‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 28 sur 48 · M. de CUuteaubriand iry arnva i^uo le 13 septembre · texte numérisé non relu

M. de CUuteaubriand iry arnva i^uo le 13 septembre

220 LES CORRESPONDAiNTS DE J. JOUBERT.

voyageur. On me donne ici autant de mauvaises raisons que j'en veux pour me prouver que cela ne doit pas m'inquiéter. Ensuite vient la raison par excellence : que voulez-vous qu'il lui arrive? Hélas! ce qui arrive tous les jours, de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, enfin je meurs de tout. Au reste, ne vous effrayez pas trop de ma solitude, votre frère me tient bonne et fidèle compagnie. MM. Pasquier et Mole ne m'abandonnent pas trop, la chère comtesse pas assez, et le Président a eu le courage de venir déjà deux fois s'ennuyer avec moi de k meilleure grâce du monde ^

» Adieu, je ne saurais continuer d'écrire, je souffre trop. »

A M. JOUBERT, A VILLENEUVE

Août 1806.

« Je viens de recevoir une lellre de notre cher voyageur. Elle est datée du 12 août et écrite de Coron, en Morée; il dit qu'il va traverser le Péloponèse et qu'après avoir vu Sparte, Argos, l'Arcadie et Athènes, son vaisseau le portera à Constantinople, d'où il reviendra en France. Aurait-il oublié Jérusalem ? Je n'ose m'en flatter, je n'ose même le désirer.

:s> Il faut que je vous quitte, le courrier part, et je ne

1 . La chère comtesse paraît être madame de Custine, et le Présidciil est certainement M. de Fontanes, alors président du Corps léuisiatil'.

MADAME DE Cil ATEAU R R I AN D. 221

veux pas que ma lettre retarde, parce que je sais qu'elle vous fera plaisir. Je vous tiematule pour lundi au soir une petite place au coin de votre feu. »

Madame de Chateaubriand était attendue à Villeneuve, lorsqu'elle informa M. Joubert d'un contretemps qui retardait leur réunion.

A U. JOlîDRRT.

Mardi, 30 août 1806.

« Écoutez la triste aventure, bien triste en effet, puisqu'elle me retient à Paris. Hier à quatre heures, le malin, je partais i,^aiement pour Villeneuve, lorsqu'à Cliarenlon je me suis aperçue que l'on avait volé ma malle. Je ne pouvais décemment arriver chez vous sans chemises. 11 a donc fallu revenir à Paris, où tout le jour je n'ai fait autre chose que courir de chez le commissaire de police à la grande police, de la grande police à la petite, et de la petite police je ne sais où. Enfin, on voulait ce matin me faire courir encore et me faire sortir de ma chère paresse; il faut être pire que les voleurs pour cela,

Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter.

» Mais il n'en sera pas ainsi, je ne l'abandonnerai que pour reprendre la roule de Villeneuve, qui est cependant

une chienne de route, quoiqu'elle conduise en paradis. Julie jette les hauts cris; elle regrette surtout une chanson qui était dans la poche de son tablier noir, elle a donné cela comme renseignement au commissaire de police. Il faut que je reste ici pour rhabiller cette princesse, qui a perdu beaucoup plus de choses qu'elle n'en possédait, et pour m'acheter des chemises. Ainsi, je ne sais plus quand je vous reverrai; mais j'espère que ce sera à la fin de la semaine, si Messieurs les voleurs veulent le permettre. »

Madame de Chateaubriand arriva au commencement de septembre à Villeneuve ; elle devait y passer, nous dit M. Joubert, les premiers mois de son veuvage, mais elle y tomba assez gravement malade et y resta plus longtemps : son mari vint l'y rejoindre au mois de mai 1807, après avoir visité la Grèce, Constantinople, Jérusalem, les ruines de Memphis et l'Espagne. Il fit lui-même un assez long séjour en Bourgogne et y travailla avec ardeur à l'achèvement des Martyrs, Il revenait, comme le dit sonhôte, riche debelles imaginations et de beaux sentiments et avait hâte de s'en servir pour développer l'idée de son premier ouvrage et mettre en présence dans un même tableau le merveilleux emprunté et fictif de la mythologie et le merveilleux très réel de la religion chrétienne, beaucoup plus favorable, suivant

lui, que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. « Il allait encore par cette nouvelle œuvre agrandir son mérite, sa réputation et la place qu'il occupait déjà dans les esprits. » C'est aussi dans cette paisible retraite de Villeneuve qu'il mit la première main à son Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Un intervalle assez long sépare les premières lettres de madame de Chateaubriand de celles qui suivent. Pendant ce temps, viennent se placer la publication des deux derniers ouvrages de son mari et l'insertion dans le Mercure du célèbre article sur la mort du duc d'Enghien,où se trouvait la phrase : c C'est en vain que Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'empire. i> Il faillit attirer sur M. de Chateaubriand le courroux de Napoléon et fut pour madame de ^Chateaubriand, timide et tremblante quand un danger menaçait son mari, la cause des plus vives inquiétudes. Grâce à l'intervention de M. de Fontanes, le châtiment n'atteignit que le journal et ne fut même pas bien rigoureux. M. Joubert, dans une lettre du 1" septembre 1807, écrit à M. de Chênedollé : « Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère a resté quelque temps suspendu sur sa tête; mais à la fin le tonnerre a

grondé, le nuage a crevé et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé; seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé et pour coopérateurs payés, dit-on, par le gouvernement MM. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Bouffïers. Il paraît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. »

Depuis longtemps, M. de Chateaubriand désirait acquérir une maison de campagne près de Paris. Dès 1803, écrivant de Rome à son ami ChênedoUé, pour lui confier ses découragements, il lui parlait de son désir de posséder « une chaumière, quelque hutte sur le coteau de Marly, une petite retraite où il put se cacher » ; dans l'été de 1807, il acheta, non loin de Sceaux, près du village de Châtenay et du hameau d'Aulnay, la Vallée au Loup. Dans la lettre de M. Joubert déjà citée, celui-ci écrit à M. de ChênedoUé : « Chateaubriand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de

cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de trois mille francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans celte solitude, qui porte un nom charmant pour la sauva^^erie : on l'appelle dans le pays maison de la Vallée au Loup. J'ai vu cette Vallée au Loup. Gela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et au fond il n'y a pas de retraite au monde où Ton puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : Quand il tonne, adorez récho. »

Quelques jours après, M. Joubert écrit sur le même sujet à madame de Vintimille : « J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur rénormité.des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter, il m'a écouté avec une telle patience et m'a répondu avec une telle douceur que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. Vous nous avez envoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se pla^tun quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le

lieu OÙ VOUS êtes, son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai d'abord craint, lorsque j'avais le sens commun. »

M. Joubert avait trop bien prévu les inconvénients de cette acquisition pour M. de Chateaubriand, toujours large dans ses dépenses et incapable de calculer. Dix ans ne devaient pas s'écouler jusqu'au jour où, privé de la pension de ministre d'Etal, il serait obligé de mettre en loterie, puis de faire vendre aux enchères sa chère campagne de la Vallée au Loup*.

En attendant, M. et madame de Chateaubriand jouissaient de leur nouveau séjour : « Ces gens-là sont absorbés par leur Vallée au Loup, ils en perdent la tête et moi aussi, » écrit M. Joubert à madame de Vintimille; et se plaignant en 1810 à M. Clausel de Coussergues de ne plus voir aussi souvent à Villeneuve M. et madame de Chateaubriand, il lui disait : (( Je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis et surtout les deux Chais de la Vallée au Loup, dont nous n'ayons point de nouvelles, quoique nous leur ayons écrit. »

M. Joubert reçut bientôt deux lettres datées de

1. La Vallée au Loup fut achetée par M. le vicomte de Montmorency et appartient aujourd'hui à M. le duc de la Rochefoucauld- Bisaccia.

cette retraite, qui déjà semblait moins charmante ù madame de Chateaubriand.

A M. JOIBRRT.

La Vallée au Loup, 1812.

« La campagne n'est pas soutenable; pas une feuille, pas un brin d'herbe ; Florette est plus bête que jamais et le bel André nous mettra bientôt à la porte. De quoi vous parlerai-je ? de la pluie et du beau temps ? Du beau temps, il n'en est pas question, il fait un temps horible; pour la pluie, nous savons ce qu'en dire, car, Dieu merci! elle n'a pas cessé de tomber depuis que nous sommes dans la Vallée, ce qui nous rend assez tristes et maussades et nous fait pousser quelques soupirs vers Paris. Dans quinze jours nous y serons, j'espère, ce qui me fera plaisir, je l'avoue à vous seulement, car comment oser dire que je m'ennuie à Val-de-Loup, avec M. de Chateaubriand? Je me ferais arracher les yeux par une dizaine de femmes et le cœur même, si après un tel aveu elles me soupçonnaient d'en avoir un. Le Chat ramage des vers par le mauvais temps; quand la pluie cesse, il vole à ses chers arbres, qu'il plante et déplante tant qu'il peut. Pour moi, je ne suis occupée tout le jour qu'à souffler un feu de souches qui ne brûlent pas et à gronder FloreUe qui ne m'écoute guère.

» Voici une négociation dont je vous charge, c'est de décider le grand maître à venir dîner un de ces jours avec

VOUS, à la Vallée. On tâchera de lui donner un bon dîner et on lui lira tout ce qu'il voudra. Je voudrais bien que M. de Langeac * fût du voyage, mais il faut savoir si cela ne fera pas grimacer le nez du grand maître. Vous voyez que voilà une lettre qui demande une réponse; aussi ne manquez pas de me la faire. Adieu. »

A M. JOUBERT

La Vallée au Loup, 12 juin 1812.

«Vous devriez bien m'écrire une lettre; il y a tantôt mille ans que je n'ai reçu un mot de vous. Les Madames n'en pourraient pas dire autant; cependant vous suez sang et eau pour leur tourner des phrases à leur manière, tandis qu'il ne vous en coûte seulement pas la plus petite transpiration pour m'en faire à la njienne. Que dit madame Joubert de cela? Je parie qu'elle ne met point son veto sur notre correspondance, elle sait trop qu'elle ne peut coûter tout au plus qu'une pauvre feuille de papier, mais que des cahiers ne suffisent pas pour la rue Saint-Dominique et des rames pour la rue de Grenelle.

» Madame de Vintimille devait venir déjeuner demain à la Vallée ; mais la mort de madame de Fitz-James empêche cette partie; il faut restera consoler M. de Vintimille, qui ne voit pas une tombe s'ouvrir qu'il ne la croie prête à se refermer sur lui. »

1. M. de Fontanes avait alors pour chef de son secrétariat M. le chevalier de Langeac.

MADAMK DE CHATEAUBRIAND. 229

La lettre suivante est datée de Verneuil, près de Meulan, chez madame de Tocqucville, et écrite de grand matin. Madame de Chateaubriand s'éveillait dès l'aube et faisait ordinairement sa correspondance avant de se lever : elle griffonnait sur son petit pupitre ou sur quelque boîte placée devant elle, se servant parfois du premier papier qui lui tombait sous la main et de fort mauvaises plumes. Quand arrivait sa femme de chambre, madame de Chateaubriand avait déjà terminé ses lettres, fait ses lectures el récité son chapelet.

A MADAME JOUBERT

Verneuil, ce 25 août I81Î.

« Je vous écris un mot seulement pour que vous me répondiez, car en vérité il est honteux de ne pas recevoir une seule lettre au milieu de gens qui ont une correspondance à ne plus finir. On a l'air de n'avoir pas d'amis, et cependant j'en ai que je ne donnerais pas pour tous cesconsommaleursde papier; pour moi, je voudrais qu'on n'employât du papier qu'à mettre des papillotes et à faire des romans... Je viens d'elfacer deux lignes qui étaient méchantes et même un peu diaboliques; vous vous en fussiez réjouie, vous, mais M. Joubert s'en serait fort scandalisé.

» II faut que je vous quitte, parce que je vous écris avec un cure-dents et que cela n'est point du tout aisé. Il n'y a pas plus de plumes ici qu'à la Vallée; je ne puis en aller chercher dans ce moment, car il n'est que six heures et personne n'est levé que moi, qui me réveille avec l'alouette, de douleur de ne pouvoir avaler mon café avant dix heures et demie. Adieu. »

E le est chez d'autres amis, dont elle ne donne pas le nom, et se fait à l'avance un plaisir des réunions de chaque soir, qui à cette époque avaient lieu chez elle pendant l'hiver. M. de Chateaubriand demeurait alors rue de Rivoli, non loin de M. Joubert, et il dit dans ses Mémoires que ses amis Fontanes, Glausel et Joubert venaient après dîner commenter les événements de la journée. M. de Fontanes et M. Joubert, dans ces soirées, se laissaient souvent absorber par les sujets qui se rattachaient à leurs fonctions : « Le zèle même pour la bonne direction de l'instruction, lisons-nous dans la notice de M. P. de Raynal, allait si loin parfois que, fatiguée un soir d'enseignement, de professeurs et de lycées, madame de Chateaubriand s'écria :

L'ennui naquit un jour de V Université.

Elle avait sans doute oublié cette boutade, quand elle écrivait à M. Joubert :

Ce jeudi matin, 1813,

« Nous voici dans le meilleur cluMeau du monde, y menant la plus douce vie, si vous partagiez celte douceur avec nous. Jusqu'ici mes pressentiments ne se sont j)as vérifiés, mais à l'heure où je vous écris, le Chat est à la chasse avec des chasseurs qui n'ont jamais manié le fusil que pour estropier quelqu'un, entre autres le curé du village, qui, dit-on, ne manque pas son coup de cette manière. Aussi je suis dans des Iranses mortelles qu'on ne nous rapporte plus d'hommes morts que de gibier. ' y> Adieu, voilà la poste qui part et ne me laisse que le temps de vous dire une grande vérité, c'est que vous et tous les vôtres, vous êtes tout ce que nous aimons au fond, sincèrement et inaltérable ment.

» Mon cher Monsieur Joubert, je vous prie de bien vous ménager pendant notre absence, afin de pouvoir faire cet hiver les quatre pas de chez vous chez moi. Que voulezvous que deviennent mes soirées, si vous ne venez y veiller et y dormir? »

A côté des lettres proprement dites, très nombreuses et dont nous ne donnons qu'un choix restreint, se trouvaient beaucoup de billets sans date, où se montrent au vif l'esprit de madame de C-hateaubriand et son affection pour M. et madame Joubert. Les uns paraissent é.M'its de la Vallée au Loup;

les autres étaient de petites lettres du matin, envoyées par un domestique et dans lesquelles madame de Chateaubriand demandait des nouvelles de ses voisins, leur annonçait sa visite ou les priait de venir chez elle dans la journée. En voici quelquesuns qui ne paraissent pas indignes d'être publiés :

A MADAME JOUBERT

Ce samedi.

« Nous allons lundi à Paris. Voulez-vous nous donner à dîner? Un peu de choux pour moi, rien du tout pour le Chat. Mais nous verrons sans doute le Ger/" demain. Estil raccommodé avec madame de Vintimille ? Adieu, je suis malade aujourd'hui, je vais me ménager pour lundi, afin d'être douce et charmante. »

A MADAME JOUBERT

« Ne sortez pas pour moi, mais, si vous sortiez ce matin, comme je suis à quatre pas de vous, vous seriez bonne de venir me voir un petit moment. Je suis dans mon lit, bien malade et avec trente-six mille idées dans la tête, que je serais bien aise de faire passer dans la vôtre. »

MADAME DE Cil ATE A U B K I AND. 233

A MADAME JOUBERT

Ce mardi.

« Je VOUS envoie le roman de madame de Genlis. Je l'ai lu, ainsi lisez-le à votre aise et faites durer l'ennui aussi longtemps que vous voudrez.

» Pourquoi M. Joubert est-il venu hier au soir? Il m'avait assuré le malin qu'il ne sortirait pas de la journée ; voilà à présent qu'il devient capricieux! S'il n'y prend garde, en peu il me ressemblera à faire peur, car on ne saurait se dissimuler qu'il est déjà hargneux et haineux comme moi.

»La première fois que M. le grand maître aura le temps d'aller vous dire qu'il n'a pas le temps devenir nous voir, parlez-lui encore de M. P. »

A M. JOUBERT

« Sortirez-vous ce matin? Si vous ne sortez pas, j'irai mourir chez vous, car je suis vraiment à l'agonie. J'ai trois rages, l'une de tête, l'autre d'estomac, et la troisième contre une méchante femme que je voudrais étrangler! »

A M. JOUBERT

« Je suis horriblement enrhumée, c'est vous qui en êtes cause. Si je vous avais trouvé hier au soir en rentrant au coin de mon feu, je n'aurais pas été faire une visite à une dame qui se chauffait avec des briquettes qui ne chauffent point et qui ont une odeur insupportable, et cela en sortant de chez madame D., où le dîner, le parler et le foyer étaient à la glace.

» Si vous n'aviez pas été hier à l'Opéra, sans rime ni raison, vous eussiez passé la soirée avec la belle madame de Bérenger, la gentille madame de Caumont et un très ennuyeux personnage. Il fait un temps horrible, mais je vais mourir aujourd'hui, si vous m'abandonnez. Venez dîner, je tâcherai qu'il y ait un plat de la façon de Ménil. »

A M. JOUBERT

<( Il me paraît que nous sommes fâchés; il n*y a pas grand mal à cela, mais ce qui m'embarrasse, c'est comment nous ferons pour nous raccommoder, car nous avons tous les deux tort. En attendant, détestons-nous donc, rien de mieux, mais voyons-nous pour avoir le plaisir de nous le dire. »

A M. JOUBERT

« M. de Clialeaubriand est ce malin tout attemlri sur votre compte. Je ne sais pourquoi, mais, afin de calmer sa tristesse et puisque vous ne pourrez pas venir ce soir, il faut absolument que vous veniez dîner avec nous : vous ferez maigre ou gras, comme vous voudrez, nous dînerons avant cinq heures, vous vous promènerez jusqu'à sept, et à huit vous serez prêt à danser une courante avec madame du Boisseron. Nommez votre plat de fantaisie. »

A MADAME JOUBERT

« Mon Chat n'est bon à rien, pas même à manger les souris. Il devait aller hier réclamer le Cerf et le sommer de venir manger le plus excellent des foies de veau ; point du tout : il esfallé courir de Madame en Madame jusqu'à cinq heures, et ne s'est souvenu de sa commission qu'au moment où mes grandes fureurs ont éclaté contre lui et contre votre époux sans foi. Ecoutez : je m'habille tout de rouge comme le khalife Haroun, et je dis que, si le Cei'f ne vient pas demain partager avec nous le fardeau de Frisell,je ferai raser sa maison, pourn'y plus mettre le pied. Qu'il ne mette pas sa gourmandise en avant, parce que nous aurons un fort mauvais dîner; mais, pour passer le temps, je lui conterai trois histoires que je sais depuis hier. Clausel sera des nôtres. Et vous, chère dame Vous

savez qu'il y a du plaisir à vous avoir, parce qiCon n'est pas gourmand chez vous. »

Nous arrivons à l'année 1813 qui fut en quelque sorte la dernière de l'Empire : vainqueur à Lutzen, à Bautzen, à Dresde, l'Empereur dut battre en retraite à Leipzig devant ses ennemis réunis, et les coalisés étaient à la veille d'entrer en France. Madame de Chateaubriand, après une visite chez une dame qu'elle appelle la Présidente , fait de celle-ci, élégante et un peu fantasque, un croquis très fin, plus spirituel que malveillant, et dont chaque trait a sa valeur *.

A. M. JOUBERT

Paris, il novembre 1813.

cLa paix paraît rétablie pour l'instant dans notre cuisine; mais vous savez qu'il n'y a que des trêves entre les ennemis domestiques; ceux qui gouvernent les Etats sont à mon avis de bien petites gens auprès des femmes qui

1. Nous avions cru [«ouvoir d'abord appliquer ce portrait à une femme, dont le mari était alors grand chambellan et président du Corps législatif et qui était elle-même en relations avec madame de Chateaubriand; mais des doutes nous sont survenus, et Poriginal reste à découvrir d'une manière certaine.

savent gouverner leur maison. Honneur et louange ù madame Joubert !

» Je vous dirai que j'ai été voir la Présidente. Elle était plus impertinente et par conséquent plus aimable que jamais. Elle m'a d'abord reçue plus que froidement et m'a quittée en m'assurant que j'étais la femme du monde qu'elle aimait le plus. Vous savez comme moi ce que cela signifie. Je l'ai trouvée environnée de broderies, de chapeaux, de châles, de souliers, etc. ; elle ne rêvait qu'opéra, musique, promenade et bal. Elle a pris la harpe en fureur et enjoué sept heures par jour. Au milieu de toutes ces mondanités, elle m'a assuré qu'elle ne respirait que solitude et qu'elle avait pendant six mois hermétiquement fermé la porte à tous les sots qu'elle serait obligée de recevoir cet hiver. Du reste, elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles, il faut que vous soyez terriblement bien sur ses papiers. Je ne saurais vous dire si vous êtes aussi bien sur ceux de madame de Coislin. Elle ne pense plus à autre chose qu'aux Cosaques, dont elle a une peur horrible. M... Bibiloff, Odicoff, Linckoff?.. Prussien, lui a dit que les barbares se portaient à des excès qui font frémir notre jeune voisine. Vale et me ama. »

Madame de Chateaubriand, dans une lettre écrite vers la même époque à M. Joubert, indique bien délicatement que son mari trouvait quelquefois sa chaumière un peu étroite , et avoue qu'elle-même aimerait à y cire plus entourée.

238 LES CORHESPONDANTS DE J. JOUBERt.

La Vallée, vendredi soir.

« Le Chat est revenu mardi de Verneuil, et il en est reparti aujourd'hui pour Ghanday, chez madame de Caumont; il y trouvera madame d'Aguesseau, il ne vaudra rien à son retour. Pour moi, je m'ennuie à mourir dans ma chère solitude ; je n'y ai d'autre occupation que de m'inquiéter et d'avoir peur, occupation au surplus dont je m'acquitte à merveille. Si vous étiez une personne comme une autre, c'est-à-dire comme une autre meilleure que vous, vous, madame Joubert et le petit monsire, vous viendriez me voir dimanche, lundi môme; c'est le jour que le Chat revient du sabbat, et il ne serait pas fâché de vous trouver ici à son arrivée. Ah ! que tous ces jours-ci j'ai regretté mon serviteur Clausel. Car, vous le savez, hors le lundi qu'il consacrait aux affaires de sa province, le mardi à Cambacérès, le mercredi à M. de Montesquieu, le jeudi au Cercle, le vendredi à l'abstinence, le samedi à la pénitence et le dimanche à Dieu, le reste de son temps était à mon service.

» Si vous venez, je vous conterai deux jolies histoires; de plus, vous me ferez un grand et très grand plaisir. Je vous enverrai le cabriolet, ainsi ne vous mettez point en peine d'une voiture. Quel jour le voulez-vous ?

» Ma chère madame Joubert, venez, c'est à vous que je me recommande. »

Celui que madame de Chateaubriand appelait fami-

MADAME Dli CHATEAU BIUAN D. 239

lièrement son serviteur n'était autre que M. Clause! de Goussergues, célèbre plus tard par son ardeur politique et ses sorties violentes contre M. Decazes, après l'assassinat du duc de Berry. Sous l'empire, il n'était pas mêlé à la politique, et son tempérament religieux et contemplatif, nous dit le biographe de M. Joubert, ne s'était pas encore échauffé aux ardeurs de la discussion parlementaire; il voyait souvent M. de Chateaubriand et M. Joubert, qui avaient pour lui une vive affection. L'un des frères de M. Clausel, aumônier de la duchesse d'Angoulême en 1819, devint plus tard évêque de Chartres.

Nous arrivons à 1816. Madame de Chateaubriand écrit à madame Joubert pour s'excuser d'un silence prolongé; elle est encore à la Vallée au Loup, que son mari ne tardera pas à vendre et où il est assailli de compatriotes venus pour solliciter sa protection.

A MADAME JOUBERT, A VILLENEUVE

Jeudi, 18 octobre 1816.

« Ingrats voyageurs! comment pouvez-vous croire que j'aime autant mes ennemis que mes amis? Vous à qui je ne souhaite que bonheur et prospérité, tandis qu'il n'y a

pas un seul de mes ennemis que je n'étranglasse jusqu'à septante fois sept fois î

-)) M. de Chateaubriand a dû vous écrire hier, pour réparer mes torts envers vous. Il les trouve fort grands, il dit que vous êtes trop bons ; il vous le dit peut-être dans sa lettre. Croyez à ses tendresses, mais point du tout à ses compliments. Ni vous ni moi, chère dame, ne sommes trop bonnes. Pour M. Joubert, je conviens qu'il est parfois excellentissime, mais il y a des jours où il s'entend avec nous épouvantablement.

» Je vous dirai, pour décharger ma rage, que depuis un mois nous sommes assiégés des Bretons les plus bretonnants. Il nous en est arrivé deux avant-hier pour dîner; c'étaient le père et le fils : le père est en enfance depuis dix ans, et le fils fou depuis qu'il est au monde. Aussi il n'y a sorte de gentillesses qu'ils n'aient faites ici tout le jour : le père courait les champs nu-tête, par une pluie horrible; le fils courait après le père elle cherchait en l'appelant comme on appelle les chiens à la chasse, et, quand il l'avait trouvé, il se perdait à son tour; enfin, à l'heure du dîner, ils étaient perdus tous les deux, et on les chercha vainement jusqu'à sept heures du soir, qu'on les trouva gambadant dans le potager, après s'être remplis de vin comme des paniers de vendange.

» Vous avez lu de vos yeux la nomination de notre ami Pasquier*, il dînait ici ces jours derniers avec madame de Vintimille, mais nous ne vîmes percer aucun rayon de sa gloire future.

1. M. Pasquier fut nommé à cette époque président de la Chambre nouvelle.

MADAME DE Cil AIE A U B lU AN f).. 211

9 Jo vais eiilin me défaire de Florette, son impertinence ()t son hypocrisie ne sont plus supportables.

;> Adieu, voilà une lettre assez longue, j'espère. Dites à M. Jouberl que c'est lui qui m'a appris à ne pas répondre aux lettres qu'on m'écrit. »

M. de Chateaubriand avait été nommé pair de France par le roi Louis XVIII; au commencement de la session de 181G, il fut choisi commeun des quatre secrétaires de la Chambre. Mais bientôt il publia, à l'occasion de la nouvelle loi électorale, une sorte de catéchisme constitutionnel intitulé : la Monarchie selon la Charte, qui provoqua lesrip^ueurs du duc de Richelieu; Touvrage fut saisi parl'ordredeM.Decazes, ministre de la police, puis rendu à l'imprimeur; mais M. de Chateaubriand se vit rayé de la liste des ministres d'Etat et privé de la pension attachée à ce titre; il dut se défaire de la* Vallée au Loup et chercher une maison modeste à Paris. « Ce pauvre garçon est bien malheureux cette année », écrit alors M. Joubert à madame de Vintimille. Lemoine, secrétaire de M. de Chateaubriand, attaché jadis en la même qualité à M. de Montmorin, père de madame de Beaumont, fut chargé de découvrir ce logement. Madame de Chateaubriand, dans les deux lettres qui suivent, raconte très gaiement ses embarras ;

A MADAME JOUBERT

13 septembre 1SI7.

« Voilà donc M. de Chateaubriand presque décidé à retourner cet hiver dans l'exécrable Babylone. Pour moi, sauf le plaisir de vous y voir, je ui'y déplairai mortellement : chercher encore une maison, la meubler, la monter, etc., voilà bien de la besogne; ma paresse et ma pannerie en sont également effrayées.

» Voilà le plaintif Lemoine qui m'écrit pour me dire qu'il ne peut nous trouver de maison à moins de trois ou quatre mille francs. S'il faut en prendre une à ce prix et payer la voiture du pair, du reste nous irons dîner chez nos amis, et pour le vêtement nous ferons ce qu'un honnête breton recommandait à sa fille, qui lui demandait des chemises: nous nous parerons de notre modestie et de notre innocence.

» Les bons dîners de Montgraham ne m'empêchent pas de regretter la soupe de vendange. »

A M. JOUBERT

Ce mercredi, novembre 1817.

« Comme je devais croire qu'on obtenait tout avec des bassesses, je vous en ai fait de toute espèce pour hâter voire retour, et il faut que j'aie eu affaire à un original

comme vous pour que cette manière ne m'ait pas réussi.

» Votre ami MoIé * veut éterniser la mémoire de son règne. Par son ordonnance qui chasse de la marine les hommes qui ont trente ans, il n'y a pas un émigré, pas un échappé de Quiberon qui ne soit à mourir de faim, et entreautres mon beau-frère, qui a atteint l'âge de proscription^». Mais, si nous perdons l'ancienne marine, celle de Bonaparte nous reste, et, si elle n'a pu garder nos colonies, elle prendra bien l'île Sainte-Hélène. Mon Dieu! mon Dieu ! où en sommes-nous ? On meurt de la politique, et l'on ne peut vivre sans elle. On en parle sans cesse, non pas moi, mais malheureusement j'ai des oreilles qui entendent et quelquefois une langue qui répond. Tenez, pour le moment devenir sourde et voir P. pendu seraient pour moi deux grands points de tranquillité!

» Vous nous trouverez rue du Bac, n° 42, dans un hôtel de belle apparence et dans un appartement loué par Lemoine, où il ne manquait, lors de notre arrivée, qu'une cuisine, une cave, des chambres de domestiques, une remise et une des portes d'entrée. Nous avons obtenu quelques-unes de ces bagatelles, de sorte que nous sommes assez bien pour que ma pannerie ne soit pas aux abois ni ma tête à l'envers.

» J'ai grand besoin de vous, car, depuis que je vous ai quitté, je n'ai pas dit une folie, ni une chose qui eût le sens commun, à mon aise. »

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