Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, II
briand, qui réunissait à la même époque les Pensées de M. Joubert, écrivait, dans la préface des œuvres de M. de Fontanes, en parlant des deux hommes qu'il avait le plus aimés : « Mais, hélas! j'ai tant de regrets que je ne sais auquel entendre. Resté le dernier, je m'occupe à tout arranger dans la maison vide, à fermer les portes et les fenêtres. Ces pieux devoirs remplis, si mes amis, lorsque je les irai rejoindre, me demandent ce que je faisais, je leur répondrai : Je pensais à vous. Il y aura bientôt entre eux et moi communion de poussières après union de cœurs. »
MADAME DE BEÂUMONT
Les relations de M. Joubert et de madame de Beaumont datent du commencement de 1794 et prirent naissance à l'occasion d'un des épisodes les plus émouvants de la Terreur.
Pauline de Montmorin était fdle du comte Marc de Montmorin-Saint-Hérem, très aimé de Louis XVI, et qui fut successivement ambassadeur à Madrid, membre de la première assemblée des notables et, depuis l'ouverture des états généraux jusqu'à la fin de l'Assemblée constituante, ministre des affaires étrangères. Elle s'était mariée en 1786, à peine âgée de dix-liuit ans, au comte Christophe-François de Beaumont, neveu de l'archevêque de Paris, etqui n'en
avait pas encore dix-sept : trop jeune pour se laisser fixer par les charmes et l'esprit de sa femme, M. deBeaumont la négligea bientôt et ne tarda pas à l'abandonner. Elle se retira alors dans l'hôtel paternel, situé à Paris, rue Plumet ^ et y fut rejointe en 1791 par sa sœur, madame la vicomtesse de la Luzerne, qui, après avoir habité quelques années Londres, près de son oncle, le marquis de la Luzerne, ambassadeur de France près de George III, revint en France pour éviter la confiscation. Lorsqu'éclatèrent les événements d'août 1792, M. de Montmorin, redoutant pour sa famille les fureurs populaires, confia sa femme et ses filles à son fils Hugues, sous-lieutenant démissionnaire au 5' régiment de chasseurs à cheval, et les fit partir pour Rouen ^ Lui-même se cacha dans Paris; mais il fut découvert dès le 16 août, amené à la barre de l'Assemblée nationale et envoyé à la prison de l'Abbaye.
1. Cet hôtel, situé au n° 15, et ses dépendances, occupaient alors tout l'emplacement compris aujourd'hui dans les établissements des Frères de Saint-Jean-de-Dieu et des Frères de la doctrine chrctietme, rue Oudinot.
2. Une délibération avait été tenue le i août 1792 par les amis les plus dévoués du roi dans un endroit retiré du jardin de M. de Montmorin. M. de Malesherbes, oncle de madame de la Luzerne, était arrivé vers la fm de cette réunion et avaiL pressé madame de Montmorin et madame de Beaumont de partir, en disant que la crise approchait et que Paris n'était plus la place des femmes. Voy. Thiers, Ilhlolre de la Révolution française, li, 287, note 22.
Il périt bientôt dans les massacres de septembre*. Madame de Monlmorin, après la mort de son mari, ne se croyant plus en sûreté dans une grande ville, laissa à Rouen, chez des institutrices anglaises, les enfants de madame de la Luzerne et se relira avec ses filles et son fds chez son parent, M. Mégrel de Sérilly, ancien trésorier général de l'extraordinaire des guerres, qui habitait le château de Passy, entre Sens et Villeneuve, et chez lequel elle passait chaque année une partie de l'été. Tous s'y croyaient oubliés, lorsque, dans les premiers jours de février ITO^, le Comité de sûreté générale prescrivit l'arrestation de M. de Sérilly et de M. Mégret d'Étigny, son frère, , accusés d'avoir donné asile à l'un des combattants blessés du 40 août, le lieutenant général baron de Vioménil. Le 13 février, trois commissaires de la
. 1. La haine du peuple avait été excitée à plusieurs reprises contre M. de Montmorin par le député Brissot, qui avait représenté l'ancien ministre des affaires étrangères comme membre d'un prétendu comité autrichien. Les articles courageux publiés dans le Journal de Paris par François de Pange (Voy. Œuvres du chevalier de PangCf par M. Becq de Fouquières, librairie Charpentier, 1872, p. 206 et s.), n'avaient pas suffi pour cflàcer l'effet produit par ces accusalinns, et Bertrand de MoUeville raconte ainsi, dans ses Mémoires,les épouvantables cruautés dont fut victime M. de Montmorin dans la journée du 2 septembre 17i)2 : « Ses assassins, après l'avoir frappé de plusieurs coups, poussèrent la barbarie jus(iu'à l'empaler encore vivant et le portèrent ainsi en triomphe à rAssemblé.î nationale. » Un an plus tard, le iJl octobre 17u3, Brissot, accusé de fédéralisme et de modération, montait lui-même surl'échafaud.
Convention, assistés de la municipalité de Passy, se présentèrent au château, et, après avoir pris le nom des personnes qui s'y trouvaient, s'emparèrent de M. de Sérilly. Le 16, ils arrêtèrent à Sens son frère, M. d'Étigny, en même temps que plusieurs membres de la famille de Loménie. Puis, le 6 avril, ils revinrent à Passy, porteurs de nouveaux ordres du Comité, et emmenèrent cette fois madame de Sérilly, madame de Montmorin, M. Hugues de Montmorin et madame de la Luzerne elle-même, malgré l'état de prostration et d'égarement où elle était plongée depuis quelques mois. Quant à madame de Beaumont, dont la santé était aussi très ébranlée, elle fut seule épargnée; aucun mandat n'avait été décerné contre elle, et ce fut en vain qu'elle sollicita la faveur de partager le sort de ses proches K Après le départ du triste cortège, elle ne put rentrer dans le château où les scellés avaient été apposés, erra quelque temps dans la campagne en proie à une grande douleur, et fut enfin recueillie par des paysans à Étigny, non loin de Passy.
M. Joubert habitait alors Villeneuve, où l'avait fixe son mariage, et où son fils venait de naître. Il s'effor-
1. Les Archives nationales contiennent dans un dossier du parquet du tribunal révolutionnaire des renseignements très précis sur les arrestations faites à Passy.
rail d'oublier dans Tétude des malheurs qu'il déplorait amèrement et auxquels il regrettait de ne pouvoir porter remède. Dès qu'il fut instruit des arrestations opérées à Passy et de la triste position de madame de Beaumont, il résolut de lui venir en aide, et, après avoir cherché quelque temps sa retraite, la découvritun jourà la porte de sa chaumière; il lui offrit l'hospitalité et la décida à venir à Villeneuve, où les passions révolutionnaires étaient peu ardentes et où il était entouré de respect. Un cœur très généreux et des deuils récents disposaient madame Joubert à prendre elle-même la part. la plus vive aux coups si terribles qui venaient de frapper madame de Beaumont. Elle s'était consacrée à l'éducation d'une nièce privée de mère dès le berceau et à la direction d'une maison considérable, où vivaient près d'elle sa vieille mère infirme et deux frères tendrement aimés. Cet intérieur sérieux et paisible convenait à la tristesse de la nouvelle venue, et la joie qu'y avait apportée la naissance d'un enfant était de celles qui pouvaient s'accorder avec des larmes. Madame de Beaumont trouva chez M. Joubert les soins les plus empressés, et une affectueuse intimité s'établit dès lors entre elle et ses hôtes.
La douceur, la grâce et la distinction de la jeune femme eussent suffi, en dehors de l'intérêt qui s'at-
yO LES CORRESPONDANTS HE .1. JOUBERT.
tachait à sa situation, pour la faire apprécier de tous. Son intelligence élevée et son instruction rendaient sa société particulièrement agréable à M. Joubert. C'est d'elle qu'après l'avoir perdue, il écrivait à M. Molle : « Madame de Beaumont avait éminemm.ent une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'euxmêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir et non pour l'étaler. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. Elle en jugeait bien, et
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l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. »
Les chagrins avaient détruit la fraîcheur et affaibli la santé naturellement délicate de madame de Beaumont; mais son visage conservait une expression remarquable d'intelligence et de sentiment, et toute sa personne était empreinte de délicatesse et d'élégance. M. de Chateaubriand, qui la connut quelques années plus tard, la représente dans les Mémoires cV outre-tombe « plutôt mal que bien de figure, avec un visage pâle et amaigri, mais des yeux coupés en amande qui auraient peut-être jeté trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards, en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. » Quant à M. Joubert, pour donner une idée de la grâce de madame de Beaumont, il la comparait poétiquement à « une de ces figures d'Hcrculanum qui coulent sans bruit dans les airs à peine enveloppées d'un corps* ».
1 . 11 existe dans la famille de M. Joubert deux portraits de madame de IJeaumont: l'un pointa l'huile en 1788, peu de temps après le maiiajîc de Pauline de Montmorin, peut être compté au nomhre des plus belles œuvres de madame Vigée-Lebrun ; l'autre est plus petit et a été offort par madame de Vinlimille à M. Joubert après la mortde madame de lieaumont; il a servi de modèle pour lagravure qui
Les attentions dont madame de Beaumont était l'objet à Villeneuve redoublèrent, quand on y apprit le sort tragique de ses malheureux parents : compris dans le procès de Madame Elisabeth, ils périrent presque tous. M. de Sérillyet son frère, M. de Montmofin et son fils montèrent sur l'échafaud le 10 mai 1794, le soir même de leur condamnation, avec la sœur du roi et dix-huit autres victimes; madame de la Luzerne, transportée, dès son arrivée, à l'hôpital de l'Archevêché, y succomba le 10 juillet suivant. Madame de Sérilly survécut seule : condamnée à mort comme ses compagnons, elle se décida au dernier moment à déclarer son état de grossesse et obtint un sursis; le neuf thermidor, qui survint sur ces entrefaites, provoqua son élargissement. Appelée l'année suivante comme témoin au procès de Fouquier-Tinville, elle put montrer aux juges son acte de décès, que les agents de l'accusateur public, dans leur effrayante précipitation, avaient dressé par erreur. « Elle sembla, dit M. Vallon \ comme une apparition de l'autre monde, venant témoigner au
figure dans ce volume. Tous les deux donnent l'idée de la physionomie spirituelle de l'original et rendent quelque chose de co que M. Sainte-Beuve appelait « l'àme aérienne de madame de Beaumont » .
1. Histoire du tribunal révolutionnaire, procès de Madame Elisabeth.
nom des victimes contre Taccusateui' public et les juges, qui se trouvaient à leur tour sur le banc des accusés. »
Madame de Beaumont retournait quelquefois chez lesbravespaysansquiravaientrecueillie.Aprèslaniisc en liberté de madame de Sérilly, elle put rentrer au château de Passy et habiter de temps à autre celui de Theil, voisin dupremier, etqui lui venait de sa famille. Elle faisait des voyages assez fréquents à Paris; elle s*y fixa plus tard, pendant une partie de l'année, quand les temps devinrent tout à fait calmes, et son salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, dont nous aurons occasion de parler bientôt, ne tarda pas à attirer une société choisie d'hommes politiques et d'hommes de lettres.
Une correspondance très suivie s'établit entre ces diverses résidences et Yilleneuve-sur-Yonne^
La première des lettres que nous ayons retrouvées est datée de Passy, peu de temps après la mort de Robespierre :
1 . Madcamc de Beaumont avait deux cachets : l'un égyptien du xviii* siècle, dont elle se servait souvent et où était gravée en arabe cette pensée : « Son pouvoir ne saurait ni diminuer ni disparaître; » l'autre, où se voyait un cliène avec cette devise : « Un rien m'agite et rien ne m'ébranle. » Ce dernier lui avait été donné avant la Révolution par M. de Uulhière.
•)i LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT.
AU CITOYEN JOUBERT, A VILLENEUVE
Passy, ce lundi à deux heures, décembre 1794.
« Je pars, Monsieur, triste de ne pas vous dire adieu, le cœur serré de quitter ma chaumière, et effrayée de revoir celte ville teinte du sang de ce que j'avais de plus cher au monde, et cependant je vais revoir mes amis; je voudrais ne m'occuper que de cette idée, et toutes les autres m'accablent. Je me sens trop maussade pour causer plus longtemps avec vous. J'espère vous revoir'; je vais voir monsieur votre frère; j'ai bien fait de me déterminer, ma présence était nécessaire.
» Encore une fois, adieu, Monsieur. »
Madame de Beaumont aimait beaucoup madame de Staël, dont le père avait à deux reprises été collègue de M. de Montmorin, et qui venait de perdre sa mère, cette femme supérieure, qu'un récent ouvrage de M. le vicomte d'Haussonville nous a fait mieux connaître. Dans sa seconde lettre, elle entretient M. Jouberl d'une brochure que madame de Slaël avait publiée quelques mois auparavant sur la nécessité de la paix, et fait un assez curieux parallèle entre la bonté de son amie et l'orgueil de madame Roland; puis elle répend à M. Joubert, au sujet d'un
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livre, dont il lui avait parlé dans la lettre du 26 avril, et qui fit alors une vive impression : les Mémoires d\iu détenu. Son auteur, Riouiïe, enfermé en 1793 à la Conciergerie, comme ami des Girondins, et délivré par la mort de Robespierre, vit les derniers moments de madame Roland; il devait devenir plus lard président du Tribunat, préfet de la Côte-d'Or, et mourir, en 1813, baron de l'Empire et préfet de la Meurthe.
Mai 1796.
« Comment ai-je pu être si longtemps à vous écrire, moi qui aime tant à recevoir de vos lettres? Sans expliquer cette bizarrerie, je vous dirai seulement qu'à l'heure de la poste je me dis : Si j'avais écrit, j'espérerais une lettre, et que je maudis ma paresse.
5) Je ne vous envoie pas par ma cousine l'ouvrage de madame de Staël, parce que monsieur votre frère m'a dit que vous l'aviez lu. Je vous jure ([u'il est bien entièrement d'elle, sa beauté et ses délauls lui appartiennent. Son père est trop fâché qu'elle se fasse imprimer pour l'aider; il est absorbé dans sa douleur, j'ai vu une lettre de lui sur la mort de sa femme, qui est d'une sensibilité profonde et qui exprime une douleur qui ne finira jamais. Cependant sa santé est bonne. Il ne faut point croire le public; mes nouvelles valent mieux que les siennes, puisque je les tiens de sa lille.
» J'ai été bien touchée de la revoir, après plus de deux années d'absence et des siècles de malheur. Quand elle ne serait pas aussi remarquable qu'elle l'est par son esprit, il faudrait encore l'adorer pour sa bonté, pour son âme si élevée, si noble, si capable de tout ce qui est grand et généreux. Elle est ce que madame Roland se croit, mais elle ne songe point à en tirer vanité ; elle croit tout le monde aussi bon et aussi généreux qu'elle. Combien cette simplicité est aimable et ajoute encore à son mérite! Tandis que l'orgueil de madame Roland m'a presque rendue injuste; j'ai besoin de me rappeler sans cesse qu'elle est tombée sous le glaive pour lui pardonner, et, malgré sa mort, elle ne sera jamais pour moi que la Providence du dix août. Elle m'a rappelé des intrigues qui ont réveillé en moi bien des ressentiments. J'espère cependant que je rends justice à son caractère, et je suis sûre de sentir toute la beauté de sa mort.
» Et moi aussi, je suis bien fâchée d'Ibrascha, et je n'aime point la comparaison de Robespierre avec Jésus- Christ^ Cependant pour rien au monde je ne voudrais élre privée de cettre lettre. Comme tous les sentiments en sont vrais et naturels! Que la sensibilité de Riouffe est profonde ! Il sent bien plus qu'il n'exprime; il peint si bien la sécheresse de ceux qu'on rencontre dans le monde, il dit si bien : « Et moi qui ai voyagé plus avant qu'aucun mortel peut-être vers les extrémités de la vie, lorsque je reparais, des hommes qui m'ont connu dès mon enfance me demandent à peine d'où je viens. » N'ai-