Yoy. Pensées, I
i. M. Joubert put admirer d'autres toiles d'un bien grand prix, conservées encore aujourd'tiui à Époisses par le petit-fils de ses hôtes. Les portraits de famille les plus remarquables sont ceux de madame de Cliamillard, femme du ministre de Louis XIV, par Largilliôre, du maréchal et du cliancelier de Marillac, par Philippe de Cliampagne. Nous citerons parmi les tableaux historiques : un portrait du grand Condé offert par le prince à son lieutenant quelques mois après la bataille des Dunes, où ils avaient été battus ensemble par Turenne; un Louis XIV et un liossuet, allrihués à Rigaud; un portrait delà grand'mère de madame de Sévigné, madame de Chantai, donné par la sainte elle-même au marquis d'Époisses, beau-père du comte de Ouitaut, entre les mains du(iuel elle avait au nom de son fils prêté foi et honunagc pour la baronnie de liourbilly.
Mourez de honte ! Au milieu de ces curiosités mon premier et unique mouvement a été de m'écrier : «Ah! où est madame de Vintimille? » Le portrait que nous avons vu ensemble autrefois chez madame de Muy est celui de madame de Grignan. Celui qui est à Bussy n'est pas aussi bien peint, mais il a plus de feu et plus de vie; on y retrouve davantage, pour ainsi dire, une nature qui a été prise sur le fait. J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly. »
Le château de Bussy, situé à peu de distance d'Époisses et près d'Alise-Sainte-Reine et de Flavigny, contient encore une collection très curieuse de tableaux que Bussy-Rabutin s'était plu à y rassembler pendant son exil de dix-sept ans^ Celui que Turenne appelait a le meilleur officier de l'armée, pour les chansons », s'était fait représenter lui-même plusieurs fois : d'abord au milieu des hommes de guerre les plus illustres de l'époque, entre le maréchal de Glairambault et le maréchal Duplessis-Praslin, puis dans la galerie des femmes du temps, principale curiosité du château, en costume semi-mythologique et semi-militaire. Il trône ainsi, sous les traits d'un demi-dieu, au milieu des beautés les plus
1. Le château de Bussy appartient aujourd'hui au comte de Sarcus, qui s'est attaché à y conserver tout ce qui rappelle l'ancien propriétaire.
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séduisantes de l'époque, dont il a orné l'image de ses malicieuses appréciations. Madame de Sévigné, appelée par lui la plus jolie fille de France, et dont il eut tant de peine à oublier les rigueurs, a su échapper cette fois à la verve railleuse de Bussy qui la proclame « femme d'un génie extraordinaire et d'une solide vertu, compatible avec beaucoup d'agréments ».
Après avoir vu le château de Bussy, M. Joubert tint à connaître les lieux habités par madame de Sévigné. Il se rendit en compagnie de M. Frisell à Bourbilly, bâti au centre d'une de ces vallées du Morvan si bien décrites par M. de Chateaubriand dans sa première lettre à M. Joubert, « irrégulièrement dessinées dans les détours d'une multitude de petitcb montagnes* ». Le brouillard, nous apprend M. Frisell, empêcha M; Joubert de bien juger la situation, mais l'imagination si heureuse dont il était doué lui permit de parer le séjour de madame de Sévigné
1. Le château de Bourbilly, vendu en 1719 par la petite-fille de madame de Sévigné, madame la marquise de Simiane, passa successivement entre les mains de diirérents propriétaires, et fut en dernier lieu, vers 1814, acheté par M. de Caux. La petite-fiUc de celui-ci épousa en 1838 M. de Franqueville, qui devint plus tard directeur général des ponts et chaussées, et l<nir fils, propriétaire actuel de liourbilly, a récemment fait exécuter une restauration complète de celle demeure célèbre.
des couleurs les plus riantes. Il put se la figurer arrivant à Bourbilly et écrivant aussitôt à sa fille : « J'arrive présentement dans le vieux château de mes pères. Voici où ils ont triomphé suivant la mode de ce temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais laissés; » et il ne manqua certainement pas de visiter la chapelle où avait été célébré le mariage du grand-père de madame de Sévigné avec la fille du président Frémyot et où celle qui devait être fondatrice de la Visitation fit, après la mort de son mari, le vœu de se consacrer à Dieu.
M. Joubert prit le plus grand intérêt à voir tous ces lieux que les lettres de madame de Sévigné lui avaient rendus familiers, et il lui fallut, pour s'éloigner d'Époisses faire effort sur lui-même et résister en même temps aux sollicitations pressantes de ses hôtes.
Revenu à Villeneuve, il remercia très vivement madame de Guitaut de son accueil, en lui rappelant qu'il n'était pas à mille lieues d'Époisses, mais qu'il se trouvait sur la route de Paris et serait bien heureux de lavoir au passage.
Madame de Guitaut répondit à M. Joubert, en lui reprochant d'être resté si peu de temps près d'elle et en le pressant de revenir le 4? novembre avec
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son frère pour la saint Charles, fête des châtelains d'Kpoisses :
A M. JOUBERT, A VILLENEUVE
Époisses, ce 6 octobre 1807.
« Comment avez-vous pu penser, Monsieur, me devoir ifes remerciements pour avoir su vous apprécier, pour avou" joui (lu plaisir de vous voir et pour avoir désiré d'en jouir plus longtemps? Si le pays que vous habitez n'est pas à mille lieues du mien, celui-ci n'est pas à mille lieues du voire, il vous est facile de franchir la distance qui nous sépare; tenez-vous, je vous prie, pour prié, pour invité de venir nous voir, lorsque vous aurez quelques instants à donner à vos amis. Vous en trouverez un dans la personne de M. Frisell et plusieurs autres toutes prêtes à être mises du nombre, si vous avez pour elles autant d'estime qu'elles en ont conçu pour vous.
))I1 me paraît impossible qu'en votre qualité d'observateur, vous vous teniez pour content de ce que vous avez vu dans nos cantons ; c'est ce qui s'appelle voir à travers un brouillard, et, malgré votre perspicacité je ne puis croire que vous ayez pu démêler les objets, de manière à vous en rendre un compte satisfaisant. Il faut donc les revoir et, pour que vos premières observations se joignent plus facilement aux secondes, il ne faut pas les trop éloigner les unes des autres.
ïM. Frisell est absent depuis quelques jours; il est allé
d'abord à Moiilbard assister à une fête qu'a donnée madame de Bulfon, pour laquelle il a composé des couplets très jolis. Il doit être à présent à Châtillon chez madame de Cliaslenay. Il a reçu votre lettre, Monsieur, le soir de son départ.
» Mes filles, déjà sensibles à votre mérite, Monsieur, me prient de vous faire leurs compliments, ainsi que leur papa. Tout ce qui habite le vieux château d'Époisses désire de vous y revoir ainsi que monsieur votre frère. Vous seriez bien aimables l'un et l'autre de venir nous voir pour la saint Charles : c'est ma fêle, c'est celle de M. de Guitaut, celle de ma fille aînée et d'un de ses frères; c'est une fête de famille, à laquelle nos amis veulent bien se joindre. Nous y aurons une comédie du vieux Molière, ce sont les Femmes savantes qui ont emporté les suffrages. M. Frisell est chargé du rôle de Trissotin; c'est un débutant, mes filles débuteront aussi; leur mère, qu'on a chargée du rôle de Philaminte, le remplira fort mal; tout cela n'est pas fait pour exciter la curiosité, je le sais; mais je sais aussi que vous ne pouvez pas être insensible au plaisir que nous aurions de vous posséder ici et d'y recevoir le témoignage des sentiments d'estime que vous m'avez inspirés.
» Du Champ de Guitaut. »
M. Joubert eut certainement quelque mérite à ne J pas se rendre à cette invitation ; M. Frisell ne tarda pas d'ailleurs à se joindre aux instances de madame de Guitaut. Dans la lettre qu'on va lire, la
seule que nous ayons retrouvée de lui, il prie M. ,loubert d'amener M. de Chateaubriand, qui avait annoncé son arrivée à Villeneuve et que l'on désirait vivement recevoir àÉpoisscs :
A M. J rB-îPiT, A VILLENKUVE.
Époisses, ce 19 octobre 1807.
(( Je reçus, Monsieur, votre aimnble lettre, comme j'allais partir pour un voyage de quinze jours chez madame de Chasienay. Comme son cliàteau est au milieu des bois et très loin de tous bureaux de poste, j'ai attendu mon retour à Époisses pour vous répondre. J'arrivai ici hier par des chemins auprès desquels celui de Bourbilly est une allée de jardin.
i> En vérité, Monsieur, je suis honteux et presque fâché de tout ce que. vous me dites d'honnête sur la prétendue oblii'alion que vons m'avez de vous avoir conduit à l'ancienne demeure de madame de Sévigné; c'est à moi à vous remercier du plaisir de votre conversation pendant la route ; les anecdotes intéressantes que vous m'avez contées avec le charme que vous mettez à tout ce que vous dîtes, m'ont fait oublier le temps et le chemin ; ma jument se trouve fort honorée de votre souvenir, elle s'est fort bien trouvée de son voyage et m'a chargé de vous dire qu'elle était prête à le recommencer avec la même compagnie. D'après les éloges que vous faites de ce pays, je ne sais s'il n'a pas gagné dans votre esprit d'avoir été à
peu près invisible pour vous, grâce au brouillard qui le couvrait, quand vous y avez passé. Votre belle imagination Ta orné à sa fantaisie et a complètement suppléé à vos yeux. Je crains qu'un examen plus détaillé ne lui fît du tort; mais le désir de vous revoir l'emporte sur cette crainte et je souhaite de tout mon cœur d'être une seconde fois votre cicérone par un temps qui n'exigera pas de parapluie. Madame de Guitaut, qui me sait très grand gré de lui avoir procuré votre connaissance, dit que, pour lui prouver que vous pensez d'elle le quart du bien que vous voulez bien me dire, il faut que vous reveniez la voir. Tout le monde ici désire comme elle de vous revoir, car vous avez eu bientôt fait la conquête du château. Voici un temps superbe pour faire une petite excursion : nous jouerons le 4 novembre les Femmes savantes pour la fête de madame de Guitaut ; ce serait une fête de plus pour nous tous de vous voir arriver avec votre frère et M. de Chateaubriand. D'après ce que vous m'avez mandé, il doit être actuellement chez vous. Madame de Guitaut serait charmée de le voir. Après avoir fait le tour de la Méditerranée, c'est à peine une promenade que de venir ici : les ruines de Bourbilly réveillent des souvenirs aussi aimables que la plupart de celles qu'il a vues avec tant de danger; si elles ne sont pas aussi belles que celles de l'Egypte, qu'il pense aussi que nous ne sommes pas de;? Arabes! J'ajoute qu'il est presque honteux pour un aussi grand voyageur que lui de n'avoir pas vu le château de madame de Sévigné, qui est presque à sa porte. Faites-lui, je vous prie, mes très sincères compliments et présentez mes hommages à madame de Chateaubriand. S'ils ne
veulent pas venir dans ce pays, je ne passerai pas l'hiver sans les voir à Paris ou à leur campagne. Veuillez bien aussi offrir mes hommages à madame Joubert et soyez persuadé de la parfaile estime et du sincère attachement que vous m'avez inspirés.
» Frisell. »
Aucun des deux amis de M. Frisell ne put se rendre à Kpoisses pour la saint Charles. La santé de M. Joubert lui rendait un second déplacement difficile. Quant à M. de Chateaubriand, après être revenu de son voyage en Orient et avoir passé plusieurs mois à Villeneuve, il avait acheté la Vallée au Loup et, brillant alors de toute la ferveur d'un nouveau propriétaire, il retarda de quelques semaines la nouvelle visite qu'il devait faire à M. Joubert.
Madame deGuitaut voulut bien exprimer à ce dernier le regret qu'elle avait eu de ne pas le recevoir et lui rendit compte de la représentation, où M. Frisell avait rempli les rôles principaux à la satisfaction de tous :
A. M. JOUBERT, A VILLENEUVE
Époisses, ce 10 novembre 1807.
Vous me pardonnerez facilement. Monsieur, d'avoir laissé lire votre lettre devant vingt-cinq personnes : elle
m'est arrivée après la représentation de notre comédie; je la communiquai simplement à M. Frisell comme partie intéressée; je ne sais comment elle est devenue une lecture générale ; l'on était curieux de savoir si votre style avait quelque chose de la rapidité de votre course en Bourgogne, si vous écriviez aussi légèrement que vous visitiez les provinces, si vous parliez de quelques-unes des observations que vous aviez faites en courant la poste; enfin on était curieux, et j'étais complaisante. Ne m'en faites point de reproches. Monsieur; l'on a trouvé votre style charmant et par les raisons susdites l'on n'a pas été surpris de sa brièveté. Je m'en plaignais intérieurement, parce que je trouvais bien des charmes dans cette lecture. Tout le monde a désiré comme moi de vous voir à même de mieux juger du pays et de ses habitants. Croi-riez-vous. Monsieur, que j'aurais été plus satisfaite que surprise de vous voir arriver la veille ou quelques jours même avant ma fête avec M. de Chateaubriand, que j'avais eu l'honneur de voir à Paris et qui ne pouvait douter de l'extrême plaisir qu'il nous aurait fait? Cette petite course aurait eu quelque chose de chevaleresque qui m'aurait enchantée; en maqualitédefemme, j'aime la Chevalerie; les lieux que j'habite me rappellent les mœurs antiques, je les respecte, et je crois qu'au roman près, que je n'aime pas, je ne le cède en rien à ma tante Aurore. Notre comédie a eu du succès, nos jeunes débutantes n'ont point manqué d'un certain petit talent; notre Trissotin a joué tout aussi bien qu'on joue aux Français^ mais il a montré encore plus de talent dans la petite pièce, qui était V avocat Patelin; il faisait monsieur Guillaume;
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il mériterait une place dans le feuilleton, en défiant la Critique d'oser y prendre la plume. Voilà toutes les merveilles que je puis vous mander de nos cantons, Monsieur. Je ne me flatte pas qu'elles vous intéressent. S'il en eût été ainsi, vous seriez venu partager et ajouter à nos plaisirs. Vous me donnez l'espérance que vous me dédommagerez dans un autre temps. Celui que vous choisirez sera toujours le mien pour vous recevoir avec joie. Soyez-en, je vous prie, aussi persuadé que des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante.
» Du Champ de Guitaut. »
a M. de Guilaut, M. Frisell et mes filles me prient, Monsieur, de vous faire agréer leurs plus sincères compliments. »
M. Joubert répondit le 27 novembre à madame de Guilaut, en lui transmettant sur M. Mole, qui venait d'être envoyé à Dijon, des renseignements que le lecteur n'a sans doute pas oubliés ; le nouveau préfet justifia les éloges contenus dans la lettre de M. Joubert. Le Girondin Riouffe, qu'il remplaçait, ne s'était pas fait remarquer dans la Côte-d'Or par une tenue très sévère, et la gravité de M. Mole produisit un contraste complet avec les allures toutes différentes de son prédécesseur. Le salon de la préfecture devint immédiatement le rendez-vous de la société la plus distinguée et put bientôt rivaliser, nous dit
M. de Falloux, avec les salons les plus enviés de Paris. Toutefois quelques personnes, et nous verrons la trace de cette impression dans une prochaine lettre de madame de Guitaut, jugèrent la réserve et la froideur de M. Mole un peu trop grandes pour ses nouvelles fonctions.
Le 12 décembre, M. Joubert s'excuse de ne pas avoir écrit à madame de Guitaut depuis plusieurs semaines et, pour lui prouver que des douleurs rhumatismales sont la seule cause de ce silence, il s'amuse à lui copier une demi-douzaine de billets commencés dans les intervalles de ses souffrances : « Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies, lui dit-il, mais la poste en aurait été surchargée; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie ou tout au moins d'une charrue, et, quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs, il ne faut pas vous ruiner. » L'excuse était parfaitement sincère, car nous avons eu le plaisir de découvrir au milieu des papiers de M. Joubert les six originaux de ses copies.
Dans la même lettre, il décrivait ainsi le mal qu'il éprouvait :
« Il y a, Madame, dans le monde un vilain petit mal bien singulier. C'est une invisible vapeur, qui semble ne
toucher à rien, et qui pénètre jusqu'aux os. On lui donne un grand vilain nom, dont l'épithète est fort jolie : c'est un rhumatisme volant. Ce mal bizarre, qui a quelcjue chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules, sur les dents ; et, quand il est l;.s de bondir ou rassasié des tourments dont il fait sa vaine pâture, il abandonne les surfaces; il se glisse dans l'eslomac et s'y endort; alors on ne croit plus souffrir; mais on porte au-dedans de soi un poids affreux, pire que toutes les douleurs. J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices depuis la lettre du mois d'octobre où je vous en ai dit un mot, et je m*en sentais accablé, lorsque la vôtre est venue. »
Madame de Guitaut lui répond le 24 décembre et le remercie en même temps de ses bons offices auprès de M. Mole :