‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 13 sur 48 · A VILLENEUVE-LE-I\01 (BOURGOGNE · texte numérisé non relu

A VILLENEUVE-LE-I\01 (BOURGOGNE

6 octobre 1788.

« J'ai été heureusement exact près de M. de Juys, je i'a^ vu; il m'a paru excellent homme et ces dames fort aimables. Je n'ai pu encore leur faire voir M. de Florian, qui est à la campagne. Vous m'avez bien fait rire. Au moment où je recevais votre dernière lettre, elles sont venues me visiter dans mon appartement de garçon, je les ai reçues en bonnet de nuit. Jugez de mon embarras. Êtesvousfou? Comment, diable ! voulez-vous qu'on me donne des fdles de cent mille écus? Vous sentez, je crois, que, dans ma position, si un pareil mariage était possible, je je ne ferais pas le cruel ; d'ailleurs la demoiselle, que j'ai

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vue trois ou quatre fois, n'a rien qui me déplaise. Mais quelle extravagance ! Je vous reconnais bien. Vous croyez tout possible, et tous les projets les plus invraisemblables ne vous rebutent point. D'ailleurs quels sont vos moyens pour réussir?

» Adieu, mon cher ami ; croyez que, pour ne plus vous aimer, il faudra que je ne sois plus. »

Le mariage ne devait avoir lieu qu*cn 1792; il fut célébré à Lyon, et fixa les époux dans celte ville. En attendant la réalisation de ses espérances, M. de Fontanes ne s'éloigna pas de Paris.

Le 25 août 1789, il remporta le prix de l'Académie française, pour un poème sur VÉclit en faveur des non catholiques, par lequel Louis XVI rendait aux prolestants les libertés supprimées par la révocation de l'éditde Nantes. Il en informe son ami et le prie d'en avertir 'le chevalier de Langeac. Celui-ci, qui jouissait alors d'une fortune et d'un crédit considérables, en faisait un noble usage en faveur des jeunes littérateurs; il fut plus tard exilé et ruiné par la révolution; et M. de Fontanes, devenu grand maître de rUniversité impériale, eut le bonheur de pouvoir lui témoigner sa reconnaissance en le nommant chef de son secrétariat et conseiller de l'Université.

«Je suis très sensible à la bonne nouvelle que vous ave? la complaisance de me donner. Je m'en vais vous payer par quelque chose de moins heureux, mais qui pourtani vous fera plaisir : j'ai le prix de l'Académie française. Je n'avais dit mon secret à personne; pas un seul académien n'était dans ma confidence. J'avais envoyé mon ouvrage sans nom. On m'a couronné par acclamation. La Harpe s'est douté que les vers étaient de moi, il m'a envoyé sa femme pour me sonder. On m'a dit l'épigraphe, et j'ai tout avoué. Le prix est de cent pistoles. J'ai chargé la Harpe de me nommer jeudi. Je vous supplie d'aller chez le chevalier de Langeac; je le connais : il pourra être choqué du secret que j'ai gardé avec lui. Mais dites-lui que je n'ai eu aucun confident, et engagez-le à ne pas se fâcher pour si peu de chose.

(( Adieu. »

M. Joubert perdit son père en 1790. M. de Fontanes avait lui-même, de 477^2 à 1774, vu disparaître successivement son frère, son père* et sa mère. Sa douleur, des plus profondes, s'était alors exhalée

1. Le père de M. de Fontanes avait rempli les fonctions d'inspecteur général du commerce. Sa mère était fille du baron de Scdeet alliée aux Fourquevaux. Plusieurs ancêtres paternels de M. de Fontanes avaient été, au xiv* siècle, capitouls de la ville de Toulouse.

dans des vers touchants intitulés le Cri de mon cœur;elle n'avait pas été eflacée par le temps, et, en .apprenant le malheur qui frappait son ami, il y prit une part très vive et l'exprima en ces termes :

A M. JOUni'RT, A PARIS

«... Je sens tous vos chaî^Tins, et je me reproche de ne vous avoir point porté les très faibles consolations dont l'homme peut disposer; mais, croyez-moi, ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est nécessaire pour marcher dans la vie. J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le père Ballan, mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions ou sans principe, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu.

ï) Attendez mon retour pour voir l'abbé Barthélémy. Adieu. »

La correspondance des deux amis présente une lacune de 1790 cà 1794. Le séjour de M. Joubert pendant deux ans à Montignac, où il s'acquitta jusqu'en 1792 des fonctions déjuge de paix, et les événements politiques qui survinrent bientôt suffisent à expliquer la perte des lettres de M. de Fontanes. Celui-ci fut exposé vers cette époque à de cruelles

5j les correspondants de j. joubert.

épreuves : enfermé à Lyon en 1793 pendant le siège, il vit sa maison s'écrouler sous les projectiles et dut faire conduire madame de Fontanes, qui se trouvait en état de grossesse avancée, dans une grange, où elle accoucha de son premier enfant ; les bombes des assiégeants éclatèrent plus d'une fois près du berceau du nouveau- né. Une partie de la fortune de M. de Fontanes fut alors anéantie; ses titres, sa bibliothèque et ses papiers précieux périrent dans l'incendie.

En novembre 1793, M. de Fontanes put revenir à Paris; il y vivait oublié, quand les atrocités commises à Lyon par les commissaires Gollot d'iïerbois, Gouthon et Fouché, obligèrent les habitants de Commune- A (franchie à envoyer des députés pour se plaindre à la Convention; ceux-ci chargèrent M. de Fontanes de composer leur discours, dont l'effet fut grand sur l'Assemblée. Recherché comme auteur de cette courageuse protestation et frappé de proscription, il dut se cacher à Sevran, près de Livry, chez madame Dufresnoy, puis aux Andelys, où il resta jusqu'au neuf thermidor.

La Terreur passée, il rentra à Paris, et nous trouvons, dans une lettre que lui adressa alors M. Joubert, un passage qui peint bien les impressions que Ton ressentait à ce moment : « Le temps permet

enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changes. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et sains de tant d*a(Treux périls! » 11 aurait voulu attirer ses amis à Villeneuve, il leur témoigne la part que madame Joubert prend à leurs malheurs : « Elle avait retiré tous ses sentiments de la société, pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sortis à la nouvelle de vos désastres et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons. Son mérite se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. » Il leur a trouvé une maison aux portes de la ville, et, pour les séduire, il leur écrit : « Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignt)bles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant : une cour, un petit jardin, dont la porte s'ouvre sur la campagne , des voisins qu'on ne voit jamais , toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives, et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix. Vous trouverez, en débarquant, ajoute-t-il, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une affection bien tendre. »

58 LES COllRliSPONDANTS DE J. JOUBERT.

Mais ce projet ne put se réaliser, et M. de Fontanes se fixa à Paris.

La lettre suivante, où il se montre préoccupé des questions de vie matérielle, est un indice des difficultés d'existence qu'avaient entraînées la récolte très mauvaise de 1794 et la dépréciation de plus en plus grande des assignats. Ces embarras ne l'empêpêchaient pas d'ailleurs de soupirer après la société et les conversations de son ami, dont il était séparé depuis si longtemps; elles ne le détournaient pas non plus du travail. En même temps qu'il s'occupait activement de son poème la Grèce délivrée, il défendait, dans le Mémorial, le retour aux traditions conservatrices et y prêchait la modération et la nécessité des croyances religieuses. Sa collaboration à ce journal devait bientôt le faire considérer comme favorable au rétablissement de la monarchie et attirer sur sa tète, au dix-huit fructidor, les sévérités du Directoire.

ift. M. JOUBERT. A VILLENEUVE

Paris, 2 octobre \TJl.

« Votre joune frère est plus heureux que nous; il va vous voir dans le monde magique où vous êtes émigré

pour votre bonheur; il est chargé de vous dire combien nous vous aimons tous, et quel désir j'ai en particulier de voire société et de vos conversations.

» Cependant, quelque plaisir que j'eusseà vous embrasser, je n'ose vous inviter au voyage de Paris ; ceux qui n'ont pas des montagnes de papier ou de Tor en rouleau, qui ne sont pas représentants, marchands ou voleurs de grand chemin, n'y peuvent plus vivre. J'ai cru dès longtemps que le mal avait atteint son dernier période, mais il redouble de jour en jour, et nous approchons du temps où il faudra cinquante mille francs pour dîner, comme en Amérique. Le vin de Paris est détestable et fort cher. Savez-vous que j'achète la viande trois francs dix sous? Je m'imagine que tout est un peu moins cher à Villeneuve. En conséquence, j'attends de votre amitié et je vous supplie, au nom de ma femme, de vouloir bien m'acheter dans vos cantons quarante ou cinquante livres de beurre fondu, des œufs en quantité raisonnable, quelques pots de raisiné pour l'hiver, quelques bouteilles de liqueur d'Auxerre; déplus, ne pouvez-vous nous envoyer des petits pains comme ceux que vous mangez? Ils seraient excellents pour la soupe, parce qu'ils ont beaucoup de croûte. Je ne vous fixe point le nombre de livres ; plus il vous sera possible de m'en envoyer, et plus vous serez aimable.

» Je finis en vousembrassant. Mettez-moi en famille entre madame Joubert et votre enfant; la mienne vous fera, je l'espère, une petite visite incessamment; elle ira demander à déjeunera votre petit bonhomme. Bonjour! Ma femme vous dit mille choses, ainsi que ma bellemère. Bonjour encore ! »

« P. S. — Et des pommes de terre ! des pommes de lerre î Achelez-m'en quelques boisseaux par pitié ou retenez-les du moins. »

M. de Fontanes perdit bientôt, de la petite vérole, eon premier enfant, cette petite fille qui était née dans des circonstances si dramatiques et dont il annonçait la visite à Villeneuve. La lettre, dans laquelle il l'ait part de ce malheur à M. Joubert, nous manque, mais nous avons la réponse de celui-ci : « Nous avons été bien sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour la recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens, quand je songe que votre malheur, à chaque instant, peut devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours que l'on se prête, et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. »

M. Joubert, dans la môme lettre, entrelient M. de Fontanes de ses travaux, de son amour toujours croissant de la perfection littéraire et de l'opinion qu'il se forme sur la nature de son cerveau, a J'ai trop de cervelle pour ma tête, elle ne peut pas jouer à l'aise dans son étui, » lit-on dans le recueil de ses Pensées; il développe ici une idée différente, mais du même ordre: « Je m'occupais, ces jours derniers, à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois : il est sûrement composé de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements, mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux. Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Gela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et celte chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffu'e à mes mouvements; il en résulte, pour méjuger en beau, que je ne suis propre qu'à la perfection; du moins, elle me dédommage, lorsque je puis y parvenir, et d'ailleurs elle me repose, en m'interdisant une foule d'entreprises; peu d'ouvrages et de matières en effet sont

susceptibles de l'admettre. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à rétendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est làqu-e je résiderai, quand je voudrai prendre mon vol, et, lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes, pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai, comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour. »

M. Joubert compatissait d'ailleurs aux préoccupations matérielles de M. de Font ânes et lui annonçait l'envoi des petits pains demandés ; « Je les ai, dit-il, fait faire par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende, et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an, dans les grandes circonstances. » Il lui recommandait en même temps de ne pas les dévorer trop rapidement et de modérer une capacité d'estomac

souvent admirée par les amis de M. de Fontanes et confessée par lui-même dans ces deux vers inédits :

Mon appétit infatigable

En tous les temps fut renomme.

Son ami lui répond :

A M. JOUBERT, A VILLENEUVE

Décembre 179i.

« Vous raisonnez aussi bien des choses d'ici-bas que des choses célestes.

» Vous m'avez écrit, avec l'inagiiiation épurée de Montaigne, une page charmante sur votre cerveau. Je sais depuis longtemps que ce cerveau est fait comme celui de Platon, quand Platon n'est ni vide ni ténébreux, s'entend. Si vous ne voulez pas me parler d'autre chose, parlez-moi de vous. Tout ce que vous laisserez tomber sera recueilli pieusement. Dans vos heures de loisir, descendez de votre étoile et communiquez-moi quelques sons des harmonies ineffables que vous devez entendre. Vous avez bien fait de vous retirer du monde visible.

» J'irai vous voir pour me donner plus de saveur. J'irai prendre le goût du terroir de votre planète. Savez-vous que j'ai grand besoin d'y monter? Je fais un passage des Thermopyles, la mort de Léonidas en récit dans un de mes chants. C'est le dernier Spartiate échappé de la mêlée qui est mon narrateur. Je veux faire savourer les délices de la mort, la couvrir de tant de rayons qu'elle paraisse belle aux plus lâches; j'y mêlerai des idées et des images

tellement surnaturelles que la vie paraîtra le plus cliélif de tous les biens. Je cherche le merveilleux, mais un merveilleux paisible. J'ai beaucoup aimé la région des orages. Je me plaisais au bruit, aux tempêtes et aux tonnerres; véritablement, un montSinaï avec son artillerie a quelques beautés. Mais il y a quelque chose de plus élevé que les montagnes, c'est la sérénité d'un beau ciel.

Largior hic campos aether et lumine vestit Purpurco *.

» Je tâche que ce soit là le genre de ma poésie. » Adieu, tout mon monde vous embrasse, et j'embrasse tout votre monde. »

Bientôt M. de Fontanes manifeste ses appréhensions politiques : l'horizon, éclairci au neuf thermidor, est encore chargé de gros nuages, et l'on peut redouter de nouvelles tempêtes.

2 mars 1795.

« Mon bon ami,

» Tout ce qui se passe, tout ce qui se dit et tout ce qu'on prévoit est fort extraordinaire. Que deviendra tout ceci ? Qu'en pensez-vous? Irons-nous à l'autre extrémité du bâton? Restez toujours dans votre planète enchantée. Notre terre n'est pas encore habitable. Elle pourra peutêtre le redevenir, et alors je vous y donne rendez-vous à

i. Enéide, VI, OiO, ail.

M. DK FONTANES. 65

Paris. Bonjour; ma famille vous dit mille choses tendres, ainsi qu'à madame Joubert. »

M. de Fonlanes travailla très longtemps à son poème : la Grèce délivrée, qu'il n'acheva jamais. 11 consultait souvent M. Joubert. Dans la lettre qui suit, il le remercie de ses avis et lui montre en même temps qu'il partage ses goûts sur les vieux auteurs.

M. Joubert lui avait écrit : « Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettrel'originalitéde leur caractère et de leur Age; j'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable; » et, après avoir cité le vieil Homère, le vieil Eschyle, puis Varron, Marculphe, Cornaro, il ajoutait : « J'en connais, je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps, de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque. » M. de Fontanes lui demande une

liste exacte de ses écrivains préférés.

C6 LES C0RRESP0N;DANTS de J. JOllBERT.

AU CITOYEN JOUBERT, A VILLENEUVE

Pari.,, 12 juillet 1795.

« Tout ce que vous me dites des Grecs m'enchante; j'aime à entendre parler un Grec comme vous; mais les anciens étaient grands parleurs, et vous l'êtes trop peu. Écrivez-moi quelques autres pages aussi pleines et aussi serrées sur Xerxès. Je le bals dans ce moment-ci, j'aime à le bien connaître.

» Je vous demande une note des précieux ftot/^i^ms dont je dois former le premier rayon de ma bibliothèque; mais souvenez-vous que je veux qu'ils aient au moins la mousse de dix siècles. Je hais les modernes, à commencer par Rousseau, en dépit du Panthéon. J'ai un Voltaire incarcéré à Ghâlon, et je ne fais aucune démarche pour le faire élargir, quoique la chose soit facile. Je crains de le revoir et de le relire; j'aime mieux quelque pédant bien lourd et bien coriace. J'ai l'estomac fort, je le digérerai.

» Adieu, mon bon ami, j'ai chargé vos frères d'une accolade fraternelle pour vous ; ils s'en acquitteront, je l'espère. Dites à votre compagne combien je la remercie de faire le bonheur d'un homme tel que vous. La mienne est bonne et aimable. Pourvu que le diable ne se mêle pas encore de nos affaires! S'il me rapproche jamais de vous, ce sera un bon diable.

» Adieu. » FoNTANES. »

A la fin de 1795, M. de Fontanes fut nommé membre de l'Institut, lors de la réorganisation des cinq académies, et bientôt appelé aux fonctions de professeur de belles-lettres à l'école des Qualre- Nations. Il continua à écrire très souvent dans le Mémorial, où il avait pour collaborateur la Harpe et l'abbé de Vauxcelles. C'est dans ce journal qu'il adressa, le 15 août 1797, au glorieux chef de l'armée d'Italie une lettre qui fît alors un grand bruit. M. de Fontanes, qui éprouvait déjà une grande admiration pour Bonaparte, s'exprimait en ces termes : « J'ai déjà annoncé, écrivait-il, que je ne vous craignais pas, quoique vous commandiez quatrevingt mille hommes et qu'on veuille nous faire peur en votre nom... Je me promènerais avec la plus grande sérénité dans votre camp peuplé de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort agréable de vous voir de près, de suivre votre politique, et même de la deviner, quand vous garderiez le silence... Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous prêter de grands desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinées de l'Europe et de l'Asie. » Et, après avoir ajouté : « Vous préparez de mémorables événements à l'histoire. Il faut l'avouer, si les rentes étaient payées, et si Ton avait de l'argent, rien ne serait plus intéressant au

fond que d'assister aux grands spectacles que vous allez donner au monde, » il finissait en recommandant à Bonaparte de suivre ses grands projets et de ne revenir à Paris que pour y recevoir des fêtes et des applaudissements.

Le coup d'Etat du dix-huit fructidor, exécuté par la majorité du Directoire contre les partis hostiles à la République, frappa de déportation un grand nombre de journalistes. M. de Fonlanes ne fut pas épargné; il gagna l'Angleterre par l'Allemagne et retrouva à Londres M. de Chateaubriand, qui y était réfugié depuis 1793 et y vivait dans la situation la plus modeste. Ils s'étaient déjà rencontrés en 1789, alors que M. de Chateaubriand, sous-lieutenant au régiment de Navarre, et venu pour quelques mois à Paris, y assista à la prise de la Bastille et à l'arrivée du roi prisonnier ; ces temps étaient peu propres aux relations intimes et suivies; mais, à Londres, l'exil les rapprocha et ils se lièrent d'une profonde amitié.

M. de Fontanes se risqua à rentrer en France vers le mois de juillet 1 798 et se tint quelque temps caché. Le retour d'Egypte du général Bonaparte, dont il voyait souvent le frère Lucien et la sœur, madame Baciocchi, lui permit de sortir de sa retraite.

Après le dix-huit brumaire, celui qui avait été si

bon prophète fut rayé de la liste des déportés et choisi par le Premier Consul pour prononcer, dans la chapelle des Invalides, alors temple de Mars, l'éloge funèbre de Washington, à l'occasion de la remise des drapeaux conquis en Egypte.

Le succès de ce discours, composé en trente-six heures, devint le point de départ de la fortune politique de M. de Fontanes. Nous voyons, dans une lettre adressée à cette époque à M. Joubert par son frère Arnaud, les hésitations, presque les anxiétés de leur ami, lorsqu'il fut inopinément chargé de rédiger cet éloge :

Paris, ce 6 avril 1801.

« Tu as lu avec grand plaisir le discours de Fontanes, mais tu ne sais'pas encore ce qui lui a valu Thonneur insigne d'être choisi entre tant d'autres qui briguaient cet honneur, lui qui n'y pensait pas.

» La résolution de mêler l'éloge de Washington à la cérémonie des drapeaux d'Egypte fut prise fort tard, trois jours restaient à peine à l'orateur qui serait choisi. On proposa à Bonaparte tous ceux qui avaient marqué dans la révolution, tels que G., T., Ch. et autres ^; il les refusa tous sous dilîcrenls prétextes, et il indiqua lui-même

1. Cos initiales paraissent s'appliquer à Garât, Talleyrand et Chénier.

Fontanes, comme le plus propre à seconder ses vues et remplir son intention. Fontanes ne fut prévenu que le lendemain de ce choix, et je te laisse à penser son étonnement; il lui restait à peine trente-six heures ! Ce court délai pour un sujet si vaste, et la nouveauté pour lui du poste où on l'appelait, l'effrayèrent à tel point qu'il allait refuser, si quelques amis, au nombre desquels j'étais, ne s'étaient pas trouvés là pour l'en empêcher et lui faire sentir combien il serait barbare envers sa réputation, s'il négligeait une aussi brillante occasion de montrer son talent : « La manière dont vous avez été choisi , lui dis-je, le » sujet que vous avez à traiter, le lieu où vous devez parler, » sont un ensemble de bonnes fortunes qui ne peuvent pas » se présenter deux fois dans la vie. Vous pouvez faire plus » en vingt-quatre heures pour votre réputation que vous » n'avez fait depuis vingt ans que vous travaillez à l'établir. » Tout, jusqu'à l'étonnement où vous voilà, doit vous servir » dans cette occasion importante. Osez, et je vousréj3onds )) du succès.» Le messager parlitavecun mot d'acceptation. Le lendemain il avait à peine débrouillé quelques idées, il était en fureur contre nous; je m'en moquais pour ma part; il passa la nuit, s'arracha maint et maint cheveux qui n'en pouvaient mais; et, de ses fureurs, de ses brusqueries, de son désespoir, sortit, comme la lumière du chaos, le discours qui t'a fait tant de plaisir, et qui, comme je le lui avais prédit, a plus avancé sa réputation que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors. Depuis ce moment, il est recherché, fêté, choyé, on ne l'appelle plus que le nouveau Bossuet. "»

M. ni<: FONT AN KS. 71

M. de Fontanes l'ut bientôt admis dans l'intimité du Premier Consul. Nommé, en 1802, membre du Corps législatif pour le département des Deux-Sèvres, il ne tarda pas à être porté sur la liste des cinq candidats à la présidence annuelle, et choisi comme président de l'Assemblée.

Une lettre adressée à M. Joubert en juin 1803, à propos de vers que Bonaparte avait demandés à M. de Fontanes et voulu faire mettre en musique par Paesiello et chanter à l'Opéra, montre que le poète n'était pas insensible à l'approbation du maître

Juin 1803.

€ Mon ami, tout ce qui m'est arrivé depuis huit jours est si extraordinaire que j'avais besoin de vous en parler.

)) J'irai vous* voir avant trois heures. Que parlez-vous de procédé? Le maître, qui a tout dicté, commenté, revu et approuvé, voulait encore moins de politesse diplomatique. Je l'ai vu vendredi et samedi, deux jours de suite tète à tête. C'est la plus singulière chose du monde. Comment, diable! tout le monde n'a-t-il pas su que le châtelain était complice de cette" espièglerie, puisqu'il est resté seul, la toile baissée, et a fait revenir tous les spectateurs ? Rien n'était égal à son impatience. Il m'a envoyé deux fois son préfet du palais, pour savoir si j'avais eu le temps de parler des embouchures de l'Elbe et du Weser, etc., etc.

Rien n*est plus fou. Du reste, il est enchanté de moi. Je suis retourné hier à Saint-Cloud. Quelques représentations de F...% que j'avais prévenues, retardent l'impression; mais le seii^neur du château se fâche et veut absolument que Paesiello mette la pièce en musique. » Vous saurez le reste ce soir. »

M, de Fontanes venait de voir se rouvrir devant lui les portes de Tlnstitut, qui lui avaient été fermées au dix-huit fructidor; il collaborait alors au Mercure de France, qu'il avait contribué à ressusciter et où il avait salué avec enthousiasme l'apparition du Génie dit Christianisme; la politique faisait sa principale occupation et il laissait un peu de côté la poésie. Il se justifie, et prie son ami de le défendre du reproche d'indolence que quelques personnes lui adressaient. Le conseil pressant qu'il envoie luimême à M. Joubert d'écrire chaque soir les méditations de sa journée prouverait, à lui seul, qu'il prenait toujours l'intérêt le plus vif aux choses de l'esprit. Il lui fait part en même temps des nouvelles qu'il a reçues de M. de Chateaubriand, alors secrétaire de légation à Rome, près du cardinal Fesch, et de l'accueil très flatteur dont Pie VII a honoré le jeune défenseur des idées rehgieuses.

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