‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 23 sur 48 · Lucile, sœur de M. de Chaleaiibriaiid · texte numérisé non relu

Lucile, sœur de M. de Chaleaiibriaiid

opimes seront pour vous. Je salue et j'attends avec impatience votre ogrerie, qui me demandait d'un ton à faire trembler les étables : « Et le cochon ! estce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine apparemment, en parlant d'une voix si forte et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. »

Savigny, 19 septembre 1801.

» Votre ami Fontanes a été extrêmement aimable, et nous avons été assez heureux pour lui arracher des vers et des vers admirables; pour cette fois, l'expression banale de Savigny tombe juste. Votre poète m'a si bien assuré qu'aucune femme n'aimait les vers que j'ai été un momente(frayée,maisje me suis rassurée en me rappelant l'impression que les siens m'ont faite et me font encore. Est-ce une preuve de ne pas aimer que de n'aimer que ce qui est excellent?

» Votre frère a dû vous dire que X. possède des lettres originales de madame de Sévigné. Il n'a, ce me semble, oublié ni son rôle de vieille commère, ni ses vieilles petites haines; la critique de Necker fait, dans celte petite notice, le revers de l'éloge de madame de Sévigné. Cet acnarnement ii'est-il pas misérable? et, parce que madame de Grignan aime Descartes, la voilà, malgré toute sa paresse et son excellente conduite, rangée parmi les femmes piiilosophes ; ici, la commère est bien maladroile.

» M. de Cliateaubrianti est retombé assez d'aplomb du Marais *■ dans la solitude; il travaille comme un nègre.

» Tout le Marais doit fondre ici à dîner ou à déjeuner, et une lettre doit avertir du jour qu'enfin il faut savoir.

» Vous n'avez pas d'idée du degré de renommée où arrive votre cochon; je ne serais pas étonnée que tout Paris et sesenvirons ne fondissent à Villeneuve pour être témoin de sa glorieuse mort et pour se partager ses dépouilles; j'en tremble et ne tarirais point sur un si beau sujet, sans l'inquiétude que me cause votre fils.

» Adieu, je vous embrasse tous tendrement. »

Les lettres qu'on va lire maintenant datent de 1808, année fatale où madame de Beauipont, mortellement atteinte, dut, sur le conseil des médecins, prendre le chemin du Mont-Dore, puis de l'Italie. Depuis longtemps, ses amis s'inquiétaient sérieusement de sa santé, et, dès 1795, M. Joubert lui écrivait : « Je' suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas. Je suis tourmenté depuis trois mois de l'inquiétude que vous me causez

1. Le Marais appartenait a madame de la Briclie, belle-mèie de M. Mole. Chateaubriand, dans ses Mémoires, dit, IV, ^"2 : « Quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais, échu à madame de la Briche, excellente fcnmie dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je me souviens que mun immortalité allait rue Saint-Dominique d'Enfer, prendre une place pour le Marais dans une méchante voiture de louage, où je rencontrais madame de VintimiUe et madame de Fezensac, »

à cet égard. Un homme habile, bien consulté et bien écouté, peut rendre le voyage à Plombières inutile ; mais, si vous tardez à p\'endre des précautions, votre éloignement nous deviendra indispensable et ne produira peut-être aucun fruit. » Madame de Beaumont n'avait pas suivi ces conseils, elle vit trop tard le danger, et les soins qu'elle consentit enfin à accepter furent inutiles. Au moment de son départ, M. Guéneau de Mussy écrit à M. de Chêne doUé : « A mon avis, sa santé s'altère de plus en plus. Je crois les sources de la vie desséchées; sa force n'est plus qu'irritation, et son esprit si plein de grâces ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s'exhale d'un bûcher prêt à s'éleindre. Ce n'est pas sans une sorte d'effroi que j'envisage les fatigues du voyage qu'elle projette d'entreprendre au Mont-Dore. »

Avant de quitter Paris, elle met M. Joubert au courant de tout ce qui peut l'intéresser. Elle parle de l'auteur de Paul et Virginie^ rencontré fortuitement par elle chez la baronne de Krudner, et dont la physionomie ne répondait pas au portrait qu'elle s'en était tracé. Elle donne des nouvelles de M. de Chateaubriand, arrivé récemment à Rome et l'empIi d'enthousiasme pour les ruines et pour le Pape Pie VII.

Paris,... 1803.

« Je ne voulais vous écrire que pour vous dire: Je suis partie; le guii^non en ordonne autrement., Je suis excédée au point d'attendre du repos delà dilii,^ence même. Ne me grondez pas de mon impatience d'arriver au Mont-Dore et de mon profond dégoût pour les lenteurs d'une diligence qui ne sera pas composée de mes plus chers amis comme vous. J'aime la doctrine de Monllosier, mais je ne la pratique pas aussi bien, et tout ceci est en votre faveur.

» J'ai eu une sorte de bonne fortune depuis votre départ. J'arrive une après-dînée chez madame de Krudner; je la trouve avec les habitués de la maison, établie dans son jardin auprès d'une table; près d'elle était une femme au teint bruni par le soleil, aux lèvres épaisses, à l'air bien commun, bien matériel; un peu plus loin, un vieillard qui n'avait rien de bien distingué, si ce n'est une chevelure flottante; la petite Krudner, une véritable rose, placée entre le vieillard et sa mère, et lisant avec un son de voix enchanteur le fameux roman. Tout le monde a tâché d'être fâché de l'interruption, mais personne ne l'était. Bientôt j'ai appris, et déjà je m'en doutais, que le vieillard était Bernardin, la grosse femme, sa femme, et le maillot, son enfant. Je suis bien aise de l'avoir vu, mais je ne désire pas le revoir. Il a reçu fort simplement des louanges vraies et faites de bon cœur. Je lui en ai su gré. Mais je ne sais jusqu'à quel point sa bonhomie est bonne.

» Depuis votre départ, je n'ai presque pas passé un jour sans voir M. de Lézay. Je ne saurais m'expliquer celle assiduité que par son désœuvrement; son esprit me plaît, quoiqu'il me tourmente, et il ne me tourmente que parce qu'il est lui-même tourmenté. Il a de la bonhomie et de la naïveté, mais c'est dans l'esprit et non dans le cœur. Cela forme un composé piquant et bien près d'être attachant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les plus longues apparences d'oubli ne m'ont jamais désintéressée de cet homme très remarquable. Il parle dignement de votre héros, de Bonaparte; il le fait admirer. C'est une autre manière de voir que Fontanes, mais c'est le même résultat : grandeur, justesse, etc. !

» J'aurais dû commencer par vous parler de Rome. J'en ai reçu deux lettres. C'est une sorte de délire et des monuments et des déserts que l'on trouve de toutes parts: des déserts, « où la trace de la dernière charrue romaine n'a pas été effacée, des villes tout entières vides d'habitants, des aigles planant sur toutes ces ruines, etc.! Le Pape a une figure admirable, pâle, triste, religieuse. Toutes les tribulations de l'Église sont sur son front... »

» Le Pape l'a reçu avec une bonté toute particulière. 11 lui a pris la main affectueusement, l'a appelé son cher Chateaubriand et Ta fait asseoir auprès de lui.

» Voilà un extrait bien sec d'une lettre bien aimable, mais je ne saurais faire mieux, et je vous quitte parce que je suis fatiguée. Je n'ai plus assez de force pour vous dire tout ce que je sens pour vous tous. Comment vous trouvezvous de la solitude? Êtés-vous le maître de vos idées, ou sont-elles maîtresses de vous? Vous devriez bien faire

que je trouvasse une lettre de vous à Clermont. Songez combien de Clermont, et distinguez par le nom du département. M. Julien me charge de mille choses.

» Je vous écrirai de Clermont. Si vous saviez combien j ai pris longuement des potions édulcorées, sans que ma poitrine s'en trouve mieux! »

Madame de Beaumont partit le 28 juin de Paris pour TAuvergne, n'emmenant avec elle que madame Saint-Germain, femme de chambre d'origine espagnole, qui lui était très dévouée. Elle arriva à Clermont le 2 juillet et s'empressa d'écrire à M. Joubert.

Cette lettre et celles qui viennent à la suite, pleines de détails sur sa santé, sur les fatigues qu'elle éprouve, témoignent en même temps de la profonde aiïeclion qu'elle portait à M. et à madame Joubert. On voit qu'elle les considère comme ses amis les plus dévoués et sa véritable famille, et Ton se sent ému par l'accent de tristesse et de découragement dont ces lettres sont empreintes à chaque page.

Ce 20 août 1803.

« Il fait une chaleur si accablante que je n'ai pas le courage d'aller à la poste voir si j'y trouverai une letlre de Villeneuve; j'écris donc au hasard et dans l'espérance d'en avoir une.

\U LtS CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT.

» Je suis partie jeudi de Paris, à onze heures du malin, dans un cabriolet, allant à Moulins. J'avais pour compagnons de voyage un vieux négociant rusé, très occupé de lui, de ses affaires, très peu du reste du monde, poli cependant et plein de sens; un jeune homme menteur, hâbleur, connaissant tout, s'étant trouvé partout, ayant pourfendu des bataillons entiers, mais réellement ne sachant pas donner un ordre à un poslillon, d'ailleurs le meilleur enfant du monde, plein de complaisance et d'attention; il ne me manquait, pour me divertir, qu'une dupe de ses vaillantises, mais mon vieux négociant riait sous cape, et ma femme de chambre bayait aux corneilles ou dormait, non pas de tout son appétit, car nous étions cruellement cahotés. En arrivant à Fontainebleau, j'étais tellement fatiguée que je ne croyais pas pouvoir continuer; le lendemain, à demi morte, j'ai pris mon courage à deux mains et me suis embarquée dans ce terrible cabriolet, pour faire une traite de trente-deux lieues; je n'ai pas été plus fatiguée que la veille, mais le lendemain, en arrivant à Moulins, je n'avais plus ni force ni volonté ; une espèce de mégère qui tenait notre auberge m'a rendu le service de me mettre en colère, ce qui m'a remontée. J'ai arrangé mon départ pour le lendemain dans une noble palache; pour se payer du bien qu'elle m'a fait, elle m'a volée, — non pas la patache. — Je suis montée en tremblant, et j'ai été toute surprise de me trouver mieux que dans le cabriolet. J'ai couché à six lieues de Clermont, où je suis arrivée de très bonne heure, et d'où je vous écris, toujours bien fatiguée. Les quintes de toux que vous me connaissez m'ont quittée le long de la roule; je

MADAME DE liEAUMONT. 145

n'avais plus qu'une toux de rhume et nrial à la poitrine ; les quintes m'ont reprise avec violence, depuis que je suis à Clermont; à la vérité, le temps est extrêmement orageux; tout le monde me salue d'un : Madame est malade? qui m'impatiente, quoique je n'en sois que trop convaincue. Il y a un monde prodigieux aux eaux, cela me désole; j'y serai ennuyée, logée indignement; adieu tout le bien que j'en attends ! Je ne vous dis rien de vous tous, si ce n'est que je suis souvent avec vous, même en courant les grands chemins et presque morte, à la souffrance près.

)) On vient de me demander vingt-sept francs pour me mener au Mont-Dore en carriole! J'ai refusé bravement, mais peut-être que j'ai eu tort, et je ne suis pas sans inquiétude. »

M. Joiibert avait écrit le % juillet et le 10 août; il cherchait maintenant à rassurer la malade sur sa santé : « Gardez-vous de croire, disait-il, qu'elle est désespérée, quand même ce premier essai ne serait suivi d'aucun succès. Il est impossible que la vivacité qui vous anime avec une force si constante ne tienne pas à un principe de vie parfaitement conservé. Votre esprit a tant et tellement tarabusté votre pauvre machine qu'elle est lasse et surmenée : voilà, je crois, toute la cause de votre mal. Ranimez votre corps et faites reposer votre âme : nous ne tarderons pas à vous revoir telle que nous vous désirons. » Il

liG LES CORRESPONDANTS DE J. JOURERT.

la priait de leur écrire souvent : « Ayez soin de nous envoyer le bulletin de votre conduite et de vos remèdes, toutes les fois que vous le pourrez sans vous fatiguer. Nous recevrions trois lettres de vous par semaine avec reconnaissance. Qu'il me tarde de voir le timbre du lieu dont je vais écrire le nom à côté du vôtre ! »

Mais les deux lettres de M.* Joubert subirent un retard, et madame de Beaumont, accablée par la solitude et la maladie, se crut un instant abandonnée par ses amis.

Ce 20 aoûl 1803.

((Je commence à croire que je partirai du Mont-Dore sans avoir reçu un mot de vous. Si M. votre frère ne m'avait écrit de Vichy, je serais inquiète. S'il ne s'agissait de M. et madame Joubert, je me croirais oubliée et je me résignerais tristement au sort des absents; mais cela ne peut être, et je ne sais que craindre ou que penser. Je vous ai écrit de Clermont, et même dans le plus fort de mes dégoûts et de mes fatigues; ma tête vous écrivait, et je refais à vous ! Mille petits détails me semblaient devoir vous plaire, et je m'en occupais, quoique je ne fusse pas trop en état de le faire; enfin votre silence m'a tout effarouchée, et il a ajouté aux déplaisances que m'inspirent le Mont Dore, et sa société, et ses quatre pas de pronie-

natles, et ses montagnes, que je ne puis franchir, et ses orages continuels, qui amènent tout à coup un froid du mois de novembre. Ma chambre n'a point de cheminée, il n'y en a guère qu'à la cuisine; aussi je gèle en vous écrivant. Cependant, je suis encore ici pour dix-sept jours au moins, je veux faire les choses en règle. Adieu! Si par hasard je sais quelque chose de vous, alor.5 je causerai de meilleur courage; en attendant, je suis comme le temps, trisie, sombre et maussade, pas froide cependant; ma tristesse même prouve pour moi. »

Elle a enfin reçu des nouvelles de Villeneuve, et répond en donnant des détails sur la fin de son voyage, sur le traitement qu'elle suit et le pays où elle se trouve :

Au Mont-Dore, ce vendredi 26 août 1803.

c( De vous dire que votre lettre m'a fait un extrême plaisir, ce n'est pas vous donner une idée de ce que j'ai éprouvé en la recevant: toutes les inquiétudes, tous les brouillards se sont dissipés en un moment, et me voilà en état de causer avec vous autant que mes forces me le permettront; mais elles sont très faibles, mes forces! Je vais reprendre mon récit à Clermont. Je ne vous ai point parlé du pays que j'ai traversé pour y arriver, parce que je n'ai rien trouvé qui me fît grand plaisir, excepté la situation des eaux de Fougues. Je désirais fort que ce fût là le but

de mon pèlerinage ; je le désire bien plus, depuis que j'ai vu le Mont-Doré; j'y suis arrivée sous de mauvais auspices. Les environs de Glermont m'avaient paru charmants, je désirais en voir la sortie, mais je suis partie à deux heures du matin. On ne distinguait rien, et, lorsque le jour a paru, cet ennuyeux et éternel Puy-de-Dôme s'est présenté à moi pour ne me quitter de longtemps. A six heures, nous nous sommes arrêtés dans une cabane, où nous avons pris d'excellent lait et du courage contre les cahots; j'avais trouvé une manière de me coucher sur le matelas, qui me les rendait supportables. Ainsi nous sommes arrivés à Rochefort; il était dix heures; le cheval devait séjourner : on m'a proposé de dîner, je n'avais point faim. Je me suis promenée le long d'un ruisseau charmant, dans un pays très agréable. Je crois vous avoir entendu parler du château de Rochefort; il fait, entouré de ses vieux arbres et de ses ruines, un effet très pittoresque, et de la route on le voit sous plusieurs aspects également piquants. A midi, nous sommes repartis par une chaleur hisupportable. J'ai recommandé au conducteur d'arrêter pour dîner au Drap d'Or, mais il a mangé l'ordre et mon dîner en même temps, car depuis nous n'avons pas même trouvé un morceau de pain. Pour comble d'infortune, un orage qui menaçait depuis longtemps a éclaté, la pluie nous a pris au dos, et, en tournant dans ce chemin qui tourne sans cesse, nous l'avons bientôt trouvée en face; une forte grêle s'y est mêlée, rien du tout ne garantissait le devant de la carriole, de sorte que nous avons été mouillés et glacés jusqu'aux os. Dans cet état, je suis arrivée au Mont-Dore, et, pendant une demi-heure, nous

nous sommes arrêtés de porte en porte pour trouver un logement, que nous ne trouvions point; enfin, l'on m'a donné un petit cabinet, et, pendant qu'on le préparait, je me suis récliaufïée comme j'ai pu à la cuisine; mais j'étais si fatiguée, si étourdie que je ne savais ce que je disais ni ce que je faisais; il m'a été impossible de rien manger. Une légion de puces affamées m'a fait de mon lit un enfer, et, lorsque le jour est venu me montrer dans quel affreux bouge j'étais logée, le courage m'a manqué. Aussitôt que j'ai pu me lever, j'ai voulu voir les promenades. On m'a montré une douzaine de pas à faire dans un endroit assez désagréable; je suis rentrée plus (riste que je n'étais sortie. A force de monter en gradé et de profiter des départs, je me trouve dans une chambre à feu assez passable, au moins pour le Mont-Dore: mon logement est en face de la fontaine où l'on boil. Vous la rappelez vous? Le médecin vint me voir le soir, je lui demandai tout simplement une heure pour me baigner, il jeta les hauts cris : me baigner dans l'état où j'étais! Il fallait me reposer d'abord et commencer par boire; je me soumis, et dès le lendemain je commençai à boire deux verres d'eau coupée avec du lait; ils passèrent très bien, et je dormis une grande partie de la journée. Ainsi se passèrent trois ou six jours; mais le sommeil m'abandonna et la toux revint plus violente que jamais; le dégoût de toute nourriture et la faiblesse étaient extrêmes. Je fis de nouvelles instances pour qu'on me permît de me baigner, je ne pusl'obtenir. Le dixième jour, le médecin me proposa un vésicatoire; je lui répondis : Vous ne croyez donc pas que je sois en état de supporter les bains? En ce cas

je vais demander des chevaux et partir, car je ne forai pas au Mont-Dore des remèdes que je puis taire ailleurs. Le résultat de la conversation fut un bain pour le lendemain, et le résultat du bain un mieux sensible; ce bain était d'eau mélangée, qu'un mourant aurait pu prendre sans inconvénient. Le mieux s'est bientôt arrêté, mais je n'ai point rétrogradé ; depuis trois jours, je prends des douches sur l'épine du dos, et les bains dans toute leur chaleur; elle est de trente-deux degrés; j'en suis, à l'étonnement de tout le monde, moins fatiguée que des personnes plus fortes que moi. Je continue de boire ; on assure que ces eaux, lorsqu'elles passent bien et ne font point cracher de sang, ne peuvent manquer leur effet, qu'elles sont merveilleuses. Résultat : je tousse beaucoup moins, mais ma poitrine est serrée comme dans un étau; je ne puis faire quatre pas ni surtout monter sans être étouffée d'une manière extrêmement pénible; je mange un peu plus, j'ai souvent de grands malaises, et je ne me tire d'affaire que par un grand repos. Lorsque je me sens de l'irritation, je m'étends sur mon lit et compte les solives du plancher; avec ce secours, le calme revient. Cette aptitude à l'imbécillité serait assez triste; elle n'a pas été assez forte pour me faire supporter votre silence sans murmures; vous avez vu mon chagrin, et, si vous saviez ce que c'est que de se trouver seule, malade, au milieu d'indifférents et dans un pays perdu, vous me pardonneriez d'avoir eu besoin d'une preuve matérielle du souvenir de mes plus chers amis.

» J'ignore combien de temps je pourrai supporter les douches, et je partirai dès qu'il sera possible. Vous me

MADAMK DE IJEAUMONT. lit

demandez ce que c'est que mon médecin: il n'est pas plus mauvais qu'un autre. J'avais d'abord accusé ses lenteurs, mais il paraît qu'il a réellement été effrayé de ma faiblesse : je lui pardonne!

» Votre goût pour les hauteurs me gagne depuis que Je me sens écrasée sous le poids des montagnes dont je suis environnée; les géants qui avaient osé combattre les Dieux n'étaient pas plus maltraités que moi. Pas une échappée pour la vue, pas une possibilité de grimper; mes forces ne le veulent pas, et je ne connais pas un seul promeneur qui voudrait d'ailleurs se soumettre à marcher si lentement, à s'arrêter aussi souvent. Je n'oserais pas le demander à une vieille connaissance. En deux mots, je n'ai fait société avec personne. Le climat est un des grands inconvénients du pays: aujourd'Imi, un jour d'août; demain, un jour de janvier. Quelquefois on éprouve cette variation dans la même journée. Au reste, on ne se doute ici de l'excès ni de la chaleur ni de la sécheresse, mais les échos ne répètent que des désolations, et les vôtres m'affligent. Je crains que vous ne finiss'ez par en souffrir. Cependant, songez ce que doit être Paris, son odeur, sa poussière; cette idée me réconcilie avec le Mont-Dore. Je n'ai point reçu la lettre que vous m'avez adressée à Clermont; j'ai passé moi-même à la poste et, depuis moi, une de mes cousines y a envoyé tous les jours. Je regrette beaucoup cette lettre, elle m'eût épargné bien des chagrins.

» Les nouvelles de Piome sont très tristes, très ennuyées, très mécontentes; j'en excepte la dernière, qui était d'une inconcevable folie.

» Adieu, j'embrasse tendrement madame Joubert.Jene finis pas cette lettre, je la reprendrai incessamment; je V'ons écris avec joie, mais avec fatigue, et je suis souvent obligée de m'interrompre pour aller compter les solives.))

Le courrier ne passait à Villeneuve que trois fois par semaine, et les lettres du Mont-Dore n'y arrivaient pas régulièrement. M. Joubert, inquiet de la santé de madame de Beaumont, se désolait de ne rien recevoir. Il avait eu cependant des nouvelles indirectes par madame de Vintimille, et il raconte le plaisir qu'il a ressenti en les lisant. La lettre de madame de Yintimille lui avait été remise au moment où il montait en voilure pour se rendre à la maison de campagne d'un de ses beaux-frères : « Je ne l'avais pas ouverte avant de partir, dit-il, parce qu'il m'avait fallu du temps pour jurer, tempêter et gémir de ce que je n'en recevais pas d'autres que celle-là. Nous allions à Bussy tristement, lorsqu'en lisant cette lettre, à la lueur d'une des quatre lucarnes de notre fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous : la carrossée eut, comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux enfants et au cheval. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité on vous aime dans ce petit coin de terre, et que cela vous engage à guérir et à

nous faire part de ce que vous tenterez pour cette bonne œuvre. »

Il ajoute, pour la distraire, que son frère Arnaud, alors en traitement à Vichy, et qui doit passer par le Mont-Dore en revenant à Paris, a rencontre aux eaux un M. de Chazal, vieillard de soixante-seize ans, gai et bien portant, dont le régime consiste à se tenir en appétit en ne mangeant pas, qui considère une cuillerée à café de miel dans un verre d'eau, tous les matins, avec une rôtie de pain bien grillée, comme un régime excellent et recommande surtout de croire toujours qu'on souffre moins que l'imagination ne prétend. La supérieure de Villeneuve, d'après M. Joubert, vit elle-même, depuis quatre mois, d'un verre d'eau rougie et sucrée et supporte à merveille ses quatre-vingts ans. « Vous n'avez que trente et peu d'années, écrit-il en lui transmettant ces détails encourageants; si vous pouvez vous résoudre à vivre quelquefois couchée et à compter les solives souvent, vous vivrez autant que la supérieure, et vous serez aussi vive, aussi gaie que le M. de Chazal de mon frère. »

La lettre du 59 août est adressée à madame Joubert; elle annonce une légère amélioration et se termine par le portrait de la femme de chambre de madame de Beaumont*

Au Mont-Dore, ce lundi 29 août 1803.

« Votre lettre a suivi de bien près celle de M. Joubert, toutes les consolations me sont arrivées à la fois, ma belle dame; j'en avais besoin, car j'étais bien chagrine. Je mettais un prix infini à recevoir un mot de l'un de vous en arrivant; il me semblait que ce mot me donnerait le courage de supporter le long silence de tout le monde. Je n'ai rien trouvé, rien reçu, les courriers arrivaient sans m'apporter ce que je désirais; je me disais : M. Joubert est peut-être dans ses impossibilités d'écrire, mais Madame, pourquoi garde-t-elle le silence? Je ruminais toute seule tristement et souffrant beaucoup; à présent je n'ai plus de regrets que ceux de vous avoir causé de l'inquiétude. Au reste, quelque soin que j'y eusse pu mettre, mes 1 étires n'auraient pas été bien rassurantes ; je suis arrivée bien malade, et, jusqu'au moment où j'ai pris des bains, qu'on ne me croyait pas en état de prendre, j'ai été persuadée que le Mont-Dore serait mon tombeau ; c'est la première idée qui m'a frappée en y arrivant, sans avoir cependant l'orgueil de croire qu'il fallait d'aussi hautes montagnes pour m'ensevelir. J'ai ces maudites, maudites montagnes sur le nez ou plutôt sur la poitrine, elles m'oppressent véritablement, et je n'ai d'autre plaisir dans mes promenades solitaires qu'à les déranger, à les empiler, enfin à me faire jour quelque part. Pour en finir de moi, ma belle dame, je vous dirai que, depuis cinq jours que je prends des grands bains

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et des douches, je suis mieux, et voici à peu près en quoi consiste ce mieux : j'ai plus de forces; la diminution de la toux, je l'attribue au silence et au repos qui sont excessifs; ma poitrine reste opiniâtrement serrée, sans me faire d'autre mal ; mais c'est bien assez pour m'ôter l'espoir de guérir. Je dois restituer quelques degrés à nos bains, ils ont trente-cinq degrés, près de trente-six; je n'y reste pas longtemps. Je suis curieuse de savoir si M. votre frère prend ses bains à quarante. Je voudrais trouver- un autre mot pour exprimer combien je désire avoir de ses nouvelles; je ne crois pas avoir eu l'esprit de lui en demander, tant j'étais offusquée de la vue du Mont-Dore, de sa saleté, de ses puces, de ses cochons, de ses habitants et de ses étrangers; peut-être viendra-t-il incessamment, malgré mes représentations et ma description du pays. Je voudrais le savoir, car mon séjour ici est très incertain. Si j'ai la force de supporter les douches de suite, il ne sera pas long, et Dieu sait avec quelle impatience j'attends le jour de la délivrance; je compte m'en aller en litière, pour soigner mon mieux, s'il subsiste. Je rencontrerai peut-être M. votre frère sur son mulet! Quelle joie, quelle surprise, si j'eusse rencontré M. Joubert ! L'impossibilité m'a fait quelque chose de si gros devant les yeux que je n'ai été frappée de cette idée que de souvenir. Dites-lui, je vous prie, à M. Joubert, que je suis fâchée de lui voir prendre Villeneuve en aversion. Si son imagination lui représentait Paris, comme je me le représente dans ce moment, il me semble qu'il serait plus indulgent. Vous savez qu'ici nous ne nous doutons ni de la chaleur, ni de la sécheresse. La Dordo^neva son train,

s'échappant de partout; elle court très vite pour fuir ce vilain pays. Je vois que vous l'avez complètement oubliée; elle est limpide et vive, mais elle est toute nue, sans rivage, sans arbres.

» Je m'aperçois que j'ai très mal répondu à la lettre ae M. Joubert; il me parle de madame Saint-Germain. Elle est insupportable en voyage, elle est tout empêtrée. Tout ce qui est inutile est sous sa main, tout ce qui est utile manque, elle est toujours effarée, elle ne sait ni faire un compte ni donner un ordre; elle veut tout faire, cela ne se peut pas; tout manque, je m'impatiente intérieurement; elle prend de l'humeur, et tout finit par s'apaiser sans en mieux aller ; ici c'est le train accoutumé. Elle boit des eaux et s'en trouve très bien; j'en bois, sans qu'elles me fassent ni bien ni mal ; c'est par ordre, ainsi ne grondez pas- Mon habit de cheval serait encore tout neuf, s'il ne m'avait servi contre le froid; il n'y a point ici de selle anglaise, et puis je ne saurais monter toute seule et je ne connais âme qui vive.

» Vous savez, ma belle dame, comme je suis devenue gourmande, d'autant plus que je n'ai point d'appétit; voici l'abrégé de notre cuisine : du beurre détestable, de la viande desséchée, des légumes crus et point de fruits.

» Adieu, ma belle dame; je finis ce griffonnage, interrompu dix fois, pour vous prier de ne pas perdre un moment à me récrire un mot, à cette adresse : « Madame de Vichy, rue des Capucins, pour remettre à madame de Beaumont, à Clermont, département du Puy-de Dôme. 3>

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> C'est une chose merveilleuse que la douche, j'en ai pris une d'une demi-heure ce matin, je suis mieux que je n'ai encore été. Dans cette honne disposition, j'embrasse M. Joubert et vous, ma belle dame. J'écrirai à M. Joubert avant mon départ, qui sera, je crois, de demain mardi en huit, mais je m'arrêterai à Clermont. »

Madame de Beaumont annonce ensuite son départ du Mont-Dore et son intention de se rendre à Lyon. Elle ne sait pas encore où elle passera l'hiver; et, sans conserver beaucoup d'espoir, elle croit avoir éprouvé quelque bien des eaux.

Au Mont-Dore, ce 4 septembre 1803.

« Combien chaque lettre que je reçois de vous me donne de remords! J'avais fait un effort de courage pour vous écrire de Clermont; je n'y ai pas trouvé un mot de vous, je n'en ai point vu arriver à mon triste Mont-Dore, et, au lieu de jeter tout de suite les hauts cris, comme une sotte enfant, j'ai attendu pour me plaindre que le chagrin inondât mon cœur. Alors je vous ai écrit une lettre bien maussade que je voudrais ravoir, mais que cependant vous me pardonnerez un jour. Vous savez que les malades ressemblent aux enfants, et j'étais bien malade, beaucoup plus que je ne le disais et que vous ne le croyiez. Tous les passants me condamnaient sans rémission, je le voyais, et j'étais de leur avis. Cela ne compte pas ; mais

le médecin en faisait autant; il m'a avoué que jusqu'à l'effet du premier bain, qu'il ne croyait pas que je pusse supporter et que j'ai pris malgré lui, il trouvait impossible de me tirer d'affaire; j'ai appelé de leur arrêt, jusqu'à une rechute qui sera pour cet hiver ; elle sera d'autant plus facile que je n'ai pas perdu l'habitude de tousser. Vous avez eu tort de rire des puces et des cochons et de la saleté du lieu; je vous affirme que, dans l'état de faiblesse où j'étais, le tourment et le dégoût ajoutèrent beaucoup à mes souffrances. Je crois que l'ennui m'est bon, ce qui, d'après Figaro, est bien mauvais signe ; ce n'est pas lui cependant qui me chasse, c'est le froid. Il gèle toutes les nuits, et un vent de nord très violent fait plus mal que les bains ne feraient de bien. Demain donc, je prends ma dernière douche, et aprèsdemain mes adieux au Mont-Dore, où je ne retourne que sous peine de la vie. Je ne voudrais pas donner à un tyran l'idée d'exiler dans un tel lieu. J'irai de là, c'est-àdire de Clermont, à Lyon; j'y attendrai des lettres qui décideront de mon hiver. Le médecin d'ici me conseille fort de le passer dans le midi de la France et, comme de raison, de revenir l'année prochaine. Je dois avouer que ce médecin, qui ne me plaît pas, est instruit, qu'il est fort simple dans son langage et dans sa médecine, et point du tout charlatan sur ses eaux ; il m'en a fait boire constamment; j'ai obéi, car je suis devenue très docile, j) Je n'ai point reçu de nouvelles de M. de Chateaubriand depuis ma dernière lettre, elles étaient extravagantes de gaieté; j'en trouverai à Lyon, où, quelque parti que je prenne, je resterai au moins jusqu'au 18 septembre;

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voyez si vous avez le temps de m'y faire parvenir un mot. J'écrirai de Clermont à madame Joubert. Je lui demande pardon de vous avoir inquiétés, je vous en demande pardon à vous-même du fond de mon cœur. Conservez-moi votre amitié, et soyez sûrs tous les deux qu'elle est peut-être le plus fort lien qui m'attache à la vie : Villeneuve et Rome renferment ce qui m'est le plus cher au monde. Madame de Vintimille vous a donné de mes nouvelles, mais ne m'a pas répondu. M. Julien m'a écrit; à Paris, il n'a pas voulu me quitter qu'il ne m'ait vue pendue ou plutôt rouée; il m'a embarquée dans un cabriolet que je n'oublierai de ma vie, ta it j'en suis restée meurtrie. Vous ai-je mandé que nous avions pensé brûler? Le feu a pris à une maison couverte de paille, environnée de maisons couvertes de même; un peu de vent, k)ut était consumé! Nous en avons été quittes pour la peur.

» Adieu, écoulez patiemment mon bavardage et pardonnez mon silence ; j'embrasse vous et madame Joubert. »

Les deux lettres suivantes, dont l'une est adressée à madame Joubert, sont écrites de Clermont, où madame de Beaumont s'était arrêtée quelques jours chez madame de Vichy, sa parente, et dont elle avait fort goûté le site elles environs. Elle remercie chaudement ses amis qui lui avaient demandé de venir passer l'hiver près d'eux, mais persiste dans son projet d'aller à Lyon. C'est là qu'elle prit la résolution fatale de se rendre en Italie.

Clermont, le 8 septembre 1803.

« Mon premier soin, en arrivant à Clermont, a été de réclamer cette lettre perdue qui m'a causé tant de chagrin et qui m'a rendue si maussade; on l'a trouvée avec beaucoup de peine, et, lorsque j'ai demandé la cause de cette négligence , on m'a répondu que jamais on ne regardait au dos d'une lettre; j'ai montré l'avertissement, mais il a bien fallu se payer de mauvaises raisons et se retirer bien vite pour lire mes trésors. Je tenais trois lettres de vous; l'enfant perdu a eu d'abord la préférence. Je trouve qu'on est sévère pour ce pauvre Mercure, il m'a fait plaisir au Mont-Dore, et il est très en vogue à Clermont. Tout ce que vous me mandez de Fonlanes m'a fort divertie, et je me réjouis qu'il relise le livre de notre ami, mais où peut-il prendre que nous ne le voyons pas avec plaisir*? Il me semble qu'on doit lire sur ma figure et qu'ayant si bien le talent naturel d'exprimer la déplaisance, elle devrait aussi exprimer le bien aise; il faut donc prendre mon parti de n'être que maussade. Je vous dirai quelque jour la cause des assiduités de M. de Lézay, elle est vraiment plaisante. Mais combien vous étiez dans l'erreur de croire que l'activité dans laquelle je vivais était une preuve et une cause de mieux! Elle me tuait;

1 . Madame de Beaumont avait mal compris la lettre de M. Joubcrt ; celui-ci avait dit que M. de Fontanes croyait à tort la société de la rue Neuve-du-Luxembourg mal disposée contre un de ses amis.

la pauvre goiitlo d'huile se consumait, avec une rapidité effrayante, je le sentais, et en arrivanl au Monl-Dore je ne sentais presque plus rien. Ces eaux ont été chercher de la vie je ne sais où; enfin me voilà marchant sans peine et plus animée que je ne le voudrais, car je crains que l'huile nehrùle trop vite. Me voilà devenue une vraie poule mouillée. C'est ce que vous voulez. Cependant une journée a pensé me faire perdre tout le fruit de mes eaux. Les derniers jours que j'ai passés au Mont-Dore ont été troublés par le vent du Nord le plus froid, et le jour de mon départ il a été si violent qu'il a tout renversé; que, vêtue comme au mois de janvier, j'ai horriblement souffert du froid; il en est résulté que je suis arrivée à Clermont avec de fortes douleurs dans le cou, dans les épaules et un rhume qui durera plus longtemps qu'elles n'ont duré. Arriver par un orage et s'en aller par une tempête, il me semble qu'il y a là du guignon! Vous voyez que j'ai bien fait de m'obsliner à rester et de m'obslinerà prendre dos bains. Le médecin m'a juré que désormais il n'oserait pas s'opposer au violent désir d'un malade. Quoiqu'il ait vu des exemples merveilleux de ces eaux, il ne revient pas de l'effet qu'elles ont fait sur moi, des forces qu'elles y ont été rechercher.

» J'ai reçu le 6 septembre votre letlre du l"et une sans date, mais me fût-elle parvenue dans le fort de ma détresse, croyez-vous que je fusse arrivée au milieu de vous avec l'idée d'y mourir, et c'était la seule qui m'occupât; je n'aspirais qu'à un mot de vous, quoique j'aie vivement senti toute l'horreur de la solitude et que j'aie beaucoup perdu de mon goût pour l'auberge. D'ailleurs, je n'eusse pas été

en état de soutenir le voyage. Je n'en ai pas moins senti tout ce qu'il y a de bon et d'aimable dans voire proposition, j'en suis touchée sans en être étonnée ; vous et madame Joubert, êtes bien les amis qui savent aimer de la manière la plus aimable, aussi j'aurais bien dû n'accuser que la poste de votre silence ; je ne me pardonne pas ; mais vous devez me pardonner, parce que j'ai été bien malheureuse; sans l'exactitude de Rome, je me serais crue abandonnée du monde entier. Je vous ai mandé qu'il me serait impossible de vous donner ma marche précise avant d'être à Lyon; ainsi je ne rabâcherai pas. Je veux vous dire que la ville de Clermont m'enchante, ses toits plats, les fontaines, les points de vue, sa cathédrale, tout cela en fait une ville singulière et plus agréable que tout ce que j'ai vu, excepté Lyon. Demain, je dois faire une promenade aux environs : je vous en rendrai compte. Cette pauvre ville est encore tout épouvantée d'un horrible fratricide qui s'y est commis; c'est l'histoire de Gain, renouvelée de la Bible, mais beaucoup plus atroce : un frère aîné, mauvais sujet, jaloux de son cadet, jeune homme très intéressant, sachant que son grand-père lui laissait cinquante mille livres, a dans la nuit massacré son frère ; il l'a percé de vingt coups de sabre. La malheureuse mère, venue au bruit, mais trop tard, a été baignée du sang de son fils chéri; le monstre s'est sauvé. Dans le premier moment de son désespoir, elle a accusé l'aîné de ses fils ; puis elle est tombée dans un atîreux délire, chargeant et déchargeant tour à tour le coupable. On n'a pu cacher au vieillard cet horrible événement, et on prétend qu'il se reproche d'avoir élevé ce monstre dans de mauvais principes. Le malheur de cette

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famille est de ceux sur lesquels l'imagination ne saurait s'arrêter.

» Le médecin de M. votre frère me semble un vieuxfou, son régime ne sera pas sûrement adopté par moi; mais je crains bien de vous retrouver à la rôtie et à la cuillerée de miel. Ce soin continuel de sa santé me semble la plus cruelle de toutes les maladies; et votre vieille prieure, vous appelez cela vivre? Lisez, si cela est possible, cet horrible griffonnage. Madame Saint-Germain m'a tant de fois interrompue de ses sottes et inutiles questions que j'ai fait cent bêtises. Cette lettre devrait être jetée au feu, mais le moyen de la recommencer !

» Adieu, j'écrirai ce soir à madame Joubert. »

Clermont, 9 septembre 1803.

« Je rentre d'une promenade ravissante, j'ai vu le pont de pierre, ses incrustations, j'ai vu des arbres superbes, des prairies enchanteresses, des perspectives immenses; toute cette joie s'est terminée par une quinte de toux, telle que je n'en avais pas eu depuis bien longtemps ; elle est suivie d'une violente irritation à la poitrine. Il en résultera donc, de toute la peine que je me suis donnée, que j'aurai acquis la force de résister un peu plus longtemps au mal ! M. de Chazal en dira ce qu'il voudra, on n'est pas maître de rejeter une idée noire, lorsqu'elle vous obsède; je plaide ici une cause qui n'est pas la mienne. Plût à Dieu que mon imagination seule fût malade ! Mais pourquoi, ma belle dame, vous entretenir de ces tristes sottises,

lorsque je devrais n'employer mon temps qu'à vous remercier de votre aimable lettre, de votre aimable proposition, que je n'accepte pas pour le moment. Je vais à Lyon. Là je me déterminerai ou à revenir, ou à passer mon hiver dans des pays chauds. Je vous écrirai aussitôt que je saurai ce que je veux et ce que je puis.

)) Nous avions au Mont-Dore un médecin qui est exactement le pendant de celui de Vichy ; c'est un vieux commandeur de Lacépède, qui, pour son plaisir, exerce la médecine depuis quarante ans, qui a fait des cures superbes, qui est grand, maigre, sec, et qui a par-dessus l'autre le mérite de magnétiser; je ne sais malheureusement rien de ses systèmes, car il en a aussi ; il marche et fait marcher beaucoup ses malades, voilà tout ce que je sais. Je n'en ai rien dit à M. Joubert, parce qu'il n'aimeras les pendants. J'ai aussi oublié de lui faire complimentdes Mélanges de M. Suard; il les attendait avec impatience, et enfin ils paraissent.

))Je voulais lui dire que cette cousine que j'ai retrouvée ici est la meilleure, la plus excellente personne qui existe au monde, qu'elle m'adore, parce que je suis fille de ma mère, et quej'entends parler ici de mes vieux parents et de mon malheureux père d'une manière qui me donne de vraies jouissances.

» Adieu, Madame, j'aurais beaucoup de choses à vous dire encore, si je n'étais pas obligée d'aller compter les solives. Si je ne m'embarque pour le Midi, j'aurai bientôt le plaisir de vous embrasser. A présent que je suis moins enfant, le plaisir de voir de l'écriture de M. Joubert est troublé par la crainte qu'il ne soit fatigué d'écrire. Il ne

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me (lit pas comment il a trouvé son frère, et si lui-même est content ou peu mécontent de sa santé. »

M. Joubcrt, informe, par une lettre qui nous manque, de la résolution prise par madame de Beaumont d'aller à Rome, ne pouvait prendre son parti de ce voyage; il avait le pressentiment qu'un séjour dans cette ville serait fatal à son amie. Le 14 septembre, il lui écrit ; « Je n'ose m'opposer au Midi^ il s'agit de tousser moins, et cela est sacré. Néanmoins, je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. » Le 12 octobre, il ajoute : « Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce semble, mal à propos. Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. » Quand il reçut la lettre datée de Milan, il comprit à l'écriture toute la gravité du danger.

«Je suis arrivée à Milan en beaucoup meilleur état que

je ne l'espérais, quoique extrêmement fatiguée; j'ai passé une journée et demie, non pas à compter les solives des planchers, mais à considérer des bonshommes à figure étrange, des oiseaux et des papillons; tout cela est déjà un peu fort pour ma tête, qui est d'un vide complet. Le mouvement de la voiture suspend ma toux, jusqu'à ce que la fatigue devienne extrême, de sorte que, si je pouvais bien voyagera mon aise, ce serait peut-être le meilleur de tous les remèdes ; maudit argent ! Je vais faire le reste du voyage plus commodément dans un bon cabriolet, avec le frère de Berlin, nos gens suivant dans un autre; cela me redonne du courage.

))La Savoie, depuis lepont de Beauvoisin jusqu'à Ghambéry, et plusieurs lieues au delà, est un pays enchanteur : c'est Luciennes avec toutes ses variétés et peut-être une plus belle végétation. Le Piémont est excellent pour celui qui recueille, mais ennuyeux. Le Milanais est plus varié et plus agréable, moins cependant à mon gré que la Savoie. Ce qui me confond, c'est l'éclat de la verdure.

» Adieu, je ne vous écrirai plus que de Rome. Adieu, j'espère que le repos me rendra un peu moins imbécile; j'espère surtout que vous continuerez de m'aimer telle que je serai. Cela seul me rassure, le reste est douteux. J'embrasse madame Joubert. Mon cœur n'est que tristesse, aucun rayon de joie n'y a encore pénétré.

» Miian, pr octobre 1803. »

Celte lettre est la dernière que nous ayons trouvée, et peut-être la dernière écrite par madame de Beaumont. M, Joubert répondit: « Votre lettre datée de Milan, 1"' octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue que les larmes m'en sont venues aux yeux. »

MadamedeBeaumont était partie épuisée de Milan, sous la conduite de M. Bertin l'aîné, propriétaire des DébatSy exilé alors en Italie, que M. de Chateaubriand avait envoyé au-devant d'elle. Elle le trouva lui-même à Florence. La faiblesse et la maigreur de la malade avaient augmenté d'une manière effrayante, elle ne pouvait plus ni marcher ni monter un escalier. M. de Chateaubriand la conduisit à Rome et l'installa dans un appartement retenu pour elle près delà place d'Espagne, sous le mont Pincio. Les médecins de Rome furent appelés, et déclarèrent qu'un miracle seul pouvait la sauver. Chaque jour à midi, quand le temps le permettait, elle faisait une promenade en voiture ; mais bientôt ses forces disparurent tout à fait, elle ne put même plus quitter sa chambre, et le jeudi soir, 3 novembre, les médecins avertirent M. de Chateaubriand qu'il était temps pour elle de songer à mettre ordre à sa conscience. Il accomplit avec un profond déchirement le suprême

devoir de prévenir madame de Beaumont du danger qui la menaçait; avec un calme surprenant, elle fit appeler l'abbé de Bonnevie , ancien aumônier à l'armée des princes, où M. de Chateaubriand l'avait connu, et attaché, comme grand vicaire, au cardinal Fesch ; elle se confessa et fut ensuite administrée par le curé de la paroisse. Le vendredi, 4- novembre, à trois heures de l'après midi, elle rendit le dernier soupir.

Le lendemain à sept heures du soir, suivant l'usage italien, son corps fut transporté, à la lueur des torches et au milieu d'un grand nombre de Français accourus de toutes les parties de Rome, à l'église de Saint-Louis-des-Français. Le dimanche eut lieu la messe d'enterrement, puis le corps fut enseveli dans l'église même. Plus tard, et par les soins de M. de Chateaubriand, un tombeau de marbre blanc, que Ton peut voir encore à Saint-Louis-des-Français, fut élevé près de ceux des la Trémouille, des d'Ossat et des Mortemart. Il représente madame de Beaumont couchée et montrant au-dessus d'elle les médaillons de ses parents morts pendantlaTerreuravecl'inscription: Quia non suntlUne seconde inscription, gravée sur le marbre, porte ses noms et les deux phrases qui suivent : a Après avoir vu périr son père, sa mère, sa sœur et deux de ses frères, elle vint ici finir

ses jours. F. -A. de Chalcaubriand éleva ce monument à sa mémoire *. »

La mort ne fit pas oublier madame deBeaumont, et tous ceux qui l'avaient connue gardèrent fidèlement sonsouvenir. Nous avonsvuprécédemmentles regrets de M. deFontanes; madame deVintimille écrivait de son côté à M. de ChènedoUé : a Quelle perte nous avons tous faite par la mort de cette malheureuse amie! Je ne puis dire le chagrin que je ressens ; c'est une plaie qui ne se fermera jamais; Tidée de ne plus la revoir me poursuit sans cesse, et il m'est doux de parler de cette peine à une personne qui, j'en suis sûre, sait m'entendre. » Quant à M. Joubert, « il honora de bien des larmes, nous dit M. P. de Raynal, les funérailles lointaines de l'amie qui lui avait été si chère; la nouvelle du triste événement lui était parvenue à Villeneuve ; il y resta tout l'hiver suivant, silencieux et enveloppé de sa douleur. » Il ne se consola jamais de la morl de (( cette jeune femme qui n'avait paru dans la vie que pour en souffrir tous les maux », de celle qu'il appelait encore

1. Voyez à la fin du volume un appendice qui contient deux lettres de M. de Chateaubriand à M. le comte de la Luzerne sur les derniers moments de sa belle-sœur. L'auteur de ce touchant récit, sachant l'affection de M. Joubert pour madame de Bcaumont, lui avait fait parvenir une copie de ces lettres, et cette copie a été retrouvée par bonheur dans les papiers de M. Joubert.

« la plus nécessaire de ses correspondances » ; il parle dans ses leltres « du grand vide qu'elle lui a laissé, de la pauvre société dissoute »; et, écrivant à M. de Ghênedollé, il lui dit : « Je ne vous dirai rien de ma douleur, elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde ! » Plus tard, àlafm de 1807, correspondant avec madame de Guitaut et lui parlant de sa fille Pauline, il ne peut s'empêcher d'ajouter : « Son nom appartenait à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fût plus heureuse que Pauline de Montmorin. »

IIÎ

r,I. DE CHATEAUBRIAND

Ce fut en 4800, au retour de rémigration, que se formèrent, par l'entremise de M. de Fontanes, ainsi que nous l'avons déjà raconté, les relations de M. JoubertavecM.de Chateaubriand. Elles devinrent bientôt très intimes et subsistèrent sans altération jusqu'en 1824, époque de la mort de M. Joubert. Le grand écrivain, qui avait quelques années plus tôt vu disparaître également M. de Fontanes, a bien souvent exprimé le vide laissé dans sa vie par la perte de ces deux amis.

MJoubert passait, on le sait, une partie de l'année dans sa chère retraite de Villeneuve-sur-Yonne, et M. de Chateaubriand, surnommé par ses amis le

poète voyageur, s'éloignait plus souvent encore de Paris. La supériorité d'esprits si distingués, leur mutuelle confiance, les incidents si considérables et si variés de l'existence littéraire et politique de M. de Chateaubriand, devaient donner le plus vif intérêt à leur correspondance ; elle a malheureusement péri presqu'en entier.

Lorsqu'avec une sollicitude qui n'épargna aucune démarche, le premier éditeur de M. Joubert recueillit ses lettres en 184^2, il songea d'abord à celles qu'avait dû recevoir M. de Chateaubriand, et il les lui demanda. Mais celui-ci ne les avait pas conservées, et l'on n'en put retrouver qu'une seule, remontant à 1819, et qui est contenue dans le premier volume des Pensées^. Quant aux lettres de M. de Chateaubriand à M. Joubert, les recherches les plus attentives ne m'ont permis d'en réunir qu'un nombre très restreint. M. Joubert avait dû les garder, mais tous ses cartons furent remis après sa mort à M. de Chateaubriand pour la publication des Pensées, et tout porte à croire que celui-ci, retrouvant les lettres qu'il avait adressées pendant plus de vingt ans à M. Joubert, les

1 . La copie de cette lettre, qui avait servi de recommandation très originale et très spirituelle près de M. de Chateaubriand à M. Maillet-Lacoste, avait été conservée très précieusement par celui-ci, et fut remise par lui à la famille de M. Joubert. V. Pensées, l, 259,

réunitaux documents dont il s'entourait alors pour la préparation de ses Mémoires, et ne songea plus à les rendre; il les brûla sans doute parmégarde, lorsque, plus lard, quittant sa maison de la rue d'Enfer, il mit le feu, comme il le raconte lui-même, à une grande partie de ses papiers. L'insertion dans les œuvres de M. de Chateaubriand de plusieurs de ces lettres dont l'original a disparu , semble autoriser notre supposition.

Les lettres qu'on va lire sont au nombre de quatre: trois remontent cà 1803 et complètent le récit du premier voyage de M. de Chateaubriand en Italie ; la quatrième est de 1822 et datée de Londres, où il venait d'arriver comme ambassadeur.

La première est écrite de Lyon, où M. de Chateaubriand, nommé récemment secrétaire de la légation française à Rome, avait dû se rendre pour recevoir les instructions du cardinal Fesch, son ministre. Elle est adressée tout à la fois à M. de Chênedollé, qui espérait être bientôt attaché à la même légation, et à M. Joubert. M. de Chateaubriand, âgé seulement detrente-cinq ans, était à ce momentdans tout l'éclat de sa réputation littéraire. Le succès du Gé7iie du Christianisme, publié l'année précédente, avait été considérable et debeaucoup supérieur aux espérances de son auteur. Lui-même raconte dans ses Mémoires

avec quelles hésitations et quelles craintes il avait, en 1799, dans son exila Londres, entrepris Tapologiedela religion catholique, qui, après les attaques si prolongées des philosophes, venait d'être exposée aux persécutions les plus terribles : « Quelle espérance pouvais-je avoir, dit-il, moi sans nom et sans preneurs, de détruire l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi-siècle, de Voltaire, qui avait élevé l'énorme édifice, achevé par les encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres de l'époque? » Mais l'œuvre, apparaissant au moment où le Premier Consul signait à la fois le Concordat et la paix d'Amiens, correspondait admirablement au besoin de foi et de consolations religieuses qu'éprouvaient toutes les âmes chrétiennes, après tant d'adversités subies et de spectacles tragiques. Bonaparte le comprit mieux que personne, et, le jour de Pâques 1802, en même temps qu'il ordonnait de publier avec grand appareil le Concordat dans tous les quartiers de Paris et qu'il assistait lui-même, entouré de ses généraux, au Te Deum solennel chanté à Notre-Dame, pour célébrer la paix générale et le rétablissement du culte, il faisait insérer ï\u Moniteur par M. de Fontanes un compte rendu officiel du Génie du Christianisme. M. de Chateaubriand pouvait donc justement écrire vers cette époque : « J'aurai

M. DE CHATKAUBRIAND. 175

joui à pou près de tous les succès littéraires qu'un homme peut atteindre pendant sa vie ». »

On comprendra dès lors le regret qu'il manifeste de quitter Paris, si plein du bruit de son nom. Ce regret était d'autant plus grand qu'il ne trouvait pas le titre de secrétaire de légation tout à fait digne de son mérite; il eût désiré une situation diplomatique plus indépendante, et ne s'était décidé à partir pour Rome que sur les instances de son ami M. de Fontanes et du vénérable abbé Émery, directeur du séminaire de Saint-Sulpice : le premier, admirateur passionné de Bonaparte et plein de confiance en son génie, tenait à attacher de bonne heure M. de Chateaubriand à la fortunedu Premier Consul ; le second représentait à l'auteur du Génie du Christianisme combien le poste de Rome lui convenait au lendemain du Concordat-, quelle signification devait avoir sa présence en Italie, et quelle influence salutaire elle pouvait exercer sur les relations de la France et de la Papauté.

M. de Chateaubriand ne s'éloignait pas non plus sans tristesse de ses amis et de la société, qui, avant la maladie de madame de Beaumont, se réunissait chaque soir dans le salon de la rue Neuve-du-Luxem-

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