‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 27 sur 48 · Pensées y I · texte numérisé non relu

Pensées y I

pression, des observations si fines et si justes, le voilà, je crois, tout entier ; le voilà peint et estimé, en rnal, à la rigueur. Eh! bien, avec la même franchise et la même sévérité de jugement, je vous dirai que, s'il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse quelques étourderies, il ne me paraît pas possible qu'il commette des fautes graves. Il y a et il y aura toujours en lui un fonds d'enfance et d'innocence • qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis. » Et il ajoute : « Il ya un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable : que, dans le premier cas, nous le défendrons; dans le second cas, nous le consolerons. »

La lettre suivante de M. de Chateaubriand est postérieure à la mort de madame de Beaumont; il avait, on se le rappelle, rempli envers elle tous les devoirs de l'amitié et de la religion*; sa conduite, dans cette circonstance, produisit le meilleur effet; elle dissipa même les préventions du cardinal. M. de Chateaubriand avait le don de retourner les cœurs : il en usa vis-à-vis de son ministre, et la réconciliation fut

1. Voy. à la fin du volume l'appendice qui contient les détails très intéressants adressés par M. de Chateaubriand à M. delà Luzerne sur les derniers moments de madame de Reaumont, sa bellesœur.

complète. M. Jouhei't put écrire de Villeneuve à M. de Clienedollé : « Un voyageur est venu me donner de ses nouvelles, et, par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour madame de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome, ami du cardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir. »

M- de Chateaubriand songeait déjà à rédiger ses Mémoires. Ce projet semble prématuré chez un homme encore jeune, qui n'avait alors à raconter qu'un voyage en Amérique, les premiers événements de la Révolution, un rôle assez elîacé dans l'armée des princes et un séjour en Angleterre; mais l'auteur du Génie du Christianisme pressentait sans doute les grands événements qui allaient s'accomplir et le rôle qu'un homme de son mérite devait y jouer, et il voulait fixer les éléments de l'histoire luture , à mesure qu'ils se dérouleraient devant iui.

Rome, décembre 1803

(( Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie, Rome y entrera; ce n'est que

comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille, ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme el, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. 11 ne faut présenter au monde que ce qui est beau; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles el généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés; mais j'ai eu mes faiblessey, mes abattements de cœur : un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. ))

Plût à Dieu que M. de Chateaubriand se fût, sur tous les points, conformé au programme dont il faisait alors part à M. Joubert dans un si beau langage, et que, n'imitant pas dans des aveux inutiles le philosophe genevois dont il flétrissait la conduite, il nous eût laissé un tableau moins détaillé de ses misères

M. OK CHATEAU BlU AND. 197

et de ses faiblesses! Ses MémoireSy où l'on trouve de nombreux passages encore marqués de la griffe du lion, à côté de pages si justement critiquées, auraient fait plus d'bonneur à son caractère. Il se plaît dans cet ouvrage à comparer poétiquement la vie àunc Alpe difficile à gravir, et Thomme au voyageur qui, parvenu péniblement au sommet, regarde l'espace parcouru, les sentiers qu'il eût dû choisir et à l'aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie, et le point où il a commencé à s'égarer. Ne pourraiton continuer la comparaison et ajouter que, si ce voyageur fait au retour le récit de sa course, il décrit surtout les merveilles du chemin et n'insiste d'ordinaire ni sur les mauvais pas qu'il a rencontrés, ni sur les chutes qu'il a pu faire ?

Bientôt M. de Chateaubriand obtint une situation indépendante et fut nommé ministre dans le Valais. Il quitta Rome et visita l'Italie méridionale avant de rentrer en France. Il se trouvait à Paris, au mois de mars 1804, prêt à partir pour la Suisse, avec madame de Chateaubriand. Déjà le conseil de la catholique ville de Sion lui avait manifesté dans une lettre flatteuse la joie qu'elle éprouvait de voir arriver dans ses murs le défenseur illustre de la religion. Le 48 mars, il prit congé du Premier Consul et fut frappé de l'altération de son visage. Le

21s se trouvant vers midi près des Tuileries,

il entendit tout à coup annoncer par des crieurs

le jugement du duc d'Enghien. Il rentra chez lui

sous le coup d'une vive indignation et rédigea sa

démission. Madamede Chateaubriand, naturellement portée vers les sentiments généreux, accepta avec un

grand courage la détermination de son mari, et la îetlre fut envoyée à Bonaparte. A partir de ce jour et jusqu'à la fm de l'Empire, M. de Chateaubriand resta étranger à la vie publique.

Ses relations avec M. Joubert devinrent de plus en plus fréquentes; elles étaient d'ailleurs rendues plus intimes par l'affection qui s'était établie depuis peu entre madame de Chateaubriand et madame Joubert. Dans l'année 1804, M. et madame de Chateaubriand passèrent plusieurs mois à Villeneuve, et nous trouvons, dans une lettre du 18 novembre, écrite par M. Joubert à M. Mole, pour le prier de venir rejoindre ses amis, un passage curieux sur le caractère aimable et facile de M. de Chateaubriand : « Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de

1. M. de Chateaubriand dit le 20, mais il fait évidemment erreur, puisque le duc d'Enghien n'arriva à Vincennes que dans la soirée du 20 mars.

quel bonheur il est capable, quand il n'esi soumis qu'aux inlluences des saisons et remué que par luimême. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quanta lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'oiïi'o vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien l'aire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu depuis huit jours sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser; arrivez donc, arrivez vite. Je vous verrai volontiers tout seul, mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société. »

Lorsqu'ils étaient à Paris, M. de Chateaubriand et M. Joubert s'écrivaient sans cesse; nous avons recueilli un grand nombre de petits billets qui, précieux pour les amateurs d'autographes, sont trop courts et trop intimes pour intéresser sérieusement le lecteur. Nous n'en reproduisons qu'un seul, ;'i titre d'exemple; il renferme d'ailleurs la trace d'ut usage très commun dans les correspondances du dix-septième siècle, habituel dans le cercle intime de M. Joubert, et que nous retrouverons fréquem-

ment dans les lettres de madame de Chateaubriand, celui des sobriquets de société.

M. de Chateaubriand était familièrement surnommé le Chaty soit par abréviation de son nom, soit à cause d*une écriture détestable et illisible, qui fit, à Rome, le désespoir du cardinal Fesch: « Mon écriture, lit-on dans les Mémoires d' outre-tombe, était un obstacle à mes talents, et le cardinal haussait les épaules, quand il apercevait ma signature. » Madame de Chateaubriand était la Chatte, On désignait MM. de GhênedoUé et Guéneau de Mussy, sans doute à cause de la mélancolie de leur caractère, par les noms degrand et de petit Corbeau; quelquefois aussi, M. de Chateaubriand était plaisamment appelé F illustre Corbeau des Cordiilières, par allusion à son voyage en Amérique. M. de Fontanes, ayant dans sa petite taille quelque chose de ramassé et d'athlétique, était comparé au sanglier d'Érymanthe, et nommé le Sanglier. La pauvre madame de Beaumont avait de son vivant le sobriquet poétique d'Hirondelle. Quant àM.Joubert, ami des hauteurs et à cette époque encore grand promeneur, celui de Cerf lui avait élé donné ; et sa femme, pleine d'intelligence et de bonté, mais parfois un peu sauvage, acceptait volontiers celui de Loup. Le petit billet que nous copions est écrit par M. de Chateaubriand avant de partir pour

.M. DK C 11 A TLA U Bill AND. 201

Dieppe, où il avait tenu garnison en 1786, comme sous-liculenant au régiment de Navarre, et où il retrouvait aussi, avec le spectacle de la mer, le souvenir de son enfance, passée au bord de l'Océan :

(( Mon clier ami, je voulais aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe; j'ai grand besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La Cliatteva. se trouver bien seule, puisque vous partez aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que le Loup. »

Une lacune considérable dans la correspondance de M. de Chateaubriand nous oblige à passer brusquement de 1804 à 1822. On connaît la part active que, dès la première Restauration, il prit à la vie politique ; il suivit pendant les Gent-jours Louis XVIII à Gand, et fut nommé bientôt ministre d'État et pair de France; -en 1821, il fut envoyé comme ambassadeur à Berlin, mais n'y resta que quelques mois, et donna sa démission lorsqu'à la chute du ministère présidé par le duc de Richelieu, MM. de Villèle et de Corbière quittèrent le pouvoir. Mais M. de Villèle ayant été chargé déformer un nouveau cabinet, l'un de ses premiers soins fut de nommer M. de Chateaubriand à l'ambassade de Londres, en remplacement du duc Decazes, que Louis XVIII, forcé de se séparer de son ministre favori au mois de mars 1820, avait

voulu dédommager par ce grand poste diplomatique. M. de Chateaubriand, dès son arrivée en Angleterre, écrivit à M. Jouberl la lettre qu'on va lire; elle termine la trop comUe série de celles que nous avons retrouvées : .

Londres, 9 mars 1822.

c( Vous savez, mon cher ami, que je n'aime point les adieux, et c'est pour cela que je ne vous ai pas embrassé en parlant. Me voilà dans ce Londres où j'ai passé ma jeunesse, et c'est en revenant de Londres que je vous ai vu pour la première fois. Je suis fort attristé par tout ce que ce lieu me rappelle; et hier, en revoyant Kensington, le souvenir du pauvre Fontanes me mettait les larmes aux yeux. Tout me paraît noir et triste ici. Je m'y ferai, mais je suis enchanté que la Chatte n'y soit pas venue, elle y mourrait : le charbon de terre, le brouillard, l'huinidilé, sans parler de la société, lui seraient insupportables.

» Je suis au milieu des ouvriers qui meublent et peignent la maison. Vous jugez quel ennui et quelle souffrance! J'en ai pour des mois à passer ainsi, et peut-être qu'alors il y aura d'autres chances d'avenir.

)) Bonjour, mon cher ami, j'embrasse le Loup et vous bien tendrement; mille choses à Frisell, qui doit venir me voir. »

▼ M. DE ClIATEAUUr.lAND. 20iJ

M. de Fonlanes était mort depuis moins d'un an, et M. de Glialcaubriand, qui l'avait connu jadis à Londres, ressentait une vive tristesse à la vue des lieux où ils s'étaient livrés à de si longues causeries. (( C'est le premier ami que j'aie compté dans ma vie, dit-il dans ses Mémoires, el il a marché vingttrois ans à mes côtés; la mort tragique d'un lils l'a jeté dans la tombe avant l'heure ! j Le nouvel ambassadeur retrouvait aussi en Angleterre le souvenir' de son Ircre aîné, le comte de Chateaubriand, qui, après avoir été secrétaire à Londres, à l'époque où le marquis de la Luzerne y représentait la France, avait péri sur l'échafaud le môme jour que la comtesse de Chateaubriand, sa femme, madame !a présidente de Rosanbo, sabelle-mère, et M. de Malesherbes, père de cette dernière. Les Mémoires contiennent quelques pages charmantes sur la vie de M. de Chateaubriand à Londres, de 1793 à i800, et sur les contrastes extraordinaires qu'elle pi'ésentait avec son existence nouvelle. Il était arrivé dans cette ville le 21 mai 1793, malade et sans argent, en compagnie de M. Ilingant, conseiller au parlement de Bretagne; ils y avaient d'abord logé dans un grenier, et y seraient morts de faim tous les deux, sans les ressources que leur procurèrent bientôt quelques travaux obscurs : « Nous priions, dit-il, le 21 janvier et le jour de la mort de

20i LES CORRESPONDANTS DE J. JOURERT. ^

la reine, tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre village ; nous rencontrions dans les rues des prêtres martyrs portant le petit collet, le grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée; les Anglais les saluaient en passant. » Il habitait aujourd'hui Thôtel de Portland- Place, et était en Angleterre l'ambassadeur delà monarchie restaurée !

M. Joubert ne devait pas survivre longtemps à M. de Fontanes, mais il put voir encore son illustre ami, réalisant les autres chances d'avenir, auxquelles il faisait allusion dans sa lettre datée de Londres, prendre part au congrès de Vérone et siéger comme ministre des affaires étrangères dans les conseils de Louis XVIII. M. Joubert rendit le dernier soupir un mois avant le jour où M. de Villèle, congédiant brutalement du ministère son collègue et son ami, le jeta dans une opposition qui fut à la fois si funeste à la Restauration, à la France et à la gloire de M. de Chateaubriand lui-même.

Ijnp, A. Salmon,

M. Buisson de Lavigne, père de madame de Cliateaubriond, avait épousé mademoiselle de la Placelière ; l'un et l'autre moururent jeunes, laissant deux filles. L'aînée se maria au comte du Plessis-Parscau, capitaine de vaisseau, qui fut plus tard conlre-amiral. La plus jeune. Céleste de Lavigne, avait dix-sept ans en janvier 4792, et demeurait à Saint-Malo chez son grand-père, chevalier de Saint-Louis et ancien commandant de Lorient , quand M. de Chateaubriand vint rejoindre en Bretagne sa mère et ses sœurs. 11 était récemment débarqué d'Amérique, où il s'était rendu l'année précédente dans l'espoir de découvrir

au nord-ouest un passage entre le détroit de Behring-

et la baie d'Hudson, et d'où il revint à la nouvelle de la fuite du roi et de son arrestation à Varennes. Il ramenait, comme il le dit dans ses Mémoires, non des Esquimaux des régions polaires , mais deux sauvages d'une espèce inconnue, Ghactas et Atala.

Il fait ainsi lui-même le portrait de mademoiselle de Lavigne : « Elle était blanche, délicate, mince etfort jolie; elle laissait pendre, comaie un enfant, de beaux cheveux blonds, naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs. Je la reconnaissais de loin, sur le Sillon, à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde, enflée par le vent. » Pressé par ses sœurs qui aimaient beaucoup cette jeune fille et séduit par la dot, au moins autant que par les agréments de mademoiselle de Lavigne, il demanda sa main et l'épousa; le mariage religieux, célébré par un prêtre non assermenté, ne put avoir lieu qu'en secret. « C'était une nouvelle connaissance que j'avais à faire, poursuit M. de Chateaubriand , et elle m'apporta tout ce que je pouvais désirer; elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à donner le bonheur, que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis. »

Il quitta bientôt sa femme, après quatre mois seulement de mariage , pour rejoindre , avec le

MADAME D !■: Cil A F K A V lî 15 I A N I). 207

conUe de Chateaubriand , son frère , l'armée des princes. Pendant qu'il supportait, comme simple soldat, dans la septième compagnie bretonne, et ensuite comme émigré à Londres, des wisér^.s" de toutes sortes, sa femme était jetée, avec sa belle-sœur Lucile de Chateaubriand, dans les prisons de Rennes, elle y resta depuis les premiers mois de 1793 jus qu'au neuf thermidor, et montra une énergie qu'on n'aurait pu attendre d'une nature aussi frêle.

Nous n'avons pas à rechercher les causes qui, même après la rentrée de M. de Chateaubriand en France, empêchèrent pendant plusieurs années la réunion des deux époux. M. de Chateaubriand a donné, sur cette partie délicate de sa vie, peu d'explications dans ses Mémoires. Ce qui paraît certain, c'est qu'après être venue le voir à Paris, en 1801, madame de Chateaubriand retourna en Bretagne, et qu'ils ne reprirent la vie commune qu'au commencement de 1804, après le retour de M. de Chateaubriand d'ilalie. Madame de Chateaubriand ne manifesta jamais le moindre ressentiment de cette longue séparation, et témoigna en toute circonstance à son mari l'attachement le plus tendre et le plus dévoué nous en trouvons l'un des premiers elTets dans l'approbation courageuse qu'après la mort du duci d'Enghien, elle s'empressa de donner à la déterm-

i'08 LES CORRESPONDANTS DE J. JOlinEUT.

nation prise par M. de Chateaubriand de se démettre des fonctions de ministre de la République française dans le Valais.

Présentée par son mari, vers le commencement de 1804, à M. et à madame Joubert, elle attira tout d'abord leur sympathie par le charme répandu sur toute sa personne et ne tarda pas à se lier très intimement avec eux; elle avait conservé une physionomie vive, régulière et expressive, mais les longues et cruelles épreuves qu'elle avait traversées avaient profondément altéré sa santé, et son teint était devenu d'une blancheur transparente.

Douée d'une grande sensibilité et d'une extrême bonté, qui se manifestaient en toutes circonstances et se traduisirent plus tard par des actes de charité véritablement exceptionnels , madame de Chateaubriand avait en même temps tous les dons de Tesprit. Sa vive imagination, fécondée par une instruction étendue et une mémoire très heureuse, rendait sa conversation charmante; capable de dire son mot dans les questions les plus élevées, elle brillait au premier rang dans les entretiens familiers, éclipsant par sa verve brillante et son langage pleins de traits M. de Chateaubriand lui-même, a Je ne sais, dit-il, s'il a jamais existé une intelligence plus fme que celle de ma femme : elle devine la pensée et la

MADAME DK CHATEAUBRIAND. 20^

parol(3 JÏ naître sur le Iront ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause; la tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière lapluspiquante, racontant à merveille, madame de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge. » Le lecteur verra luimême, s'il prend la peine de parcourir les lettres qui suivent, à quel point est justifiée cette appréciation écrite par M. de Chateaubriand moins de deux ans avant sa mort; le style de madame de Chateaubriand toujours naturel, élégant et original, suflirait à lui seul pour donner une idée juste de son caractère et de son esprit.

Une grande quantité des lettres adressées par elle à M. et à madame Joubert ayant par bonheur été conservées, nous publions celles qui nous ont semblé les plus remarquables; celles de M. Joubert à ma. dame de Chateaubriand ont disparu.

La correspondance débute en 1800. M. de Chateaubriand, comme l'écrit alors madame de Custine à M. de Chênedollé , réalisait eniin sa chimère de

Grèce. Ayant conçu depuis quelque temps le plan des

210 LES cor. RKSPONDANTS DE J. JOUIîERT.

Martyrs, il voulut, au lieu de se hâter et de se satisfaire à trop peu de frais, en terminant et publiant rapidement cet ouvrage, visiter auparavant l'Orient. Il désirait, lit-on au début de Vltinéraire, avoir vu les pays où la principale scène des Martyrs étai placée : « D'autres ont leurs ressources en euxmêmes, ajoute-t-il modestement; moi, j'ai besoin de suppléer à ce qui me manque par toutes sortes de travaux. » Il quitta Paris Je 13 juillet 1806 avec madame de Chateaubriand; elle devait l'accompagner jusqu'à Venise et revenir d'Italie avec le fidèle Ballanche, cet homme excellent, qui, suivant M. de Chateaubriand, possédait en même temps le talent et la bonté.

Ils venaient d'arriver à "Venise, lorsque madame de Chateaubriand adressa à ses amis, alors établis à Issy, chez M. Arnaud Joubert, cette première lettre :

A MADAME JOUBERT, A ISSY

Venise, 26 juillet 1806.

«Je VOUS écris à bord au Lion d'Or, caries maisons ic" ne sont autre chose que des vaisseaux à l'ancre. On voil de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependai t un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'ei;t

là que les habitants vont se sécher le soir; je vais y aller aussi après mon dîner. // vero Pulcinello, qui a survécu au Doge, fait sa résidence sur cette belle place; au reste, je me réserve à vous parler de l'Italie, quand je serai à Villeneuve, parce que, comme vous savez, verba volant, c*est du latin ! Je laisse au grand peintre qui est avecmoilerestedu proverbe ;maistout ce que je puis vous dire k la louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.

» M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise, c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui ont donné les plus belles espérances pour son voyage. Il vous a écrit de Turin et de Milan, il dit que. vous devez être content de lui. II est tout glorieux aujourd'hui, parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage qui s'imprime ici et qui paraît dans ce moment. Pour ' moi, je ne suis que triste, puisque je vais bientôt le perdre. J'attends le pauvre Ballanche, qui quitte tout pour venir me chercher. Je ne resterai point en Italie, j'y suis trop loin de vous. Je vous ai quittés pour quelqu'un que j'aimais mieux que vous, mais maintenant n'êtes-vous pas, dans le monde qu'il m'est permis d'habiter, les personnes que j'aime le mieux? Préparez-vous donc à me recevoir à Villeneuve, et écrivez-moi un mot de consolation à Turin et à Milan, dût ce mot être perdu,

» Mille choses tendres à toute la famille. Rappelez- nous au souvenir des Fontanes et de M. Mole !

» Vous savez notre histoire de Lyon. A présent, vous comprendrez comment on aime mieux un brigand qu'un pistolet. »

L'histoire à laquelle madame de Chateaubriand fait allusion est exposée tout au long dans une lettre de M. Joubert à madame de Vintimille. Nous la reproduisons, malgré son étendue, persuadé qu'on ne regrettera pas de retrouver ici le compte rendu très spuntuel d'un récit évidemment composé par le principal acteur lui-même. M. de Chateaubriand avait, le matin de son départ de Paris, visité ses plus chers amis, MM. Mole, de Fontanes et Joubert.

Il passa plus d'une heure avec moi, écrit ce dernier, et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur. Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes; j'entends des armes à acheter, des pistolets, des carabines, des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet. L'ennui était grand apparemment, et la fantaisie fut forte. 11 prit beaucoup de cette menue artillerie; M. deClausel, homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs. Je suppose qu'il lui vint en tête d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens, si, en arrivant à Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et qu'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée, s'il ne pouvait pas le faire autrement. Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine,

M A I) A M K D !•: C 11 A T K A li H II I A N I). 'il .J

et surlout pour l'y cacher aux yeux 1res pénétrants de nriadame de Gliateaubriand, qui lui avait déclaré l'avautveille, en ma présiMice, qu'en voyage elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme do chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople, et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans et la peau d'un rôti brûlé. Or, il l'a affublé d'une espèce de turban bleu orné de galons d'or, petite veste et pantalon de même couleur; il a oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde, à commencer par son patron. Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout neuf, ce qui (ît faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre , pour dîner chez sa maîtresse ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : c( Voyez-vous, Monsieur, voyez-vous. Madame? disaitelle. Le postillon et le domestique ont le même habit, Monsieur part aux dépens du gouvernement. Oh ! il a une belle place ! » Quehiues charitables personnes vou-

lurent se donner la peine de redresser ses idées; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ; et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées... Chateaubriand m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon, il m'apprenait qu'à Nevers on l'avait jeté dans la Loire. A cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsable du fait d'autrui, fûton noyé. Mais il me dit, dans la seconde écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails queje vais écrire. Et d'abord, il paraît que le jour de son départ de Lyon, il voulut aussi partir tard et voyager la nuit : sans cela, que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que dans la matinée il eut du loisir comme à Paris, et que ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement. Il part; au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit; les chevaux s'arrêtent; tout le monde accourt et les environne On descend ; personne, grâce au ciel, n'est blessé ; mndame de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un

MADA.MK DK CHATEAUBRIAND. 215

s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la penséeque le pistolet parti n'était pas le seul, fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché dans un coin quatre ou cinq livres de poudre. « Heureusement, dit-il, il ne ;)erdit point la tète; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et trouvant que les cordons de ce paquet étaient en feu, il l'éteignit. Sans son courage et son industrie, ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air! » Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé, mais après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coislin et moi : 1° que nous garderions le secret sur ses imprudences; 2° que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer de nous comme lui; 3° que, si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin, il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre, et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais j'ai grand'peur que cette tète-là n'appartienne à un homme unique, et qu'à tout prendre, nous ne soyDns éternellement condamnés à l'aimer tel qu*ii est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur. Sa

2HJ LES COIUIESPONDANTS DE J. JOUBEIiT.

troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Milan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris et à la même heure, e1 où en suite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend entre autres qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ; il m'annonce que nous laverrons dans un moiset que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuvej au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir. Du reste, il paraît, quoiqu'il n'en dise rien, que la poudre et peutêtre les armes ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à ra'écrire une longue lettre et à regretter ses amis. Il est prêt à pleurer, dit-il, quand il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. Il reconnaît qu'on est bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi volontairement de ceux qu'on aime et dont est aimé. Et pourquoi? ajoute-t-il, pour aller où? Il n'en sait rien. Enfin il se montre là ce qu'il est souvent : le meilleur et le plus aimable enfant du monde; d'où je conclus qu'il était désarmé. »

Quant à la lettre de madame de Chateaubriand, datée de Venise, M. Joubert s'empressa, dès qu'il Teut reçue, de la copier pour madame de Vintimille, en lui envoyant des nouvelles des voyageurs, et il ajouta : s Si le Puhliciste (journal hostile à M. de Château-

briand) lisait ces lettres, il les trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons, .levais vous en transciire quelque chose; cette plume vive et leste mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir. »

La seconde lettre de la voyageuse, également adressée à madame Joubcrt, est écrite après le départ de M. de Chateaubriand pour Trieste, et montre la profonde tendresse qu'il inspirait à sa femme et le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir l'accompagner.

A MADAME JOUBERT

Venise, 29 juillet 1806.

« M. de Chateaubriand est parti hier au soir à dix heures. Je n'ai point eu, Madame, la permission de le suivre, comme vous le croyiez et comme je l'espérais. Il a craint pour moi les fatigues du voyage, et je n'ai pu lui faire comprendre tout ce que je souffrirais pendant son absence. Au reste, tout le monde m'assure ici que ce voyage n'est nullement dangereux; mais je sais combien est funeste le golfe Adriatique et les malheurs que peut causer le blanc lapyx ^ Enfin, je le pleure déjà comme

1. Madame de Chateaubriand connaissait Horace et citait modestement en français ces vers du poêle :

. . . Ego quid sit ater liadrix novi sinus $t quid albus Peccet lopy.v.

(Horace, Carm., I. III, xxvii, 18-2)).

mort, et il ne me reste qu'autant d'espérance qu'il m'en faut pour me donner une agitation plus insupportable que la douleur.

» Adieu, Madame, recevez ainsi que toute votre famille mes plus tendres compliments.

» J'écrirai à M. Joubert, quand ma tète sera un peu remise. Aujourd'hui, je suis accablée du départ de M. de Chateaubriand et frappée du sirocco. Ce vent vous coupe bras et jambes. Quand il souffle, un Italien ne peut vous dire autre chose que : sirocco, sirocco; et vous lui répondez : sirocco, sirocco. Avec ce mot, pendant l'été, à Venise, vous savez tout autant d'italien qu'il en faut pour la plus longue conversation. »

M. de Chateaubriand avait quitté Venise le 28 : (( Je m'embarquai à dix heures du soir, pour me rendre en terre ferme, lit-on dans VIlinéraire. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les difl'érentes ombres des îles dont la plage est semée. » Il envoya de Trieste à M. Joubert le récit de sa traversée, et celui-ci s'empressa d'écrire à madame de Vintimilie : « Chateaubriand parle déjà de son retour. Il nous racontera, ditil, dans nos foyers, à la fm de cet automne, les choses des pays loinlains. Il faut vous dire qu'en arrivant à

MADAME DE CU ATEA U BK l A N D. 219

Trieste le 30 juillet, il a trouve dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui; aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très chétiennement remerciée et s'est enfin senti content et charmé de son sort. Son étoile, à ce qu'il me marque, commence à l'emporter visiblement, et les prières de Saint-Sulpice ont opéré. Saint-Sulpice, c'est-à-dire le séminaire, fait en effet tous les soirs pour son heureux voyage une prière à laquelle il a beaucoup de foi depuis le vaisseau autrichien. Il me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance. »

Madame de Chateaubriand rentra bientôt en France, et M. Ballanche l'accompagna jusqu'à Paris. De là, elle adressa à M. Joubert les deux lettres qu'on va lire :

A M. JULbEKT, A VILLENEUVE.

Vendredi, 14 août 1806.

« Si VOUS lisez le journal, vous y voyez sans cesse des articles de Constantinople \ et point de nouvelles du

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