‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 37 sur 48 · Voir Pensées de Joubert, I, 77, etsuiv · texte numérisé non relu

Voir Pensées de Joubert, I, 77, etsuiv

mon attention et pourrai vous juger avec une sévérité dont aucune distraction ne viendra ralentir les coups. Vous désirez qu'on vous nfialtraile; je le ferai, avec la rigueur qu'un exannen très réOéchi inspire ordinairement à un esprit isolé de tous les objets, et qui n'a devant lui pour termes de comparaison que les modèles.

)) Au surplus, mon opinion sur la nature et les qualités de votre esprit est désormais fixée et invariable. Votre plume ne peut à cet égard rien m'apprendre. Faites bien, faites mal, ayez raison ou ayez tort, cela n'importe en rien à mon jugement; je n'en saurai pas moins ce que vous valez. Vous n'avez pas encore usé peut-être, et cela môme est probable, de toutes les ressources qui sont en vous; peut-être même vous en avez usé trop peu habilement. Je m'y attends et, s'il le faut, je m'attends à pis encore. Mais, quand cela serait, je n'en croirai pas moins que l'instrument dont vous n'auriez pas admirablement joué est admirable en soi, et que le ciel vous a donné une tête qui' est d'or et de ce qu'il y a de plus précieux dans ses fabriques élernelles.

» Ne différez donc pas plus longtemps des communicalions dont vous m'avez laissé le maître. Mon vif désir est de les recevoir sans délai. Je devrais me fâcher de ce que vous vous repentez dans votre lettre, après m'avoir annoncé votre envoi; c'est résister au ciel ! Aimez la confiance. »

Des que M. Joubert eut reçu le travail de M. Mole, il se mil à l'étudier avec le plus grand soin. Singulièrement frappé, lisons-nous dans la notice qui

précède les œuvres de M. Joubert, des efforts tentés par un si jeune homme pour rattacher les théories de la liberté aux observations d'une saine psychologie et aux grands principes de religion et de morale que tant de nuages venaient d'obscurcir, M. Joubert paya de conseils utiles la confiance qui lui était donnée; mais, comme il ne savait pas se donner à demi, l'affection vint bientôt à la suite des conseils. Nous lisons dans une lettre écrite par lui vers cette époque à madame de Beaumont : a Vous voyez ce long papier-ci : eh! bien, imaginez que, pendant vingt-cinq ou vingtsix jours, j'ai constamment, deux ou trois fois par semaine, envoyé à M. Mole des lettres d'une taille aussi longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets, pages, revers, coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être un jour à quel propos cette correspondance, qui n'est encore qu'à la moitié, et pendant laquelle je Tai déjà rendu heureux deux ou trois fois et l'ai fait enrager deux ou trois autres. » M. Joubert justifiait ainsi l'éloge si vrai que M. Mole lui adressa plus tard : « Vos bienveillances ont la tendresse et le feu des passions. » Le manuscrit était divisé en deux parties : l'une consacrée à l'examen de la nature et des facultés de l'homme et l'autre à l'étude des institutions sociales qui lui conviennent. M. Joubert s'attacha surtout à

la première, qui se rapportait davantage à ses études. Dans la lettre du 10 août 1808, il reproche à M. Mole d'admettre sur un point les théories de récole sensualiste et de dire que toutes nos idées viennent des sens. M. Joubert, ce maître exquis en moralité, comme l'appelle M. Caro, se livrait aus>i à la philosophie, mais sans préjugé d'école ni engagement d'aucune sorte ^; il n'adopte pas d'une manière absolue le système des idées innées, mais proclame Leibnitz un grand métaphysicien et repousse hautement le système des idées acquises : « L'âme, dit-il, subit ici-bas son épreuve; elle vit au milieu des obstacles où Dieu l'a voulu placer ; elle se forme dans le moule où il Ta jetée; mais je ne puis admettre que son enveloppe passagère, que son habit et sa maison soient pour elle le chemin unique et presque la cause de 'ses plaisirs, de ses peines, de toutes ses perceptions... D'où pensez-vous que nous vienne la règle naturelle du juste et de l'injuste, du beau moral et du difforme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté, auquel, sans le voir, nous nous sentons portés à tout comparer ? »

1. Voyez une thèse remarquable pour le doctorat es lettres, intitulée : Essai sur les pensées de Joubert, de M. l'abbé Condaniin, aujourd'hui professeur à la faculté catholique des lettres de Lyon. Paris, Didier, 1877.

<2.U LES cor. ni':SPONDANTS DE J. JOUBERT.

Le recueil des Pensées contient sur le même sujet des réflexions remarquables : « Si les sensations, dit M. Joubert, sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur cbangent la règle. » Et, sans vouloir qu'on attache trop d'impoitance aux mots d'idées innées, il ajoute : « En considérant ces notions comme des germes que nous portons dans notre esprit et que certains traits de lumière y font éclore, on s'entend et l'on devient plus clair... Les idées î les idées ! Elles sont avant tout et précèdent tout dans notre esprit. »

Il se plaît d'ailleurs à constater dans la métaphysique- très spiritualiste de M. Mole un cai'actère conciliant et peu exclusif, et il le loue de présenter cette science sous un jour qui la montre humaine, intelligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes à tous.

La lettre suivante contient les encouragements les plus aimables, que rendait sans doute nécessaire la confiance encore un peu hésitante de M. Mole :

Villeneuve-sur- Yonne, 10 septembre 1803.

« J'ai pensé souvent que, s'il m'était arrivé de trouvai votre manuscrit sur nos grands chemins, lorsque je m'j promène, je l'aurais déroulé et j'aurais dit en y jetant

les yeux : Bon! voilà probablement de notre métapbysique à lieux communs!

» J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum ! aurais-je dit à la seconde pai^e, il y a du bon là-dedans. Puis, rentré chez moi, le cahier dans ma poche, j'aurais atteiulu, avec quelque impatience, l'heure où je puis permettre à mes yeux et à mon esprit une application suivie. Aux approches de cette heure, et, ajirès avoir regarde vingt fois à ma montre, je serais entré dans ma chambre, j'aurais tout lu, et je me serais dit : Qui diable a fait cela? Je voudrais bien le savoir. Il y a là de l'excellent.

» Je me serais probablement informé, à la poste et dans les auberges, des voyageurs de passage, et, ne découvrant rien, j'aurais pris le parti d'écrire à l'auteur inconnu par la voie des journaux, pour lui apprendre ma trouvaille, en l'exhortant à me communiquer ce qu'il ajouterait à ces commencements, s'il voulait me récompenser de l'avis que je lui donnais et faire beaucoup de plaisir à un. esprit qui était fort content du bon usage qu'il avait fait du sien. »

Puis, après quelques conseils, il ajoute :

« Je veux, avant de finir, vous dire un grand mot que je me suis dit bien souvent. Sans y penser, sans le savoir, sans le vouloir, vous avez platonisé. Toute la dernière feuille de citations que je vous ai envoyée le montre surtout évidemment, et je le montrerais par bien d'autres passages, si je le voulais. Cela m'a prouvé, à ma grande satisfaction, ce que j'ai dit souvent, que naturellement,

sans l'aimer et sans le connaître, on ressemblait à Platon, quand on excellait dans les matières élevées. La force du sujet le veut, car Platon est la métaphysique, comme Homère est la poésie. S'il fallait faire leur part à ses admirateurs, tels que je suis, et à ses non-partisans, tels que sont une infinité d'autres, je dirais qu'en le lisant ou n'apprend rien, mais on se trouve transporté dans les régions où tout s'apprend. On voit dans tous ses écrits la lumière, mais pas un objet bien éclairé. Ne le lisez pas de longtemps : je vous le citerai assez. Quelque jour, il vous ravira, car les yeux de l'esprit s'accoutument insensiblement à y découvrir ce qu'on ne peut y apercevoir sans être préparé et comme initié. »

A propos de la volonté, M. Jouberl ne veut pas qu'on exagère le mérite de cette faculté de l'âme :

« On a dit, écrit-il le 17 septembre, des choses aussi propres à rendre les hommes têtus qu'à les rendre fermes, plus propres à rendre les ambitions inllexibles que les vertus incorruptibles... Je voudrais qu'on offrît aux hommes, dans la fermeté de la volonté, un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès, et qu'on leur dît : « Avec une volonté forte et bien réglée, tu établiras l'ordre en toi, chez toi, autour de toi; » mais non pas : « Si tu as assez de volonté, tu seras le maître du monde. » Il serait temps qu'ils comprissent que, pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir juste. »

Dans la lettre du 21 octobre 1803, où nous avons déjà signalé une appréciation si complète du caractère de M. de Chateaubriand, M. Joubert parle encore à M. Mole de son ouvrage : a Songez à écrire toujours de sorte qu'un enfant spirituel pût à peu près vous comprendre, et qu'un esprit profond trouvât chez vous à méditer. » Puis il le prie devenir à Villeneuve, où ils discuteront plus librement ces graves sujets. M. Mole ne put alors répondre à cette invitation, et le passage suivant, retrouvé dans les notes de M. Joubert, futsans doute écrit sous l'impression du regret qu'il éprouva : « J'en aurais mieux parlé que je n'en écrirai ; j'étais plein sur ce sujet d'une ardeur que le temps et les impatiences ont consumée. Tout mon feu s'est évaporé, c'est votre faute; vous n'avez pas assez voulu saisir mon esprit au bon, vous n'aurez que ses souvenirSyC'est-à-direune froide cendre. RéchaufTezla, si vous pouvez. » Ailleurs il a dit : « Je suis ménager de mon encre, mais je parle tant que l'on veut. »

Le 30 mars 1801, noire penseur prit néanmoins encore la plume :

« J'ai cependant quelques objections à vous faire. » Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et parleurs inté-

rets les plus grands, à tout examiner et par conséquent à tout rendre problématique, au moins quelques momenls? Situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact d'ailleurs que toute erreur soit funeste. Que dis-je? Il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité, car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois :

Le conte fait passer la morale avec lui.

» Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qui ne s'adoptent que par respect, par pitié, par soumission pour les parents, pour les anciens.

» Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes, les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond. »

Et, après avoir développé cette idée, M. Joubert continue :

« Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoirfait ce premier acte d'explication et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi gré de ce que je vous fais part avec tant d'abandon et si

peu d'amoiir-|)roi)re de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leurs excès et leur extravaij^ance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit et que peut-être dans un moment heureux vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir. »

Et il termine ainsi cette longue causerie :

« La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères. Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière. La première année où nous avons eu quelque liaison, j*ai perdu la plus nécessaire de mes correspondances *. Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pouvais plus rien penser qui ne me tasse apercevoir et sentir ce grand vide... La Providence, en vous plaçant pour ainsi dire devant mes pas, quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce. »

Un grand nombre des lettres de M. Mole ayant été perdues, nous avons dû laisser parler seul M. Jou-

1, Madame de Beaumont,

berL; Tordre des dates amène maintenant plusieurs lettres de M. Mole; dans celle du 10 juin 4804', il répond à quelques-unes des observations qui précèdent et proteste de sa volonté bien arrêtée de détourner les hommes de l'erreur par un sentiment plus élevé que celui de l'intérêt :

Lundi, 18 juin 1804.

« S'écrire comme nous le faisons, c'est causer mûrement; mais c'est encore causer; c'est pourquoi je vous réponds à l'instant, ayant besoin de feu pour vous bien répartir. J'aime d'autant plus ce genre de conversation que je n'ai point l'esprit prime-sautier et que je ne sais rien dire de bon, quand je n'ai pas eu le temps de réfléchir.

)) Vos observations tendraient en général à me faire faire un chapitre de morale plutôt que de métaphysique et de morale à la fois. Songez bien à une chose ; c'est que mon ouvrage est un ouvrage de métaphysique. Son principal objet est de faire connaître cette science que l'on ignore, c'est d'apprendre qu'elle comprend toutes les sciences, qu'elle est la science de la vérité, c'est-à-dire, comme l'a dit Bonald, la science des êtres et de leurs rapports.

» Vous avez raison de penser que j'écris pour les salons; car avant tout je veux être utile. J'écris pour les gens qui ne m'entendent pas, et je leur serai plus utile de cette manière que si je me mettais complètement à leur portée. Il s'agit moins de faire que les gens du monde vous com-

prennent que de faire qu'il vous croient; c'est de la foi qu'il faut leur donner plutôt que des lumières. Avant tout, on doit penser à se rendre une autorité pour eux, et ils ont un instinct merveilleusement sûr pour démêler le degré de confiance que l'on mérite. Les livres les plus utiles sont les plus forts, et les livres les plus forts sont les plus utiles. Souvent, sans presque vous écouter ni vous entendre, ils s'apercevront que vous leur parlez de très haut. L'Esprit des lois^ quand il parut, produisit peu d'effet; il était à la portée d'un très petit nombre de lecteurs, et depuis il a produit une révolution dans les idées.

» Je vous observe d'ailleurs que la manière dont j'ai parlé du beau, au commencement et dans le cours de l'ouvrage, ne doit pas moins faire désirer de connaître sa nature que les moyens de le produire et de le posséder.

» Il vous semble, dites-vous, que ma méthode en général tend moins à dissiper l'ignorance des lecteurs qu'à redresser leurs erreurs ; je ne reçois point cet éloge; j'ai eu de plus hautes prétentions. Ce n'est pas en faisant sentirles inconvénients des erreurs seulement et les maux qui en résultent que j'ai voulu en corriger. L'erreur est toujours l'ignorance de la vérité, et j'ai toujours essayé de lui substituer cette dernière. Ce n'est pas assez de dire aux hommes : Ne pensez pas ainsi, car il en résultera pour vous toutes sortes de maux ; on doit encore leur dire ce qu'il doivent penser, car il faut nécessairement qu'ils pensent. Il est bon d'ailleurs de paraître honorer les hommes,, quand on leur parle d'une matière si grave, et de ne pas avoir l'air de croire que leur intérêt les

guide uniquement. Il convient même de supposer qu'un grand amour de la vérité les anime. C'est peut-être le seul moyen de les enlever et de les élever à la hauteur où il faut qu'ils soient pour vous entendre.

» Je ne dois pas non plus oublier les bornes que doit avoir un chapitré du beau, et malheureusemenl elles sont très rapprochées. J'ai peut-être eu le tort de faire trop désirer ce chapitre dans le cours de l'ouvrage.

» J'ai vu avec grand plaisir que vous aviez adopté quelques-unes de mes idées sur lesquelles vous vous étiez réservé de réfléchir, telles que celle-ci : // n'y a que des faits dans les choses. Je finis par un dernier article sur lequel je crains que nous ne restions en contradiction : c'est l'indépendance dans laquelle vous voulez que l'âme soit du corps, pendant qu'elle lui est unie. Il n'y a pas encore deux jours que je faisais une note où je parlais de l'universalité de celte dépendance et où, en disant que je ne croyais pas aux idées innées, j'ajoutais que je ne concevais pas comment on avait prétendu lier l'existence de ces idées à celle de l'immatérialité de l'âme. Il n'existe pas un sujet sut lequel j'aie plus réfléchi et jamais je n'ai varié dans cette opinion; si vous le voulez, je vous déduirai toutes mes raisons, mais aujourd'hui je suis trop las. Je pense très vite et très vivement, lorsque j'écris, ce qui fait que^ malgré que j'aie écrit cette lettre aussi vite qu'à pu courir ma plume, je me sens trop fatigué pour y ajouter. Bonjour! J'attends avec impatience la suite.

» J'ai appris que monsieur votre frère allait mieux, et vous, pourquoi donc ne vous portez-vous pas bien? Je me suis mis à faire des notes sur un plan assez singulier. C'est

comme un supplément. 11 serait possible que le monde les lut plus que l'ouvrage; elles contiennent sur l'amour (lu plaisir, au chapitre de l'amour de soi, des idées qui sont pour moi toutes nouvelles et que je vous dois entièrement. J'espère y avoir détruit cet amour du plaisir des philosophes qui nous a fait tant de mal. » Je ne relis pas, vodis suppléerez. »

M. Mole tient, comme on le voit, à sa théorie sur l'origine des idées; il ne se rendit pas sur ce point aux arguments de son correspondant, et les Essais ont reproduit la doctrine combattue si éloquemment par M. Joubert; l'auteur reconnaît du moins que les idées sont nécessaires, que l'esprit naît avec la capacité de les concevoir^ et il repousse hautement les déductions que l'école des sensualistes semble tirer de son système sur cette question si délicate*.

Les observations de M. Joubert paraissent, dans une autre matière, avoir été suivies d'un plus grand effet. Le livre de M. Mole distingue en effet avec le plus grand soin le mobile et le motif des actions; or les notes de M. Joubert renferment plusieurs réflexions sur ce sujet : « Le mobile, y lisons-nous notamment, est une chose machinale,le motif une chose spirituelle. Il faut accoutumer les hommes à n'avoir

1. Voy. Essais de morale et de politique, 2" édition, 1809, p, 224,

30i LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT.

pour mobiles que des motifs, comme il faudrait avoir des fusils qui n'obéissent qu'à nos mains et dont le coup ne put partir par aucun autre mouvement que le hasard pût imprimer. » Et un peu plus loin il a écrit ces réflexions bien frappantes de vérité : « Le méchant est celui qui n'est entraîné que par ses sensations; c'est pour cela qu'il n'est pas toujours un méchant. L'homme vertueux est quelquefois entraîné par les siennes, et c'est aussi pour cela qu'il n'est pas homme parfait. »

Quelques jours plus tard, M. Mole sollicite des conseils avec une nouvelle insistance; il communique en même temps son impression sur l'un des livres de l'abbé de Condillac et prie M. Joubert de décider ses amis de Chateaubriand à venir s'établir pour quelque temps à Ghamplatreux.

, L'auteur du Génie du Christianisme ^ qui habitait alors rue de Miromesnil un petit hôtel occupé plus tard par M. de Lally-Tollendal, avait pris en amitié et en grande estime M. Mole, bien qu'il le trouvât quelquefois un peu sérieux. Il allait souvent à cette époque le chercher rue de la Ville-l'Évêque : (( Venez, Mathieu, lui disait-il, venez que je vous corrompe ! — Et où allons-nous ? — Dans le champ aux lapins. » Le pavé de la rue de Miromesnil, lisonsnous dans les Mémoires d'outre-tombe, se terminait

M. MOL fi. 305

en 1804 devant la porte de M. de Chateaubriand, ei plus haut la rue, ou le chemin, montait à travers la Bulte-aux-Lapins, sorte de terrain vague en friche, semé de quelques maisons, qui joignait à droite le JMi'din de Tivoli et à gauche le parc de Monceaux. M. de Chateaubriand aimait à se promener de ce côté et, lorsqu'il avait entraîné son ami, tous les deuxpassaient ensemble de longues heures, causant familièrement de tous les sujets et donnant libre carrière à leur imagination :

Ghamplatreux, vendredi 4 juin 1804.

« Nous nous sommes encore cherchés vainement. Je suis arrivé chez Chateaubriand trop tard pour retourner chez vous. M^is j'y ai rencontré madame de Vintimille, qui a jugé que vous vous portiez à merveille.

M Madame de Vintimille m'a dit que vous comptiez m'écrire incessamment une longue lettre. Je l'attends avec impatience et la recevrai avec grand plaisir. Profitez, je vous en conjure, de tous vos moments de santé pour m'écrire; il n'existe que vous au monde à qui je parle de mon travail et des choses qui font le sujet de toutes mes réflexions.

» Je trouve toujours Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. Il y a dans cet homme un fond de vanité singulièrement frivole, que j'avais cru inconciliable avec un mérite comme le sien.

Persuadez-lui donc de s'établir chez moi avec sa femme, cola leur fera du bien à tous les deux; et persuadez-lui encore que sa dignité n'exige point qu'il y fasse son entrée avec beaucoup de pompe et que deux places dans la diligence ou un cabriolet de place sont tout ce qu'il lui faut.

» Je viens d-e relire le Traité des Sensations : pot i esprit, pelit ouvrage; point aussi matérialiste qu'on le dit.

» Adieu, je repars à l'instant.

» Aimez-moi toujours comme je vous aime. »

Le correspondant de M. Joubert habitait Ghamplatreux une partie de Tannée. Le vieux château, qui avait reçu deux fois Louis XIV et que l'un des aïeux de M. Mole avait reconstruit dans les plus imposantes proportions du style de Mansart, avait été pendant laTerreur transformé en hôpital et dépouillé de toutes ses richesses artistiques. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, nous montre M. Mole commençant dès 1802 à réparer Ghamplatreux : « Son père, ajoutet-il, tué révolutionnaii^ement, était remplacé dans un grand salon délabré par un tableau dans lequel Mathieu Mole était représenté arrêtant une émeute avec son bonnet carré : tableau qui faisait sentir la différence des temps. » Ce tableau, qui couvrait tout un côté de Tun des salons, avait seul échappe au pillage : donné par Louis XVI au premier président Mole, il montrait le héros de la Fronde au moment

M. MOLE, n07

OÙ, assailli par une bande de furieux qui voulaient l'assassiner, il prononça ces paroles célèbres : « Il y a encore loin du poignard d'un assassin au cœur d'un honnête homme! » Quant au parc, admiré jadis pour SCS belles terrasses, ses vastes parterres ornés do bassins et d'arbres en boule, son boulingrin soutenu de hautes futaies et ses trois magnifiques avenues plantées à quatre rangs d'arbres, il n'en restait que (pielques vestiges : a Une superbe patte d'oie de tilleuls, nous, dit M. de Chateaubriand, avait été coupée, mais une des trois avenues existait encore dans la magnificence de son vieux ombrage. » M. Mole entreprit avec ardeur la restauration de cette demeure célèbre et visitant la Grande-Bretagne, ainsi que nous l'avons déjà raconté, quelques années après son mariage, il y étudia l'art des jardins autant que les secrets du g'ouvernement. Ne pouvant que très difficilement rétablir le parc sur l'ancien plan et cédant un peu à la mode du jour, qui au retour de l'émigration poussait à l'imitation de l'Angleterre, il se décida à marier les vieux arbres encore debout avec de nouvelles plantations. Le successeur de M. Mole à l'Académie française nous le réprésente à Ghamplatreux entouré de ses filles et y passant les heures les plus douces de sa vie.

La lettre de M. Joubert, annoncée par madame de

Vintiinille à M. Mole, ne lui parvenant pas, il écrit pour la réclamer instamment. L'auteur du Génie du Christianisme était alors à Ghamplatreux et venait de lire à son hôte une partie des Martyrs, dont le plan était déjà arrêté et le premier livre ébauché, mais qui devaient être achevés seulement deux ans plus tard, au retour du voyage en Orient :

Ghamplatreux, 20 juin 1804.

« El cette longue lettre que madame de Vintimille prétend que vous m'écrirez, quand me parviendra-t-elle? Je n'irai pas à Paris d'ici au 1®' juillet; parlant, je ne saurai pas que vous existez, si vous ne m'écrivez point.

3> J'ai pourtant beaucoup de choses à vous dire et une fort grande envie de vous voir. Chateaubriand est ici avec sa femme; ils y sont fort aimables, et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre des Martyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec un grand plaisir. L'auteur, qui croit que je travaille, m'a perséculé pour lui montrer quelque chose, je lui ai promis de le faire avant six mois. Je n'ai pas poussé plus loin la confidence et je vous recommande toujours le même secret. Je ne travaille point, parce que vous seul pouvez me mettre sur la voie de ce qui me reste à faire; et j'attends toujours votre jugement des deux chapitres qui sont entre vos mains; particulièrement du dernier, car nous avons vu le premier ensemble.

» Adieu, vous n'en aurez pas davantage aujourd'hui ; j'ai voulu seulement vous réveiller et vous adresser un moment la parole. Quand je ne vous vois pas, j'aime à me mettre en votre présence, cela m'esl agréable et bon. »

Le 2 juillet suivant, M. Joubert revenu à Paris envoie à M. Mole, toujours à Ghamplatreux, de nouveaux avis *. La lettre débute ainsi : « J'apprends que vous restez à Ghamplatreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve, mais cela me dérange. Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise

Du foin que peut manger une poule en un jour.

» Nous nous adresserons à vous. » Elle se termine de la sorte : « Portez-vous bien et fauchez vite. »

Les notes-de M. Joubert contiennent un projet de lettre à M. Mole vraisemblablement écrit à cette époque; nous y trouvons un de ces préceptes littéraires dont l'à-propos est de tous les temps :

« Je veux vous rappeler aujourd'hui ce que je vous ai dit mille fois : aspirez toujours à faire un ouvrage et ne vous proposez jamais de ne faire qu'un livre. Il y a entre un ouvrage et un livre toute la différence qui existe entre un

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