‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 24 sur 48 · Lettre à M. Guéneau de Mussy, 31 août · texte numérisé non relu

Lettre à M. Guéneau de Mussy, 31 août

bourg, et se rassemblait depuis peu dans celui de M. Joubert.

Un court passage de cette première lettre est cité dans la notice biographique de M. Joubert, où on la signale comme « un premier sourire de cette imagination devenue si pathétique et si grave en traversant les événements et les années ». M. de Chateaubriand s'y montre en effet sous le jour le plus aimable, plein d'affection pour ceux qu'il a laissés à Paris, d'enthousiasme pour les beautés de la nature, de simphcité et de bonne humeur.

Avant de décrire le Morvan et les coteaux du Lyonnais, il raconte son passage à Villeneuve-sur- Yonne, qu'il ne connaissaitpas encore, etson chagrin do n'avoir pu distinguer la maison de M. Joubert.

A MM. DE GHÊNEDOLLÉ ET JOUBERT Lyon, dimanche de la Pentecôte, 1803.

((Je suis arrivé hier au soir à onze heures, mon très cher ami. Si le cardinal m'avail suivi d'aussi près qu il l'avait dit, il serait iciactuellemenl. Ainsi je conclus qu'il n'est pas parti, et Dieu sait quand il arrivera! Je crains bien d'èlre ici pour une huitaine de jours.

» La rapidité de mon voyage m'a empêché de bien joun* des magnifiques campagnes que j'ai parcourues depuis

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cinq OU six licuesavaiU Autun jusqu'à Lyon. Mais jedoulo, cher Chcnedollé, (jue l'Italie nous offre rien de plus beau. Je vais essayer de te les décrire pour toi, pour notre petite société et surtout pour Joubert. Ce morceau de ma lettre le regarde parliculièrement, et, pour le traiter à sa façon, je vais prendre les choses dès leur source.

» Jeudi, à une heure et demie, mon cher Joubert, j'étais embarqué pour l'Italie. J'avais fait le brave en partant, mais je ne fus pas plus tôt seul que je commençai de pleurer, et cela m'empêcha de voir ce qui se passait au faubourg Saint-Antoine. De sorte que vous serez obligés de renfermer votre curiosité sur ce point. Je sens que cela est bien pénible, mais voici de quoi vous dédommager. Je ne m'aperçus de la verdure des arbres qu'aux environs de Melun, où un gros oh ! oh! à la manière de Saint-Germain^, me tira du fond de mes souvenirs, qui étaient tous pour vous; j'entends pour vous, la société. C'était Auguste, qui avait vu deux chèvres se tenant debout pour manger les feuilles d'une branche. Cela avait charmé Auguste, et j'en fus moi-même charmé. Nous arrivâmes à Melun, et, pour former mon jeune homme, je lui dis de descendre, de hâter les postillons, etc. Auguste court à l'écurie, et je le vois le moment d'après reparaître monté sur le porteur, un fouet à la main et plein d'une joie qu'il ne pouvait cacher. — JNous voilà roulant de nouveau. Je remarquai sur la gauche une vue, le long de la Seine, assez agréable. C'est un coteau planté, la

1. Domestique de madame de Beaumont, et mari de sa femme de ctiambre.

rivière au pied, quelques villages épars au fond et des lointains de forêts. — J'ai vu un singulier effet de bois : dans un taillis de trois ou quatre ans, tout le fond des branches, à partir du tronc, était couvert de feuilles séchées et rougies de l'autre année, et la cime des branches portait des feuilles nouvelles d'un vert tendre; j'ai comparé cela dans ma tête à un cœur qui aurait eu beaucoup de chagrins autrefois et qui commencerait à pousser de jeunes espérances. Une ^ autre comparaison bien différente m'est venue, en voyant la Seine limoneuse, quoiqu'il fît un temps serein : c'est que, quand il y a eu des orages aux fontaines de la vie, c'est en vain que le reste coule sous un ciel pur, le fleuve reste teint des eaux de la ■pluie, et à soixante lieues, comme à soixante ans de l'orage, on peut dire : Les flots ou les jours ont été troublés à leurs sources. Je ne sais ce que je vous écris, mais vous recevrez tout cela, bon ou mauvais.

» Rien de remarquable jusqu'à Sens, où nous arrivons à onze heures. Seulement Auguste a demandé plusieurs fois d'un air capable au postillon : « N'est-ce pas là Villeneuve-la-Guyard? N'est-ce pas là l'Écluse? etc., » el il se trompait toujours. Mais il avait l'air de connaître le monde. A Sens, il ne voulait pas absolument que ce fût Sens, et il m'a presque impatienté. Il faut vous dire qu'il parle comme son père et comme sa sœur, ayant cette grosse voix des jeunes gens qui deviennent hommes; les bonnes' femmes appellent cela nmer de voix; sa voix mue. J'aime cela,parce que je vois un oiseau qui change son duvet en plume.

»Nous frappons à la porte de l'auberge, car nous vou-

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Ions souper : toul le monde dort. Une senanie crie enfin : a Qui est-ce qui est là? — Des voTageurs, ouTrez! — Ah î ce n'est donc pas de la troupe ! — Nun, deux messieurs en poste, i — On ouvre : la serrante panit, tenant un bout de chandelle à la main. ^^0lIS descendons, on nous introduit dans la cuisine : 4 Ces messieurs couchent-ils? — Non, ils soupenL Vite! Qu'aver-Tous à nie donner? * — On va interroger la maîtresse, qui est dams son lit^ au fond de la cuisine : f Monsieur, la maîtresse va se lever. » La maîtresse parait à moitié habillée : une fisTure honnête, un son de voix fort doux : c Monsieur veut-il une volaille? — Oui. — El des asperges? — Je veux bien. » Elle regarde Auguste et devine qu'il est mon domestique, mais elle n'ose pas trop le dire. Go allume un grand feu, on établit une table dans le coin d'une grande cheminée. Je vois rôtir le poulet. Auguste vole son assiette, qu'on avait mise sur la même table, H s'établit sur la table de la cuisine. J'ai un peu détourné la tête pour le laisser faire : il me tirait d'un grand embarras ; je n'aurais pas voulu l'humilier, et en même temps il était bon qu'il se tînt d'abord à la distance 00 il doit être. On me sert le poulet, je le partage, j'en donne la moitié à Auguste, qui mourait de faim. Tandis que nous mangeons, on frappe à la porte : ce sont trois voyageur du coche d'Auxerre, ils arrivent faisant un grand bruit, et tombent dans le silence en me voyant. Ils reprennent courage : ^ Nous avons acheté cent cinquante milliers de sucre, dit l'un, payés an comptant* — La guerre va faire renchérir les sucres. — M. Simon en attend de l'Orient. — Allons, messieurs, on vous attend à la dili-

18U LKS CORRESPONDANTS DE J. JOUDERT.

gence, » dit un cocher qui survient. — « Achevons notre bouteille de bière. Bonsoir, madame. » Tout sort.

Je paye le souper douze francs, c'est très cher; mais j'ai oublié six œufs dans le menu, une bouteille de vin et une mauvaise soupe. Nous partons.

» J'avais calculé qu'il ferait jour, lorsque nous arriverions à Yilleneuve-sur-Yonne. Mon cher Joubert, quelle fatalité! Je m'endors et ne me réveille qu'à la porte, hors de la ville! Il fait grand jour, je demande où est Villeneuve, je regarde derrière moi, et je vois une jolie petite église. Je descends, je cours à l'église, je cherche à découvrir votre rue. Madame de Beaumontme l'avait décrite : une petite rue en montant à gauche. Je crois que je l'ai vue, je n'en suis pas très sûr; il n'est que quatre heures, le moyen d'éveiller mademoiselle Piat*? Je balance un moment, mais enfin je renonce à ce pèlerinage. Qui m'aurait dit que dans cette petite ville demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, un homme rare, dont le cœur est de l'or, qui a autant d'esprit que les plus spirituels et qui a, par-ci par-là, du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous. Il n'y a point d'homme d'un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez-vous, et convenez que je suis un grand homme, mais mangez du roast'beef ei buvez du vin de Porto, vous avez besoin de vous fortifier. Mon cher enfant, il faut faire vie ou

1. Vieille demoiselle de Villeneuve qu'aimaient beaucoup M.Joubcrt et madame de Beaumont.

feu qui dure, je ne sais loqiiel on dit. Mais cela veut dire qu'il faut vous conserver longtemps et très longtemps pour madame de Beaumont, pour madame de Vintimille, pour M. Julien, pour M. Pasquier, pour Chênedollé, pour le vénérable Fontanes, et enfin pour moi. C'est par politesse pour la société que je me nomme le dernier.

» Au reste, je trouve madame de Beaumont trop sévère : les coteaux de Villeneuve sont, il est vrai, secs et pelés, mais ils sont assez hauts et ont un faux air de montagnes qui ne leur va pas mal. J'ai vu aussi certain bois dans un enfoncement qui pourrait être produit parmi les pièces du procès; sans compter les couchers de soleil, qui sont beaux de Taveu des deux parties. Je n'ai vu qu'un soleil levant, qui n'était pas merveilleux à la vérité, mais le matin n'est pas le soir, et je liens qu'à la brume, entre chien et loup, Villeneuve est un très joli pays. Il y a des beautés qui, comme vous le savez, ne supportent pas le grand jour. Franchement, je vous aime encore mieux juché dans votre bibliothèque de la rue Saint-llonoré que dans la petite* rue en montant à gauche, que j'ai vue à quatre heures du matin. Je crains que le maire, s'il m'a aperçu, ne m'ait pris pour un Anglais qui venait examiner les lieux et peut-être sonder l'Yonne, pour y conduire la flotte de Nelson.

Rien de bien remarquable jusqu'à Auxerre. Une poste après celte dernière ville, commence le vilain pays dont m'a parlé madame de Beaumont. J'ai reconnu le ruban blanc parcourant tristement, non pas des bruyères, mais de vilains coteaux rou!>sàtres, où les ceps de vigne s'aperçoivent à peine. J'ai vu aussi le petit coin de vallon après le vi-

lain pays; c'est une vue très fraîche sur l'Yonne; mais à Pierre-Écrite, neuf lieues avant Autun, commence un pays enchanté. Ce sont des espèces de pelites montagnes, comme dans le Bourbonnais, mais elles sont beaucoup plus agréables, parce qu'elles sont couronnées de forêts, et leurs vallées sont laissées en herbe; il y paît ces bœufs du Morvan, qui font, je crois, la richesse du pays ; l'espèce en est assez petite, mais elle a l'air plus vigoureux et elle est d'une vue plus agréable que les grands troupeaux du Cotentin. Je me suis trouvé engagé dans les monticules, parlic de jour et partie de nuit, les oiseaux chaulaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol. Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m'empêcher de mentir, car je sens que, si la lune n'avait pas été là réellement, je l'aurais toujours mise dans ma lettre. C'eût été à vous à me convaincre de fausseté, l'almanach à la main ^ Tandis que je faisais un roman, Auguste dormait sur mon épaule. Pauvre jeune homme, il va commencer la vie sous les auspices d'un maître dont les premiers jours n'ont été protégés par personne; nul ne s'est chargé de me faire voyager, mais je ne suis pas Auguste, et tout le monde n'est pas le filleul de madame de Beaumont. Savez-vous que j'eusse assez aimé autrefois à être l'esclave d'un bon maître? Je suis sûr que cette propriété de l'homme sur l'homme devait établir parmi les anciens des relations

1. Cet aimable et spirituel aveu ne donne-t-il pas le secret de M. de Chateaubriand sur des procédés de description auxquels ce grand artiste avait probablement eu bien souvent recours?

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(l'amour et d'intérêt que nous ne connaissons plus. C'est pourquoi le mot douiestique, qui vient de donnis, indiquait dans le serviteur une partie de la maison, presque un membre de la famille. Tout cela n'est pas bien fier, mais je suis ennuyé de courir toujours pour mou compte les chances de la vie, et, si quelqu'un voulait se charger de me nourrir, de me vêtir et de m'aimer, cela me ferait grand plaisir.

On peut remarquer, en traversant la Bourgogne, le berceau de notre nation et pour ainsi dire la source du sang français : les hommes et les femmes ont les traits délicats, la taille élégante, la démarche gracieuse. Je ne sais quoi de leur vin semble couler dans leurs veines, lis sont proprement vêtus, leurs équipages champêtres sont légers, leurs chariots, portés sur quatre petites roues en bois blanc et traînés facilement par un seul cheval, semblent faits pour être dessinés dans des tableaux de paysages. A Chalon et le long de la Saône jusqu'à Lyon, la scène chaiîge ; vous 'commencez à trouver de grands hommes, lies femmes bizarrement vêtues, portant sur la tête une cornette de toile blanche surmontée d'un petit chapeau plat de castor; il y a ici évidemment un mélange do sang, d'usage, de mœurs suisses : j'ai vu, dans des gravures des treize cantons, des paysans ressemblant absolument aux paysans du Maçonnais. La nature change également de face. Ce ne sont plus de petites vallées, irrégulièrement dessinées dans les détours d'une multitude de petites montagnes; c'est un immense vallon, formé d'un côté par une chaîne de ces montagnes du Morvan qui vont se joindre à celle du Forez, du Bour-

bonnais, du Lyonnais et des Cévennes , et de l'autre dans le lointain par les Alpes. Dans cette vallée coulen* le Rhône et la Saône; ils sont séparés par des collines, qui sont presque insensibles à l'œil, quand on les regarde de la haute chaîne de coteaux, qui forment ce que j'appellerai le bord français de cette magnilique vallée. Lorsqu'on a passé Màcon, on est prêt à se récrier à chaque pas sur la beauté du paysage. La Saône se déroule dans une vallée, qui tantôt est un champ de blé, tantôt une prairie où un homme disparaît en marchant dans la hauteur de l'herbe. Les marguerites, qui y abondent dans cette saison, y forment quelquefois de grandes zones blanches dans la verdure, de manière à vous faire croire que c'est un autre fleuve qui vient se joindre à la Saône. Dans plusieurs endroits, cette prairie est divisée en carrés par des fossés plantés d'arbres, excepté sur le côté que rase la Saône, de sorte que les compartiments sont autant de petits bosquets de verdure qui viennent s'ouvrir sur le fleuve. La rive droite de la vallée est formée par de hauts coteaux, chargés de vignes, de grands bois, de maisons de campagne, de champs de mûriers, les uns présentant parallèlement le flanc à la Saône, les autres n'avançant que leurs pieds ou leurs croupes, de manière que leurs vallons sont perpendiculaires au fleuve. Le côté gauche est une plaine parsemée de petites collines et terminée par les Alpes, dont on découvre la cîme blanchie comme une barrière de nuages à l'horizon.

)) Quand j'ai vu ce beau tableau, le soleil se couchait, Pombre des hauts coteaux du Lyonnais descendait dans la

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vallôo, dont elle couvrait régulièrement une nnoilié, tandis que de l'autre côté du fleuve tout était illuminé jusqu'au sommet du mont Blanc.

» Me voilà arrivéàLyon. Gardons-enla description pour la prochaine lettre; la patience de Joubert doit être falii,^uéo, je sens qu'il n'aiine pas ce qui est long, parce que cela l'empêche de dormir. Je dis donc bonsoir à la société : à celte pauvre madame de Vintimille, qui a été si malheureuse; à M. Julien, qui est si heureux ; à Saint- Martin, qui est si triste et à qui je dois beaucoup manquer; à Joubert, dont le cœur a tant de sérénité; enfin à toi, cher Ghènedollé, que j'aime par-dessus tout, que j'attends en peu de temps, et à qui je n'ai autre chose à recommander. »

La description promise se trouve dans la lettre adressée à M. Joubert de Turin le 17 juin 1803, que M. de Chateaubriand a publiée lui-même dans le volume de ses Voyages, et à laquelle nous ferons seulement quelques emprunts *.

«J'ai revu, dit-il, les vieilles murailles des Romains défendues par les braves Lyonnais de nos jours, lorsque les bombes des conventionnels obligeaient notre ami Fontanes à changer de place le berceau de sa fille... Vous aimez les cloches, venez à Lyon; tous

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