Le secrétaire d'Etat
21 avril.
On parle ici publiquement d'un traité entre l'Empire, la France, l'Angleterre, la Hollande, pour obliger le roi d'Espagne à demeurer en paix chez lui; moyennant quoi l'Empereur le reconnoîtra pour roi d'Espagne et des Indes et renoncera pour lui et les siens à rien prétendre; par le même traité, on doit obliger le duc de Savoie à rendre la Sicile, à la place de quoi il aura la Sardaigne ou quelque autre chose à sa bienséance sans Alexandrie. Cela n'empêche pas le roi d'Espagne d'embarquer toujours des troupes au nombre de 45 bataillons et 18 escadrons.
On parle d'une autre ligue entre le czar, les rois de Suède, Prusse, Angleterre, Espagne, le duc de Savoie et quelques autres pour rétablir le roi d'Angleterre, que l'on assure parti d'Urbin pour aller épouser la princesse de Courlande, nièce du czar K On dit même que le roi de Sicile embarque 15 000 hommes pour le nord de l'Ecosse.
i>:i avril.
M. de Rion achète la charge de colonel général des dragons de M. de Coigny*; il y a quelque temps
1. Cv projet fut rompu par l'opposition de la cour de Vienno; à la fin de l'année fut arrangé le mariage du prince av€*c la fille aînée de Jacques Sobieski.
"2. M. (le Rion acheta seulement le régiment Dragoiis-Dauphia pour iO U)0 écus.
DE LA MARQUISE DE BALLEKOY 3ii
qu'on disoit qu'il acheteroit de M. de Bellisle celle de mestre de camp général et lui celle de M. de Coigny. Il a trouvé apparemment ce chemin plus court et meilleur, et il a raison. Tout le monde est persuadé que Mme de Berry est dans une vraie dévotion et qu'elle jouit du repos d'une bonne conscience ; elle passe une grande partie de sa vie aux Carmélites du faubourg Saint-Germain. M. de Lauzun, oncle de M. de Rion, a été malade, mais il se porte bien. Nous le rencontrâmes dernièrement dans la plaine de Grenelle, où j'étois avec madame votre mère.
25 avril.
M. de Beauffremont est à l'abri d'une seconde Bastille; je crois vous avoir mandé que, lorsqu'il vit M. le Régent en en sortant, M. le Régent voulut lui insinuer doucement des excuses pour le maréchal de Villars et qu'il lui répondit qu'il étoit prêt à retourner à la Bastille pour le reste de ses jours plutôt que de lui en faire jamais. Depuis ce temps, les maréchaux l'ont encore tourmenté pour ces excuses, et on dit que le Régent en a parlé ces jours-ci à Mme de Berry, qui lui a dit : « Quoi ! petit papa, vous balancez entre désobliger toute la belle noblesse du royaume et cinq ou six vieux puants de maréchaux de France. » Je n'en ai rien entendu dire depuis.
M. de Maltot *, qui me vint voir hier, m'assura que c'est la charge de mestre de camp qu'à M. de Bellisle qu'achète M. de Rion. J'ai peine à croire que M. de Bellisle se retire, car c'est un homme bien ambitieux. Cependant il m'assure qu'il avoit vu M. de Rion en recevoir les compliments.
M. Besogne, docteur en Sorbonne, a été élu curé de Saint-Gôme pour la faculté des arts.
La profession de Mademoiselle à Chelles a été remise au mois d'août.
Ballero Y .
2 mai.
La capture faite par les Espagnols, que M. Gérardin m'a dit vous avoir écrit fort en détail, se confirme de toutes parts. On dit que nos pauvres Malouins y sont pour 14 ou 15 millions, les Hollandois et les Anglois chacun pour beaucoup davantage. On dit (jue le tout va à 50 millions. C'a été un nommé M. Martinet, gendre d'Helvétius; il étoitici capitaiue de frégate ; le roi d'Espagne le demanda au Roi il y a six ou sept ans et le fit capitaine de vaisseau 2.
On ne parle ici que d'une idée nouvelle que l'on a mise dans l'esprit de M. le Régent; la voici. Sui-
1. Jacques Fortin, seigneur de Maltot,.près de Caen, et de Fauquerolles.
^. Dangeau raconte que cette prise eut lieu dans les mers du Sud et se montait à li millions.
vant cette idée, on feroit expliquer par MM. les notaires que les contrats de constitution et généralement tous les contrats seroient faits en louis ou écus à la valeur de la banque : par exemple, j'emprunte 20 000 livres à constitution ; on diroit dans le contrat que je les ai reçus en écus de la valeur de la banque et que je payerai 1000 livres de rente en 200 écus, valeur de la banque; cela une fois établi, on donneroit une déclaration qui réduiroit les écus de 100 sols à 5 fois 12 sols, et ensuite je ne payerai que 200 écus à 3 fois 12, parce que ce seroit la valeur de la banque. Moyennant cela, le Roi se trouveroit tout d'un coup devoir un tiers ou environ moins qu'il ne doit. M. d'Argenson s'y oppose de toutes ses forces, et cela lui fait donner bien des bénédictions. Mais en même temps cela le met à couteaux tirés avec M. Lass. On espère que M. le Régent
reviendra de cette idée.
Balleroy.
9 mai.
La reine d'Angleterre est morte * . Voilà un deuil de six semaines. Mme de Flamarens la mère est aussi morte d'un asthme *. On reçut hier la nouvelle
1. Marie-Béatrix-Eléonore d'Esté, veuve de Jacques H, mourut âu château de Saint-Germain avec une admirable résignation.
2. Gabrielle Le Tellier, fille d'un intendant des finances, femme d'Agésilas de Grossolles, marquis de Flamarens, premier maître tfi'hôtel de Monsieur.
que le Parlement de Bretagne a aussi enregistré la déclaration pour les 4 sols par livre.
Balleroy.
Mai 4718.
Enfin nous voilà quitte du tintamarre du carnaval, dont je n'ai été incommodé que par le bruit des carrosses, qui m'a un peu empêché de dormir. J'ai fait mon dimanche gras chez M. de Gaumartin, le lundi chez Mme d'Argenson tête à tête avec elle, et le mardi, qui étoit hier, chez Mme de Belloy, où il n'y avoit d'étrangers que M. de Gaumartin, Mme d'Argenson et son fils et moi ; Mme de Bloy y but bien fort à votre santé, et me fit faire un nœud à mon mouchoir pour me faire souvenir de vous le mander.
Il doit paraître demain un arrêt du conseil qui ordonne que tout ce qui reste dû par les gens d'affaires taxés sera en billets d'Etat, en fournissant seulement le vingt-cinquième en argent. Gela va en ùter pour environ 50 millions.
On dit que le maréchal de Montesquiou ayant tenu quelques discours sur ce que c'étoit lui qui avoit fait réussir Taffaire de Denain et que M. de Villars on avoit eu l'honneur, un président du Parlement de Bretiigne, M. de Kochefort, petit-neveu, je crois, du maréchal de Villars, en a tenu aussi quelques-uns chez lui contre le maréchal de Montesquiou ; le président est un jeune homme fort riche
et qui vit très honorablement et a tous les soirs un grand souper chez lui, pendant que M. de Montesquiou n'a personne et c'est à ces soupers où on dit que ces discours se sont tenus. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a donné une lettre de cachet à M. de Rochefort et une à un conseiller qui étoit aussi de ce souper. Le Parlement, en ayant été averti, s'est assemblé et a d'abord ordonné que ces deux messieurs rapporteroient leurs lettres de cachet à deux heures après midi. Pendant ce tempslà, le président de Marbeuf et le doyen du Parlement s'en sont allés à la campagne. Le Parlement n'a pas laissé de s'assembler à l'heure marquée. Le président de Rochefort et le conseiller ont demandé un arrêt qui ordonnât qu'ils représenteroient leurs lettres de cachet; on le leur a accordé. Ils les ont représentées, et ensuite on a délibéré ; il a passé qu'on écriroit aux députés du Parlement pour savoir le motif de ces lettres. C'est une chose, vous le savez, nouvelle en ce pays-ci que demander la raison d'une lettre de cachet. On craint fort ici que cela ait des
conséquences fâcheuses.
Balleroy.
Mai.
M. le président de Rochefort et le conseiller qui a voient été mandés ici et qui et oient venus, en prenant congé de M. le Régent, avoieut reçu ordre de
lui d'aller remercier M. le maréchal de Montesquieu de leur rappel aussitôt qu'ils seroient à Rennes. Au lieu de cela, ils ont remercié le Parlement, et ils n'ont pas mis le pied chez le maréchal, ce qui a fait qu'on leur a envoyé deux lettres de cachet en vertu desquelles on les a menés chacun à 100 lieues de là de différents côtés. On dit que le président a été arrêté à sa terre, et que le conseiller, qui étoit de Rennes, se voyant arrêté, demanda permission d'aller voir le maréchal, ce qui lui fut accordé. Mais sa visite consista à lui dire qu'il ne lui avait pu rendre de visite parce qu'il étoit d'un corps qui ne lui en devoit pas. Mais, comme il lui paraissoit qu'on le souhaitoit à la cour, il y venoit pour la satisfaire, et ensuite on l'a conduit où son
ordre portoit * .
Ralleroy.
14 mai.
Je ne sais nulle nouvelle^ ma chère amie, sinon tjue sur quelques bruits que les ennemis de M. d'Argenson répandirent ces jours passés qu'il ne resteroit pas longtemps en place, M. le Régent dit au dernier conseil de Régence qu'il n'y avoit que les ennemis de l'Etat et les siens qui pussent tenir de pareils discours, et qu'il regarderoit comme ses ennemis personnels ceux de qui ils viendroient.
i. Le président à Aucli, et le conseiller de Lambilly ù Tulle.
On dit qu'il y a la peste en] Champagne du côté de Dormans ; on dit qu'il y en a aussi du côté de
Dieppe, mais que cela diminue.
Balleroy.
21 mai.
Vous savez qu'il y a déjà longtemps que le Roi d'Angleterre est brouillé avec son fils ; il s'est formé un gros parti pour ce fils, non par amitié pour lui, car on dit qu'il ne s'en attire points mais par haine pour son père, ce qui fait de grandes brouilleries dans ce pays et pourroit être favorable au Roi qui est en Italie; il n'est pas encore parti, quoi qu'on en ait dit.
Il gronde toujours quelque chose de la part de notre Parlement et le tout contre M. Lass; ils doivent être assemblés sur cela dans le moment que je vous écris; ce qu'il y a de fâcheux, c'est que M. le Régent est toujours fort bien disposé pour lui. Je ne sais rien de la ville, et je crois qu'il n'y a pas de nouvelles, car je suis la plus grande partie de mon temps chez Mme d'Argenson, chez qui il commence à venir du monde depuis qu'elle garde un peu la maison.
Balleroy.
Rennes, 21 mai.
Je viens ici en sortant des Etats. Je comptois d'y passer huit jours et puis d'aller à mon abbaye ou à
318 LES œRRESPONDANTS
Vannes attendre tranquillement le sort de la province. Je croyois que dans peu il seroit réglé s'il devoit y avoir des Etats assemblés. Je voulois épargner Taller et le venir d'un long et fâcheux voyage, si les choses tournoient à la rigueur. Je voulois éviter d'avoir à dire mon avis sur le crime et sur le coupable. Quand M. de Noailles me sut ici, il se figura que je lui étois bon à quelque chose et m'écrivit lettre sur lettre pour m'y faire rester. Dieu sait comme les ministres, quand ils exigent quelque chose de vous, savent vous faire valoir l'importance de vos services, le gré que la cour vous en sait, etc. M. d'Argenson a depuis continué sur le même ton et de tous points. Il m'a donc fallu rester dans la ville de Rennes, et ce avec beaucoup d'ennui; non que la ville ne soit bonne, je n'en sais guère de meilleure pour le monde, pour la compagnie, pour l'esprit, pour toutes choses en un mot; mais la circonstance Ta rendue détestable, et cela de l'aveu de tout le monde. Vous saurez que messieurs de la noblesse, sans manquer au respect que je dois à M. de Balleroy, prenant l'ombre pour le corps, n'ont point senti leurs avantages. La cour se soucioit d'un seul et unique point, qui étoit le don gratuit par acclamation et par première délibération. Elle achetoit cette complaisance par un million de diminution sur le don gratuit, par plusieurs bons traitements actuels, par beaucoup d'autres en espérances certaines. Aussi vouloit-ellc qu'en cas de refus les Etats fussent
séparés ; les commissaires rannouçoient, el d'autres aussi instruits que les commissaires. La profonde politique de ce pays-ci est donc ui aux expériences ni à la crainte; au grand étonnement cependant des Bretons, les Etats ont été séparés, et on n'en est pas pour cela devenu plus crédule.
La cour a voulu établir une commission pour régir provisoirement les affaires de laproNÎnce; le Parlement, s'il s'y étoit prêté, eût aisément tiré de la cour le rétablissement des Etats, et il a mieux aimé faire des remontrances. Il envoie ses remontrances par des députés; la cour les attend conin^e des ambassadeurs, même comme des médiatours.
La noblesse échauffe et aigrit le Parlement, qui rend arrêt sur arrêt pour réduire les députés à la seule fonction d'être porteurs de remontrances. Pendant ce temps, le Parlement prend avec le maréchal de Montesquiou tout le procédé et toute l'animosité de la noblesse : plus de visites, à plus forte raison délibération de ne point manger chez lui, rup- Uire avec ceux du corps ou de la noblesse qui vont chez lui ; arrêt violent contre un opéra qu'il veut établir : grandes et petites choses, attentats et espiègleries. Tout est mis en usage pour je ne sais pas quoi; car quelle fin se proposoit-on? Je serais bien embarrassé de le dire et eux aussi; j'ai passé ma vie à essayer de modérer les excès de part et d'autre : Je dis de part et' d'autre, car peut-être bien quel-