Ce projet n'eut pas de suite
Moucbi, de qui M. de Bornage est parent, a emporté par Mme de Berry cette grâce, qui étoit de justice ; en récompense, M. de Mouchi a exigé qu'il le fit élire député de la noblesscr M. d'Elbeuf s'opposoit à la brigue de M. de Bornage; cependant elle a prévalu, M. de Mouchi a été élu et est parti pour Arras. M. d'Elbeuf a été au Régent et lui a représenté que la noblesse n'élisoit ainsi que par usurpation, que c'étoit un droit de la commune. Le Régent a nommé M. de Gréquy; la noblesse, qui n'est pas mutine en Artois comme ici, a plié d'abord. M. de Mouchi est revenu au Luxembourg, Mme de Berry est entrée dans l'horreur d'un tel affront; elle a conçu le dessein de faire donner encore un contre-ordre ; elle a grondé, crié, et elle s'est chargée d'expédier le contreordre. Elle a écrit, au nom de son père, qu'il avouoit qu'on lui en avoit imposé et qu'il souhaitoit rendre à la noblesse ses privilèges : ils ont rappelé M. de Mouchi, et les États se sont tenus ainsi.
Le chancelier a résolu la perte du premier président de Bretagne depuis la conversation que vous connoissez. De plus, il y est engagé par l'ancienne et solide amitié qu'il a pour M. Angran : il lui a fait quitter la cour des aides et acheter une charge de maître des requêtes. Il est de son honneur de l'employer sans retardement, et ce sera pour lui des dépouilles de M. de Brillac; on lui a signifié qu'il ait à donner sa démission : il n'en veut rien faire et demande qu'on lui fasse son procès. C'est ce qu'il
242 LES œRRESPONOANTS
veut dire depuis plusieurs jours au Régent ; mais on ne verra Son Altesse de quinze jours : on travaille à sa vue. Il ne voyoit goutte d'un œil, et de l'autre il ne distinguoit plus les couleurs. Un empirique qui a fait des cures miraculeuses Ta entrepris, et il s'y est livré par le conseil de Chirac, qui connaît son remède; mais fort contre Favis de Gendroii, qui dit que, s'il ne fait pas de mal, il ne peut pas faire de bien. On a commencé par saigner et purger ; ensuite le charlatan donne une grosse fluxion qui fait fort enfler la tète par le moyen d'un petit pois de sa drogue appliqué au coin de l'œil ; il donne trois fluxions de suite, et, si à la dernière on voit encore quelque chose, c'est bon signe. On a prié le duc de Brancas de détourner le Régent de ce remède, lui qui avoit sa confiance. « Je conviens qu'il me fait l'honneur de m'aimer, répondit-il, mais précisément comme ses yeux et pas davantage. »
Les Mémoires du cardinal de Retz, livre bien écrit, font ici beaucoup d'efl*et. Ils agitent les faibles et augmentent l'inquiétude des inquiets. On a appris (ju'ils alloient être incessamment envoyés en Normandie.
31 décembre 1717.
Aujourd'hui 29 décembre, M. le duc et Mme la duchesse du Maine ont été arrêtés; le cardinal de Polignac et l'évêque de Lavaur. Cela est sûr. Je ne vous parle pas des bruits de Paris. On dit que M. le
duc de Noailles Test, que M. de Châtillon Ta été sur les frontières de la Suisse. Ce sont des bruits sans fondement *.
M. le garde des sceaux s'est couché ce matin à cinq heures et s'est levé à onze ; il a donné son audience, car le jeudi, comme vous savez, c'est le grand jour pour lui. M. de Machault est venu lui rendre compte de ses œuvres. II a monté l'escaUer avec M. de Vannes et lui dit en montant : Je viens de chez le cardinal de Polignac avec quarante mousquetaires pour renvoyer en exil à une de ses abbayes. J'ai envoyé le môme ordre à M. de Lavaur, qui, je crois, est un Malessieux. Pour M. et Mme du Maine, ils avoient couché à l'hôtel de Lorges, qu'ils avoient acheté. Il y avoit trois jours que les mousquetaires avoient ordre de se tenir prêts. Leur hôtel fut investi à deux heures de la nuit par les gardes du corps ; les mousquetaires s'y rendirent à quatre heures. Ils traversèrent Paris à huit. On dit le duc du Maine à la Bastille et la duchesse à Vincennes. On dit encore qu'il ira à Blois et elle à Dijon. Et moi je dis que je ne sais rien, ni ceux qui le disent. Encore un bruit de Paris : on dit qu'on a demandé à M. de Mesmes sa démission pour revestir M. d'ArgensoA de sa charge. Il n'a pas voulu la donner.
P. S. — La duchesse du Maine fut prise rue Saint- Honoré , près de l'hôtel de Noailles, et le duc à Sceaux .
1. Nous ne donnons aucun éclaircissement à ce sujet; l'afTaire de la conspiration de Getlamare est trop connue.
Mlle de Charolais s'est fait faire en cordelier et est plus belle qu'une houris. On a fait là-dessus ce couplet de chanson :
Frère Ange de Charolais,
Par une heureuse aventure,
Au cordon de Saint-François, turlure,
De Vénus print la ceinture !
On dit que Tabbé Brigand eut hier, 30 décembre, la question ordinaire et extraordinaire, qu'il avoua dans les tourments et qu'il a protesté après.
On assassine tout le monde à Paris : on trouve des tronçons de corps sans bras, sans tête et sans cuisses. Trois hier, la nuit, furent accommodés (jle cette façon.
Janvier 1748.
La pauvre Mme de Richebourg , après trois jours de maladie, mourut enfin avant-hier; elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire avec toute la tranquillité possible, on pourroit même dire la gaieté, jus([u'{i quatre heures avant sa mort, auquel temps elle commença à croire qu'elle mourroit bientôt, quoiqu'elle ne sentît aucune douleur, mais seulement sa faiblesse augmenter : ce qui lui fit demander les sacrements, et elle les reçut tous avec la même tranquillité et le même esprit qu'elle auroit fait il Y a six mois. Sa maladie a commencé par un
vomissement de sang qui effraya beaucoup ceux qui étoient auprès d'elle, qui envoyèrent dans le moment chercher toute la famille; mais, quand ils arrivèrent. ce crachement de sang étoit fini; elle se crut entièrement hors de danger et se mit à badiner et plaisanter avec eux et leur tenir des propos gaillards, comme à son ordinaire, ce qui fit qu'ils s'en retournèrent chez eux bien contents. Elle eut cependant une assez mauvaise nuit, mais le lendemain elle se trouva fort soulagée et se croyoit si peu malade qu'on m'a dit qu'elle joua un peu. La nuit suivante un peu de fièvre, et le lendemain elle se trouva fort faible, ce qui l'engagea de dire l'après-midi à M. de Caumartin qu'elle commençoit de croire sa maladie plus considérable qu'elle ne l'avoit pensé. Elle le pria de faire venir son confesseur et de lui faire apporter tous les sacrements, qu'elle reçut avec la même sérénité d'esprit qu'elle auroit pu faire un mois auparavant et mourut deux heures après * . On m'assura avant -hier que le mariage de Mme Bouchu avec le chevalier de Bouillon étoit signé et devoit se faire ces jours-ci à la campagne. On dit qu'elle lui donne 50 000 écus après sa mort et nourrit en tout son équipage; elle lui donne 2000 écus de pension, et, en cas qu'ils ne puissent vivre ensemble, elle lui donne 8000 francs de pension au lieu de 6000 qu'elle lui donne en demeurant
i. Mére de Mme de Saint-Ange.
ensemble. II y a des gens qui disent qu'il fait une mauvaise affaire ; n'écrivez pourtant point encore de compliments.
M. le Régent a baptisé M. d'Argenson son blondin, et il dit que, quand il travaille avec son blondin, cela le délasse du travail qu'il peut avoir fait avec d'autres.
Paris, 12 janvier 1718.
Samedi dernier, il y eut un beau bal à l'Opéra; un homme d'une grande taille se promenoit après dtner au milieu de la salle en tenant la petite Le Roy par la main en disant : « Elle est seule digne de moi, je suis seul digne d'elle. »
L'on nous fit il y a deux jours un conte du maréchal de Villars, qui, quoique arrivé il y a deux mois, eut pour nous la grâce de la nouveauté. Je souhaite qu'il l'ait pour vous. M. le comte de Toulouse lui faisoit des reproches sur ce qu'il ne venoit plus diner chez lui. Le maréchal lui dit que ses pages a voient résolu de le faire mourir de soif; qu'ils Tavoient laissé passer des dîners entiers sans boire (vous savez qu'il n'y a qu'eux qui servent chez lui). M. le comte lui promit qu'il leur laveroit la tête et le pria à dîner pour le lendemain. Le maréchal, quand il eut soif, se tourna du côté de celui qui le servoit et lui dit : Donnez-moi à boire. Le page lui dit à l'oreille, mais de façon que tout le monde l'entendît : Veuxtu du blanc? veux-tu du rouge?
Un de mes amis a reçu il y a deux jours une lettre l'Espagne par laquelle on lui marque que la guerre )' avoit été déclarée au Portugal. Le comte de Douglas prétend qu'ayant demandé au comte de Stair si cela étoit vrai, lui répondit : « Dites plutôt que le Portugal Ta déclarée à TËspagne. »
Vous savez que Medavy est déclaré général des troupes que Ton envoie au duc de Savoie s'il est attaqué *.
Vous savez l'accident du troisième fils du chancelier, arrivé il y a aujourd'hui huit jours ^. Vendredi dernier, il fut trépané trois fois et lundi deux. La plaie va aussi bien que possible ; mais la chèvre qui l'a blessé pesoit plus de 800 Uvres. Il est bien difficile qu'il n'y ait pas un long épanchement dans le
cerveau.
Gaumartin de Boissy.
22 janvier 1718.
On a remis le Parlement à jeudi pour faire les remontrances ; on croit que c'est pour pouvoir faire le retranchement des conseils auparavant; le bruit commun est qu'on supprimera celui du dedans du
1. Maréchal de camp, petit-flls du maréchal de Grancey; cette démonstration militaire n'eut pas de suite.
2. En jouant avec une corde dans un bâtiment en construction, il provoqua la chute d'une pièce énorme de bois. Henri-Louis d^Aguesseau mourut en 1741 maréchal de camp.
royaume et qu'on retranchera infiniment les autres. M. de Noailles, toujours à la tête des finances, a dit qu'on a proposé à M. des Marets d'être contrôleur général; mais, comme il faudroit pour cela travailler sous M. de Noailles, qui sera une espèce de surintendant, il l'a refusé, offrant ses services pour travailler directement avec M. le Régent. On dit que, depuis cela, cette place roule entre M. de Gaumartin et M. d'Armenonville. Quels concurrents! Tun se donne du mouvement nuit et jour, et l'autre ne fait pas un pas, quoi que nous lui ayons pu dire. A tout cela on devine; ce qu'il y a de certain, c'est que M. Rouillé a dit ces jours passés qu'il savoit bien qu'il seroit remercié aujourd'hui, mais qu'il ne s'en soucioit guère. Il y a apparence que ce soir on saura quelque chose de positif.
Je ne sais si je vous ai mandé que le fils de M. d'Armenonville est nommé ambassadeur en Hollande : il a dans le moment vendu sa charge de procureur général du grand conseil au plus ancien avocat du Roi au Chàtelet, nommé Hérault.
On dit que M. le Régent a dit à M. d'Armenonville de vendre la charge de secrétaire d'Etat de la guerre à M. Le Blanc, et qu'il le placeroit bien dans les finances. Si cela est vrai, cela pourra déterminer en sa faveur.
Balleroy.
29 janvier 1718.
Le Régent a nommé M. Amelot pour examiner les raisons que MM. de Louvois ont de s'opposer au mariage de Mlle de Culan avec le duc d'Albret et pour les empêcher de plaider; ainsi cette affaire finira bientôt, puisque M. de Bouillon prétend faire voir encore 60 000 francs de rentes quitte (tous les droits de ses enfants et de ceux de M. d'Albret conservés) pour adhérer un douaire à Mlle de Culan.
Le prince d'Auvergne épouse Mme Bouchu; ils sont d'accord sur toutes leurs conditions, à la réserve du douaire, que la dame veut de 8000 francs et que le prince ne veut donner que de 6000 *.
On donnera demain un ballet devant le Roi au Louvre. Il y a eu une difficulté entre M. le Duc et M. de Villars; le premier, comme chef du conseil de guerre, a voulu que le Maréchal portât la liasse chez lui, ce qu'il a refusé de faire; il a dit au Régent qu'il ne prétendoit pas tirer au bâton avec M. le Duc, mais qu'il le supplioit d'accepter sa démission si Ton changeoit quelque chose à la manière dont il avoit exercé son emploi jusqu'ici. Le Régent, ne voulant mécontenter ni T.un ni l'autre, a dit qu'il iroit tous les quinze jours au conseil de guerre, où le Maréchal apporteroit la liasse et où les affaires seroient débattues en sa présence. Il n'y