ACTE PREMIER
made. Il gagne mille écus au Ministère de l’Intérieur, c’est fort joli pour son âge. Cependant je me demande, au dernier moment, si ce mariage est raisonnable et si ma tille sera bien heureuse avec ce petit monsieur parce qu’il a la particule.
MADAME VIGNERON
Mais Blanche en est folle, de son Georges.
VIGNERON
Blanche est une enfant ; le premier jeune homme qu’elle a rencontré lui a tourné la tète, c’est tout simple.
MADAME VIGNERON
Qu'est-ce qui te prend, mon ami? A quel propos revienstu sur ce mariage pour ainsi dire fait? Tu ne reproches pas, je suppose, à madame de Saint-Genis sa position de fortune, la nôtre n’a pas été toujours ce qu’elle est maintenant. De quoi te plains-tu alors? De ce que M. Georges est un joli garçon, bien élevé et de bonne famille. S’il a la particule, tant mieux pour lui.
VIGN ERON.
Ça te flatte, que ton gendre ait la particule.
MADAME VIGNERON
Oui, ça me flatte, j’en conviens, mais je ne sacrifierais pas le bonheur d’une de mes filles à une niaiserie sans importance. (Plus près et plus bas.) Veux-tu que je te dise tout, Vigneron? Blanche est une enfant, c’est vrai, modeste et innocente, la chère petite, autant qu’on peut l’être, mais d’une sensibilité extraordinaire pour son âge ; nous ne nous repentirons pas de l’avoir mariée de bonne heure. Enfin, l’abbé Mouton, un ami pour nous, qui nous connaît depuis vingt ans, ne se serait pas occupé de ce mariage, s’il n’avait pas été avantageux pour tout le monde.
VIGNERON
Qui est-ce qui te dit le contraire? Mais c’est égal, nous som-
mes allés trop vite. D’abord un abbé qui fait des mariages, ce n’est pas son rôle. Ensuite explique-moi comment madame de Saint-Genis, qui n’a pas le sou, je le répète, a d’aussi belles relations. Je pensais que les témoins de son fils seraient des gens sans conséquence; elle en a trouvé, ma foi, déplus huppés que les nôtres. Un chef de division et un général! Le chef de division, ça se conçoit, M- Georges est dans ses bureaux, mais le général?
MADAME VIGNERON
Eh bien? Quoi? Le général? Tu sais bien que M. de oaint- Genis le père était capitaine. Va à tes affaires, mon ami. (Elle le quitte.) Blanche, donne à ton père sa redingote.
Elle sort par la porte de droite en la laissant ouverte derrière ôlle. VIGNERON, il Me sa robe de chambre et passe le vêtement que lui apporte Blanche.
Vous voilà, vous, ingrate!
BLANCHE
Ingrate! A quel propos me dis-tu cela?
VIGNERON
A quel propos? Si nous sommes riches aujourd’hui, si tu te maries, si je te donne une dot, n’est-ee pas à M. Teissier que nous le devons?
BLANCHE
Non, papa.
VIGNERON
Gomment, non, papa. C’est bien Teissier, j’imagine, avec sa fabrique, qui m’a fait ce que je suis.
BLANCHE
C’est-à-dire que tu as fait de la fabrique de M. Teissier ce qu’elle est. Sans toi, elle lui coûtait de l’argent; avec toi, Dieu sait ce qu’elle lui en a rapporté. Tiens, papa, siM. Teissier était un autre homme, un homme juste, après le mérite