‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 22 sur 48 · Voy . Pensées et correspondance de J. Joubert, I · texte numérisé non relu

Voy . Pensées et correspondance de J. Joubert, I

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je pas vu cela trente fois pour ma cousine? On lui demande à peine des détails sur sa détention, et on lui raconte bien au long les plus petites circonstances de la plus simple arrestation ou d'un vol. Cela me met hors de moi! Pardonnez-moi encore une citation. Que je l'aime de se justifier d'avoir pu supporter si longtemps ce spectacle! « Je n'étais pas le témoin de leurs cruautés, j'en étais la victime; j'ai vécu, parce qu'à chaque instant je croyais que j'allais cesser de vivre, et je ne suis pas mort des maux d'autrui, parce qu'ils n'étaient pas plus grands que les miens. »

» Je sens bien qu'au lieu de vous parler si longuement de Uiouiïe, j'aurais dû vous parler de nos dangers, de nos défaites, de nos victoires. J'ai été un moment résignée à tout. Il faut espérer que nous voilà sages pour longtemps.

» Ailieu, Monsieur, j'espère que j'aurai le plaisir de vous voir, de vous voir souvent.

» Mointmorin-Beaumont. »

Madame deBcaumont et M. Joubert échangeaient beaucoup de livres. Il la dirigeait dans ses lectures et savait lui faire goûter les auteurs les plus graves : la Bruyère, Pascal, le Tasse dans l'original , les poésies d'Ossian, Malebranche, Platon môme, n'effrayaient pas Tesprit sérieux de madame de Beau moat. Elle lisait aussi son cher abbé de CondillaCj mais cette lecture n'avait pas l'approbation de M. Joubert, qui la trouvait aride et desséchante pour l'es-

98 LES C0UKESI>ONDANTS DE J. JOUBEliT.

prit, el reprochait à ce philosophe d'être « plein de demi- vérités ».

De Theil, ce samedi suir, mai 1797.

« On ne me ramène pas encore la carriole, de sorte que je ne puis vous envoyer de livres ni vous en renvoyer.

» Si j'étais plus versée dans la lecture des anciens, je déterminerais avec plus de précision ce qu'il y a (te moderne dans le Phédow, lorsque rien ne me guide dans ma décision, j'assigne au juif ce qui me déplaît, à Platon ce qui me plaît. Si cela n'est pas rigoureusement juste, cela est judicieux.

))Ce qui m'occupe, m'intéresse et m'étonne, c'est l'histoire de Port-Royal; elle m'apprend à connaître l'esprit janséniste dont je n'avais qu'une idée bien imparfaite. La préface est vraiment curieuse. L'auteur a presque autant d'humeur contre Voltaire de ce qu'il a été élevé par des Jésuites que de ce qu'il est Voltaire. Sûrement je vous redemanderai les derniers volumes. 11 me semble que, dans un chrétien, je désirerais l'esprit jansénisie et le cœur un peu moliniste. Peut-être que la dernière partie de mon souhait est due aux préjugés de ma jeunesse : ma vieille tante était un peu amie des Jésuites !

» Voulez-vous bien m'envoyer l'adresse de votre libraire de Sens? Je \eu\ absolument qu'il me débarrasse d'une édition de Voltaire trop volumineuse. Ma seule prétention est d'emporter un moindre poids. Vous l'offrir après cet aveu, c'est s'y prejiure aussi spiritue'lleinent que cet

MADAME OK Ui: AU MONT. 99

homme (jui, a[)porlant un panier de prunes à son curé, Tassuriiit que ses cochons n'en voulaient plus. N'importe, si ce n'est de bonne grâce, c'est de bon cœur ({ue je vous l'oiïre.

» Madame de Slael part pour la Suisse et me donne rendez-vous sur sa route, à Sens ou à Villeneuve. Je crois que ce sera à Sens. Aussitôt que j'aurai les œuvres de sa mère et les Mémoires (ju'on me promet, vous les aurez.

» Mdle tendres compliments à toute la famille. »

M. Jonberl n'aimait de Voltaire que ses lettres : « Je me représente fort bien, lit-on dans ses Pensées, Dossuet, Fénelon, Plaion, porlant leurs ouvrages devant Dieu, même Pascal et La Bruyère, même Vauvenargues et La Fontaine, car leurs œuvres peignent leur Ame et peuvent leur être comptées dans le ciel. Mais il me semble que Jean-Jacques Rousseau el Montesquieu n'auraient osé y présenter les leurs ; ils n'y ont mis que leur esprit, leur humeur et leurs efforts. Quant à Voltaire, les siennes le peignent aussi, et elles lui seront comptées, je pense, mais à sa charge. » 11 dit ailleurs : « Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage. )^ Il répond à l'offre de madame de Beaumont, comme l'aurait fait M. de Fontanes, décidé, avons-nous vu dans une de ses

lettres, à laisser son Voltaire incarcéré à Ghâlons et à ne faire aucune démarche pour le l'aire élargir : « Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier! »

M. Joubcrt avait à cette époque beaucoup d'admiration pour madame de Staël et avait écrit d'elle quelque temps auparavant : « De toutes les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné. » 11 devait plus tard, après la publication de Corinne, modifier son opinion et reprocher à l'auteur d'avoir voulu peindre les passions comme ce qu'il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, d'avoir fait un roman difforme \ Dès qu'il est informé de son prochain voyage en Bourgogne, il s'empresse, quoique très souffrant, d'offrir pour elle à madame de Beaumont la chambre verte, et ajoute : « Je serai, je crois, assez fort pour ne pas céder au désir de la voir et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi consultez votre commodité. » Mais madame de Beaumont sait que M. Joubert ne pourra résister à la tentation de causer avec madame de Staèl, qui ne voudra pas elle-même se priver de voir M. Joubert; elle n'ignore pas que la fougue

1. Pensées et correspondance, II, 387, et aussi une lettre à madame de Viiilimille, I, 237.

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de son amie est i)lus surexcitée que jamais par le rôle politique qu'elle jouait alors et sa tentative de réconcilier les partis extrêmes; dans la crainte que les entretiens ne soient trop latif»anls pour M. Joubert, madame de H^aumont répond en ces termes à la proposition qui lui est faite :

De Theil, ce lundi, 1707.

(( Pourvu que madame de Staël ne me retienne pas dans Taltenle de son passage! Du 24 vendémiaire, elle s'annonce dans huit ou dix jours; en doublant le terme, j'ai encore du bon temps ; cependant je ne suis pas sans crainte. Non assurément, je ne ferai point entrer ce tourbillon dans la paisi!)le chambre verte, vous ne seriez pas maître de ne pas la voir, quand même vous auriez le courage de résister à la tentation ; elle m'a déjà entendu parler de vous, il faudrait lui en parler encore, et, malgré tout mon désir d'assurer votre tranquillité, ce ne pourrait être de nianière à éteindre son insatiable curiosité. Vous seriez attiré, troublé, et cette pauvre chambre verte ne serait plus un lieu de recueillement. L'Écit ou le Chapeau- Rouge seront le lieu de l'entrevue.

» Savez-vous bien que, si Port- Royal eût encore existé, j'étais en danger d'y courir? Mon zèle commence heureusement à se calmer un peu. Je vais relire les Provinciales, aussitôt que j'aurai fini mes trois volumes.

» Grand merci du Charles 7"/

)) Mille tendresses à madame Joubert : la connaître beaucoup, c'est s'engager à l'aimer beaucoup. »

M. Joubert ne partageait pas cet entraînement pour les jansénistes; il leur reprochait de a sembler aimer Dieu sans amour et seulement par devoir, par raison, par justice; d'insister sur ce qui est incertain, obscur, afiïigeant, et de glisser sur le reste; d'éclipser enfin les vérités lumineuses et consolantes par l'interposition des véi'ités opaques et terribles. »

La cinquième lettre de madame de Beaumont révèle un état de profond découragement, bien naturel dans la triste situation où elle vivait : elle se sentait déjà atteinte de la maladie de poitrine qui devait, six ans plus tard, la ravir à ses amis, et n'avait pas le courage de se soigner sérieusement ; son existence était fort isolée, car elle n'avait pas d'enfant et avait perdu presque tous ses proches; son dernier frère, Auguste de Montmorin, était mort dans un voyage aux Indes, et son mari. M, de Beaumont, bien que demeuré en France pendant tout le temps de la Révolution, n'avait rien fait pour venir en aide à sa femme au moment de tous ses malheurs. La fortune de madame de Beaumont était assez embarrassée. Pour supporter tant d'épreuves, elle ne savait pas puiser la force à sa source véritable.

Une lettre écrite à cette époque de Versailles par mademoiselle Michclel, ancienne femme de chamhre de madame de Montmorin, et retrouvée par hasard au milieu des papiers de M. Joubert, souhaitait en termes touchants et respectueux à madame de Beaumont les consolations dont elle avait besoin : « Vous êtes, Madame, beaucoup plus jeune que moi; mais vous avez autant vécu pour le malheur. Si j'osais vous enqaoer à tourner vos regards vers notre Père commun, j'ose croire que vous supporteriez vos peines avec résignation. Qu'avez-vous éprouvé sur cette terre de douleur? Bien peu de vraie satisfaction et beaucoup de dégoût et d'ennui. Oh! Madame, que je serais heureuse, avant de mourir, de vous voir sainte, oui sainte, si vous le voulez! Vous en avez tous les moyens. Je vais prier le bon Dieu, pour qu'il vous en fasse la grâce. » Les livres en attendant restaient la arande distraction de madame de Beaumont.

De Theil, ce mercredi, août i797.

« M.Desprezm'a dit hier que vous étiez bien mécontent de votre santé; personne assurément n'est plus en mesure que moi de vous plaindre et d'entrer dans vos maux, que je ne puis soulai^er. Mais n'est-ce pas un chagrin poignant de penser qu'on ne peut ôter à ses amis les plus lé-

gères douleurs, même en consentant à en être accablé et à fléchir sous le poids? Je suis sûre au moins que vous avez du courage; cette pensée me console. Mais moi, je vous ferais pitié, j'ai retrouvé ma solitude avec humeur, je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir, je rêve sans charme et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps; mais la jeunesse se passe, les ressources s'usent, et il ne reste que des regrets.

))Je suis sûre que vous m'accuserez, à ma lettre, de lire au moins les Nuits d'Yoïmg. Mon Dieu! non, je lis Tristram Shandy ; vous voyez avec quel fruit !

))Si j'avais le temps de récrire, je ne vous enverrais pas tout ce noir, car je ne crois pas que le mal des autres soit une consolation ; ce remède n'est point à mon usage, et je ne le crois point au vôtre.

» Est-il vrai que vous songez à venir me voir? Que vous serez assez aimable pour venir rendre quelque charme à ce lieu désenchanté? Que cela ne vous fera point de mal? Il est bien sûr au moins que l'espérance seule de vous voir me donne le désir de sortir de cet état d'abattement, et c'est beaucoup.

))Adieu, rappelez-moi au souvenir de madame Joubert, et dites-vous bien que je vous suis tendrement attachée pour la vie. »

M. Joubert lui répond que non seulement il ira la voir, mais que sa femme et son fils raccompagneront à Theil, et que tous les trois passeront avec elle plu-

sieurs jours. « Par un très singulier liasard, ajoutet-il, c'est moi qui lis Younrjy lorsque vous lisez le Trhlram. Ce Yomuj ne me rend point farouche, et son Lilla Burello m'amuse tout comme un autre, d Il est fatigué de politique et de toutes les divisions qui signalèrent la période directoriale. Il sait mauvais gré à ceux dont la société a dégoûté madame de Beau mont de la solitude et lui prêche le repos de la campagne, la recommandant « à tous les Saints et Saintes de Thcil, à sa caverne de verdure, à ses lacs d'air et de clarté », et la suppliant « à mains jointes d'avoir le repos en amour, en estime, en vénération ». Il voudrait même qu'elle imitât son exemple et ne lût plus de journaux : <(. Je viens, ditil, d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m'envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux plus m'en occuper. » Le lendemain, il la prévient d'un petit relard au voyage projeté et, la remerciant de détails donnés par elle sur son régime dans une lettre qui nous fait défaut, il ajoute : « De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse m'intéresser autant que celui de votre potau-feu. »

La lettre suivante de madame de Deaumont se place après le coup d'Etat du dix-huit fructidor et la condamnation de M. de Fonlanes à la déporta-

• lion. Elle se croit alors près de revoir les malheurs de 4793, et se montre plus que jamais découragée. Sachant correspondre aux sentiments de M. Joubert, qui ne professait aucune estime pour le caractère ni même pour le talent de Benjamin Constant, madame de Beaumont manifeste son aversion pour ce personnage. Nous la verrons plus d'une fois exprimer les mêmes sentiments, et elle ira dans une de ses lettres jusqu'à l'appeler « un être venimeux ». M. Joubert avait écrit peu de temps auparavant à la cousine de madame de Beaumont, madame de Sérilly, remariée depuis 1795 à son cousin le chevalierFrançoisde Pange* : « Quiconque chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé; je me sens soulagé d'autant, cet homme est pour moi

Comme un violon faux qui jure sous Tarchet.

» — Tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. » Madame

1. Le chevalier de Pange, ami d'André Chénier et qui avait défendu en 1792 dans le Journal de Paris M. de Montmorin contre les attaques perfidesde Rrissot, ne disait, suivant Rœderer, « que des choses dignes d'être écrites et n'écrivait que des choses dignes d"être faites ». M. Joubeit trouvait son esprit austère et fort, mais aimait mieux l'entendre (]iie parlei- en sa présence : « Aveclui, mon imagination est un peu contrainte, éci ivait-il à madame de Beaumont, et n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Il veut qu'on mar. he, et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent aussitôt que je pense à vous. » Pensées, 1,24.

MADAMK l)K IJKAIMUNT. IU7

de Beaumont assure qu'il n'est aimé ni des autres ni de lui-même :

Ce dimanche, \*' octobre 1797.

«Vous savez trop bien qu'on pense à ses amis sans leur écrire, pour que je vous demande pardon de mon silence, qui n'est point de la paresse, mais du découragemcMit et du malaise. Je n'aime point à causer avec vous dans une pareille disposition d'esprit, et, si je m'y détermine, c'est que je vois beaucoup de raisons pour m'y plonger davantaije et pas une seule pour m'en tirer.

» Je suis bien aise de n'avoir point vu la personne qui vous intéresse; il m'eût été dur de lui refuser jusqu'à l'espérance, et, pour être vraie, j'y aurais été obligée. J'ai plus d'hommes d'affaires que je n'ai d'affaires, et tout ce que je connais e«t dans la même position. Tout le monde est dans l'incertitude, se préparant à faire son paquet, et courbé sous le joug de la déportation, comme autrefois sous le joug de la guillotine. J'attends ma destinée avec assez de fermeté, peut-être uniquement parce que je me rrois invulnérable, pour avoir échappé à un sort qui paraissait inévitable. Cependant je ne me fais pas illu.'-ion, je suis assez bien préparée pour tous les voyages, et celui dont on ne revient pas n'est pas celui que je ferai*^ avec le moins de plaisir. Le moment où je souffre le plus est celui où je sens que, si les circonstance? étaient différentes, si telle ou telle chose existait, il y aurait encore du bonheur pour moi, qui en ai le sentiment et le .ocsoin.

Alors je n'ai plus de résignation, et je comprends très bien ce que c'est que l'enfer. Il y a longtemps que je conçois les génies malfaisants. Pardon de mon triste galimatias. J'espère que vous n'y comprendrez rien, et je vous prie de ne pas vous en tourmenter. J'ai un accès de fièvre morale qui passera bientôt.

» Je ne sais si c'est une manière de vous calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est autant haï que possible, malgré son succès au cercle constitutionnel. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer. Au reste, il n'est pas content. Mais cela prouve seulement son impuissance pour jouir. J'ai eu, malgré la gravité des circonstances, une plaisante scène avec lui, lui avouant tout franchement ma haine pour sa personne et ses opinions et mon mépris pour ses moyens.

» Ma cousine et moi, nous vous aimons tendrement et pour la vie, chacune à notre manière. Mille tendresses à madame Joubert. »

Au commencement de l'année 1798, madame de Beaumont adresse à M. Joubert des souhaits affectueux de nouvel an. Elle lui annonce en même temps la mort du marquis de MonLesquiou-Fezensac, ancien menin des enfants de France, qui, après avoir commandé l'armée du Midi et occupé la Savoie en 1792, avail dû émigrer en Suisse et n'était rentré en France qu'en 1795. La cousine de madame de Beaumont n'était pas restée lonL»lemps mariée au che-

valier de Pange et Tavait perdu dans les premiers jours de septembre 1796. Les conseils de ses amis et l'intérêt des enfants nés de son premier mariage avec M. de Sérilly l'avaient engagée à épouser en troisièmes noces M. deMontesquiou, dont la situation et la fortune étaient considérables.

De Theil, ce jeudi, 1798.

« Si j'avais quelqu'un à douer, je lui donnerais votre esprit, votre caractère, voire femme et tout votre intérieur. Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une forte santé. INous autres bonnes içens qui aimons les mœurs patriarcales, nous pouvons nous souhaiter une bonne année. J'embrasse madame Joubert.

» Beauchêne me mande que M. de Montesquieu est mort de la maladie noire, qu'il avait quatre médecins et deux ou trois chirurgiens, que lui n'a fait que les fonctions d'avertisseur et d'ami; il est extrêmement regretté de toute sa famille. Adieu. »

Le repos de la campagne avait produit un bon effet sur la santé de madame de Beaumonl; ses appréhensions sur l'avenir s'étaient en partie dissipées, et les lettres qui suivent sont plus vives et presque gaies.

110 LES CORPxKSPONDANTS DE J. JOUBERT.

De Theil, ce dimanche soir.

« Je serais heureuse ici, si j'étais moins éloignée de vous, si vous pouviez venir vous promener avec moi, venir ouvrir, feuilleter mes livres, quand ce serait même pour gronder mon cher abbé de Gondillac. Je désire passionnément vous voir ici, parce que j'y jouis d'un bien-être qui m'est inconnu partout ailleurs; j'y suis si forte, si bien portante que, si j'y passais seulement trois nmis de suite, vous verriez sur mon visage cet air de jubilation et de contentement de soi que nous avons quelquefois admiré sur celui de M. Tronc. Au lieu de cela, je vais me jeter encore dans le tourbillon, me laisser entraîner au torrent, et n'être contente ni de ceux qui me gâtent, ni de moi. Je vais relire tous les matins une tirade de Boileau, qui commence par ce vers :

Rarement un esprit ose être ce qu'il est,

et qui finit par ceux-ci :

Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même...

» J'ai oublié les deux autres ^ »

1. La tirade fait partie de l'épître IX, dédiée au fils de Colbcrt, et qui contient le vers célèbre !

Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul esl aimable.

Les deux vers qu'oublie madame de Beaumont sont ceux-ci :

Chacun pris dans son air est agréable en soi :

Ce n'est que lair d'autrui qui peut déjil;\ire en moi.

MADAME DE BEAUMONT. ill

» Ici, je pense sans cesse à tous les amis que j'ai perdus. Je ne sais pourquoi ici leur souvenir a quelque chose de plus doux, de plus tendre et de plus aimable; je vis pour ainsi dire avec eux, et tous les rêves d'Ossian me paraissent réels. Mon cœur est livré à une douce et proloiide mélancolie ; il n'éprouve ni accès de gaieté ni accès de désesj)oir.

» J'ai abusé, je crois, de la permission qu'a un solitaire de parler de soi-même à un ami. Quand vous en auriez le temps, ne vous fatiguez pas à me répondre. »

Ce lundi sohr.

« Des arrangements de chevaux me forcentde remettre à samedi le plaisir de vous voir. Je voudrais, après tant de délais, vous trouver mieux ; vous voyez que je suis un faux-frère parmi les goutteux, car il n'y en a pas un qui ne se réjouisse d'un confrère de plus et qui ne cache sa malignité sous le prétexte que cette maladie dispense de toutes les aulre«, tandis que cela n'est pas vrai et que plutôt elle prernd la forme de toutes *.

» Adieu, vos lettres sont aimables comme vous, comme vos procédés, comme votre amitié. »

Madame de Beaumont n'avait pas toujours auprès d'elle une société aussi agréable que celle de M. Joubert, et, dans la lettre qu'on va lire, elle raille finement un voisin qui, comme M. Tronc, la visitait fort assidûment.

1. Les médecins croyaient alors madame de Beaumont atteinte de la goutte.

112 LES CORRESPONDAINTS DE J. JOUBEKT

Theil, ce il avril 1798.

« Je voudrais bien que ma cousine vous eût quelquefois parlé de moi; je l'en ai souvent priée. Je lui ai mandé, il y a déjà bien longtemps, que j'attendais pour vous écrire un rayon de soleil et un instant de bien-être. Je suis eri pleine jouissance du soleil et de la belle lumière de Theil, mais j'attends (oujours le bien-être. Cependant je vous écris, quoique je me reconnaisse beaucoup plus digne d'écrire à M. Tronc, chef ou modèle de tous les ennuyeux. S'il est vrai qu'il faut rire avant d'être heureuse, sous peine de mourir avant d'avoir ri, j'ai raison. Beauchêne est chargé de vous remercier beaucoup du La Bruyère, un de mes auteurs favoris.

» J'ai retrouvé ici d'anciennes lettres de vous qui me recommandent V amour du repos et de la solitude. Vous aviez raison, je le sentais, mais j'étais alors indigne de la solitude et incapable du repos. Il n'en est pas de même aujourd'hui. La vie que je mène est celle qui me convient le mieux, et je sens tout le mérite du repos, sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantissement. Il me semble que je végète assez bien, quoique beaucoup moins agréablement que les plantes qui m'environnent. Beauchêne vous dira que je suis engraissée; j'en suis moins sûre que lui. Je ne suis pas trop contente de ma santé, j'ai pris de vous la mauvaise habitude de ne digérer qu'en marchant. La rêverie est funeste; il me faut donc dans ma promenade m'accoster de M. Perron, me faire en-

MADAME DK BEAUMONT. H3

nuyer par le pauvre homme et le lui rendre. Je lui fais chaque soir les mêmes questions, et je reçois les mêmes réponses, cpie je n'écoute pas toujours jusqu'à la fin. De son côté, régulièrement aux mêmes passages, il me raconte les mêmes histoires ; à quelques pas près, je me les annonce, sans jamais me tromper d'une minule. Je suppose qu'il en fait de même de mes questions. Ce petit commerce, qui repose si bien l'âme, l'esprit et l'imagination, ne me déplaît pas toujours et me divertit quelquefois. D'ailleurs, c'est par régime; mais lui qui n'a nullement besoin de régime, je ne sais trop s'il s'en accommode. Je tâche, pour calmer mes remords, de me persuader qu'il n'est pas encore bien sûr de son ennui, qu'il n'en est encore qu'au doute.

» J'ai voulu lire Malebranche. Il n'est plus temps. Les pédants se sont emparés de mon esprit. Je ne trouve pas que ce soit la peine de le leur disputer. Mais je ne puis m'empêcher de regretter un plaisir que vous goûtez et que vous donnez envie de goûter.

» Je ne sais si c'est vous qui m'avez conseillé de lire la correspondance de Voltaire. Je le voudi'ais, parce que cette lecture me plaît singulièrement. Je conviens qu'il faut beaucoup de loisir pour y trouver du charme; mais alors elle tient lieu de société et d'une société vive, animée, spirituelle. Voltaire a été longtemps un homme très bon; il l'est encore souvent dans sa vieillesse. C'est lui, c'est votre souvenir, c'est le Tasse, que j'écorche en italien, qui m'empêclient de devenir une lourde pédante. Grand merci à tous les trois !

y> Malgré toute ma pédanterie, je serai ravie de vous

embrasser. Votre imaginalion ranimera la mienne. Vous ne me reprocherez plus au moins trop de vivacité ; vous verrez ce que c'est que d'avoir été à l'école de M. Perron. Je fais mille tendres amitiés à madame Joubert. »

Nous trouvons dans la correspondance de M.Joubert une réponse, datée du 15 mai 1798, à cette dernière lettre. Il envoie à madame de Beaumont V Esprit dès journaux, journal dont Tavantage, dit-il, est de « dispenser de lire les autres, ce qui n'est pas peu » ; puis il ajoute : «Je vous ai en effet conseillé de lire les lettres de Voltaire; j'ai eu, en cela, le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sûr que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes, et je suis impatient de voir en votre possession les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention; cela me rend fort affairé. Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve, et, si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde. »

Il la félicite enfin de ce que La Bruyère est si fort

de ses amis : « Il y a, dit-il, d*aussi beaux et de plus beaux livres que le sien ; mais il n'en est point d'aussi absolument parlait. »

Après un assez long séjour à Theil, dont le calme avait continué à lui être salutaire, madame de Beaumont se rendit à Oimesson, où habitait alors son amie madame de Staël ; elle y mena une existence plus ngitée, qu'elle trouva de nouveau moins favorable à sa santé et moins conforme aux dispositions de son esprit:

Ormesson, le 12 mai 1798.

« Je veux vous écrire, tandis que je ressemble encore à la personne pour qui vous aviez une bienveillance si aimable; c'est celle-là dont je désire que vous conserviez le souvenir, en vous demandant cependant pour l'autre intérêt et indulge'nce.

» Une partie de mes craintes s*est déjà réalisée. Je ne me plais pas dansle monde, et il a de l'influence sur moi. J'y éprouve une sécheresse de cœur, qui est un état pénible, lorsqu'on en a éprouvé un plus doux. Je vous dois de savoir positivement que celui que je reiirelte est le meilleur. C'est beaucoup, et je me félicite de vous avoir établi le juge de mes sentiments. Votre indulgence passée m'encourage et empêche que l'ennui profond qui m'accable ne se répande jusque sur ma solitude. Je suis quelquefois prête à douter des instants de bien-être dont j'ai

joui. Si votre souvenir ne s'y mêlait, je les placerais peutêtre au rang des chimères qui ont abusé ma vie. Je ne conviens point à la société dans laquelle je vis. Mon esnrit s'y use sans fruit pour moi, sans jouissance pour les autres. Celle qui la dirige a pris une route qui n'est pas celle du bonheur. Son esprit a reçu une impulsion qui ne lui est pas naturelle. Il n'y a plus que son cœur de noble et de généreux, il l'est à un degré éminent.

» J'ai chargé ma cousine de vous faire passer l'ouvrage de Benjamin Constant. Sans prévenir votre jugement, je le prévois, et je sais d'avance que je suis moins sévère que vous ne le serez.

» Je viens de relire Tristram, qui m'a singulièrement amusée. Je m'imaginais quelquefois que vous lisiez pardessus mon épaule. Mais ce qui m'a vivement rappelé et nos conversations et celle promenade, dont je me souviendrais avec bonheur, si elle ne vous avait fait tant de mal, c'est la traduction du Phédon, que je crois au-dessus de tout. L'apologie de Socrate m'a fait beaucoup moins d'effet. Je crois que cela tient aux circonstances. Nous avons vu tant de procès aussi injustes et tant de magnanimité parmi des victimes qui nous intéressaient plus vivement!

» Connaissez-vous le nouvel ouvrage d'Adrien Lezay'? Je ne l'ai point encore lu. Je crains bien que le pressentiment de ce pauvre jeune homme ne soit justifié. Il est fort malheureux et fort malade ; il est à présent chez son père. »

1. Adrien de Lezay-M irnésia, auteur d'écrits littéraires et politiqi:es qui firent alors un certain bruit.

La IcUre qui suit est écrite après le dix-huit brumaire (9 novembre 1799); madame de Beaumont, malgré la police qui, sous la dictature de trois mois confiée à des consuls provisoires, a a triplé, ditelle, ses moyens, )^ et le peu de goût de son correspondant pour la politique, ne peut s'empêcher de lui communiquer ses préoccupations surTavenir; la situation lui semble sans issue, et ellene prévoit pas encore les conséquences de l'arrivée de Bonaparte au pouvoir; elle accuse de nouveau Benjamin Constant, qui déjà vient de donner au sein du Tribunat un signal d'opposition au régime naissant.

A M. JOUBERT, A MONTIGNAG.

Paris, décembre 1799.

«II est difficile de rendre l'état où nous sommes; ce n'est pas de la terreur, ce sentiment n'existe pas ici, on parle aussi hautement que jamais; les journalistes seuls sont forcés à un peu de prudence; cependant jamais on ne fut moins libre effectivement. La police a triplé ses moyens, et tout lui est soumis. Le gouvernement n'a pas un agent qu'il ne soit disposé à briser au moindre soupçon, et il n'est pas un de ces agents qui ne sache combien son existence est précaire. C'est pour eux que la terreur existe : méfiants et soupçonnés, envieux et enviés, ils éprouvent

in LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT.

tous les sentiments désagréables qu'ils inspirent, et jo doute qu'ils en soient dédommagés par l'exercice d'un pouvoir aussi peu assuré.

» Votre ami Benjamin fait ce qu'il peut pour n'être pas oublié; malheureusement, comme les animaux venimeux, il n'appelle l'attention qu'en blessant, c'est sa seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui, il lui faut pourtant des sensations pour l'arracher à l'ennui, et c'est en bouleversant la France qu'il travaille à ses plaisirs.

» J'ai bien tort de vous parler de ce que vous voulez ignorer; il est bien ridicule de s'appesantir ainsi sur des maux sans remèdes, mais ils nous touchent tellement dans tous les sens qu'il est difficile de les oublier.

» Adieu, Monsieur, pensez quelquefois à moi ; écrivezmoi, si vous pouvez, vous savez bien que vous me ferez grand plaisir. »

M. Joubert, alors à Montignac, près de sa mère, voit les événements moins en noir ; il éprouve assurément un profond mépris pour les associés duPremier Consul, et ne croit pas qu'on puisse jamais dire d'eux :

Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.

Mais Bonaparte lui semble supérieur aux autres hommes, fait pour les gouverner et destiné à laisser dans les têtes humaines une haute opinion de sa personne.

La réponse dcmadamedeBeaumontnousmanque, mais nous avons une lettre d'elle de février 1800 :

2 février 1800.

« J'ai fait un cri de joie, en voyant votre écriture. Recevoir une lettre de vous est un bonheur que je ne veux même pas désirer et toujours troublé par cette idée que peut-être vous êtes fatigué et souffrant au moment où j'en jouis !

)) Votre opinion a déterminé ou affermi la mienne sur beaucoup de points. Je ne combats plus que bien faiblement pour des idées adoptées depuis longtemps, adoptées sans goût et conservées sans attrait, mais dont j'ai de la peine à me débarrasser, sans que je puisse bien expliquer la cause et la nature de cette peine.

» Je veux cependant me justifier de mon enthousiasme, qui se composait en partie d'espérances, et d'espérances qui ont été trompées. Je me flattais que les places seraient remplies par des propriétaires sages, et non par des savants à systèmes et par toute l'ancienne assemblée. Sans être fort initiée dans les mystères du gouvernement, je puis vous garantir que Bonaparte sent toute sa supériorité, et qu'il n'est pas à se repentir de l'empire qu'il a laissé prendre à Sieyès sur les choix. Cependant tous ceux tirés de l'Institut appartiennent bien à Bonaparte. Mais cet homme, par sa passion pour les savants, me donne l'idée d'un Louis XIV parvenu. J'excepte de l'anathème le conseil d'État, composé presqu'en entier par des hommes qui

joignent la théorie à la pratique; beaucoup étaient employés par l'ancien gouvernement et le seront, ce me semble, par tout gouvernement qui voudra marcher.

» Il y a des Tribuns dont j'ai lu le nom avec ravissement, RioufTe, par exemple. On n'a pas voulu écouter un discours de lui, qui assurément méritait mieux. Ce discours, qu'on m*a envoyé, l'a brouillé avec Benjamin et avec madame de Staël. Ce Benjamin, novateur perpétuel, ennemi de tout ordre, de toute modération, et qu'on devrait bannir d'un État policé, a pensé être renvoyé en Suisse, et avec lui madame de Staël. Ils en ont été quittes à peu près pour la peur ; elle est cependant obligée de rester à Saint-Ouen ; sa maison était, dit-on, le rendez-vous de tous les mécontents. Voilà ce qu'ils ont retiré de l'impatience enfantine de jouer à l'opposition, sans bien savoir ce que veut dire opposition, comme dit Rioulîe! Je me désole de voir le sort d'une femme que j'aime lié à celui de cet homme vraiment haïssable.

» Je laisse là toute politique pour vous dire tous mes regrets de quitter Theil,au moment où vous vous en rapprochez. J'y ai passé avec beaucoup de douceur un séjour fort rude, sans un moment de dégoût ou d'ennui. Ma santé a été passable, ma solitude absolue; que puis-je espérer de mieux, si je ne suis pas près de vous? Le monde ne m'est pas bon. J'en ai mille preuves pour une, et j'ignore encore si j'aurai le courage de m'en tenir éloignée. Ma destinée future est un peu plus obscure que jamais. Aucunes de mes affaires ne sont finies, pas même celles qui paraissaient l'être. L'espérance de vous dire définitivement ce que je devenais m'a fait didérerde vous

MADAME DE liEAUMONT. 121

écrircj et cependant je vous écris encore avant d'en rien savoir.

» Un regret bien vrai pour moi, c'est de ne plus savoir si j'irai au Mont-Dore, surtout depuis que je sais qu'il ne serait pas impossible ou de vous prendre en passant, ou enfin de vous y voir.

» Adieu. Il me semble qu'en vous désirant de la santé, je désire ce qui manque le plus à votre bonheur.

» Après m'être fait un plaisir de voir Monlignac sur la carte, je commence à trouver ce plaisir bien stérile; j'aurais besoin d'espérer de vous revoir bientôt et de savoir quand et comment je vous reverrai. »

M. Joubert n'accepte pas pour Bonaparte l'cpilliète de Louis XIY parvenu; il le trouve t( un inter- roi admirable d. « Cet homme, » qui en si peu de temps a rétabli la confiance, rendu les églises au clergé, ntjgocié avec l'Europe, pacifié la Vendée, et, après la campagne d'Egypte, franchi les Alpes et remporté la victoire de Marengo, «n'est point un parvenu, il est arrivé à sa place ; je l'aime. » Et plus loin il ajoute : (( Sans lui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait pas dans notre àme, sans cet homme

extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres; qu'il conserve tous ses succès, qu'il en soit de plus en plus digne, qu'il demeure maître longtemps ! Il l'est certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui! Mais il est jeune, il est mortel et je méprise toujours infiniment ses associés. »

Madame de Beaumont devait se laisser convaincre par un plaidoyer si éloquent; elle ne tarda pas en effet à subir la séduction que M. Joubertavaitle premier ressentie et à partager les sentiments qu'inspirait alors à presque tous le Premier Consul.

Dans la même lettre où M. Joubert s'exprimait ainsi sur Bonaparte, il traitait un sujet plus émouvant encore pour madame de Beaumont, et l'entretenait du procès en divorce qu'elle avait engagé contre son mari. Le jugement fut favorable à madame

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de Beaumont, mais M. Joubert ne le connaissait pas encore, et il écrivait de Monlignac: « Etes-vous bien dcmariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma ;oie : votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie (le me faire savoir au plus vite, afin que je prenne un pai'ti, celui d'être bien content, si vous parvenez à ne déj)endre que de vous-même. » La situation de madame de Beaumont devait être intolérable, pour que M. Joubert approuvât une détermination si contraire en principe à ses idées les plus arrêtées. C'est lui en effet qui a formulé ces deux pensées : « De l'indissolubilité seule du mariage peut naître pour les femmes une communauté réelle des dignités de leurs épouxet, de là, la considération extérieure, les honneurs et les respects. — Le divorce déplaît, même dans les oiseaux; Buffona diffamé les tourterelles. » Mais la loi de 179^ n'offrait que ce remède extrême; en introduisant le divorce, elle avait refusé aux scrupules religieux des époux l'ancienne ressource de la séparation de corps, qui ne fut rétablie que par le Code civil. Madame de Beaumont ne cherchait d'ailleurs qu'à assurer son indépendance et ne songeait nullement à contracter de nouveaux liens.

La tranquillité et la confiance succédant alors aux

convulsions de l'anarchie, on vit renaître des cercles brillants et s'ouvrir des salons où s'assemblaient les débris d'une société échappée à la tourmente révolutionnaire. Il faut lire, dans M. Sainte-Beuve, cequ'il dit des salons de Paris en 1800. 11 y en avait de brillants, comme ceux de madame de Staël, de madame Récamier, de madame Joseph Bonaparte; quelquesuns continuaientpurement et simplement le dix-huilième siècle, ceux de madame Suard et de madame d'Houdelot, par exemple; il allait y avoir un salon unique, qui ressaisirait la fine fleur de l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse de Poix. « Mais le petit salon de madame de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque soir, offrait tout alors : c'était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l'esprit nouveau, comprenant le passé etle réconciliant avec l'avenir. » M. Jouberl, fixé depuis peu à Paris pour une grande partie de l'année et voisin de larueNeuve-du-Luxembourg, y venait assidûment et en était l'un des hôtes les plus appréciés; MM. de Fontanes et de Bonald, les deux hommes, suivant M. Sainte-Beuve, les plus spirituels de leur temps, Pasquier, Mole, de Ghênedollé,Guéneaude Mussy, M. et madame de Vintimille, madame de Krudner, la duchesse de Duras, la du-

chesse de Lcvis, s'y rendaient fréquemnnent. « Paisible société, écrit M. Joubcrt après la mort de madame de Beaumont, où n'avaient accès aucunes des prétentions qui peuvent désunir les hommes, où la bonhomie s'unissait à la célébrité, où, sans y penser, on se faisait une occupation assidue de louer tout ce qui est louable, où l'on ne songeait qu'à ce qui est beau; paisible société, dont les débris ne se réuniront jamais que pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le nœud et qui les avait rassemblés. »

L'homme qui devait jeter le plus d'éclat dans ce salon et devenir bientôt, suivant l'expression du biographe de M. Joubert, le Dieu du Temple, n'allait pas larder à y faire son entrée.

Réfugié à Londres en 1793, après avoir suivi Tarmée des princes, M. de Chateaubriand rentra en France au printemps de 1800. 11 raconte, dans ses Mémoires d'outre-tombe, Thésitation qu'il avait eue à y revenir, les instances faites par M. de Fontanes pour l'y rappeler, le voyage qu'il entreprit sous un faux nom et avec le passeport du Suisse Lassagne. De Calais à Paris, il vit les châteaux abattus, leurs futaies rasées, les églises abandonnées, les cimetières sans croix, les murailles barbouillées de l'inscription répul)li(\aine : Liberté, égalité, fraternité

OU la mort. A Saint-Denis, les nefs étaient découvertes et verdies, les fenêtres brisées. 11 ne pénétra pas tout d'abord dans Paris, et descendit aux Ternes, dans une petite auberge, où M. de Fontanes vinl le chercher le lendemain. Ensemble ils entrèrent à pied par la barrière de TÉtoile,. et ce fut avec une impression profonde que M. de Chateaubriand revit les Champs-Elysées, où il avait assisté, le 6 octobre 1789, avant de partir pour l'Amérique, à l'arrivée du roi, escorté par une populace en délire, et la place Louis XV, devenue place de la Révolution, et où avaient péri son frère, sa belle-sœur et tant de nobles victimes! M. de Fontanes, qui habitait rue Saint-Honoré, près Saint-Roch, le conduisit chez lui, et le présenta à sa femme ; bientôt il le mit en rapport avec M. Joubert, dont il l'avait souvent entretenu dans leur commun exil. Des relations presque journalières s'établirent alors entre ces trois hommes, si bien faits pour s'entendre. Le discernement de M. Joubert lui fit prompternent deviner le génie naissant du nouvel arrivé et prophétiser le rôle littéraire qu'il était appelé à remplir. « Il faut seulement, disait-il, le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la Croix, les Missions, les couchers de soleil en plein Océan et les

savanes de l'Amérique, cl vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia Athènes de la peste. » Le « jeune sauvage», comme l'appellent familièrement ses deux amis, était alors presque inconnu : son Essai sur les Révolutions^ publié en Angleterre pendant la Terreur, avait eu peu de lecteurs en France; il n'avait pas encore fait paraître le Génie du Christianisme, dont il apportait le manuscrit et qu'il devait presque entièrement refaire. M. de Fontanes, après avoir, dans leurs entretiens et leurs promenades autour de Londres, révélé en quelque sorte M. de Chateaubriand à lui-même, devait bientôt, comme critique autorisé, signaler dans le Mercure de France l'œuvre nouvelle au public et en préparer le succès, (f C'est lui qui encouragea mes premiei's essais, écrit plus tard M. de Chateaubriand en tète des œuvres de son ami, c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme, c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée. »

M. de Fontanes n'avait pas manqué déjà de vanter les rares talents et les qualités aimables du jeune écrivain près des fidèles du salon de la rue Neuve-du Luxembourg, et il pria M. Joubert de le présenter

chez madame de Beaumont. Recommandé par de tels patrons, M. de Chateaubriand reçut un accueil digne de son mérite, et fut bientôt Tun des membres les plus entourés de cette société choisie.

Au commencement de 1801, il fit paraître Atala, épisode détaché de son grand ouvrage, et de cette publication, comme il le dit dans ses Mémoires, date le bruit qu'il a fait dans le monde. Exalté par les uns, dénigré par les autres, il devint le sujet de toutes les conversations et remplit la presse de son nom.

Madame de Beaumont, qui avait conservé un goût prononcé pour la campagne, passait alors une partie de l'été aux environs de Paris; elle avait en 1801 loué une maison à Savigny-sur-Orge, à l'entrée du village, près d'un vieux chemin appelé par les habitants le chemin de Henri IV, et en face du parc de Savigny; elle aimait ce pays, entouré de vallées, oii elle allait chaque soir avec quelques amis à la découverte de promenades nouvelles; l'habitation était adossée à un coteau de vignes et avait devant elle la plaine de Yiry, jusqu'aux fontaines de Juvisy. Dans l'étéde 1801, elle y reçutmesdames deMarigny etde Caud, sœurs de M. de Chateaubriand, et M. de Chateaubriand lui-même. C'est dans cette retraite paisible que celui-ci, comprenant, comme il l'a dit lui-même, « qu'on n'écrit avec mesure que dans sa

patrie, » retondit, d'après les conseils de M. Joubert et de M. de P^ontanes, le Génie du Christianisme. Les lettres de madame de Beaumont, adressées de Savigny à M. Joubert, nous font assister au travail de M. de Gliateaubri ind; elles nous montrent avec quelle ardeur, sentant alors, suivant l'expression de M. Sainte-Beuve, « que son heure était venue, » il corrigea Tœu re qui devait tant contribuer à sa gloire. M. Joubert l'aidait de ses avis et de ses livres, et madame de Beaumont, avec le goût littéraire dont elle était douée, l'encourageait de son admiration éclairée.

Dans la première lettre, elle rend compte à iM. Joubert de leur arrivée à Savigny, et le presse devenir les y rejoindre.

Savigny, 23 mai 1801.

« A peine arrivée depuis vini,'t-quatre heures, je suis déjà impatiente de vous donner de nos nouvelles. Il me semble que vous devez être plus curieux du solitaire que de moi. Vous savez trop combien lacampai,nie me charme, combien la solitude m'est bonne. C'est donc du sauvage que je veux vous entretenir.

y> Avant môme la fin du voyage, il avait oublié sa conversation avec Fontanes,ses sujets d'inquiétude et de chagrin. Jamais je ne Tai vu plus calme, plus gai, plus enfant

130 LES COllKESPONDANTS DE J. JOUBEUT.

et plus raisonnable. Il n'y a pas jusqu'à M. Pigeau, qui n'ait été un sujet de joie pour nous. Nous redoutions sa figure sur le seuil de la porte : il était absent ! El ensuite, quand il est venu me faire signer son état de maison, et le supplément de douze poules et deux coqs, et le retranchement de sept lignes composées de soixante-douze mots, il nous a pris un fou rire qui dure encore. Après son déparf, nous avons été aux fontaines de Juvisy par un chemin court et charmant. A dix heures, toute la maison était couchée et profondément endormie. Ce matin, le sauvage m'a lu la première partie du premier volume, en m'indiquant les changements qu'il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi ; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui. Cela est détestable !

» Adieu, j'embrasse madame Joubert. Je vous répète que le pays est charmant et que nous vous attendons avec une extrême impatience. »

La correspondance de M. Joubert contient deux lettres, qui se placent par leur date à la suite de celle qu'on vient de lire*. 11 envoie, pour M. de Chateaubriand, à Savigny, une traduction d'A^a/a en italien, qui vient de païaître, ainsi qu'un feuilleton de Geoffroy, rédacteur littéraire aux Débats, Ce feuilleton était mêlé d'éloge et de critique : a Geoffroy, dit-il, y donne d'abord assez joliment la patte; mais il finit

1. On trouvera ces deux lettres, comme toutes celles que nous citons de M. Joubeit, au tome I" des Pensées et correspondance, Voy. p. 57 et s.

MADAiME DE BEAUMONT. 131

par des ruades, (jui mellcnt trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds. » Il signale en même temps un article du même journal, où M. de Chateaubriand ne trouvera que des louanges : « OlTrez, dit-il, à son esprit, à son talent et à son ame ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien, dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci par-là, les rudesses de la critique. » Puis il conte d'une manière plaisante Tinulilité du travail qu'il s'est imposé pour permettre à Fontanes, chargé de faire un article sur Kant, « qui tourne alors tant de têtes, » de juger ce philosophe, sans prendre la peine de Tétudier. Il compare Kant. dont il traite d'ailleurs le système avec respect, mais dont il trouve la morale plus neuve et plus belle que la métaphysique, à un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met rien de net, de tout prêt et de tout lavé, « et son style à des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête et où la plupart du temps on ne trouve rien ».

Madame de Bcaumontlui répond :

Savigny, août 1801.

c( M. deChaleaiibriand me laisse entièrement le soin de vous remercier de son Atala. Il a jeté avec ravissement un

coup d'œil sur le vêtement italien de sa fille. C'est un plaisir qu'il vous doit, mais qu'il ne goûte qu'en courant, tant il est plongé dans son travail. Il en perd le sommeil, le boire et le manger. A peine Irouve-t-il un instant pour laisser échapper quelques soupirs vers le bonheur qui l'attend à Villeneuve. Au reste, je le trouve heureux de cette sorte d'enivrement qui l'empêche de sentir tout le vide de votre absence. Quant à moi, je ne le sens que trop vivement, et vous vous en apercevriez bien à la tristesse de ma lettre, si je me livrais au sentiment qui me domine. Tandis que nous menions une vie si douce, que nous formions le projet enchanteur de la continuer et de nous y fixer, on faisait au pauvre solitaire (en projet) de terribles querelles avec un tourbillon de ce monde, je veux parler de madame de Staël. On l'accusait d'avoir montré ses lettres avec orgueil. C'est à moi qu'elle a porté ses plaintes, douces de paroles et amères de cœur. Elles n'ont assurément aucun fondement, et sa justification est facile. Il n'en eût pas été de même, si quelque bienveillant plus malin l'eût accusé d'avoir perdu les lettres, de les avoir très mal lues ou de ne les avoir pas lues du tout. Alors il eût fallu parler sans conviction, c'est-à-dire ne pas persuader. Mais laissons les tracasseries de ce monde, qu'il ne faudrait voir qu'en perspective, seulement du rivage, et comme les tempêtes, pour s'applaudir d'être à l'abri.

» J'avais laissé Fontanes si décidé à faire son article sur Kant dans un certain sens que, si votre examen ne vous eût pas donné un très grand plaisir, j'aurais beaucoup regretté les soins et l'attention qu'il vous coûtait. Mais

VOUS avez gayné quelques idées qui vous plaisent et Irouvé un point lumineux niai placé, pour lequel vous bâtirez un phare à votre guise. Convenez que, sans le point lumineux, le phare ne mériterait pas un nom si pompeux, qu'il serait inutile ou plulôt un véritable cassecol. Au reste, l'article sur Kant, sans être ce qu'il aurait été, s'il n'eut été conçu qu'après votre impression donnée, sera fort adouci. C'est une obligation de plus que vous aura Fontanes, cet autre tourbillon. Puisse votre souffle l'envoyer enfin dans les régions élevées pour lesquelles il est fait!

» Êtes-vous bien sûr que Geoffroy, en ruant, montre quatre fers de bon aloi? N'y aurait-il pas quelque bout d'une corne tout usée?

)) Mille tendresses à madame Joubert. M. de Chateaubriand me charge de mille tendres compliments. Il est malade de travail. Sa sœur m'a écrit une lettre aimable, dans laquelle elle me charge de mille choses pour le ménage.

» Adieu, il faut' vous quitter. C'est bien assez, comme dit Geoffroy, de payer avec du cuivre, il ne faut pas en rendre la charge trop pesante. Vous savez bien ce que j'éprouve en recevant une lettre de vous. iMon plaisir serait trop vif, si la crainte qu'il ne vous eût fatigué ne s'y mêlait. »

M. Joubert, dans sa réponse datée du 12 septembre, indique le moyen de se procurer certains livres que M. de Chateaubriand désire consulter, et

il insiste pour que celui-ci « n'en fasse pas trop», et observe avec le plus grand soin la règle : Uart est de cacher Vart. « Notre ami n'est point un tuyau, ajoiite-t-il, comme tant d'autres; c'est une source, cl je veux que tout paraisse jaillir de lui. Qu'il file la soie de son sein, qu'il pétrisse son propre miel, qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères? » — « Recommandez-lui, je vous prie, de faire ce qu'il voudra dans sa chambre de ses in-folio, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pastorale ; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le Christianisme, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au Ciel, à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tache sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la Religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui rarmener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. »

Madame de Beaumont, qu'une défiance exagérée

MADAME DE liEAUMONT. 135

de son tacl littéraire rendait plus timide dans ses. conseils, montre, dans la lettre suivante, qu'elle par- Inge tout à fait les idées de son correspondant, mais n'espère pas les faire complètement accepter par son liote.

Savigny. septembre 1801

« Eu VOUS faisant toutes mes demandes, j'étais convaincue intérieurement que j'allais recevoir une nouvelle marque de votre intérêt pour M. de Chateaubriand et pour son ouvrage, mais qu'elle serait inutile dans la partie qui concerne les livres. Je ne me suis pas trompée. Il a fallu se les procurer de suite. Il les a, et maintenant les Lettres édifiantes et VHistoire de la nouvelle France sont à vos ordres, quand vous aurez le goût et le loisir de vous en occuper. M. de Chateaubriand a maintenant à peu près tout ce qui lui est nécessaire.

» UHistoire ecclésiastique ne lui a servi qu'à s'assurer (le la hiérarchie; MontfaucoUy à rien encore. Mais il fait dos Lettres édifiantes et de tous les missionnaires un usage merveilleux. Gela me paraît tout simple : il y a là uAù ample moisson. Mais ce qui me confond, c'est le parti qu'il a tiré des huit volumes des Moines^ de ce fatras si sec, si aride, et qui m'a si mortellement ennuyée. Il y a véritablement là une sorte de miracle, et le secret de l'enchanteur est de s'enchanler lui-même. Il n'a l'air d'avoir fait que rassembler des traits épars, et avec cela

il VOUS fait fondre en larmes et pleure lui-môme, sans se doiiler que son talent soit pour quelque chose dans l'effet qu'il produit et qu'il éprouve. Cependant, au milieu de son ravissement, il faut que je vous avoue la crainte dont je suis tourmentée et qui ne me laisse pas un moment de repos. Il veut que son ouvrage paraisse au mois de février au plus tard, et, d'après ce qu'il a encore à faire, et surtout à refaire, s'il paraît aussitôt, je suis intimement convaincue que ce ne peut être qu'avec de grandes imperfections, et très faciles à effacer, en se donnant plus de temps; mais la moindre note sur ce ton le jette dans un abattement qui approche du désespoir, de sorte que j'ose à peine m'avouer à moi-même toute ma crainte. Mon seul espoir est qu'en lui montrant ces imperfections, il se sentira, de sa propre impulsion, forcé de les faire disparaître ; mais l'impatience de finir ne lui fera-t-elle pas illusion? Je n'ai jamais mieux senti que dans cette occasion le malheur de n'avoir pas un goût plus ferme, plus sûr, plus exercé, et de manquer de cette conviction et de cette force qui entraînent. Je lui ai lu, comme vous croyez bien, toute votre lettre. Il en a été enchanté, mais il n'en profitera pas. Il s'est écrié vingt fois : i( C'est le meilleur, le plus aim.'ible,leplus étonnant des hommes! Oui, je le reconnais bien. Il craint toujours que je ne cite trop. » Puis il s'est mis à rire. Il a réellement retranché beaucoup de citations; mais il en a beaucoup ajouté. Ce qui m'effraye surtout, c'est la légèreté avec laquelle il énonce certains jugements, qui demanderaient, pour ne paseftaroucher, à être présentés avec une adresse et une douceur infinies. A cela il n'y a

plus (le remède. Ce qui me rend timide dans mes observations, c'est qu'il est réellement important pour lui que son ouvrage paraisse promptement. Sans cela, j'aurais bien plus de courage, et je ne serais effrayée que de son extrême docilité.

» Si par hasard vous m'écriviez encore avant que j'arrivasse, ne me parlez pas de ce long bavardage, et ne m'en parlez pas devant lui, avant que nous ayons causé ensemble.

» J'embrasse madame Joubert, je vous embrasse et meurs d'envie de vous voir.

» Madame de Caud*, qui est ici, me charge de la rappeler à votre souvenir. »

Madame de Beaumont, après ave ir i endu compte d'une visite de M. de Fontanes à Savigny, enlretient M. Joubert d'un certain animal qu'il faisait engraisser à Villeneuve, et dont il avait écrit le 12 septembre : « Je n'ai que deux mots essentiels à dire à Chateaubriand, les voici, ne les lisez pas : Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; on l'en gorge, et dans peu de jours il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches et ne veut être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous olTrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher; la première graisse et les grillades

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