Voyages,, p. 313, édition Pourrai cl Fiirne, 183i
ces couvents épars sur les collines semblent avoir retrouvé leurs solitaires. »
Dans ses Méinoires, il ajoute qu'il fut témoin, avant de quitter Lyon, des cérémonies de la Fête-Dieu renaissante, présidées avec la pompe et la magnificence des anciens temps par le cardinal Fesch, au milieu du transport et de l'enivrement de la population.
Il rend compte, dans la même lettre, de témoignages reçus sur sa route et qui « lui causèrent le plaisir le plus vif qu'il ait éprouvé dans sa vie ». « Il m'est arrivé quelquefois, écrit-il, tandis que je me reposais dans une méchante auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m'amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Etait-ce l'amour-propre qui me donnait alors ce plaisir vif dont je parle? Ce qui me touchait, c'était, du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, d'avoir consolé quelques cœurs affligés, d'avoir fait naître au fond des entrailles d'une mère l'espérance d'élever un fds chrétien, c'est-à-dire un fds soumis, respectueux, attaché à ses parents. Je ne sais ce que vaut mon ouvrage ; mais aurais-je goûté cette joie pure, si j'eusse écrit avec tout le talent imaginable un livre qui aurait blessé les mœurs et la religion? »
Cette lettre contient encore, sur l'aspect des Alpes
M. DK fWIATKAUBRIAND. 187
à l.i fin (lu jour, une phrase que nous ne résistons pas au plaisir de citer et qui peint de la nnaniùre la plus heureuse un effet observé souvent dans les montagnes : « L'air devint transparent à la crête des monts; leurs dentelures se traçaient avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu'une grande nuit sortait peu à peu du pied de ces monts et s'élevait vers leur cime^ »
Dans une autre lettre, datée de Milan le 21 juin 1803 et publiée également par M. de Chateaubriand, il fait part de l'enchantement produit sur lui par la Lombardie : « Des prairies, dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglais, se mêlent à des champs de maïs, de riz et de froment ; ceux-ci sont surmontés de vignes, qui passent d'un échalas à l'autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons : le tout est semé de mûriers, de noyers, d'ormeaux, de saules,depeupliers,etarrosé de rivièresetde canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des pay-
t. M. de Chateaubriand a, dans ses Mémoires, décrit avec la môme simplicité et la même vérité le lever du soleil, qu*il observa en 18-28 sur le Simplon, en se rendant de nouveau à Rome, mais cette fois comme ambassadeur : « Au village du Simplon, j'ai vu \e premier sourire d'une heureuse aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds, resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel. »
sannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les prairies, coupent les ce réaies, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font monter et descendre des barques sur les courants d'eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesse, jusqu'à Milan, centre du tableau; à droite, on aperçoit l'Apennin, à gauche les Alpes. »
Puis il mentionne une visite au général Murât, qui tenait alors, comme gouverneur de la République Cisalpine, garnison à Milan, et une fête donnée à l'occasion du baptême du deuxième fils du général et de Caroline Bonaparte.
Il écrivit encore de Florence plusieurs lettres à M. Joubert,mais ces lettres ont été perdues.
Le 27 juin au soir, il prend la plume en arrivant à Rome, et s'écrie : « M'y voilà enfin, je suis accablé par ce que j'ai vu! Quelle ville! Quels souvenirs! » Et, se reprenant à plusieurs fois pour achever cette lettre souvent interrompue, il la termine par le récit de sa visite au pape Pie VII : « Sa Sainteté m'a reçu hier; elle m'a fait asseoir auprès d'Elle de la manière la plus affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'EUe lisait le Génie du Christianisme, dont Elle avait un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne prélat et un
M. DK CHATEAUnniAND. 1S9
prince plus simple : ne me prenez pas pour madame de ScvignéM Le secrétaire d'Klat, le cardinal Gonsalvi, est un homme d'un esprit fin et d'un caractère modéré. Adieu. Il faut pourtant mettre tous ces petits papiers à la postée »
Ici s'arrêtent les lettres à M. Joubert, publiées par M. de Chateaubriand lui-môme. Le titre de ce travail ne permet pas de suivre le nouveau secrétaire de légation dans tous les détails qu'il donne sur Rome, soit dans la suite du volume de ses Voyages^ soit dans sa correspondance avec MM. de Ghônedollé et Guéneau de Mussy, recueillie par M. Sainte-Beuve ^ 11 faut s'en tenir à celle qu'il entretenait avec M. Joubert et arriver immédiatement à une des lettres qui figurent dans les papiers de M. Joubert, (Jatée de septembre 1803, et relative à madame de Beaumont*. M..de Ghateaubriand venait de recevoir des nouvelles inquiétantes d'Auvergne, et la malade se
1 . « Il faut convenir que nous avons un grand roi ! » disait niadanie de Sévi^jné, qui venait de danser avec Louis XIV. « Je le crois bien, ma cousine, lui répondit Bussy, après ce qu'il vient de faire pour vous. »
2. C'est la troisième lettre publiée par M. de Clialeaubriand,Foj/agfes, p. 3!28.