‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 42 sur 48 · MADAME DE GUITAUT. — M. FRISELL — MADEMOISELLE DE CIIASTENAY · texte numérisé non relu

MADAME DE GUITAUT. — M. FRISELL — MADEMOISELLE DE CIIASTENAY

Les événements si terribles de la Révolution ne devaient épargner aucun des correspondants de M. Joubeit. Nous avons vu M. de Fontanes exposé aux périls du siège de Lyon, madame de Beauniont frappée de malheurs extraordinaires et survivant presque seule à tous les siens, M. de Chateaubriand obligé d'émigrer en Angleterre, sa femme enfermée dans les prisons de Rennes, M. Mole enfm impuissant à arracher son père à Téchafaud. Les années 1793 et 1794 entraînèrent aussi de cruelles épreuves pour madame la comtesse de Guitaut.

Le marquis de Montmort et sa femme, sœur de

M. de Guitaut, s'étaient décidés à suivre l'exemple d'une grande partie de la noblesse et à quitter la France; madame de Guiitaut refusa au contraire d'émigrer et prit la résolution courageuse de défendre avec son mari la vieille terre d'Époisses, habitée douze cents ans auparavant par la reine Brunehaut et son fils Thierry II, sanctifiée par le passage de saint Golomban, fondateur de l'abbaye 'de Luxeuil S et où la famille de Guitaut était établie elle-même depuis près d'un siècle et demi. Protégés par l'affection et la reconnaissance des habitants du village, ils menèrent pendant quelque temps une existence assez paisible; mais, lorsqu'après la mort du roi, les passions révolutionnaires furent arrivées à leur paroxysme, la situation devint pour eux très dangereuse. Les biens des émigrés, d'abord mis sous séquestre, avaient été déclarés propriété nationale par la loi du 6 septembre 1792, qui rétablissait la confiscation abolie depuis 1790; au mois de mars 1793, les émigrés eux-mêmes furent bannis à perpétuité du territoire français et frappés de mort civile. La société populaire de Semur, dominée par quelques fougueux agitateurs, obéissait aveuglément

1. M. le comte de Montalembert place à Epoisses l'un dos miracles du célèbre colonisateur irlandais. Voir Moines d'Occident, II, 430 et suiv.

alors au mot d'ordre des jacobins de Paris; elle réclama rcxécution de la loi contre le marquis et la marquise de Montmort, copropriétaires d'Epoisses. L'ordre lut bientôt envoyé de Dijon à la municipalité locale de mettre sous la main de la nation et de vendre les biens meubles et immeubles formant la part des émigrés. Madame de Guitaut, dans un état de grossesse avancée, et son mari refusèrent de reconnaître ceux qui se présentaient au nom de la loi, mais ne purent leur opposer qu'une résistance passive. Les scellés furent mis sur une partie du cbâteau et la moitié des terres divisées en lots; quelques jours plus tard, on procéda à la vente des biens confisqués : les châtelains d'Epoisses eurent la douleur de voir enlever et mettre à l'encan un grand nombre de précieux tableaux de famille et de ne plus être-considérés comme propriétaires que de la moitié de leur domaine. Il semblait du moins que satisfaction complète avait été donnée à ce que les révolutionnaires de tous les temps parent du nom pompeux de légalité, et que les ci-devant seigneurs d'Epoisses avaient acquis le droit de vivre en paix dans la portion du château où ils étaient reléf^ués. Des épreuves d'une autre nature les attendaient : l'un des plus ardents meneurs de Semur, destiné à rem-' plir plus tard le rôle d'accusateur public à Dijon et

ennemi juré des aristocrates, venait d'être nommé procureur général syndic du département de la Côted'Or; il prescrivit l'arrestation de M. et de madame de Guitaut. Par un reste de pitié pour l'état de la comtesse, accouchée prématurément sous le coup d'émotions si pénibles, l'injonction n'avait pas été complètement exécutée, et les deux suspects étaient gardés à vue dans leur demeure. Irrité de la manière dont ses ordres étaient suivis, le procureur syndic fit partir un de ses émissaires, qui arriva le 9 novembre 1793 à Epoisses et ramena les prisonniers à Dijon.

Madame de Guitaut a fait elle-même le récit de son arrestation, et sa lettre peut être considérée comme un document historique : elle figure en effet dans le rapport fait en mars 4795 aux sections de Semur et imprimé par ordre de l'assemblée générale de la Commune, qui protesta au mois d'avril suivant contre les excès de la Terreur :

«Je fus arrêtée le 18 brumaire an II, six semaines après une couche fâcheuse. Il y avait quinze jours que j'avais une fièvre continue; le chagrin la redoubla; je devins toute couverte de boutons laiteux. Dans cet étal, quatre jours après mon arrestation, X... vint me signifier que j'eusse à me préparer à partir pour Dijon le lendemain. Cette nouvelle, annoncée de la manière la plus dure, me causa un tel effroi que l'extrême faiblesse où j'étais aug-

menta, au point de m'ôter l'usage de mes sens. Revenue à moi, je me soulevai sur mon séant pour représenter à X... qu'il m'était impossible en si peu de temps de préparer ce qui m'était nécessaire pour le voyage.

ï> Il me répondit que je n'avais besoin de rien. Je lui dis qu'il me fallait une voiture, puisque je n'étais pas même en état de sortir du lit. Il me répondit que, si je n'en avais pas, l'on m'attacherait à la queue d'un cheval. Je lui dis : « Est-ce que je vous ai jamais fait quelques peines pour chercher à m'en accabler aujourd'hui?— Non, dit-il, mais vous êtes une aristocrate. Si vous ne pouvez pas marcher, l'on vous mettra dans un tomhercaUy vous coucherez de prison en prison, et la nation vous donnera vingt-cinq sous par jour, comme à tous les autres criminels. » Je lui dis : « Qui vous a dit que j'étais criminelle? De quoi suis-je accusée?» Il répondit : « Je n'en sais rien; mais prévenue ou convaincue, c'est à peu prèsla même chose. »...

> Du Champ-Pechpeyrou-Guitaut *. »

M. et madame de Guitaut retrouvèrent dans les prisons de Dijon de nombreux représentants de la noblesse de Bourgogne, qui comme eux avaient cru devoir rester en France, et dont quelques-uns furent condamnés à mort et exécutés. Ils y rencontrèrent

1 . Charlotte-Victoire du Champ-d'Assaut avait épousé Ctiarles- Guillaume-Jean-Baptiste-Louis de Pechpeyrou-Comminges, comte de Guitaut, marquis d'Époisses.

aussi un Anglais, M. Frisell, dont le nom figure plusieurs fois dans les lettres de madame de Chateaubriand et de M. Joubert, et avec lequel ils se lièrent bientôt d'une étroite amitié.

M. Fraser-Frisell appartenait à une famille d'origine française; l'un de ses ancêtres avait suivi en Angleterre Guillaume le Conquérant. Après avoir fait ses études à l'université de Glasgow, il était venu en France et s'y trouvait, quand éclata entre les deux peuples une guerre qui devait être si longue et si terrible. Il n'eut pas le temps de retourner dans son pays et se réfugia à Semur, où paraissent l'avoir attiré des relations anciennes avec la famille Guéneau de Mussy. Bientôt fut publié le décret de la Convention du l'"" août 1793, qui dénonçait le gouvernement anglais à tous les peuples, déclarait Pitt Tennemi du genre humain et prescrivait l'emprisonnement immédiat de tous les étrangers, considérés comme agents secrets du ministre anglais. M. Frisell fut signalé à la société populaire de Semur, arrêté et conduit dans les prisons de Dijon : « Venu en France, a-t-il écrit lui-même, dans ma grande jeunesse, au sortir du collège, où j'avais été élevé dans l'amour des républiques anciennes, j'ai été vite guéri de mes illusions politiques, en voyant ce qui se passait sur cette terre

classique de la liberté; arrêté et enfermé pendant quinze mois, j'ai eu le loisii' de réfléchir sur les bienfaits du gouvernement démocratique. Mais, si le gouvernement était détestable, j'ai trouvé dans ma prison des hommes excellents, et j'y ai formé des liaisons qui dureront autant que moi. »

La chute de Robespierre suspendit les exécutions capitales, et les prisons se vidèrent peu à peu. Dans l'automne de '1794, M. et madame de Guitaut recouvrèrent leur liberté, en môme temps que M. Frisell. Ce dernier, privé de ses revenus et des moyens de retourner en Angleterre, accepta avec reconnaissance l'hospitalité qui lui fut offerte à Époisses et put assister aux démonstrations touchantes de dévouement et d'affection qui accueillirent le retour de ses compagnons de captivité. Mais ceux-ci éprouvèrent en arrivant une douloureuse surprise : la moitié du château n'existait plus! Les nouveaux acquéreurs avaient fait démolir six des vieilles tours d'Époisses, constructions militaires de divers temps reposant sur les assises de la villa mérovingienne !

M. Frisell resta plusieurs années chez ses nouveaux amis et ne rentra en iVngleterre qu'après la signature du traité d'Amiens, quand les ports français furent rendus à la libre navigation. Se trouvant de nouveau en France en 1803, à la rupture de la paix,

il fut arrêté une seconde fois : ^ Englobé, écrit-il encore, dans la mesure générale qui privait de leur liberté tant d'Anglais venus en France sur la foi des liailés, j'ai apprécié à son tour le gouvernement militaire, quoique j'aie eu à me louer personnellement du premier consul. Lorsque Bonaparte apprit que je menais une vie littéraire, que j'avais été quinze mois victime d'un gouvernement qu'il aimait encore moins que moi, il m'envoya spontanément, non seulement la permission de rester à Paris, mais de voyager dans toute la France. »

M . Frisell se plaisait beaucoup à Paris, et il ne tarda pas à entrer en rapports avec les hommes les plus distingués de l'époque; il se lia particulièrement avec M. de Chateaubriand et M. Joubert. Il était luimême fort instruit, parlait le français comme sa langue maternelle * et connaissait à fond notre littérature; sa science du grec lui valut de la part de M. de Chateaubriand le surnom familier de « gréco-anglais ».

L'intelligence de M. Frisell était ouverte et pénétrante, et sa conversation très spirituelle et très mordante empruntait une originalité particulière à

1. M. Frisell a publié en français une Etude sur la constitution de V Angleterre, avec des remarques sur l'ancienne constitution de la France, 1820, Le Normant

sonflogme tout britannique. Les manières habituellement froides et l'affectation d'indifférence, sous lesquelles il dissimulait un cœur excellent, étonnaient quelquefois ses amis plus expansifs et avaient particulièrement pour effet d'exciter l'humeur un peu nerveuse de madame de Chateaubriand.

Il conserva toujours avec la famille de Guitaut les relations les plus affectueuses et faisait presque tous les ans de longs séjours à Époisses, où il était d*ailleurs installé suivant ses goûts. Quoique possesseur d'une belle fortune, M. Frisell avait des habitudes fort simples et dépensait la plus grande partie de ses revenus à voyager. M. de Chateaubriand, écrivant en 4805 à M. Philibert Guéneau de Mussy, représente en quelques traits Texistence de leur ami commun : « Dites mille choses à M. Frisell, à sa carriole, à son fusil, à son grec, à tout ce qui fait le bonheur de sa vie*, d

En venant en Bourgogne, M. Frisell s'arrêtait souvent sur la route chez M. Joubert. Il servit naturelle-

1. M. Frisell eut d'une première union une fille qu'il perdit en 1832, à Passy, à l'âge de dix-sept ans, au moment, nous dit l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, où la jolie madame Delessert terminait son portrait. M. de Chateaubriand, arrêté quelquesjours après pour complot contre la sûreté de l'État, à l'occasion de la descente en France de la duchesse de Berry, composa dans sa prison pour mademoiselle Élisa Frisell la poésie : « Jeune fille et jeune fleur. » M. Frisell,

3i2 LES CORRESPONDANTS DE J. JOURERT.

ment de lien entre Époissesel Villeneuve. Madame de Guitaut élait d'ailleurs faite pour apprécier M. Joubert : élevée à Saint-Cyr, elle avait conservé Tesprit et les manières du dix-huilième siècle, et chez elle l'énergie du caractère s'alliait à la grâce et à la bonté.

Plusieurs fois elle avait insisté pour recevoir M. Joubert, que sa santé délicate et son amour pour la vie de famille ne disposaient pas à s'éloigner de Villeneuve pendant la saison d'été. Il fallut, dans l'automne de 1807, une invitation particulièrement pressante pour le décider à se rendre au désir de madame de Guitaut. Il partit avec son frère, chargé à cette époque des fonctions importantes de procureur impérial près le tribunal de la Seine : M. Arnaud Joubertjoignait à un extérieur agréable des manières très distinguées et un très aimable caractère.

Les deux frères passèrent quelques jours à Epoisses et y furent entourés des attentions les plus prévenantes : « Mon frère et moi sommes bien déterminés, écrit dans les premiers jours d'octobre 1807 ,M. Joubert à madame de Guitaut ^ et nous avons le cœur

marié plus tard à mademoiselle de Courteil, qu'il avait rencontrée à Epoisses, eut une seconde fille, dont madame de Chateaubriand fut la marraine : mademoiselle Marie Frisell a épousé M . Bartholoni, qui, après avoir été sous l'Empire député au Corps législatif, est aujourd'hui membre de la minorité courageuse du Conseil municipal de Paris. 1. Voy. Pensées, I, 172.

têtu, à aimer invariablement Époisses; ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par Tavcnir. Le passé, c'est madame de Sévigné; le présent, madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrière-grand-père, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan : a Le monde est bien aimable et bien joli ! » Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs, car, s'il faut avouer la vérité, je donne peu d'attention à cet âge qu'on dit charmant. Il se suffit si bien à lui-même que je le livre à ses agréments ! Mais, cette fois, moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans, je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approchera »

Lessouvenirsde madame de Sévigné, pourlaquelle M. Joubert éprouvait une très grande admiration, et qui, disait-il, lui était « toutes choses », abondaient à Epoisses, où elle avait séjourné plusieurs fois en se rendant dans le voisinage à sa terre de Bour-

4. L'une des filles de madame de Guitaut que M. Joubert nous représente si charmantes, a épousé le comte de Virieuet la seconde le comte de Doser villers.

billy. Elle aimait beaucoup l'arrière-grand-père de M. de Guitaut, le comte Guillaume, lieutenant général dans l'armée de Gondé, et qui, rentré en grâce après la Fronde, était devenu chevalier des ordres. Elle le trouvait « de bonne compagnie et le plus aimable ami du monde ». — « Cette maison, écrit-elle d'Epoisses le 55 octobre 1673 à sa fille, est d'une grandeur et d'une beauté surprenantes. M. de Guitaut se divertit fort à la faire ajuster et y dépense bien de l'argent. » Elle retrouvait rhiver ses amis à Paris; et, quand madame de Guitaut devenue veuve habita plus longtemps Époisses, madame de Sévigné manifesta le regret de la rencontrer moins souvent, « surtout, disait-elle, le matin à notre messe, où je me trouvais heureuse de vous voir un moment et d'être à deux pas de vous. » Madame de Guitaut fut souvent chargée de surveiller les « pauvres affaires de Bourbilly, » et madame de Sévigné lui adressa plus d'une fois ses remerciements pour une amitié si obligeante.

Les 1 ettres de la marquise, celles que le grand Condé avait écrites au comte de Guilaut étaient gardées pieusement à Époisses; M. Joubert prit le plus vif intérêt à ces précieux témoignages du passé. Sa seconde lettre à madame de Guitaut nous montre qu'il fut aussi très frappé du portrait de l'ami de madame

MADAME DE CUIT A UT. 3i5

de Scvignc, dont le visage, écrivait-il, aurait beaucoup aime celui de iM. Molé^ Ce tableau faisait partie de la collection très précieuse mise à Tencan pour moitié en 1793 ; il avait heureusement échappé à la confiscation et représentait le comte en grand costume de chevalier des ordres, avec le manteau, la perruque, le chapeau à plumes, et «ce bon air et cette bonne mine » vantes par sa voisine de Bourbilly^

Une lettre adressée à madame de Vintimille nous montre que M. Joubert, pendant son court séjour à Époisses, eut le temps de visiter le château du comte de Bussy-Rabutin et celui de la marquise de Sévigné : «J'ai fait le tour du monde, écrit-il. J'ai vu le château de Bussy, où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV.

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