A M. JOUBERT, A PARIS
Époisses, ce 24 décembre 1807.
« Si vous avez eu, Monsieur, l'intention de m'amuser par votre aimable lettre, soyez satisfait; vous avez parfaitement réussi, j'en ai ri aux larmes ; il faut avoir un fonds de gaîté inépuisable pour écrire autant d'agréables folies avec un rhumatisme volant ou sédentaire, ou avec tout autre mal. Je suis bien éloignée d'avoir cetle force d'es-
prit: lorsque la douleur entre par une porte, la gaîlé sort par l'autre. Il n'y a que vous, Monsieur, qui ayez le talent de loger ensemble deux hôtes d'un caractère si opposé; cela prouve que vous êtes un homme fort et que je suis une femme faible. Je désirerais bien que cette épreuve, qui est à votre gloire comme à ma confusion, ne se répétât plus pour vous, quelque honneur qui puisse vous en revenir.
)■) Si votre lettre du 27 novembre, Monsieur, ne m'en avait pas annoncé très prochainement une seconde, elle ne serait pas restée sans réponse; elle en méritait deux : l'une pour vous assurer du plaisir qu'elle m'avait fait, l'autre pour vous remercier des bons offices que vous m'avez rendus auprès de notre nouveau préfet. La réputation dont il jouit lui eût assuré cette préfecture, si elle eût été à ma nomination. Je n'aimais point son prédécesseur, qui avait les manières d'un parvenu et qui croyait qu'en affectant la légèreté, il passerait pour un homme à la mode; ses plaisirs passaient avant tout, et l'on ne pouvait rien tirer de ses bureaux. L'idée que j'ai de M. Mole est inséparable de celle de votre crédit auprès de lui; vous devez en avoir partout, même auprès des personnes qui n'ont eu le plaisir de vous voir qu'un moment et dont vous vous êtes éloigné avec un brusque empressement, et, pour vous donner une preuve de cette vérité, s'il en est besoin, cherchez, je vous prie. Monsieur, quelque chose à me demander, puis pariez envers et contre tous que vous l'obtiendrez, et vous aurez gagné votre pari.
» Pendant que vous étiez en train d'écrire à notre duc
MADAME DE GUITAUÏ. 359
de Bourgogne, il fallait lui dire que, s'il entrait dans ses intentions de connaître les peuples soumis à sa domination, il existait, sur les limites de son empire, un vieux château qui olîrait en même temps des monuments de l'antiquité et de la barbarie des temps modernes, dont les propriétaires seraient enchantés de le voir s'arrêter et séjourner dans cet asile qui autrefois avait reçu dans ses lambris gothiques les maîtres de la Bourgogne ; je ne crois pas avoir rien à désirer sur la description que vous avez faite des habitants de ce château ; j'ai peur pour mon compte qu'elle ne soit trop flattée.
» J'avais le projet de répondre à vos six commencements de lettres, mais ils en mériteraient chacun une entière; cela vous ennuierait beaucoup, et ce que je craindrais encore plus, c'est que vous n'éprouviez des regrets de me les avoir envoyés et que vous ne preniez la résolution d'être plus succinct pour éviter mes longueurs. Je me bornerai à vous dire que je vous désire toutes sortes de prospérités .dans l'année où nous entrons, ainsi qu'à M. votre frère, et que, si vous n'êtes pas des traîtres et des parjures, j'espère avoir le plaisir de vous voir dans cette huitième année du dix-neuvième siècle, ce qui me la fait envisager sous un point de vue agréable.
» Je vais joindre vos lettres à celles que renferme un certain carton que vous avez vu avec autant d'intérêt que pouvait vous en laisser la brièveté du temps; les grâces de madame de Sévigné seront enchantées d'avoir une nouvelle compagne, et tous les autres cartonnés vous feront place avec empressement.
» Mes fdles ne veulent pas que je les oublie auprès de
vous; elles vous pardonnent de n'avoir plus quinze ans, ne vous en trouvant pas moins aimable : vous jugerez qu'elles ont un bon petit caractère ! Il est plus que temps de fmir cette lettre, ce que je ne veux point faire. Monsieur, sans vous assurer que j'ai pour vous une estime extraordinairement particulière. »
La promesse contenue dans cette lettre, et que la modestie de M. Joubert ne prit sans doute pas au sérieux, fut fidèlement tenue : madame de Guitaut, devançant le jugement de la postérité, fit aux lettres de M. Joubert l'honneur de les placer en illustre compagnie, et elles figurent encore aujourd'hui dans le précieux carton d'Époisses, à côté des nombreuses lettres adressées au comte de Guilaut par le prince de Condé et par la marquise de Sévigné.
De la correspondance entre M. Joubert et madame de Guitaut, nous n'avons plus à citer qu'une seule lettre de celle-ci, écrite le 40 mars 1808 ; cette lettre réunit les deux conditions indiquées par M. Joubert comme propres au style épistolaire, l'enjouement et l'urbanité; elle renferme d'aimables reproches à l'adresse de M. Joubert. Le rhumatisme volant pouvait seul expliquer son silence, car il avait le cœur trop reconnaissant et trop fidèle pour oublier jamais les bontés de « la dame du vieux château », comme elle s'appelle elle-même dans la lettre qu'on va lire :
A M. JOUUEUT, A PARIS
Époisses, 10 mars 1808.
« Les occupations de la ville ne sont point celles de la campagne : M. Joubert, rendu à ses amis, à ses connaissances, aux plaisirs de la capitale, ne s'est plus ressouvenu qu'il existait tlans un vieux château de la Bourgogne une personne qui était charmée de recevoir de ses nouvelles; elle l'avait assuré plusieurs fois que la lecture de ses lettres lui faisait passer les moments les plus agréables. M. Joubert, accoutumé à ce compliment, n'y a point été sensible; il n'a pas jugé devoir sacrifier un instant de ses occupations ordinaires au plaisir de la dame du vieux château, et, selon les apparences, il l'a mise parfaitement en oubli.
» Ce début ressemble beaucoup. Monsieur, à l'un des plaidoyers qui fatiguent si souvent les oreilles de M. votre frère; je voudrais bien qu'il jugeât ma cause contre vous; je suis bien sûre que ce serait en. ma faveur et qu'il condamnerait son cher frère à m'écrire trois ou quatre lettres, en indemnité du tort que m'a fait éprouver sa paresse ou son indifférence. Vous allez peut-être vous repentir de m'avoir assuré que vous aimiez à m'écrire et à recevoir de mes lettres; j'imagine à présent que ce n'était qu'à Villeneuve; mais vous avez oublié de me le dire, et celte lettre ira vous trouver sur les rives de la Seine, comme les autres avaient fait sur celles de l'Yonne ;
elle vous demandera si le rhumatisme volant vient encore vous tourmenter. S'il était cause de votre silence, je le haïrais encore davantage, parce que, de toutes les causes que vous pourri-ez me donner, celle de votre santé serait la pire de toutes.
» Notre jeune préfet vient visiter nos cantons le 17 de ce mois; il séjournera deux fois vingt-quatre heures chez le maire de Semur; je ne sais pas si je pourrai l'y aller voir, quoique j'y sois engagée, parce que j'ai du monde chez moi. Si je suis libre, je satisferai le désir que j'ai de le connaître. On dit beaucoup de bien de lui ; mais son abord a quelque chose de sec et de froid qui ne met point à l'aise, à ce que l'on assure ; il parle peu et toujours avec une gravité magistrale ; ce n'est assurément point un défaut. Son prédécesseur était un faquin, qui affectait une légèreté indécente, et qui par là même était fort déplaisant. Je suis bien aise que M. Mole soit en tout différent; mais je sens que sa froideur me glacera et que je n'aurai pas le temps de juger de toutes les qualités qui me rapprocheraient de lui avec le temps. Au reste, Monsieur, je vous promets, si vous le désirez, de vous rendre compte de l'effet qu'il aura pi'oduit sur moi, si je vais à Semur, lorsqu'il y sera.
))Je ne veux point prolonger cette lettre; l'on s'expose à passer pour bavarde, ce qui est un défaut commun; il vaut mieux en avoir de particuliers que de ramper dans la foule. Je ne finirai cependant pas sans vous prier de faire mes compliments à M. votre frère. M. Frisell me charge de vous faire agréer les siens à l'un et à l'autre; il parle d'aller à Paris, mais il n'a encore rien décidé à cet
égard. Ilecevez, Monsieur, l'assurance de l'estime, de l'atnilié et de tous les seiiUinents que vous m'avez in spires. »
Nous aurions voulu connaître l'impression personnelle de madame de Guitaut sur celui dont elle peignait ainsi la froideur ; mais la lettre du iO mars 1808 est la dernière de celles que nous avons pu réunir. On peut supposer que l'amabilité de la gracieuse châtelaine trouva moyen de dissiper la réserve de M. Mole. Un grand changement s'opéra d'ailleurs dans celui-ci, quand il fut activement mêlé à la vie politique. « Ce fut sous la Restauration, lisons-nous dans un ouvrage déjà cité S qu'il prit le parti, qui ne lui était pas difficile et qui semblait tout naturel, d'être aimable pour chacun et de plaire, ce à quoi il réussit infiniment. Il s'y adonna tout à fait sous le régime de juillet, et le plus bourgeois des députés était soigné par lui dans l'embrasure d'une croisée et traité d'un air de prédilection, de familiarité aisée et avec une grâce à laquelle on résistait peu. »
A l'époque où écrit madame de Guitaut, les fonctions que remplissait M. Mole, surtout dans les détails qui le mettaient en contact immédiat avec
1. Saiule-lieuve, Chateaubriand et son groupe lUtérairey II, 368.
ùCa LES CORllESl'ONDANTS DE J. JOUBERT.
les populations, ne répondaient pas toujours à ses goûts, et déjà il aspirait à un rôle plus important. Quelques jours après son passage à Semur, le 25 mars 1808, il confie ses ennuis à M. Philibert Guéneau de Mussy ^ : « Je n'oublierai pas les moments que je viens de passer avec vous parmi les vôtres. Un mot que je vous disais et que vous entendiez me reposait de toutes les fatigues du jour. Je vous écris écrasé de fatigue et de dégoût; ce n'est que dans deux jours que j'aurai terminé ma revue de toutes les plaies humaines. Je pars (pour Paris), après avoir vu la dernière, et avec l'espoir de vous retrouver où je vous souhaite depuis longtemps. »
Un commerce établi dans des conditions si favorables entre madame de Guitaut et M. Joubert était trop apprécié de l'un et de l'autre pour qu'ils ne se soient pas efforcés de l'entretenir avec soin. Madame de Guitaut habitait Époisses la plus grande partie de l'année, mais allait quelquefois à Paris; et^ comme le lui avait rappelé son correspondant, elle relayait forcément à Villeneuve. Elle l'y voyait donc, lorsqu'elle y passait en été. L'hiver, elle le retrouvait à Paris.
Rien n'indique toutefois que, malgré les instances de madame de Guitaut, M. Joubert ait jamais pu
1. Saiiile-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire ; ibid.
réaliser son vœu de retourner à Epoisses. Et cependant il aurait eu le plaisir de visiter dans le voisinage une autre femnne qu'il appréciait beaucoup aussi, mademoiselle Victorine de Ghastenay, amie des Guitaut et de M. Frisell. Celui-ci, comme il le raconte dans sa lettre à M. Jouberl, se rendait quelquefois, malgré les mauvais chemins, d'Époisses au clialeau d'Essarois, près Châtillon-sur-Seine, où la chanoinesse demeurait avec son père au milieu des bois. Le vieux comte Gérard de Ghastenay de Lenty avait été député de la noblesse du bailliage de Ghàtillon aux États généraux; s'inspirant des sentiments les plus généreux, il s'était d'abord montré favorable aux réformes, puis, effrayé par les excès dont furent suivies les premières concessions de Louis XVI, il se retira dans ses terres et employa son temps et sa fortune à secourir les malheureux. Il fut néanmoins arrêté pendant la Terreur et traduit devant le tribunal révolutionnaire. Mais les témoignages rendus en sa faveur désarmèrent l'accusateur public luimême, et Real, chargé de la défense, fit valoir si éloquemment les bienfaits sans nombre de son client que les juges furent attendris et prononcèrent son acquittement. Le comte de Ghastenay, rendu à la liberté, retourna à Essarois et travailla avec une ardeur nouvelle à soulager les misères que le régime
révolutionnaire rendait tôusles jours plus générales et plus terribles.
La chanoinesse, douée de beaucoup d'esprit, fort instruite et très grande musicienne, a laissé chez ceux qui Font connue le souvenir d'une femme supérieure. Aussi versée dans l'étude de l'antiquité que dans l'histoire naturelle et la littérature étrangère, elle a publié de nombreux ouvrages, notamment un tableau du développement de l'esprit humain chez les anciens, des traductions de romans anglais et des Lettres sur la botanique, intitulées calendrier de Flore. M. Joubert voyait souvent, pendant rhiver, mademoiselle de Ghastenay à Paris el appréciait beaucoup sa conversation.
Nous n'avons malheureusement découvert que de bien rares débris de leur correspondance, deux billets de la chanoinesse, datés de 1813 et de 1814. Le premier est écrit au moment où elle allait s'éloigner de Paris, sans doute pour retourner près de son père en Bourgogne :
8 juin 1813.
«J'ai été très fâchée de vous faire si mal mes adieux, et, si un incident quelconque me retarde, je pense bien vous retrouver. Je veux vous dire et vous redire dans le tête-
à-tête du billet que je vous prie de penser à moi en mon absence et d'être bien certain que j'ai pour vous un attachement sincère et que j'aime à me confier dans le vôtre. » J'avais besoin de vous dire adieu de bonne grâce et de vous offrir mes vœux avec l'accent du cœur. » Ce lundi soir,
))VlCTORINE. »
La chanoinesse, qui avait elle-même pour M. Joubert beaucoup d'admiration, fut une de ces fidèles amies qui, lorsque devenu tout à fait malade il dut garder la chambre une grande partie de la journée, allaient le plus volontiers s'asseoir près de son lit et jouir de ses entretiens. En 1814-, il n'était pas encore réduit d'une manière habituelle à ce genre d'existence, mais avait déjà de fréquents malaises qui l'obligeaient à rester couché pendant le jour. Au commencement de janvier 1814, elle lui envoie ses vœux de bonne année et lui rappelle en même temps un avantage de la maladie qu'il était plus que tout autre capable d'apprécier :
Ce 3 janvier 18U.
«Je ne veux pas commencer l'année sans me rappeler à votre souvenir. Votre amitié est un bien sur lequel je me plais à compter. Les frimas de l'hiver nous séparent un
peu. Vous êtes comme l'homme qui attendait la fortune sans sortir de son lit. Ce n'est pourtant pas la fortune que vous songez à voir entrer chez vous; plus heureusement philosophe, vous jouissez paisihlement du bonheur qui vous a été départi; et je pense quelquefois qu'une santé délicate, sans être mauvaise, et qui a besoin de repos, dispose à mieux goûter ces vrais biens que trop souvent on néglige. Je veux toujours vous aller voir et je me promets ce plaisir pour mes étrennes. En attendant, je veux que vous pensiez à moi et que, dans l'enceinte où vous vous renfermez, vous me comptiez déjà pour quelque chose.
)) Vous me rendrez ma visite, quand les rues seront parfumées par les violettes et les lilas,
» Je vous souhaite une bonne année et l'accomplissement de tous vos vœux. La formule n'est pas bien neuve, mais le sentiment qui m'y ramène est lui-même déjà un peu vieux.
» ViCTORINE. »
Le rendez-vous donné à M. Joiibert pour l'époque des violettes et des lilas rappelle Tamour que mademoiselle de Chasienay avait pour les fleurs. « Lem charme, dit-elle dans une de ses Lettres sur la botanique, ne s'analyse pas, et c'est pour cela qu'il est universel et qu'il atteint l'âme elle-même. Leurs parfums, l'élégance de leurs contours, l'ensemble harmonieux de leurs parties et de leurs couleurs, voilà peul-ôtre à quoi l'on doit attribuer leur effet
souverain. » Et les comparant aux jouissances de la vie, elle ajoutait : « Dieu les a semées avec profusion, et nous les foulons de même sans daigner les cueillir. •»
M. .loubert nous a laissé une preuve de l'esprit de la chanoinesse; il rapporte qu'elle lui trouvait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire comme il peut. Et, charmé de cet aimable et ingénieux jugement, il s'empresse d'ajouter : « Je ne puis disconvenir que le mot ne soit juste. »
Ces deux billets de mademoiselle de Chastenay terminent la série des lettres qui nous ont paru dignes d'être offertes aux admirateurs des Pensées. Arrivé au terme de cette publication, nous ne quittons pas sans peine la société si aimable et si distinguée, formée sous les anciennes mœurs françaises et pleine encore des traditions du passé, dans l'intimité de laquelle vécut M. Joubert et qui a semblé quelques instants se ranimer devant nous. Ne nous est-il pas apparu lui-même entouré de ses plus chers amis, et, en retrouvant ces pages qui ont plus d'une fois sans doute passé sous ses yeux, n'avons-nous pas ressenti
ce qu'exprimait si bien le duc de Villars à propos des lettres de madame de Sévigné : « Je n'ai jamais eu l'imagination si frappée; il m'a semblé que d'un coup de baguette, comme par magie, elle avait fait sortir de terre cet ancien monde que nous avons vu si différent de celui-ci, pour le faire passer en revue devant moi. Elle ressuscitait si bien ceux qu'elle me nommait qu'il n'y manquait pas un trait! »
Les lecteurs dont la patiente attention a bien voulu nous suivre jusqu'à la fm, partageront peut-être le même sentiment de regret; nous croyons du moins qu'ils resteront frappés de l'affection si profonde et si fidèle que l'aimable penseur sut inspirer à ses amis et des témoignages exceptionnels qu'il reçut d'eux pendant toute sa vie. Dans ces lignes, qu'aucun d'eux assurément n'a écrites pour le public et dont la sincérité ne saurait être suspectée, ils rivalisent à l'envi dans l'expression de leurs sentiments. C'est d'abord M. de Fontanes qui, après avoir appelé M. Joubert « le seul homme qu'il aime, chérisse et honore sans restriction, le confident de toutes ses pensées, » proteste que dans tous les lieux, dans tous les temps, son cœur est tout entier à son correspondant. Pour madame de Beaumont, l'affection de celui qui l'a recueillie pendant la Terreur est un des liens les plus forts qui l'attachent à la vie, et, quand elle est ma-
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lade au fond de l'Auvergne, son chagrin le plus poignant est de ne pas recevoir les lettres de M. Joubert. M. de Chateaubriand l'appelle l'ami rare, dont le cœur est de l'or, et l'homme avec lequel il aimerait le mieux passer sa vie; et madame de Chateaubriand, qui l'affectionne « d'un cœur presque aussi bon que le sien, » ne peut se résigner à rester trois mois sur douze éloignée de ses amis de Villeneuve, qu'elle appelle « tout ce que nous aimons au fond, sincèrement et inaltérablement ». M. Mole, d'une nature en apparence si froide, sollicite à maintes reprises l'amitié de M. Joubert, parle de son tendre attachement et répète bien des fois cette formule qui, sous sa plume, ne peut être qualifiée de banale : (( Aimez-moi comme je vous aime. » Madame de G^uitaut elle-même, beaucoup moins liée avec M. Joubert, se prend à première vue pour lui d'une sympathie très vive et lui renouvelle à plusieurs reprises l'expression de la plus affectueuse estime. Et, si nous avions eu le bonheur de retrouver la correspondance de madame de Vintimille, cette femme « supérieure pour les choses morales, » plus remarquable encore par le cœur que par l'esprit et qui seule fut capable d'adoucir le chagrin de M. Joubert après la mort de madame de Beaumont, quelles preuves nouvelles d'attachement n'y aurions-nous pas découvertes!
M. Joubert était digne de tous ces témoignages d'affection, car il offrait un ensemble rare des qualités les plus précieuses. Il ne possédait pas seulement les dons de l'intelligence, qui faisaient de lui tout à la fois un philosophe, un moraliste et surtout un écrivain, et, parmi ces dons, le plus merveilleux de tous, celui de faire jaillir l'étincelle de l'esprit de ses interlocuteurs et d'être comme une source toujours ouverte à qui voulait y puiser. Il brillait principalement par la bonté, comme homme et comme ami. Plein d'une exquise urbanité et de la grâce la plus affable, il avait en même temps une prise sur le cœur à laquelle on ne pouvait résister. 11 se donnait tout entier à qui lui semblait digne de son amitié et, après s'être livré, ne se reprenait jamais : « Je ne suis pas changeant, écrit-il, je suis au contraire immuable. » Suivant un précepte donné par lui-même, il savait « cultiver ses amis, cultiver en soi ses amitiés, les conserver avec soin, les soigner, les arroser pour ainsi dire ». « Quand mes amis sont borgnes, répétait-il volontiers, je les regarde de profil ; » et encore : c Quand on aime, c'est le cœur qui juge ! »
Si quelques nuages s'élevaient entre ceux qui lui étaient chers, il s'empressait de les dissiper, et nous avons vu, lors de la réconciliation de M. de Château-
briand et de M. Mole, toute la joie qu'il montre d'avoir amené ce rapprochement.
Le seul obstacle aux manifestations de son cœur était sa santé; mais il savait la dominer par une grande énergie, dès qu'il se croyait indispensable: « Mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi, écrit-il à M. Mole. Rien ne peut les dompter qu'un grand motif qui vient du cœur. » Et M. de Chateaubriand, après avoir dit que personne ne s'est plus oublié et ne s'est plus occupé des autres, fait ainsi dans ses Mémoires le portrait de son ami : a Sa grande prétention était au calme, mais personne n'était si troublé que lui ; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne sep'ouvait empêcher d'être ému deleurtristesse ou de leur joie; c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. »
Impuissant à rien ajouter par nous-même à la renommée de M. Joubert, nous avons pensé que laisser parlerses amis était le vrai moyen de le mieux faire connaître à ceux qui l'admirent déjà et d'initier quelques-uns de ceux qui ne le connaîtraient pas encore au plaisir délicat que l'on goûte dans un commerce assidu avec une si haute et si pure intelligence.
« Quiconque s'assied à mon ombre devient meilleur, )) disait-il dans sa vieillesse; « le soir de la vie porte avec lui sa lampe. » En s'exprimani ainsi, il faisait allusion à son expérience déjà longue et aux conseils que l'on était si souvent venu chercher près de lui, mais il n'avait pas l'ambition de supposer que sa sagesse servirait à d'autres qu'à ses amis.
Il n'entrait pas dans sa pensée, nous l'avons vu, que ses notes pussent un jour être recueillies et formeraient un de ces ouvrages dont il disait : « Il est des livres où l'on respire un air exquis. » Il se comparait volontiers à une harpe éolienne(( qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air », et écrivant à M. Mole, il lui disait encore avec une modestie louchante : a Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci par-là pendant ma vie seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture : comme il plaira à Dieu ! C'est mon mot d'habitude et mon remède à tous les maux. C'est le bois de mon sacrifice; je l'assemble tant que je peux; ainsi je n'aurai rien perdu, parce que ce qui sera inutile pour mon usage servira du moins à mon offrande. » Dieu a bien voulu ne pas accepter le sacrifice généreusement offert, mais exaucer au contraire un désir si ardent d'être utile. Le livre exquis, composé
MADAME DE GUITAUT. 37r,
après la moit de M. Joubert de ses pensées et de ses lettres, a vécu déjà quarante ans; sa réputation ne fait que grandir chaque jour dans l'estime des gens de goût, et il est du nombre de ceux au profit desquels se réalisera, nous en avons la confiance, la parole de l'auteur sur l'avenir des œuvres de l'esprit :
« Excelle, et tu vivras. »