Chateaubriand et son groupe littéraire, passim
4. Cette lettre et la suivante ont été insérées dans les Mémoires d'outre-tombe, mais elles sont courtes et nous les reproduisons.
plaignait de ne pas avoir de lettre de Villeneuve. Il écrit â M. Joubert :
Rome, septembre 1803
« Notre amie m'écrit du Mont-Dore des lettres qui me brisent l'âme : elle dit qu'elle sent qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe; elle parle des derniers battements de son cœur. Pourquoi l'a-t-on laissée seule dans ce voyage? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit? Que deviendrons-nous, si nous la perdons? Qui nous consolera d'elle? Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment où nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d'eux; le ciel nous en punit; il nous les enlève et nous sommes épouvantés de la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher Joubert, je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans; cette Italie m'a rajeuni; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément : je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang. Souffrez mes lamentations : je suis sûr que vous êtes aussi malheureux que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de Bretagne. »
M. de Chateaubriand avait *à cette époque de
sérieux sujets de tristesse : la maladie singulière de celle de ses sœurs qu'il aimait le mieux, madame de Gaud, la charmante el « infortunée » Lucile; les lettres désolées qu'il recevait du Mont-Dore; ses démêlés avec le cardinal Fesch, tout le disposait à ces lamentations dont il s'excuse, et venait augmenter sa disposition naturelle au découragement et à l'ennui. Il ne nous appartient pas d'entrer dans le détail de la mésintelligence qui avait éclaté depuis quelque temps entre M. de Chateaubriand et son ministre. vSi le cardinal, ainsi que le reconnaît son biographe', fut susceptible et sévère, s'il ressentit quelque ombrage de la situation personnelle d'un secrétaire qu'il n'avait pas choisi, il ne paraît pas douteux, d'autre part, que M. de Chateaubriand n'ait eu le tort de se trop prévaloir de sa réputation et de ses talents, qu'il n'ait été quelquefois imprudent dans ses démarches et que l'imagination vive du poète ne nuisît chez lui aux qualités du diplomate.
Un instant même, il fut question de son rappel à Paris, et tous ses amis, très préoccupés du mécontentement de Bonaparte contre lui, s'employèrent activement à le défendre. Une lettre à M. Mole du
1. Voy. le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon, par M. Tabbé Lyonnet, 184!, Périsse, II, 280 et s.
21 oclobre 1803 témoigne de craintes de M. Joubert; il ignorait la nature et s'exagérait sans doute l'importance des torts qu'on pouvait reprocher à M. de Chateaubriand. Plus âgé que lui de quatorze ans, M. Joubert éprouvait pour « ce pauvre garçon », comme il l'appelle familièrement dans ses lettres, des sentiments d'une affection presque paternelle; il avait encouragé ses débuts, modéré et dirigé parfois la fougue de son génie littéraire, et s'était pleinement réjoui do ses succès. Mais il jugeait, tout ensemble avec une sagacité pénétrante et une indulgente équité, cette nature si richement douée et pourtant incomplète, comme toutes celles où une imagination puissante l'emporte sur la raison. Il n'avait pas échappé à la séduction personnelle qu'exerçait sur son entourage celui que madame de Beaumont nommait l'enchanteur, et que M. Sainte-Beuve, beaucoup plus sévère pour lui après sa mort qu'il ne l'avait été pendant sa vie, représente volontiers comme un enjôleur. Nous trouverons bientôt sous la plume de M. Joubert des témoignages de ce charme auquel on ne résistait guère; mais on ne peut s'expliquer, en restant dans la mesure exacte, ce mélange de bien et de mal qu'en lisant les lettres de M. Joubert, et 'surtout cette lettre du 21 octobre 1803 à M. Mole, où se trouve un portrait accompli d'un ami après
M. DE CllATKAUIUllAND. 1'J3
tout si cher ^ ; les nuances délicates n'en sont pas sans doute exemptes de subtilité; M. Joubert le reconnaît lui-même, mais, ajoule-t-il, « la nature en est pleine », et, avec la plume comme avec le pinceau, on n'obtient les ressemblances parfaites qu'en retraçant les moindres détails, après avoir fixé les lignes principales.
Dans cette lettre, qu'il est piesque impossible d'analyser, il n'est pas un des reproches adressés plus tard à M. de Chateaubriand, surtout après la publication de ses derniers écrits et des Mémoires cT outre-tombe, et quand la vieillesse avait plus fortement accusé certains traits de son caractère, qui n'aient été prévus par M. Joubert : ces facultés tout en dehors, qui ne lui permettaient ni de s'interroger ni de se juger, et le portaient à n'écrire que pour les autres, tandis qu'il ne vivait que pour lui; ce fonds d'ennui que rien ne pouvait combler; cette réserve portée si loin sur tout ce qui le concernait, même avec ses amis; ces manies et cette prodigalité de grand seigneur, que lui avait laissées sa jeunesse, où la seule ambition qu'on lui eût inspirée était de devenir un homme de Cour. « Le voilà, dit M. Joubert, après avoir développé, avec un rare bonheur d*ex-