... Voilà l'ennemi! Ouvrez vos portes et renvoyez vos gardiens !
« Mais non, messieurs les jurés; je me trompe et je vous offense. Permettez-moi de me rassurer en contemplant vos loyales et intelligentes figures, vivants emblèmes delà justice et de la loi. Votre conscience parle plus haut que tous ces sophismes... Mânes de Simon Vernou, vous serez vengés ! Société, tes défenseurs ne failliront pas à leur mission sainte I Ville de Mende, tu donneras un grand exemple aux cités orgueilleuses dont les coupables connivences encouragent ces audacieuses révoltes de l'imagination contre le bon sens, ces folles réhabilitations de l'anarchie morale et du crime! Oui, un grand forfait a été commis. Une malheureuse victime a été frappée ; il faut une expiation éclatante. Cette expiation, messieurs, ai-je besoin de vous la dicter? Non ; elle a été écrite, cette peine du talion, sur les tables de la loi divine. Émanée de la justice céleste qui a fait
de cette émanation la base du lien social floltani sur une mer orageuse, elle a pass(3 dans les codes de toutes les nations; elle est enracinée dans toutes les âmes, réclamée par la plus impérieuse des exigences, la plus pressante des nécessités publiques. Elle est, si j'ose m'exprimer ainsi, la réparation de l'irréparable. Et moi, messieurs, moi dont la Providence a voulu marquer le passage dans ce pays, où je voudrais rester toujours, par un événement qui sera dans ma carrière de magistrat une date ineffaçable, je ne suis que le faible écho de ces voix solennelles qui vous disent : Point de pitié! point de grâce! Frappez Jacques Baucard, comme Jacques Boucard a frappé Simon Vernou ! ! I »
Le procureur du roi se rassit, ou plutôt se laissa retomber sur son siège, comme accablé du poids de sa pensée et du contre-coup de l'émotion savante qui vibrait dans ses paroles. Puis, d'un regard circulaire, il parcourut son auditoire et parut content de son effet.
C'était le tour de maître Gabissol, avocat de l'ac-
ou GÈVAUDA.N. 125
cusé. M. d'Estérac l'avait choisi comme le plus capable de lutter contre la faconde de M. Farernay.
Maître Gabissol était l'aigle du barreau de Mende; aigle un peu déplumé par cinquante hivers, un peu eoroué par ses longs services de cour d'assises, mais connaissant son jury comme s'il lavait fait, et pouvant revendiquer Ift gloire d'avoir sauvé la vie à une douzaine de scélérats encore plus compromis que Jacques. Dans tout le ressort, la veuve et l'orphelin n'avaient pas de défenseur plus intrépide. Il savait tous les détours du mur mitoyen, toutes les variantes du vol avec effraction, toutes les nuances delà préméditation et de la récidive.
Le département de la Lozère lui appartenait en propre ; il s'en était assimilé la langue, les figures, les mœurs, les localités, les traditions, et il en aurait au besoin nommé tous les habitants. Il calculait, sans se tromper, ce que, bon an, mal an, chaque canton devait produire de procès, de crimes ou de délits, comme ces médecins qui savent ce que contient de pleurésies un brusque changement de température. Il avait le goût, l'accent, le laisser-aller, la physionomie du terroir, et complétait de sa personne cette couleur locale dont tous les détails lui étaient familiers.
Au tribunal, maître Gabissol était chez lui. L'audience eût paru manquée, si Ton n'avait aperçu au banc des avocats ou dans les couloirs celte robe lus^
trée de vétusté, ce visage légèrement grêlé, empreint d'une bonhomie narquoise, celte toque, tantôt retombant sur les yeux, tantôt rejetée en arrière, suivant les timidités de l'exorde ou les ardeurs de la péroraison. Il traitait ses confrères, son public, les juges, les jurés, avec une aisance et une intimité qui n'étaient pas sans quelque sentiment de sa supériorité et de sa force. Les jeunes stagiaires s'amusaient de ses manies, parodiaient ses tics, ses phrases à effet, l'audace de ses métaphores, mais pas trop haut — car il avait bec et ongles.
S'il lui arrivait d'être diffus ou prolixe, les magistrats Técoutaient avec une résignation complaisante, et il était rare que le président lui dît d'abréger. On savait d'avance le moment où il s'essuyait le front avec son mouchoir à carreaux, où, dans le désordre de son geste, ses lunettes remontaient jusqu'au bord de sa toque, où il s'interrompait pour savourer une prise en faisant tourner d'une façon particulière le couvercle de sa tabatière. On pouvait prédire la minute décisive où il suppléait aux notes de sa voix éraillée dans le haut par une effusion lacrymatoire ou un effet de pantomime ; légères taches au soleil, petits ridicules dont on s'égayait à huis clos et en famille, mais qui ne diminuaient pas d'un millimètre une renommée dont on était fier. Compatriotes et confrères se hâtaient de reprendre M, Gabissol au sérieux, dès qu'un étranger leur en par-
lait ou qu'un avocat de cour royale faisait mine de le toiser.
Au moral, maître Gabissol était célibataire; on ne lui avait jamais connu qu'une intrigue galante, qui se perdait dans la nuit des temps. Tout ce que l'on en avait retenu, c'est que sa première lettre à l'objet de sa flamme, commençait ainsi : « Je vous demande votre amour, et subsidiairement votre amitié. »
Tel était l'homme qui avait accepté le soin de défendre Jacques Boucard. Mais hélas! les armes sont journalières; il n'est pas de bon cheval qui ne bronche, et les généraux les plus habiles ont presque tous eu leur Waterloo.
D'abord, les allures de l'accusé avaient complètement désorienté la vieille expérience de maître Gabissol. Pour lui, toute la cause était dans cette alternative : ou Jacques coupable, se décidant à des aveux, donnant à la justice les moyens de retrouver l'argent de Simon Vernou, et sûr d'acquérir par là des titres à l'indulgence du jury, qu'il se chargeait, lui Gabissol, d'entortiller et d'émouvoir à l'aide de la rivalité d'amour et de la passion romanesque; ou bien innocence de Jacques invoquant Valibl, prouvée par la déclaration persistante de Susanne, et nffranl à l'avocat un texte magnifique pour mettre en relief l'énergique dévouement de Susanne, célébrer le combat de générosité entre l'amant et la jeune
fille, et finalement prolester contre les erreurs de la justice trompée par de fausses apparences.
Maintenant tout s'écroulait. Entre les deux systèmes dedélense également avariés par la série des incidents de l'audience, maître Gabissol se trouvait dans une impasse, à court d'arguments avant môme d'avoir parlé. Jacques s'obstinait ii tout nier, et son obstination irritait l'immense majorité de l'assemblée, qui le croyait coupable. Susanne cessait d'affirmer qu'elle était avec Jacques à l'heure de l'assassinat, et cette rétractation funeste ôlait, du même coup, au procès sa poésie, à Susanne son prestige, k l'accusé ses chances de salut, au défenseur ses moyens de succès. L'éloquence du brillant procureur du roi planait sur toutes ces ruines. Son triomphe avait pour complice l'avocat lui-même qui ne se souvenait pas d'avoir jamais rien entendu ni lu d'aussi beau, depuis un voyage à Paris, où il avait hanté le palais de justice et dévoré le Solitaire.
Le désastre était d'autant plus évident pour maître Gabissol, que, depuis longtemps, il avait perdu l'a faculté d'illusion des avocats jeunes et enthcraisiastes. Il y suppléait par sa confiance en lui-même. Figurez-vous un musicien habitué, en s'asseyant devant son piano, à ne rencontrer que des touches obéissantes et des oreilles subjuguées, et tout à coup, en un jour néfaste, reconnaissant que les touches Itri résistent et que l'auditoire se dérobe. Or Gabis-
DU GÉVAUDAN. t«
sol perdant son aplomb perdait tout; que dis-je? il cessait d'exister ; il n'était plus que son propre fantôme en toque et en robe noire.
H s'efforça pourtant de faire bonne contenance et de se fabriquer une arme avec les tronçons de celle qu'on lui brisait dans la main. D'abord il se tira assez habilement du désaTeu de Susanne. Selon lui, rien de plus simple. Son premier mouvement — le ban — avait été de dire la vérité ; mais trois mois de réflexions, les conseils de ses amis, les menaces de son père, l'avaient peu à peu amenée à faiblir, à refuser de se déshonorer pour sauver son amant.
L'avocat essaya ensuite d'interpréter en faveur de Jacques cette dénégation absolue et persévérante qui avait dès l'abord irrité contre lui des esprits trop prévenus. Il était innocent ; fallait-il donc qu'il se déclarât coupable, pour que l'on consentît à le trouver intéressant ?
Étrange situation créée par la nature même du crime au malheureux accusé 1 On ne voulait le plaindre et peut-être lui pardonner que si, au Keu de repousser le soupçon avec horreur, Jacques avouait l'avoir mérité. Malheur, affreux malheur attaché à la condition de scélérat romanesque, que l'on s'opiniâtrait à lui imposer! Ici, maître Gabissol, malgré son désarroi, trouva dans sa verve gauloise et son bon sens provincial quelques saillies assez heureuses sur la façon dont s'y était pris le procureur
du roi pour attribuer le prétendu crime de Jacques, qui savait à peine lire, aux influences corruptrices de la littérature à la mode.
Après quoi, par une transition savante, en ménageant les gradations avec un art connu de lui seul, il passa à l'hypothèse de la culpabilité de Jacques. Eh bien, même en admettant celte hypothèse inadmissible, n'était-il pas vrai de dire qu'il n'avait que l'embarras du choix en fait de circonstances atténuantes*?
C'était là, d'ordinaire, le triomphe de maître Gabissol. Il jouait de la circonstance atténuante comme Paganini a"joué du violon.
Mais il était écrit que cette fatale audience verrait se faner tous les lauriers accumulés sur le front du Berryer de Mende. L'enrouement, ce fléau des avocats et des ténors (de province), le taquinait de plus en plus à mesure qu'il approchait de sa péroraison.
« — Messieurs les jurés, dit-il , je vais émettre une proposition, monstrueuse dans ma bouche, mais qui n'en donnera que plus de force à mon ar-gumen-ta-tion...
a J'admets, pour un moment, que mon client est coupable... que dis-je'?... je voudrais presque qu'il le fût, pour vous rendre encore plus sacrée cette tête que l'on vous demande de faire tomber. Je ne ferai
• Les circonstances atténuantes n'ont passé dans la loi qu'en 1832; mais le mot avait déjà cours dans le langage judiciaire.
pas comme l'avocat athénien qui désarma la sévérité de l'Aréopage en lui montrant les charmes de Phryné... »
(Mouvement marqué d'éventails à la tribune des dames.)
«.... Non, mais je vous dirai : Contemplez cette jeune fille. N'est-ce pas qu'elle est assez belle pour nous faire comprendre qu'un accès de rage et de folie se soit subitement emparé d'une âme pure? On aime, on se voit sur le point de perdre à jamais celle dont on est éperdûment épris. On a un rival, préféré parce qu'il est riche : le sang se porte au cerveau; on frappe; on n'est pas criminel, on est fou... L'amour... l'amour... »
Ici un chat à vingt griffes étrangla la phrase de l'orateur : la situation exigeait les trois notes rebelles qui sont, dans la gamme de l'avocat de cour d'assises, quelque chose de pareil au la, si, do du chanteur. Ces malheureuses notes refusèrent de sortir. Maître Gabissol devint pourpre. Les veines de son cou se gonflèrent ; ses petits yeux ronds parurent près de sortir de leur orbite; les lunettes déménagèrent jusques aux confins de la loque; les larges manches noires de la robe s'agitèrent comme des rameaux de saule pleureur... Rien, rien, rien ! Le chat devenait un tigre! ! !
— C'est l'Amour enrhumé du vieillard de Téos! dit à sa voisine le proviseur du collège.
A dater de ce moment, la retraite savante ne fut plus qu'une aflieuse déroute. Maître Gabissol essaya de réagir contre radversilô : il poussa quelques hem I licm ! d'une sonorité douteuse qui ressemblaient au cri de détresse du naufragé. Enfin, vaincu, désemparé, baigné d'une sueur froide, pris d'une sorte de vertige, il bégaya quelques mots en demandant pour lui-même l'indulgence de son auditoire, pour son client la miséricorde de ses juges, et retomba lourdement sur son banc sans oser regarder ni ses juges, ni son client, ni son auditoire.
Tout redevint sérieux quand le président prit ia parole pour résumer les débats, M. Favernay ayant déclaré avec une ironie courtoise qu'il renonçait à la réplique.
La peine de mort, en 1820, n'était pas une aussi grosse affaire qu'aujourd'hui, ^lle effrayait peu ûb ■consciences; elle n'aidait pas encore été débattue dans des études inspirées par Bentham et Beccaria ; Victor Hugo n'avait pas écrit son Dernier jour d'un condamné. Dans toutes les questions, graves ou frivoles, la controverse a cela de bon qu'elle oblige à réfléchir ceux-là mêmes qui la repoussent : la vérité de ce matin est le paradoxe d'hier.
L'impression générale, lorsque le président eui terminé son résumé au milieu d'un silence profond, fut qu'il s'attendait à voirie jury prononcer la peine de mort, mais demander, séance tenanite.
à la clémence royale une commutation de peine.
Pendant qu'il parlait, la nuit était tombée : les huissiers avaient procédé à ce pâle éclairage qui ajoute un caractère si lugubre aux séances du soir, surtout quand il s'agit d'une affaire capitale. Nul n€ songeait à quitter sa place : les poitrines se resserraient; les lèvres ne souriaient plus; on aurait eu honte d'un propos galant ou futile ; des spectateurs arrivés avec une curiosité banale se sentaient pris dans l'anxiété générale.
Aux tribunes, de grandes ombres couraient sur les robes blanches des dames et leur donnaient l'aspect d'apparitions fantastiques. Dans la salle, on n'apercevait plus que des tôles pressées les unes contre les autres et éclairées d'une lueur fauve parles quinquets fixés aux cloisons. Le reste s'estompait dans l'obscurité. Seulement, la lueur d'un ces quinquets tombait d'aplomb sur deux figures, faciles à reconnaître ; c'étaient le fermier Anselme Costerousse et son valet Perondi. Un bizarre jeu de lumière mettait leurs visages en saillie par le contraste même de ce point lumineux avec l'ombre qui enveloppait leurs voisins.
Trois lampes, placées sur la table où s'accoudaient les magistrats, répandaient une clarté ?>Iafarde sur leurs faces blêmes, fatiguées, graves et tristes.
Suivant l'usage, le président demanda à l'accusé s'il n'avait rien à ajouter à la défense. Un sanglot,
quelques paroles élouffées, une nouvelle affimnalion d'innocence que l'on pouvait prendre indirftîjemment pour le cri d'un cœur déchiré pai' une immense injustice ou le dernier effort d'un coupable aux abois, telle fut la seule réponse de Jacques : les gendarmes l'emmenèrent; les jurés se retirèrent pour délibérer.
Pendant cette demi-heure d'angoisse fiévreuse qui précède la rentrée du jury dans la snlle d'audience, jetons un regard sur cette salle, et considérons l'altitude des principaux personnages du procès.
M. Favernay est le héros de la journée. Ses airs penchés, son attitude pensive, ses cheveux rejetés en arrière, attirent les regards sans paraître les chercher. Il repasse dans son esprit les morceaux les plus éloquents de son réquisitoire, qu'il se propose d'envoyer, revus et augmentés, à un de ses amis de Paris, rédacteur d'un journal judiciaire. Pour le moment, il lorgne à la dérobée certain coin de la tribune aristocratique, où se pavane une châtelaine des environs, madame de Prangy, avec sa fille Valentine. Valentine est une héritière, et M. An-
tony Favernay se voit déjà avocat général dans une grande ville, faisant servir la dot de sa femme aux jouissances de sa vanité et à son élévation future. Anéanti, foudroyé, affaissé sur son banc de douleur, maître Gabissol s'absorbe dans un silencieux désespoir où l'intérêt de son client, le naufrage de son éloquence et la plaie saignante de son amourpropre tiennent une place égale. Il se demande comment il osera soutenir désormais les regards de ses concitoyens, les chuchotements de ses confrères, comment il affrontera le malheur insigne de devenir la fable d'une ville dont il a été le légitime orgueil. Tout à coup, sortant de son immobilité, il se penche vers l'accusé, lui prend la main, et, assez bas pour être entendu de lui seul, il lui demande pardon avec une humilité touchante :
— 0 mon pauvre Jacques ! Un si beau procès ! Je voulais te sauver, et tu es perdu peut-être... perdu par ma faute ! . . .
Et une larme, qui valait mieux que toute son éloquence, vint futrivement mouiller ses paupières.
Jacques, nous l'avons dit, avait une idée fixe à laquelle il ramenait tous les détails de son malheur.
— Monsieur, répondit-il, ne vous désolez pas... Ce n'est pas vous... c'est le diable !...
— Le diable?...
— Oui ; si vous, qui parlez encore mieux que M. le curé, vous n'avez pu achever votre discours, c'est que
c'est que le démon vous a pris à la gorge... le môme démon qui a fait reliouvcr sous ma commode la ceinture de Simon... le même qui me fait paraître coupable, moi qui suis innocent... oui, innocent, je le jure!...
En toute autre occasion, maître Gabissol aurait ri aux éclats, ainsi qu'il convient à un esprit supérieur, de cette superstition naïve ; mais c'était une perche tendue à sa vanité, et il se sentit très-disposé à accuser de sa catastrophe l'ennemi du genre humain.
Au moment où le procureur du roi venait de terminer son réquisitoire, M. d'Estérac avait passé devant Susanne en lui disant d'un ton sévère :
— Si Jacques est condamné, je ne vous pardonnerai jamais.
— Vraiment? répondit-elle avec un accent d'amer et douloureux reproche qui le fit tressaillir.
La pièce réservée aux témoins aboutissait par un couloir étroit et obscur à la salle d'audience. Lorsque les jurés se retirèrent pour délibérer, Susanne se tapit dans ce couloir d'où elle pouvait regarder sans être vue.
Sur quel point se fixaient ses regards ? Sur le banc de l'accusé? sur Jacques? sur les magistrats? sur les tribunes ? Non ; ils se concentraient sur le petit espace où les figures de Costerousse et de Perondi lui apparaissaient en pleine lumière. Dès le commence-
ment de cette longue séance, elle les avait remarqués. Il y eut même un instant où leurs yeux rencontrèrent les siens; ils se détournèrent précipitamment, et elle devina d'instinct qu'en persistant à les observer, elle exciterait leur méfiance. Elle se réserva donc pour l'heure suprême où le verdict du jury allait décider de la vie de Jacques. Sûre d'échapper à leurs regards dans la cachette qu'elle avait choisie, elle attendit, appelant à son aide toute la fermeté de son âme.
L'attente ne fut pas très-longue. Au bout d'une demi-heure, le chef du jury reparut, suivi de ses collègues et tenant à la main la feuille de papier sur laquelle le président avait inscrit les questions d'usage.
D'une voix émue, il donna lecture du verdict.
Ul
Sur la question d'assassinat : — Oui , à l'unanimité.
Sur la question de préméditation : — Non, à la majorité.
Le procureur du roi requit rapplication de la peine.
Les autres formalités s'accomplirent comme d'ordinaire.
Lorsque Jacques rentra pour entendre sa sentence, son premier regard chercha Susanne; il ne la vit pas : nous savons où elle s'était réfugiée.
Cachée à tous les yeux, elle suivait sur le visage d'Anselme Costerousse et de son valet de ferme les dernières péripéties du drame. Quand le jury reparut dans la salle d'audience, elle les avait vus pâlir comme s'ils étaient eux-mêmes sous le coup de la loi. Au moment où fut prononcé le verdict affirmatif, les yeux d'Anselme et de Matteo brillèrent d'un éclat sauvage. Une rougeur subite succéda à leur pâleur; un sourire livide se dessina sur leurs lèvres; ils restèrent un moment immobiles, appuyés l'un sur l'autre, comme pour rendre plus tolérable, en la partageant, la sensation qui les oppressait. Puis, faisant un effort, ils changèrent de place et se mêlèrent à la foule.
Cette foule était grave et recueillie : le président, en prononçant la sentence qui condamnait Jacques aux travaux forcés à perpétuité, avait ajouté quelques paroles brèves et émues où, sans se départir de la sévérité de ses fonctions, il laissa deviner un profond sentiment de pitié : il fit même allusion à la clémence royale, qui pourrait un jour modifier ce
DU GÊVAUDAN. 137
mot terrible de perpétuité, si le condamné justifiait par sa bonne conduite l'intérêt que lui accordaient, malgré son crime, des personnes honorables.
Le sentiment exprimé par le digne magistrat répondait à l'impression du public, dont les préventions plus ou moins hostiles, les propos plus ou moins légers, avaient fini par s'absorber dans un religieux silence. Maintenant qu'on se trouvait en face des redoutables réalités de la justice humaine, on renonçait également aux colères qu'avait soulevées le meurtre de Simon, et aux belles phrases qu'inspirait la situation de Susanne et de Jacques.
En ce dernier on voyait seulement un condamné, un malheureux qui n'échappait à l'échafaud que pour subir une peine peut-être plus cruelle encore. Les atroces détails qui, à cette époque, servaient de prologue à l'entrée des forçats au bagne, frappaient toutes les imaginations. La douleur profonde que l'on pouvait lire sur le mâle visage de M. d'Estérac ajoutait encore à cette nouvelle disposition de la foule qui, désormais, plaignait au lieu de maudire.
A l'instant où Jacques, après avoir entendu sa sentence prononcée par le président, allait être de nouveau ramené dans la prison, une consolation lui fut accordée. Ses yeux rencontrèrent ceux de Susanne, qui s'élança tout à coup hors de sa cachette, et dont le regard exprimait plus de tendresse et de dévouement que jamais. Chose étrange! dans ce re-
gard ardent, il crut démêler, au lieu d'un désespoir absolu, je ne sais quelle expression de raystérieuse confiance : confiance en qui? confiauce ea quoi?... Les hommes venaient de le condamner, et Dieu l'abandonnait!...
Le public commentait à s'écouler ; la jeune fille traversa quelques groupes qui s'écartèrent tristement, et alla droit à M. d'Estérac.
— Pourrai-je, lui dit-elle, à l'aide de votre protection, voir une fois Jacques dans sa prison?
— Je n'en sais rien... peut-être, répondit-il avec une certaine brusquerie.
Évidsrament, il avait encore sur le cœur la rétractation imprévue de Susanne.
Cinq ou six jours après la condamnation de Jacques, M. d'Estérac fit dire à Susanne qu'il avait obtenu pour elle l'autorisation d'aller le visiter dans sa prison; il lui proposa de la conduire.
Que le vieux père de Susanne , cet entêté, cet avare André Servaz, furieux de l'amour de sa fille pour Jacques, lui laissât toutes ces libertés, il y a là
DU GÉVAUDACÎ. tS©
peut-être de quoi étonner le lecteur; mais André élail un esprit fort borné. L'horizon de son intelligence ne s'étendait guère au delà de son petit commerce et des quelques sacs d'écus qu'il avait parcimonieusement amassés.
Il avait sa bonne part des superstitions locales, et eette grêle de catastrophes tombant coup sur coup, la mort violente de l'homme qu'il avait choisi pour son gendre, l'accusation capitale lancée contre celui que sa fille préférait, les détails et le dénoûment du procès, la rumeur extraordinaire qui en était résultée dans le pays, tout cela avait produit sur le mercier de Villefort l'effet que produisent sur les imaginations populaires les événements surnaturels.
En outre, Susanne était son unique enfant : il l'aimait — à sa manière, bien entendu — plus profondément qu'il ne le croyait lui-même.
Le curé et le médecin du bourg n'avaient pas eu de peine à le convaincre que, s'il ajoutait quelques mesures de répression ou de rigueur aux terribles épreuves subies par sa fille, ils ne répondaient, eux, ni de sa santé, ni de sa raison, ni de sa vie. A dater de ce moment, André Servaz se résigna donc à faire le mort, à servir sa clientèle et à conjurer sa fille de le quitter le moins possible.
De grand matin, M. d'Estérac vint prendre Susanne à Villefort, dans un petit char à bancs. Sa pré-
sence tint en respect le vieil André, qui consentit, en grommelant, à laisser partir la jeune fille.
De Villefort à Monde, la route est toute de descentes et de montées. On était à la fin de février, c'est-àdire encore en plein hiver dans ces régions froides et âpres où la neige ne fond qu'au mois de mai. Pourtant on pouvait prévoir une belle journée. De légers nuages blancs couraient dans un ciel clair; un vent frais secouait dans les prés les gouttelettes de gelée blanche, et se glissait avec de vagues murmures dans les percées de chênes et de mélèzes. Si ce n'était pas encore le réveil de la nature, ce n'était di^à plus ce sommeil de mort qui l'ensevelit sous un linceul de glace ou un voile de brume.
L'horizon se rétrécissait ou s'étendait à perte de vue, suivant que le chemin s'encaissait entre les talus ou atteignait les plateaux. Ces alternatives de ravins plongés dans l'ombre, de cours d'eau serpentant le long de la route, de ponts hardiment jetés entre les collines, de plaines étagées sur les hauteurs, donnaient à cet itinéraire assez de charme et de variété pittoresque pour plaire à un paysagiste. Mais il eût fallu se trouver dans une disposition d'esprit propre à en goûter les douceurs.
La pensée de M. d'Estérac et de sa compagne était à mille lieues de ces scènes paisibles. Susanne se taisait et il respectait son silence. Parfois le char à bancs croisait une paysanne à cheval avec ses larges
housseaux, un berger menant au pâturage quelques maigres brebis, ou un curé des environs ralentissant le pas pour lire son bréviaire. Ces rencontres et le salut de ces rares passants rappelaient un moment le garde général el Susanne au sentiment des petites réalités de la vie. Bientôt le fardeau retombait de tout son poids, et ils se replongeaient dans leurs réflexions ou leur rêve.
Quand ils ne furent plus qu'à une petite distance de la ville, M. d'Estérac arrêta sa voiture, mit pied à terre, détela son cheval et remisa le tout dans une auberge dont il connaissait le maître. 11 voulait éviter, en entrant à Mende, tout ce qui pouvait attirer trop d'attention sur Susanne.
Ils cheminèrent, côte à côte et sans échanger une parole, pendant quelques minutes. M. d'Estérac put alors mieux regarder la jeune fdle que lui avaient à demi cachée, pendant le voyage, la mante dont elle s'était enveloppée, le mouvement de la voilure et les incidents de la route.
Elle était en grand deuil. Sa beauté avait pris un caractère étrange, quelque chose de pareil au reflet de ces clartés errantes que l'on aperçoit dans la nuit, sans trop savoir si elles viennent de la terre ou du ciel. On eût dit un instrument, fait pour rendre de divins accords, mais dont les cordes, à force de se tendre, menacent de se briser. A cette perfection idéale de lignes, d'expression et de formes,
142 LES COKBEAUX
qui défie toute description exacte, la douleur, la lutte et peut-être les secrets de son intime pensée avaient joint ce type de souffrance extatique, que les peintres espagnols excellent à exprimer. M. d'Estérac la contemplait avec une admiration mêlée de quelque vague inquiétude.
Tout à coup elle s'arrêta, et lui dit d'un ton ferme :
— L'autre jour, à l'audience, vous m'avez trouvée lâche, n'est-ce pas? Vous attendiez, je le sais, autre chose de moi...
— Mais... le mensonge n'est point perm.is, et... peut-être avez-vous bien fait de ne pas persister à mentir, répondit-il avec un peu d'embarras.
— Le mensonge I il s'agit bien de cela! repritelle avec un sourire amer qui empruntait plus de force à l'éclat de son regard. Vous savez, monsieur. .. cet article du code, que le président a lu exprès pour moi?...
— Oui... ah I je comprends; il s'agissait pour vous de la réclusion ou même de cinq ans de travaux forcés, si vous aviez été convaincue de faux témoignage...
— Et comme Jacques persistait à nier, comme il ne voulait pas qu'il fût dit que j'avais été dans sa chambre à une heure où les honnêtes filles ne vont pas chez les jeunes gens...
— Vous n'avez pas voulu en courir la chance?
— Moi ! s'écria-t-elle en s'animant par degrés...
Mais ôtre poursuivie, dcsiionorèe, condamnée, emprisonnée avec Jacques, subir la moitié de sa peine pour un crime qu'il n'a pas commis, endurer tous les supplices et toutes les hontes pour que tout soit égal entre nous, ce serait, dans le malheur qui nous frappe, mon orgueil et ma joie !...
— Mais alors?... fit M. d'Estérac, effrayé de cette exaltation croissante.
— Mais alors qui serait resté ici?
— Rester ici ? Et pourquoi?
Elle le regarda en face; ses grands yeux noirs lançaient des éclairs.
— Ah çà, reprit-elle, croiriez-vous, par hasard, que tout est fini?...
Il ne répondit pas; il ne voulait ni heurter, ni caresser ses illusions. Elle continua :
— Et Dieu, qu'en faite s -vous?... Oui, nous méritions d'être punis, moins sévèrement peut-être ; mais ce n'est pas à la créature à marchander avec son Créateur... J'ai désobéi à mon père... j'ai trop aimé Jacques : je lui sacrifiais ma réputation ; j'ai presque bravé le scandale; j'aurais sacrifié plus encore... Lui, il est coupable aussi : il a trop haï ce malheureux Simon, et la haine, quand elle arrive à ce point, semble appeler la violence et le meurtre... Nous sommes humiliés, frappés, brisés, broyés, c'est juste : mais Dieu est là, ajouta-t-elle en montrant le ciel ; et moi, je suis ici 1...
144 LES COr.BEAUX
Elle frappait du pied la terre, comme si elle eût Toulu en faire sortir un témoin et un vengeur.
— Pauvre enfant, murmura tristement M. d'Estérac, elle en deviendra folle!
Et cependant un sentiment nouveau s'emparait de lui. Cette jeune fille, d'une admirable beauté, seule au monde, conservant la foi et l'espérance au milieu des ruines de son bonheur, cette pâle figure encadrée de noir, se détachant sur le fond lumineux du paysage, lui inspirait une vague sollicitude, un mystérieux respect, un sentiment analogue à celui que nous éprouvons pour un malade parlant d "immortalité sur son lit de mort, et déjà touché d'un rayon céleste.
— Venez! venez vite! lui dit-il en l'entraînant pour échapper à ses propres pensées; il faut que Jacques vous voie, qu'il vous entende; vous lui donnerez du courage... Le désespoir n'est pas possible à l'homme qui est aimé ainsi par une femme telle que vous ! . . .
Ils doublèrent le pas, et bientôt ils arrivèrent à la prison.
Par un sentiment de délicatesse et de discrétion facile à comprendre, M. d'Estérac ne voulut pas assister en tiers à cette dernière entrevue de Susanne et de Jacques. Beau-frère du juge d'instruction, il avait, nous l'avons dit, certains privilèges. Il obtint que la jeune fille resterait seule dans la cellule du
condamné, et il alla, pendant ce temps, faire une visite au directeur de la maison d'arrêt.
Habitué à voir passer sous ses yeux toutes les variétés de la scélératesse ou de la perversité humaine, le directeur lui déclara qu'il n'avait jamais rencontré un prisonnier tel que Jacques. — Depuis son entrée dans la maison, dit-il à M. d'Estérac, pas un blasphème, pas un murmure, pas un de ces mots qui trahissent une nature dépravée... Il se renferme presque constamment dans un silence plein de résignation et de Irislesse, et la manière dont il parle de son innocence n'a rien de commun avec les menteries banales auxquelles nous sommes accoutumés.
Les autres détenus osent à peine lui adresser la parole ; on a entendu l'un d'eux mur murer entre ses dents : « Celui-là n'est pas de la pègre! » Que vous dirai-je? Jacques Boucard est coupable, sans doute; le malheureux Simon ne s'est pas assassiné tout seul; mais j'explique le crime par un accès de jalousie exaltée jusqu'à la fièvre chaude... »
Ils causèrent ainsi pendant quelque temps : puis le directeur tirant sa montre : « L'heure réglementaire est passée , dit-il, et il serait bon peut-être de ne pas trop prolonger cette douloureuse entrevue. »
— D'autant plus, répondit M.d*Es*érac, que nous devons retourner ce soir même à "Videfort... je l'ai promis au père de Susanne I
Il se dirigea vers la cellule do Jacques : un pathétique spectacle l'y atlendait.
Quandil entra, ilentendit s'échanger entre les deux amants les mots : espérance, courage, — courage et espérance qui rayonnaient sur le visage inspiré de Susanne. Jacques, agenouillé devant elle, tenait ses mains dans les siennes. Sur sa ligure amaigrie, mais rassérénée, coulaient ces larmes que le désespoir ne connaît pas, qui sont un bienfait du ciel et qui soulagent les cœurs brisés.
L'effet de cette scène était si simple et si pénétrant, que M. d'Estérac n'y put tenir. Il n'était ni dévot ni poète , mais il se sentit subjugué par cette poésie qui vient de l'âme, par cette religion qui console et relève les misérables.
Sans dire un mot, il se mit à genoux sur le seuil de la porte.
— Espoir en Dieu ! répétait Susanne.
— Espoir en Dieu... et en toi! redisait Jacques.
— Oui, en moi, pourvu que nous restions dignes de celui qui nous a frappés et qui nous pardonne... en moi, pourvu que... là-bas... là-bas... tu demeures ferme et pur dans ton supplice, pourvu que tu ne répondes à tes nouvelles tortures que par la résignation et la prière 1...
Alors la belle enthousiaste tira de dessous son fichu un petit crucifix de bois noir, et elle s'écria avec une inspiration surhumaine :
— Celui que tu vois là était plus innocent que toi, et il a souffert plus que nous. Aime-moi en lui... Aime-le en moi!...
Elle présenta le crucifix aux lèvres de Jacques, qui le baisa ; puis sur ces lèvres purifiées elle posa ses lèvres virginales, et, se relevant brusquement, comme si elle venait de prendre une résolution soudaine :
— Maintenant, adieu ! dit-elle ; le reste me regarde : monsieur d'Estérac, emmenez-moi 1
Le condamné ne dit rien pour la retenir; le dernier adieu fut silencieux et calme. Peu de temps après, M. d'Estérac et Susanne reprenaient la route de Villefort.
Il aurait voulu lui exprimer quelques-unes des émotions qui venaient de l'agiter; mais elle semblait ne plus tenir que par un fil invisible aux réalités de: la vie. Il lui adressa quelques mots insignifiants ; elle ne répondit pas. Elle s'était pelotonnée dans sa mante, et, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés, elle restait immobile au fond de la voiture.
La nuit approchait rapidement; ils étaient encore à plus d'un kilomètre de Villefort, et déjà quelques étoiles commençaient à poindre dans un ciel froid.
A cet endroit de la route se rencontre une montée fort roide, surplombée par des rochers qui s'élèvent comme des degrés d'amphithéâtre jusqu'aux premiers versants de la Margeride.
M. d'Estérac fil halte pour laisser souffler son cheval.
Eu ce moment, avec la légèrelé d'une gazelle, Susanne saula à bas du char-à-bancs, et courut vers la montagne.
— Où allez-vous donc? lui dit-il avec inquiétude. Remontez vite ! Nous avons encore un bon bout de chemin avant d'arriver.
Elle se retourna vers lui, le regarda fixement et partit d'un frais éclat de rire. A la clarté du crépuscule, il remarqua sur ses traits des signes d'égarement.
Susanne! Susanne! s'écria-t-il avec angoisse ; je vous en prie, revenez!...
Elle était déjà à vingt pas de lui, sautant de rocher en rocher.
— Susanne, vous ne pouvez me laisser ainsi !... J'ai promis de vous ramener ce soir à votre père...
Pour toute réponse, Susanne se retourna encore une fois, lui fit une révérence, et se mit à chanter d'une voix vibrante la chanson si connue dans les Cévennes :
Aquélès mountagnos que tan haoûte sounn Wempachom de veiré mets amourousoun.,.
Ces montagnes où sur l'abîme On voit planer aigle et vautours, De l'autre côté de leur cime M'empêchent devoir mes amours !..«
M. d'Estérac essaya encore un appel. Déjà Susanne commençait à se perdre à travers les louffes de genévriers et de chênes verts. Sa chanson n'arrivait plus que comme un écho ou un murmure :
Ce voile de deuil que je traîne A travers mes nuits et mes jours, De l'autre côté de ma peine M'empêclie de voir mes amours !
— Ah! la pauvre enfant!... C'est ce que je craignais, j'en avais le pressentiment... C'était au-dessus de ses forces... Elle est folle !...
Et, dans le lointain , derrière les rochers et les bruyères, s'exhalait, comme la brise nocturne, comme le souffle d'une fée , le dernier couplet de la chanson :
Cette mer où s'en vont mes rêves, De nos fleuves suivant le cours, De l'autre côté de ses grèves M'empêche de voir mes amoursî