‹ Les corbeaux; pièce en quatre actesChapitre 6 sur 110 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

MARIE

Oui, je t’aime beaucoup, beaucoup, beaucoup... mais tu ne fais rien de ce que je voudrais et de ce que tu devrais faire. Travailler moins d’abord, jouir un peu de ta fortune et te soigner quand tu es malade.

VIGNERON

Mais je ne suis pas malade, mon enfant. Je sais ce que j’ai, un peu de fatigue et le sang à la tète, ce qui m’arrive tous les ans, à pareille époque, quand j’ai clos mon inventaire. L’inventaire de la maison Teissier, Vigneron et Cie ! Sais-tu ce qu’on nous en a offert, à Teissier et à moi, de notre fabrique, pas plus tard qu’il y a huit jours? Six cent mille francsl

MARIE

Eh bien ! il fallait la vendre.

VIGNERON

Je la vendrai, dans dix ans, un million, et d’ici là elle en aura rapporté autant.

MARIE

Quel âge auras-tu alors ?

VIGNERON

Quel âge j’aurai? Dans dix ans? J’aurai l’âge de mes petits enfants et nous ferons de bonnes parties ensemble. (Auguste entre.) Que voulez-vous, Auguste?

AUGUSTE

C’est l’architecte de Monsieur qui désirerait lui dire un mot.

VIGNERON

Répondez à M. Lefort que s’il a besoin de me parler il aille me voir à la fabrique.

AUGUSTE

Il en vient, Monsieur.

YIGNERON.

Qu’il y retourne. Ici je suis chez moi, avec ma femme et mes enfants, je ne me dérange pas pour recevoir mes entrepreneurs. (Auguste sort.) Laisse-moi me lever.

Marie s’éloigne; Vigneron se lève avec effort, il est pris d’un demiétourdissement et fait quelques pas mal assuré®.

MARIE, revenant à lui.

Pourquoi ne veux-tu pas voir un médecin?

VIGNERON

Ce n’est donc pas fini?

MARIE

Non, ce n’est pas fini. Tu as beau dire, tu n’es pas bien. Soigne-toi, fais quelque chose, un petit régime pendant huit jours te rétablirait peut-être entièrement.

VIGNERON

Finaude ! Je t’entends bien, avec ton petit régime ! Je mange trop, n’est-ce pas? Allons, parle franchement, je ne t’en voudrai pas. Je mange trop. Que veux-tu, fillette? Je n’ai pas toujours eu une table pleine et de bonnes choses à profusion. Demande à ta mère, elle te dira que dans les commencements de notre ménage je me suis couché plus d’une fois sans souper. Je me rattrape. C’est bête, c’est vilain, ça me fait mal, mais je ne sais pas résister. (Quittant Marie.) Et puis je crois que j’ai tort de lire le Siècle après mon déjeuner, ça alourdit mes digestions, (il froisse le journal et en remontant la scène le jette sur le canapé ; ses regards se portent sur Judith; celle-ci, assise au piano, le dos tourné, paraît réfléchir profondément; il va à elle à petits pas et lui crie à. l’oreille ) Judith I

JUDITH

Oh ! mon père, je n’aime pas ees plaisanteries-là, tu le sais bien.

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