IDÉE GENERALE DE LA CORPORATION
Définition de la corporation. Qu était- ce qu’une corporation ouvrière au moyen âge ?
C’était une société composée de gens de même profession, qui s’unissaient dans un sentiment de charité fraternelle pour pratiquer honnêtement leur
métier, pour veiller aux intérêts de leurs membres, et pour servir loyalement le public.
Place de la religion dans la corporation. Filles de la religion, les corporations ouvrières gardèrent toujours l’empreinte de leur origine. On n’y pouvait entrer qu’à condition d’être bon catholique, et de remplir tous les devoirs religieux et moraux exigés par ce titre. Chacune était sous la protection d’un saint dont elle célébrait la fête avec grand éclat, et auquel elle dédiait, selon ses moyens, une chapelle ou tout au moins un autel dans l’église paroissiale. Toutes se faisaient un honneur de figurer en corps dans les grandes fêtes religieuses, notamment dans les processions, où elles déployaient leurs bannières, et où elles avaient leur rang marqué par une tradition invariable. La fête du patron, d’ordinaire, ne se terminait pas sans qu’un joyeux banquet réunît tous les confrères dans de fraternelles agapes d’où la licence était bannie, mais où la gaieté ne manquait jamais.
Les membres observaient les uns vis à vis des autres les obligations de la charité fraternelle. Dans toutes les grandes circonstances de la vie, le travailleur trouvait ses confrères autour de lui, soit pour prendre part à son bonheur au jour du mariage, en assistant à sa noce, soit pour lui rendre les derniers / devoirs au jour de la mort. Les joies et les peines étaient en commun; on priait les uns pour les autres; la religion mettait de la dignité dans la réjouissance et de la consolation dans le deuil.
Secours mutuels. La plupart des corporations avaient organisé les secours mutuels parmi leurs membres, et venaient avec une active charité à l’aide
de ceux qui étaient tombés dans l’infortune. Souvent, elles dotaient les filles des confrères pauvres, ou elles faisaient les frais de l’éducation de leurs orphelins. Grâce à une cotisation modique, le confrère malade touchait, pendant tout le temps qu’il était empêché de travailler, un secours qui le mettait à l’abri de la misère. Enfin, plus d’une corporation trouvait encore le moyen de soulager, en dehors de son propre sein, les souffrances les plus cruelles, et versait d’abondantes aumônes aux léproseries et aux hôpitaux.
Personnification civile des corporations.
Les corporations étaient reconnues par l’autorité comme des institutions d’utilité publique, et jouissaient de tous les avantages de la personnification civile. Elles avaient leur caisse, leur local, leurs armoiries, leurs bannières, leurs archives, leur sceau, leurs revenus, en un mot, tout ce que peut posséder une personne riche et influente. Avant tout, elles avaient leur règlement qui était pour elles une véritable constitution, et qu’elles élaboraient elles-mêmes. Elles devaient, sans doute, le faire approuver soitpar la commune, soit par le prince : mais l’intervention de l’autorité supérieure se bornait d’ordinaire à un simple contrôle , qui avait pour but d’empêcher le conflit des divers métiers entre eux, ou avec l’intérêt général. A part cela, l’autonomie des corporations était absolue, et elles statuaient souverainement sur tout ce qui les concernait.
Leur gouvernement. Elles étaient gouvernées par des confrères librement élus, d’après un mode d’élection qui variait jusqua l’infini de métier à métier, de ville à ville. Chose curieuse! quand on
étudie leur régime électoral, on découvre que ces braves ouvriers d’autrefois avaient prévu et écarté la plupart des abus que nous essayons de détruire aujourd’hui. Il faut ajouter que le vote était obligatoire, et que nul ne pouvait, sauf pour les motifs les plus graves, refuser la charge à laquelle il était appelé par l’élection. D’autre part, les statuts défendaient généralement de confier deux fois de suite les mêmes fonctions au même homme.
Les [chefs électifs de la corporation étaient les gouverneurs ou doyens, au nombre de deux ou quatre ; ils étaient assistés de plusieurs assesseurs ou jurés, d’un greffier ou secrétaire, d’un rentier ou trésorier, et ils avaient à leurs ordres un ou plusieurs valets. Leurs attributions étaient nombreuses. Ils convoquaient le métier, présidaient les séances, veillaient à l’exécution des règlements, percevaient les cotisations et amendes, géraient le trésor, représentaient la corporation à l’extérieur, et défendaient ses droits contre toutes les atteintes. Quand il s’agissait d’affaires importantes, ils convoquaient une assemblée générale, à laquelle tous les membres étaient tenus d’assister. Tout le monde pouvait y émettre son avis, et le secret des délibérations était rigoureusement gardé. S’il arrivait qu’il fût trahi par la femme d’un confrère, c’est celui-ci qui était puni : on supposait avec raison quelle n’aurait pas parlé s’il n’avait commencé par être bavard.
Quand les résolutions du métier touchaient aux intérêts généraux, elles devaient, de même que ses statuts, être soumises à la ratification de l’autorité supérieure. Celle-ci, tout en abandonnant aux corporations le soin de réglementer le travail, veillait
de la manière la plus scrupuleuse à ce que les mesures prises par un métier ne fussent pas contraires au droit de tous.
Rôle politique des corporations. Les corporations étaient plus que des personnes civiles; c’étaient aussi des personnes politiques, c’est-à-dire quelles avaient leur mot à dire dans les affaires communales, et leur part très considérable dans l’élection des magistrats communaux. Dans beaucoup de villes, cette part était la part du lion, et il fallait être inscrit dans une corporation pour avoir le droit de vote. Mais ce régime de démocratie exclusive était loin d’être le meilleur, parce qu’il ne tenait nul compte des autres éléments sociaux qui avaient droit à être représentés dans le conseil de la commune, et aussi parce qu’il mettait sur le même pied des métiers d’une importance fort diverse. Il faut donner la préférence au régime qui divisait les électeurs en catégories dont chacune avait dans l’élection une place proportionnée à son importance. Tel était, notamment, celui de Dinant, qui groupait toute la population électorale en trois classes : les bourgeois proprement dits, les batteurs de cuivre, qui formaient la corporation la plus importante de la ville, et, enfin, l’ensemble des autres métiers. Les deux premiers groupes nommaient chacun neuf conseillers et le troisième douze; il en résultait un conseil de trente membres qui réalisait vraiment ce qu’on appellerait aujourd’hui la représentation proportionnelle des intérêts.
Bref, dans aucune commune du moyen âge, l’ouvrier n’était éloigné des urnes ou privé du droit d’intervenir dans les affaires publiques. Le plus humble
travailleur y était intéressé comme le plus fier patricien, et la vie politique n était pas un domaine fermé à l’homme qui vit du travail de ses mains.
Le service militaire des corporations. Des hommes qui avaient de tels droits devaient avoir plaisir à remplir leurs devoirs. Aussi les ouvriers étaient-ils, en général, d’excellents soldats, qui portaient avec joie les armes pour la défense de la patrie. Chaque corporation formait une compagnie à part, et jusque dans les rangs, les confrères restaient groupés, combattant côte à côte et se sentant les coudes. Beaucoup de glorieuses victoires ont été remportées par ces braves gens, que les chevaliers regardaient de haut et qu’ils appelaient avec mépris la piétaille . C’est la piétaille flamande qui a gagné, en i3o2, la grande bataille des Éperons d’or sur toute la chevalerie française. Et la piétaille wallonne ne le cédait pas à la flamande. En 1 21 3, à la bataille de la Warde de Steppes, ce sont les bouchers de Liège qui ont décidé le succès de la journée, et taillé en pièces la noblesse brabançonne.
Rang social des corporations. Ainsi, grâce à leur union et à leur entente, les ouvriers étaient parvenus à un rang social éminent dans nos villes. Ils en étaient l’élément le plus important. Ils n’étaient pas, alors, refoulés en dessous de la bourgeoisie dans un niveau social inférieur ; ils étaient eux-mêmes la bourgeoisie, et la distinction qu’on fait aujourd’hui entre bourgeois et ouvriers leur était inconnue. Loin de rougir de leur travail, ils en étaient fiers, et ils avaient un point d’honneur professionnel singulièrement délicat. Quiconque, par sa conduite ou par ses relations, souillait le noble blason du métier, en était
sévèrement exclu. Les honorables insignes de la profession étaient exhibés avec orgueil sur les bannières, et partout, dans les cortèges pacifiques ou dans les expéditions militaires, on voyait les étendards chargés de pics de houilleur ou de scies de charpentier flotter fièrement à côté des pennonceaux qui portaient les lions héraldiques de la chevalerie. Encore aujourd’hui, dans plus d’une chapelle de nos grandes églises, ces armoiries du travail ornent les verrières où les ont fait placer les corporations : et quand le soleil brille à travers leurs couleurs qu’il fait flamboyer, il semble que ce soit la classe ouvrière elle-même, transfigurée par la religion, qu’on voit resplendir dans la gloire impérissable du travail chrétien.