Voir Pensées, l
discours et du babil. On fait un livre avec de l'encre, du papier, une plume, de la mémoire et de l'intempérance d'esprit. On fait un ouvrage avec une idée et un sujet qui se conviennent, avec la faculté de les encadrer l'un dans l'autre si fortement qu'ils en deviennent inséparables, avec un talent exercé et une longue patience. »
La cinquième des lettres de M. Mole à M. Joubert que nous possédons est écrite du Marais, où M. Mole était à ce moment chez madame de la Briche, sa belle-mère. M. Joubert avait eu récemment la douleur de perdre madame de Beaumont, dont nous avons raconté la fm douloureuse à Rome. Pénétré du souvenir de cette jeune femme, dont la vie avait été abreuvée de tant d'amertumes, il voulut retracer ses derniers moments et communiqua à M. Mole l'ébauche de cette relation. M. Mole trouva à redire au travail de M. Joubert et, avec une assurance justifiée certainement plus tard, mais surprenante chez un écrivain de vingt-trois ans à l'égard d'un homme tel que M. Joubert, âgé alors de près de cinquante ans, il présenta des observations qui auraient peut-être gagné à être formulées d'une main plus légère.
Il veut bien d'ailleurs le consoler, en donnant à sa composition la préférence sur le récit qu'avait récemment envoyé de Rome, à l'occasion du
même événement, son ami M. de Ghaleaubiiand * :
Au Marais, ce 10 juillet 1804.
«J'ai lu avec la plus grande attention votre relation; je l'aime mieux que celle de Chateaubriand; mais je ne pense pas que le style dont elle est écrite fût précisément celui qui lui convînt. Il me semble si orné que je ne le trouve pas naturel. Je crois qu'on ne doit parler de la mort et des derniers devoirs qu'avec simplicité et que la manière d'exprimer les regrets exclut tout soin exagéré et même toute recherche dans le style. Je vous ai dit que vous cherchiez trop en écrivant à vous donner du plaisir, des sensations agréables; je le pense toujours. Examinez si vous ne feriez pas bien de choisir pour les traiter les sujets les plus sévères ? Ils auraient l'avantage de donner carrière à l'activité et à l'étendue de votre esprit et de ne rien otîrir à vos penchants. Pour juger de ce que vous faites, ne vous arrêtez pas au plaisir que vous vous causez, mais pensez aux jugements que porteraient des hommes doués d'une manière tout à fait opposée à la vôtre. Je me suis toujours imposé cette règle, et il m'a paru qu'elle m'était utile ; lorsque j'écris dans un genre, je le fais sous les yeux des hommes les plus étrangers à ce genre-là. Craignez le plaisir que vous vous donnez en écrivant, et ce
1. C'est le récit que contient l'appendice placé ù la fin de ce volume.
que VOUS écrirez sera admirable. Je suis convaincu que c'est là votre secret.
» Je dois cependant vous dire que la manière dont votre relation est écrite m'a singulièrement étonné. Je ne vous aurais pas cru aussi curieux, aussi amoureux du style; el j'avais remarqué par exemple que les morceaux écrils avec le plus de soin dans mon manuscrit étaient ceux sur lesquels vous vous étiez le moins arrêté*.
» Il y a dans votre têle, et peut-être dans vos papiers, un volume composé d'un bout à l'autre des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux. J'ai juré de l'en faire sortir. Ce sera le meilleur de tous mes ouvrages, et il aura pour moi le mérite de satisfaire à la fois mon cœur et mon esprit. C'est dans le sens le plus littéral que je dis que je répondrais de faire sortir des papiers de la malle le plus excellent et le plus goûté des volumes.
» Mon tendre attachement pour vous, la reconnaissance que vous m'avez inspirée, me donnent un vrai besoin de vous être utile à mon tour et, malgré mon extrême jeunesse, je ne désespère pas de vous le devenir. Ne formez pas votre opinion de mon jugement sur le peu de mérite de mes ouvrages. Je juge beaucoup moins mal que je n'exécute et, si quelque chose mérite en moi qu'on le distingue, peut-être est-ce le jugement.
1. Cette allusion au silence gardé sur certains passages dont M. Mole était particulièrement satisfait ne semble-t-clle pas indiquer que la vanité de l'auteur était un peu blessée et que, s'il élait toujours disposé à solliciter des conseils, il était étonné de la franchise de M. Joubert ?
» Adieu, aimez-moi comme je vous aime, c'est tout ce que je demande, et remerciez-moi de mon emporlement et de ma brutalité. »
Malgré ces critiques de M. Mole, nous n'en regretlons pas moins très vivement que le projet de relation préparé par M. Joubert sur les derniers moments de cette amie si tendrementaimée, madame de Beaumont, ne nous ait pas été conservé. Il devait reniermer des appréciations délicates, et que le genre d'esprit de M. Mole n'était peut-être pas fait pour bien juger, sur une femme d'un mérite si rare et que le malheur avait rendue particulièrement intéressante.
Un autre que M. Joubert eût sans doute été blessé d'une lettre où l'éloge ne semblait apparaître que pour adoucir la leçon et où son correspondant, se posant en modèle \ allait jusqu'à lui refuser la satisfaction si légitime et si noble que doit procurer à l'écrivain la perfection de forme atteinte ou seulement entrevue.
1. Le style de M. Joubert ne peut rien perdre à être rapproché décelai de M. Mole, qui n'a pas toujours échappé aux criliciuo?. M. de Chateaubriand lui-même, dans un article très élogieux sur \es Essais dont nous parlerons bientôt, sij^uale à l'auteur « quelque amphibologie dans l'emploi des pronoms et quelque obscurité dans la construction des phrases »,
Mais M. Joubei't devait trop avoir le sentiment d'une supériorité reconnue par tant d'illustres amis pour être très sensible à la critique de son jeune correspondant. Il avait d'ailleurs mieux que personne conscience de son genre de mérite et savait que le rôle d'inspirateur et de conseil était surtout le sien. Il se jugeait impropre, comme Montaigne, au discours continu : a Je suis propre à semer, a-t-il dit de luimême, mais non pas à bâtir et à fonder. — J'ai beaucoup de formes d'idées, mais trop peu de formes de phrases. » C'est aussi lui qui a écrit : « Soyez donc indulgent à tous; ne le soyez pas à vous-même. »
Il accueillit en conséquence la lettre de M. Mole avec la bonté qui lui était ordinaire. Tout nous porte même à supposer que, tenant un trop grand compte des avis reçus, il n'acheva pas sa relation et sacrifia le témoignage touchant des regrets que lui avait inspirés la mort de madame de Beaumont.
D'autre part, M. Joubert ne songea pas à mettre à profit le conseil de M. Mole et à tirer de la précieuse malle, à laquelle la lettre de ce dernier fait allusion, (( ce volume composé d'un bout à l'autre des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les M plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux, le plus excellent et le plus goûté des volumes ». 11 avait déjà, on se le rappelle peut-être, reçu
de M. de Fontanes l'année précédente une recommandation du môme genre, mais il réservait les trésors de son esprit si riche et si fécond, de sa conversation si neuve et si variée, pour le cercle d'amis qui lui était cher et n'avait ni l'ambition ni le goût de la publicité, a Le ver à soie, a-t-il dit, file ses coques, et je file les miennes. Qui les dévidera? Gomme il plaira à Dieu ! » On sait que M. de Chateaubriand commença bien longtemps après la mort de son ami ce pieux dévidage et que M. P. de Raynal, reprenant le môTne travail, sut encore découvrir de précieux fils à ajouter à cet écheveau déjà si riche.
La première lettre à M. Mole que nous offre la correspondance de M. Joubert, postérieurement aux conseils datés du Marais, prouve que l'aimable solitaire de Villeneuve ne gardait aucun fâcheux souvenir de ces conseils. Sa lettre du 18 novembre 1804 débute ainsi : « Venez aussitôt que vous le pourrez, et soyez sûr que votre présence sera pour moi un plaisir utile et qui est vivement souhaité ! »
Il insistait d'autant plus pour recevoir la visite de M. Mole que M. de Chateaubriand était alors à Villeneuve, et, après avoir parlé de sa santé, il continue ainsi : « Préparez-moi tous vos conseils; je les écouterai avec attention, je les suivrai tant que je pourrai... Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur
conseiller que vous, et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi, ou qu'on me parle de moi, soit pour la santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur. » f
II termine ainsi cette lettre : « Adieu, je vous embrasse, je vous attends, je vous désire. C'est * beaucoup , dans l'apathie où je suis noyé malgré moi. »
Nous trouvons dans la correspondance de M. Joubert de nouvelles lettres à M. Mole en date des 9 janvier, 18 février et 10 mars 1805; elles Tentretiennent encore de son ouvrage % et la dernière décrit très simplement l'hospitalité de Villeneuve :
« Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise; c'est la vie du genre humain pris entre ses ex (remîtes. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation, pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que malgré moi je n'aie pas à vous offrir une tète bien Hbre ; mais je ferai de mon mieux.
» Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre; cela ce-