LA HIÉRARCHIE OUVRIÈRE
Dignité du travail. Ce qui vient d’être dit montre la haute idée que les corporations se faisaient du travail. Tout métier était considéré comme un art, auquel on devait en conscience apporter tous ses soins. De même qu’on ne faisait pas de différence entre l’ouvrier et le bourgeois, de même on n’en connaissait pas entre l’artisan et l’artiste. Les deux
mots étaient synonymes, et plus d’un des merveilleux chefs-d’œuvre du moyen âge est sorti des mains d’un modeste homme de métier. On disait proverbialement, quand on voulait parler d’un produit irréprochable, qu’il était fait de main d'ouvrier. Nous allons voir à quel prix les travailleurs d’autrefois atteignaient ce degré de supériorité technique.
L’apprenti. D’abord, c’était leur principe que pour pratiquer un métier, il fallait le savoir, et que pour le savoir il était nécessaire de l’avoir appris. Aussi quiconque se destinait à une profession commençait-il par aller en faire l’apprentissage chez un maître. L’apprenti devait être de religion catholique, et, en général, de naissance légitime; on voulait aussi qu’il eût un certain âge, qui d’ordinaire ne descendait pas en dessous de douze à treize ans. Au surplus, le patron ne se chargeait pas de l’apprenti et les parents ne lui livraient pas leur enfant sans que de part et d’autre on exigeât des garanties. Il intervenait donc un véritable contrat, revêtu de formalités solennelles qui en attestaient l’importance. Le contrat d’apprentissage était passé parfois devant l’assemblée du métier, parfois même à l’hôtel-de-ville, devant les échevins, toujours, devant des témoins choisis par les deux parties. Les engagements réciproques étaient mis par écrit, et garantis par la corporation elle-même ainsi que par l’autorité publique.
Le contrat établissait entre le patron et l’apprenti les mêmes relations qu’entre un père et son fils. Le patron s’engageait à prendre l’apprenti chez lui, à l’entretenir et à l’élever comme son propre enfant, à veiller avec le plus grand soin sur sa vie morale et
religieuse, à le garder par porte et par verrou , et tout particulièrement à lui bien apprendre le métier. L’apprenti, de son côté, devait considérer le patron comme son père, le respecter, lui obéir, remplir fidèlement les clauses de son contrat, et, enfin, ne pas le quitter avant le terme convenu. Telles étaient les conditions principales de part et d’autre, mais on n’en finirait pas si l’on devait exposer, dans le détail, les précautions innombrables qui étaient prises pour sauvegarder tous les droits de chacun.
La durée de l’apprentissage était généralement longue. Rares étaient les métiers où il ne durait que deux ou trois ans ; il en fallait quatre à cinq dans la plupart, et même, dans quelques industries particulièrement difficiles, comme celle des orfèvres ou celle des tisserands, il pouvait aller jusqu’à huit et même jusqu’à dix ans. Il y avait d’ailleurs une autre raison pour le prolonger. En général, les apprentis ne payaient rien à leur patron, pas même la pension; ils étaient donc pour lui, du moins pendant les premières années, une source de dépenses considérables, et la justice exigeait qu’ils le dédommageassent en travaillant pour lui un peu au-delà du temps nécessaire à leur formation.
C’était un grand bienfait pour l’apprenti que cet enseignement professionnel. Il y avait droit, et le maître le lui devait en conscience. Aussi, pour que le maître ne fût pas amené à négliger l’éducation de l’enfant, lui était-il défendu d’avoir plus d’un certain nombre d’apprentis. Dans beaucoup de métiers, ce nombre était limité à un, à deux ou à trois. S’il était constaté que le maître négligeait d’instruire son apprenti, celui-ci avait le droit de faire casser son
contrat, et, dans ce cas, les jurés du métier lui procuraient un autre patron.
Le compagnon. L’apprentissage terminé, on gravissait le second degré de l’échelle corporative , et l’on devenait compagnon , ce qui signifie proprement ouvrier. D’ordinaire, on couronnait ses annéesd’apprentissage par une ou deux années de voyage à l’étranger, qui achevaient l’éducation technique du. jeune travailleur. C’est ce qu’on appelait, dans nos contrées, le tour de France . Portant sur le dos un sac qui contenait son léger bagage, et égayant sa route par mainte joyeuse chanson, le jeune compagnon s’en allait de ville en ville, s’arrêtait là où il trouvait de l’ouvrage ou de l’agrément, puis repartait pour visiter de nouvelles contrées, et faisait ainsi, en route, la connaissance des hommes et des choses. Il y avait là, pour un travailleur consciencieux et honnête, un fécond enseignement complémentaire, qui l’initiait à tout ce que son art avait de plus varié et de moins connu. Il était généralement sûr d’un bon accueil : partout où il arrivait, des sociétés de compagnons lui ouvraient leurs rangs, et s’employaient à lui trouver de l’occupation. Et les maîtres ne haïssaient pas d’employer l’ouvrier étranger, quand il leur avait fourni la preuve de son éducation professionnelle. Souvent il apportait dans leurs ateliersdes procédés nouveaux, et il rajeunissait la tradition du travail.
De retour au pays, le compagnon s’engageait au service d’un patron et prenait place dans les cadres du métier. S’il était célibataire, le maître, généralement, le prenait chez lui, à son pain et à son potr comme on disait autrefois. Plusieurs métiers, tou-
tefois, répugnaient à cette cohabitation, qui leur semblait présenter des inconvénients pour la vie de famille. Dans tous les cas, l’ouvrier célibataire était l’exception, et, dès qu’il se mariait, il s’établissait à part et avait son ménage à lui. Beaucoup se contentaient, leur vie entière, de l’existence calme et paisible du compagnon. Elle leur assurait le pain quotidien, et, leur journée finie, ils trouvaient auprès de leur foyer cette aisance modeste et cette indépendance souveraine qui faisaient dire : Pauvre homme •en sa maison est roi .
Le maître. Ceux qui avaient plus d’ambition briguaient le rang de maître. La maîtrise ne s’acqùérait pas sans peine. Il fallait passer un examen, et subir une série d’épreuves analogues à celles •qu’on subit aujourd’hui dans nos universités. Le travail manuel était honoré à l’égal des professions libérales, et un diplôme de maître cordonnier devait se conquérir tout comme un diplôme d’ingénieur ou d’avocat.
L’examen se passait devant un jury composé de maîtres du métier. Il comprenait une partie théorique et une partie pratique. La partie théorique •consistait en questions posées par le jury sur les principaux points de la profession. Certains questionnaires nous ont été conservés : on y voit que les interrogations étaient sérieuses. Ainsi, par exemple, l’imprimeur devait prouver qu’il savait lire le grec, et être expert en langue latine.
Mais la partie pratique de l’examen était de beaucoup la plus importante. Elle se résumait dans la confection d’un chef d'œuvre que le récipiendaire devait exécuter seul, soit sous la surveillance du jury, soit.
tout au moins, dans des conditions telles que la fraude était rendue impossible. C’était le jury luimême qui désignait le travail à exécuter, et on aura une idée du haut degré de préparation technique des patrons du moyen âge par les quelques exemples suivants. Le maçon devait faire un arc de maçonnerie et un quart d’escalier tournant. Le peintre en bâtiments avait à peindre une statue de la sainte Vierge. On demandait au tailleur de confectionner une étole de prêtre et une robe de femme. Enfin, le cuisinier était tenu de préparer une grosse pièce, deux potages, six entrées, cinq plats de rôt et neuf plats d’entremets. Combien n’y a-t-il pas de patrons aujourd’hui qui échoueraient, si on leur imposait des épreuves de ce genre !
Une fois qu’on était passé maître, on se faisait recevoir dans la corporation en prêtant le serment d’observer fidèlement les statuts, et l’on avait alors, comme disaient nos ancêtres, l'usage et la hantise du métier . On pouvait ouvrir un atelier, prendre des compagnons et des apprentis, se livrer à l’exercice de la profession avec tous les avantages qui y étaient attachés, participer aux assemblées de la corporation. La maîtrise était le plus haut degré de la hiérarchie ouvrière : celui qui l’avait atteint ne gardait d’autre ambition que d’en paraître toujours digne.
Résultats de la hiérarchie ouvrière. Il n’est pas possible de le nier : toutes ces précautions prises pour former de bons ouvriers et de bons patrons avaient des résultats excellents. Les produits du moyen âge étaient presque toujours d’une facture excellente. Aujourd’hui encore, les amateurs font la chasse aux vieux bahuts, aux vieilles serrures, aux
vieux manuscrits, aux dinanderies, en un mot, à tout ce qui reste des arts industriels d’autrefois. On y trouve une sûreté de main, un fini d’exécution qui stupéfient. Il est telle clef, telle penture de porte, telle moulure de bois, telle miniature de manuscrit qui a coûté à l’artisan un travail incroyable. Un ouvrage bien fait avait une durée indéfinie. Des robes se léguaient par testament, et étaient portées par plusieurs générations. Nous avons des livres d’il y a six cents ans qui sont aussi intacts que s’ils sortaient des mains des copistes.