LE RÉGIME DU TRAVAIL
Depuis la Révolution française, grâce à l’affaiblissement de la foi religieuse et à la suppression des corporations, les hommes ont pris l’habitude de considérer la vie comme un grand champ de bataille où les plus faibles succombent fatalement sous les plus forts. Ils appellent cela le combat pour l’existence. Nulle part ces idées funestes n’ont fait autant de ravages que dans le domaine de l’industrie. La concurrence y est devenue le seul principe, et chacun cherche à produire au meilleur prix pour pouvoir vendre au meilleur marché, afin d’écraser ainsi tous
les concurrents. Et qui ne voit que pour arriver à ce beau résultat, on est fatalement amené à réduire le salaire des ouvriers ou à frauder le public sur la qualité des produits ? '
Au moyen âge, on avait d’autres idées. On croyait que les hommes sont faits pour s’entraider et non pour s’entremanger. On voulait avant tout que l’ouvrier pût vivre honorablement du fruit de son travail, et que le public fût loyalement servi pour son argent. Dans ce but, on recourait à tous les moyens nécessaires pour empêcher la concurrence effrénée qui permet à quelques-uns de s’enrichir par des moyens injustes, en réduisant une multitude de leurs semblables à la misère.
Achat des matières premières. Beaucoup de corporations étaient organisées en sociétés coopératives pour l’achat des matières premières, quelles distribuaient par parties égales aux associés, ce qui diminuait dans une proportion souvent considérable pour chacun d’eux le prix de revient. Celles qui abandonnaient à leurs membres le soin de s’approvisionner eux-mêmes veillaient toutefois aussi à ce que personne ne pût se faire accapareur. Si un confrère trouvait l’occasion de faire une emplette à bon compte, il était tenu de le faire connaître aux autres confrères pour qu’ils pussent participer aux mêmes avantages. Bien plus, avait-il passé un marché avantageux avec un fournisseur, tout confrère avait le droit d’intervenir en tiers dans le marché aux mêmes conditions. D’aucune manière on ne pouvait, en acquérant les matières premières à meilleur compte, se donner vis à vis de ses confrères une avance redoutable qu’on aurait conservée pendant toutes les
phases de la production, et qui aurait été une première source d’inégalité.
Ateliers communs. Là où c’était nécessaire, la corporation mettait aussi à la disposition de ses membres des instruments de travail commun. Ainsi, les tanneurs possédaient un moulin à écorces où tous avaient le droit de faire moudre à leur tour. Ainsi, les cordiers, les teinturiers et d’autres métiers encore possédaient des ateliers communs où tous les confrères pouvaient se livrer à leur travail.
Règles de la fabrication. Les ateliers privés étaient d’ailleurs la majorité. Seulement, on y travaillait d’après des règlements minutieux, destinés à assurer la bonne qualité des produits. En général, l’atelier devait se trouver au rez-de-chaussée, donner sur la rue, être suffisamment éclairé, rester toujours ouvert au contrôle des jurés du métier, qui venaient s’assurer si tout se passait conformément aux prescriptions. On peut dire que le public assistait luimême à la confection des produits qu’il achetait, car , d’ordinaire , la boutique se confondait avec l’atelier.
Il serait trop long d’entrer dans le détail des prescriptions réglementaires spécifiant le mode de fabrication de chaque produit. La chasse était faite à toutes les fraudes, et les statuts de chaque métier poursuivaient les contraventions avec une vigilance et une sévérité qui ne se laissaient pas facilement mettre en défaut. On frappait non seulement la falsification ou l’emploi de mauvaises matières premières , mais encore les procédés défectueux de fabrication, et même ceux qui, sans être frauduleux, rendaient cependant difficile la constatation de la
fraude. Certains métiers étaient, sous ce rapport, en possession d’un véritable code : ainsi, par exemple, les drapiers réglaient la longueur et la largeur des pièces d’étoffe, la quantité et la qualité des fils, la nature des tissus, etc. Il en était de même chez les tapissiers, chez les orfèvres et, en un mot, dans tous les métiers où la fabrication est un peu compliquée.
Une fois le produit élaboré ainsi, sous les yeux du public, il fallait encore, dans plusieurs métiers, le soumettre au contrôle des jurés avant qu’on pût le mettre en vente. Était-il trouvé insuffisant, il était lacéré, ou détruit, ou vendu comme rebut. C’est seulement s’il avait toutes les qualités requises par les statuts que les jurés en autorisaient l’exposition, d’ordinaire en le marquant du sceau de la corporation.
La vente. On vendait généralement chez soi, dans son atelier. Cependant, beaucoup de métiers possédaient aussi une halle, où chaque confrère, moyennant une légère rétribution, avait son étal à lui. Enfin, les grandes foires annuelles des villes voisines fournissaient à tout le monde l’occasion d’écouler l’excédant de ses produits sur un marché international, dont l’animation et l’activité étaient extraordinaires.
Mais avec quelle sollicitude le métier veillait à ce que le trafic se passât dans des conditions de rigoureuse égalité! Les heures de vente étaient limitées. La dégradante réclame qui sévit aujourd’hui dans le commerce était interdite. Nul n’avait le droit d’attirer chez lui l’acheteur qui stationnait devant l’étalage d’un confrère. Encore moins lui était -il permis de vendre en dessous du prix fixé par le métier.
Les garanties des acheteurs. Il ne faut pas croire cependant, d’après cette dernière interdiction, que le public, à qui l’on garantissait de bons produits, fût obligé de payer des prix arbitraires. Certes, si la corporation avait eu le droit absolu de fixer les prix, cet abus aurait pu se produire. Mais elle-même avait à compter avec la concurrence de l’étranger, qui, étouffée en temps ordinaire, retrouvait toute sa liberté pendant toute la durée de la foire annuelle. Alors, l’arrivée des forains, qui mettaient tout en oeuvre pour allécher le client, aurait suffi pour rappeler la corporation à la juste mesure, et pour maintenir les prix à un niveau équitable. D’ailleurs, les maîtres de chaque métier avaient eux -mêmes le droit, pendant toute l’année, de vendre les produits de l’industrie étrangère, à condition de les soumettre au contrôle des jurés. La concurrence, contenue dans ces limites, non seulement n’avait rien de ruineux pour la corporation, mais elle empêchait les coalitions de producteurs pour dominer le marché, et elle forçait l’industrie indigène d’être toujours à la hauteur de sa tâche pour garder sa clientèle.