Auteur de diverses comédies
la moindre trace que d'apprendre qu'elles renferment une opinion qui puisse égarer. »
Cette publication fut le point de départ de la fortune politique de M. Mole. M. de Chateaubriand annonça l'ouvrage dans le Mercure de France, en appliquant à l'auteur ce mot du poète grec, qui résume les deux conditions considérées par les anciens comme la marque d'une éducation achevée : « Il sied bien à un homme armé de jouer de la lyre. » M. de Fontanes rendit compte des Essais dans le Journal des Débats et compara le jeune écrivain à Vauvenargues, qui lui aussi s'était livré aux plus importantes études dans l'âge des plaisirs.
L'Empereur, ayant lu l'article de M. de Fontanes, voulut connaître le livre; vivement frappé de la droiture élevée et de l'esprit politique qui l'avaient inspiré, il dit un matin à M. de Fontanes : « Amenezmoi votre jeune ami. » Celui-ci se rendit aux Tuileries, et l'impression du nouveau souverain, si habile à discerner les hommes, fut extrêmement favorable : charmé des dehors graves et fins de M. Mole, de son langage élégant et facile, et discernant à première vue son mérite, il le nomma auditeur de première classe au Conseil d'État. Cette assemblée, que le chef de l'État présidait alors fréquemment et où il faisait preuve des vues les plus élevées et d'un mer-
voilleux bon sens sur les questions même les plus étrangères à ses premières études et à ses préoccupations habituelles, renfermait, à côté des Portalis, des Treilliard et des llenrion de Pansey, un grand nombre d'hommes distingués; elle fut une école très utile pour M. Mole, qui s'y fit remarquer par ses travaux et fut bientôt appelé aux fonctions de maître des requêtes. Il était invité fréquemment aux Tuileries, où rËmpereur aimait à l'entretenir longuement et appréciait beaucoup sa conversation, pleine de ce que Napoléon prisait avant toutes choses, d'idées nettes, de solutions promptes et de renseignements précis. « M. Mole, dit M. Sainte-Beuve, avait en lui du conseiller d^Étaty dans le sens élevé où le cardinal de Richelieu entend ce mot dans son testament politique. » L'Empereur avait conçu de grandes vues sur M. Mole et; voulant lui fournir le moyen de voir les affaires de plus près, il le chargea au mois de novembre 1807 de la préfecture importante de la Gôled'Or.
M. Mole allait avoir au nombre de ses administrés une femme très spirituelle et très aimable, madame la comtesse de Guitaut, qui habitait le vieux château d'Epoisses, près de Semur, et dont la correspondance nous occupera bientôt. M. Joubcrt, quelques mois auparavant, avait été reçu de la manière la plus
aimable par madame de Guitautet s*empressa de lui faire en ces termes le portrait de son nouveau préfet:
(( Les journaux annoncent que M. Mole estdéfiiiitivemenl nommé préfet de votre Côle-d'Or, ce qui me fait un grand plaisir.
» M. Mole est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid, mais son esprit est très ardent, et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup, et il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell, qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée ; vous l'êtes même déjà. )>
Puis il ajoutait :
« J*ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne, pour lui offrir ma protection dans les lieux où il va régner, et pour lui demander la sienne pour Epoisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de voire maison. J'ai même fait quelque mention du portrait do votre arrière-grand-beau-père, dont je l'ai assuré que le visnge aurait beaucoup aimé le sien.
» Enfin, Madame, je me suis mis en mouvement pour vous et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai pas le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon ait pour vous de grands avantages; je connais messieurs les préfets : ils peuvent
nuire impunément, mais non pas servir à leur gré.
» Peut-être, Madame, nous n'avons rien à espérer de celui-ci; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.
ï Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse, faute de mieux, pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui. j>
M. Mole se consacra de la manière la plus sérieuse à ses nouvelles fonctions et, pendant qu'il était à Dijon, sut encore trouver le temps de publier une seconde édition des Essais, qu'il fit suivre d'une vie de son grand aïeul Mathieu Mole.
Au commencement de 1809, l'Empereur le rappela à Paris comme conseiller d'État et ne tarda pas à lui confier la direction générale des ponts et chaussées.- Cette situation avait alors la plus haute importance, car celui qui y était placé ne devait pas seulement organiser les grands travaux de l'empire ; il lui fallait aussi assurer et faciliter le transport rapide des troupes. Elle associa ainsi M. Mole aux combinaisons stratégiques de Napoléon et le mit en relations journalières avec le chef de l'État, qui tenait même, lorsque les nécessités de la guerre l'éloignaient de Paris, à recevoir chaque jour une lettre de son directeur général.
M. Molé n'avait que Irente-deux ans, lorsqu'en 1813 il fut appelé comme Grand-Juge à remplacer le duc de Massa. Il suivait ainsi de bien près les traces de celui que, dès l'âge le plus tendre, il s'était appliqué à connaître et dont il venait d'écrire la vie : Mathieu Molé avait trente ans, lorsqu'il reçut de Louis Xin la charge de procureur général au parlement de Paris!
M. Molé, resté fidèle à l'Empereur dans la mauvaise fortune, reprit pendant les Gent-Jours la direction des ponts et chaussées et fut après Waterloo, lorsque Napoléon se résolut à abdiquer en faveur de son fils et à demander l'hospitalité aux Anglais, l'un des derniers contidents des chagrins du grand
homme.
Bien que les lettres retrouvées dans les cartons de
M. Joubert s'arrêtent en 4805, nous avons tenu à suivre celui qui les a écrites jusqu'au terme de sa carrière administrative; elle se rattache intimement par ses débuts au sujet qui pendant trois ans avait si fort éveillé la sollicitude de M. Joubert, et fut pour lui une cause de satisfaction d'autant plus douce qu'elle venait confirmer toutes ses prévisions.
Quant à Texistence politique proprement dite de M. Molé, qui commença après la deuxième Restauration, elle ne saurait à aucun titre trouver place
dans le cadre de cette étude. Rappelons cependant qu'ayant exercé le pouvoir sous deux gouvernements, il n'a jamais eu rien à désavouer de son passé : fidèle aux idées de sa jeunesse, il s'est toujours efforcé d'allier deux choses considérées déjà par Tacite comme difficiles à concilier, res olini dissociabiles, principatum et libertatem, des libertés légitimes et un gouvernement puissant et respecté, ces deux grands éléments de paix sociale que la France pendant quelques années faillit posséder à la fois et qu'elle semble, hélas! avoir aujourd'hui répudiés l'un et l'autre. Il nous a d'ailleurs enseigné à ne jamais désespérer de l'avenir : lui, qui avait assisté à de si grands spectacles et vu le principe civilisateur du bien triompher dans des luttes formidables, persévéra jusqu'à la fin à considérer l'espèce humaine comme destinée à se perfectionner et à s'élever, à mesure que les générations se succèdent sur la terre. Les relations de M. Mole et de M. Joubert furent toujours très affectueuses, et lorsque, quatorze ans après la mort de ce dernier, sa famille offrit à M. Mole l'un des premiers exemplaires des Pensées, réunies parxM. de Chateaubriand, M. Mole s'empressa de rendre hommage à la mémoire de son vieil ami, en se proclamant l'un des hommes qui avaient le plus aimé et le plus apprécié M. Joubert
et en rappelant « tout ce qu'il y avait en lui de rare et d'attachant ».
M. Mole était alors président du conseil des ministres. Il quitta bientôt le pouvoir, mais resta longtemps encore mêlé à la vie politique, à laquelle il ne renonça définitivement qu'après le deux dé- • cembre 1851. Son successeur à l'Académie nous le montre mettant, comme on disait au dix-septième siècle, un intervalle entre la vie et la mort et achevant à Champlatreux dans la retraite ces années silencieuses et méditatives qui précèdent si convenablement la dernière heure. C'est enfin à Champlatreux qu'ertouré des images de ses ancêtres, qui pouvaient le regarder avec orgueil et sur lesquels il avait le droit de lever les yeux avec assurance, il mourut le 23 novembre 1855 en chrétien fervent. Il éprouvait plus que jamais lui-même la vérité de ces belles paroles inscrites dans l'ouvrage de ses jeunes années et inspirées sans doute par les grands exemples de sa mère : c: Avec la Religion, la vie est belle et sublime; sans la Religion, elle devient triste et sans attrait. Dès qu'au haut des cieux le Créateur se découvre, toutes les limites, la mort même, s'effacent ; tout devient et sublime et riant ! >