‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 39 sur 48 · Voir Pensées, I, 138 et suiv · texte numérisé non relu

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pendant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère que vous aurez ici dans le carême, in utroque. »

Le 19 avril, avant de rentrer à Paris, il écrit encore à M. Mole. Ayant appris que les Essais sont à l'impression, M. Joubert parle des transes où l'a mis cette nouvelle. Il exprime aussi sur le genre d'esprit et le caractère de M. Mole d'autres inquiétudes qu'il appelle purement philosophiques, et, après les longues et intimes communications dont il a été si prodigue, il signale avec la sollicitude la plus affectueuse et îa perspicacité la plus clairvoyante une disposition fâcheuse chez l'auteur à s'enfermer dans les idées qu'il aura une fois formulées et à ne pas ouvrir peut-êtresuffisamment son esprit aux enseignements si variés de la vie :

« Ma dernière lettre a bien pu être tiède et même très maussade ; je l'écrivais à contre-cœur et à contre-temps. Ceile-ci probablement ne sera pas chaude non plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m'importent mes lettres? Ne suis-je pas sûr que personne au monde ne vous estime et ne s'intéresse à vous plus vivement, plus entièrement et plus intimement que je ne fais? Les transes où m'a mis votre impression, depuis que j'en ai eu la première nouvelle, en sont une bonne marque pour moi. Il y a en effet dans votre ouvrage des opinions et des expressions

remarquables, des idées du caractère le plus haul, modestement velues, mais belles, nobles, ingénues, et que je vous verrais volontiers jeter au public. Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, non seulement dans vos opérations, mais dans vos goûts ; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, par les choses que vous direz; que vous n'enchainiez en vous cet attrait pour la variété, cette inconstance naturelle à l'esprit, qui, le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes et même à des jugements opposés, l'enrichissent en le promenant et par ses erreurs mêmes le dressent à ne plus se tromper. Croyez que, si le Ciel a donné des ailes à l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle pourrait fort bien être en littérature ce que la mobilité d'humeur dans les enfants et leur curiosité légère sont à la vie : un moyen d'apprendre à se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient pas de mal à vous.

» Mes transes, vous le voyez par ce peu de mots d'explition, sont des transes purement philosophiques. J'ajoute que, si elles sont fondées, en vous les communiquant, je leur ôte d'avance leurs motifs. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver. »

La lettre suivante de M. Mole est datée de Vannes, où il se rendait assez fréquemment près de sa mère

et de madame de Lamoignon, sa grand'mère. Madame Mole, après avoir perdu sa plus jeune fille et assuré l'établissement de ses deux autres enfants, avait quitté le monde et institué à Vannes la congrégation des Sœurs de la charité de Saint-Louis. M. le marquis de Ségur, dans l'ouvrage plein d'intérêt qu'il a consacré à la vie de son arrière- grand'tanteS nous montre la jeune veuve, au moment où elle apprend la mort tragique de celui qu'elle a appelé elle-même dans son testament « l'homme le plus vertueux comme le meilleur », offrant généreusement à Dieu le sacrifice d'une liberté si cruellement recouvrée. La réalisation de ce vœu fut retardée par les soins que madame Mole devait à l'éducation de ses enfants; mais, vers 1802, suivie de madame de Lamoignon, sa mère, elle se rendit à Vannes et se plaça sous la direction de'Mgr de Pancemont, récemment nommé évêque de ce diocèse et qu'elle avait connu curé de Saint -Sulpice à Taris pendant la Terreur. Elle fonda bientôt, pour remplacer d'anciennes congrégations anéanties par la Révolution, un institut qui devait travailler avec ardeur à la sanctification des âmes et à l'instruction des enfants abandonnés, et

1. Voy. la Vie de madame Moléy fondatrice de l'Institut des Sœurs de la charité de Saint-Louis, 1880, Bray et Relaux, p. 63,

qui compte aujourd'hui un grand nombre de maisons dans deux diocèses de Bretagne.

La marquise de Lamoignon, sans prononcer ellemême de vœux, porta jusqu'à la fin de sa vie l'habit de professe et mena pendant trente ans l'existence d'une véritable religieuse; elle s'éteignit, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, enti'e les bras de celle qui avait été la comtesse Mole, mais que ses orphelins connaissaient seulement sous le nom de mère Saint-Louis.

Lors même que M. Mole fut devenu un personnage politique important, il trouva toujours le temps de visiter l'humble monastère de Vannes, et, quand sa mère nr.ourut à son tour au mois de mars 1825, il s'empressa d'abandonner au profit des établissements qu'elle avait créés ce qu'il devait recevoir dans la succession.

Le lecteur se rappelle sans doute la demande que l'été précédent, à Ghamplatreux, M. de Chateaubriand avait faite à son hôte de lire son manuscrit : ft II m'a persécuté, disait M. Mole à M. Joubert, pour lui montrer quelque chose ; je lui ai promis de le faire avant six mois. » La parole donnée fut tenue, et M. de Chateaubriand reçut communication des Essais; mais l'illustre écrivain, fort occupé de ses propres ouvrages, n'avait sans doute pas consacré à son examen autant de soin que M. Joubert;

plus poète que philosophe, il ne s*6lait pas d'ailleurs placé au point de vue de M. Mole et n'avait recherché dans le livre que les heautés de forme. L'austérité littéraire de l'auteur fut quelque peu surprise des observations de M. de Chateaubriand et plus choquée encore de ses éloges. Il en apprécia davantage les lumières et le dévouement de M. Joubert et lui écrivit dans des termes qui indiquent la confiance la plus complète et la plus affectueuse.

Vannes, ce 29 avril 1805.

« Je veux vous écrire de ma retraite ; j'ai du temps à moi et je pense sans cesse à vous. Je crois bien que je pense à vous, j'ai cent mille raisons pour le faire. D'abord je vous aime, et vous regrette dès que je ne vous vois pas, secondement, nos dernières conversations me roulent dans la tête; enfin j'ai avec moi mon ouvrage et les remarques et les commentaires de notre ami; or vous imaginez bien comment toutes ces choses-là me ramènent à vous. Je veux vous faire juge entre ces remarques et moi. Vous me direz si je les juge avec partialité ou justice. En vérité, il me semble que leur auteur n'a pas In l'ouvrage. Rien de ce qui en fait le fond ne paraît avoir été jusqu'à lui. Ses regards n'ont été frappés que de ce qui y fait feu pour ainsi dire. Je vous jure que j'en ai l'esprit troublé. Si cet écrit n'est remarquable que par ce qu'il a aimé, c'est-à-dire par des tours heureux, quelques expressions frappantes, je n'y veux plus penser. Je

méprise ce genre de mérite, lorsqu'il est isolé; il me ferait autant de peiue d'êlre seulement cité comme artiste ou pour quelques saillies qu'il me ferait plaisir d'être mis au rang des esprits d'une certaine force et d'un jugement sain. Vous voyez que je vous parle avec franchise. Je ne sais plus que penser de ce travail, fruit de cinq années; je viens de tout relire : La Bruyère a dit : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier. » Si La Bruyère a bien dit, je crois pouvoir être tranquille. Mais écoutez mon projet : je compte, si cela ne vous déplaît pas, aller vous lire moimême tout ce que vous ne connaissez pas ; et cela aussitôt mon retour. Je désire assister à la naissance de vos impressions, vous porterez ensuite un jugement général que nous discuterons. Je ne serai content que quand nous serons demeurés d'accord sur tous les points. Il n'y a que vous qui puissiez me faire faire un tel souhait. C'est que j'ai cru m'apercevoir qu'à nous deux nous trouviens toujours la vérité. Nous nous complétons réciproquement. J'espère dans quinze jours vous revoi' et tous nos amis. Adieu, aimez-moi comme je vous aime. »

M. Molé, voulant hâter la publication de son ouvrage, prie M. Joubert d'en terminer l'examen. Les deux amis avaient de fréquentes entrevues à cette époque, et M. Molé, pour pouvoir s'entretenir plus à l'aise avec celui qui avait si bien justifié sa

conliance, venait souvciiL lui dcniaader à dîner rue Sainl-IIonoré :

Sannois, mardi, 1805.

« Je vous verrai vomlrcdi ou samedi; je vous en prie, ayez lu et jugé mes deux chapitres pour celle époque. Je suis pressé que nous avancions dans notre examen. Je voudrais avoir mis la dernière main avant l'hiver. Je ne vous ai jamais dit les raisons qui me rendent assez pressé de publier; j'en ai de tous les genres, vous en jugerez. J'en ai de honnes, de mauvaises; mais les mauvaises sont encore des raisons.

» Depuis que je suis ici, j'ai spiritualisé comme il faut Tamour de soi. Vous aviez raison, j'ai aussi fait la correction au commencement du beau.

» Je n'espère pas faire dire jamais de mon ouvrage : materiani superabat opus; mais, si l'on m'accordait cet éloge, je voTJS en ferais assurément bien l'hommage. Adieu, vous voyez que ce mot n'est qu'un avertissement et qu'il ne demande pas de réponse.

» Je suis ici chez une bonne vieille que vous auriez dû connaître; elle est naïve, et vous l'aimeriez. »

Celte bonne vieille n'était autre que madame d'Houdetot, tante de madame Mole : « Il devenait difficile, nous dit dans ses Mémoires M. de Chateaubriand S qui rencontrait alors au Marais, chez

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