Î0 LES CORRESPONDANTS
quefois le maréchal se seroit-il échappé. Je me suis occupé donc à faire un peu le maître Jacques, à empêcher de faire à d'autres des sottises qui s'alloient faire, à en diminuer les suites, qui en auroient reproduit d'autres, et à dire sagement mon avis à la cour sur le tout. Pendant ce temps, la vie a été plus occupée qu'agréable : défiance partout,^ redite perpétuelle ; n'oser aller chez les mécontents de peur d'alarmer ceux qui sont à la tète des affaires, n'oser se livrer entièrement à ceux-ci pour conserver quelque sorte de crédit auprès de la noblesse et du Parlement, s'abstenir des Montarans et des autres financiers, gens odieux à la province, annoncer des espérances flatteuses auxquelles le public ne vouloit pas se livrer ; puis une indignation de la cour et des mauvais traitements dont on ne vouloit point avoir peur; à la fin, cela a fait son effet, et la cour, qui ne vouloit qu'un prétexte pour se laisser fléchir, a bien voulu rendre les Etats : le Parlement, en dernier lieu, lui avoit fait toutes sortes de sottises sur les 4 sols par livre et par là avoit gâté ses affaires, qui dans ce moment alloient fort bien. La noblesse commençoit à s'apercevoir que le Parlement gâtoit ses affaires; le tiers, qui aux Etats avoit été intimidé et entraîné par la noblesse, marquoit assez son appréhension et son repentir. Pendant un voyage que M. de Brou a fait à Paris, j'ai tant prêché malheur, j'ai tant récité mon jérémie, qu'enfin la peur a pris au Parlement et qu'il a enregistré d'hier. Les Etats sont annoncés
pour le 1" juillet à Dioan. J'ai liberté de vaquer à mes affaires.
L'évêque de Vannes.
2i mai.
M. Tabbé de Saint-Albin * ayant prêché trop vivement ces jours-ci M. le Régent, il Ta fait sortir de son cabinet et lui a défendu de se présenter devant lui jusqu'à nouvel ordre.
Je vous dirai que je n'ai guère vu de château qui sente plus le grand seigneur que celui de Sainte- Mesme. Ce qui m'y fait le plus de plaisir est de voir qu'on ne sait qui a plus d'attention l'un pour l'autre de M. de L'Hôpital ou de sa femme, et que lui, qui paraissoit trop dissipé à Paris, est d'une application continuelle ici à tous ses petits arrangements ; enfin cela parolt devoir faire un fort heureux ménage*. Par le compte de l'année 1717, les revenus du Roi sont montés à 150 millions et la dépense 142; l'excédant a été employé à racheter des billets d'Etat.
Ralleroy.
1. Fils du Régenty qui espéroit une prompte reconnaissance, ayant vu la duchesse d'Orléans venir assister à sa thèse à la Sorbonne, au mois de février précédent.
2. Elie de L'Hôpital, comte de Saint-Mesme en Beauce, où il mourut en 1732; Il épousa au mois de juin 1718 Marie Huart de La Potherie, fille de François Huart, seigneur de la Poterie en Yendomois, et de Madeleine Fusée de Charmont.
1««^ juin.
Il est arrivé ces jours-ci une mauvaise aventure à M. de Brillac, premier président de Bretagne. Voyant M. d'Aguesseau éloigné, qu'il regardoit avec raison comme son ennemi, il a cru pouvoir hasarder quelque chose pour retourner en Bretagne à la tête du Parlement ; voici comment il s'y est pris : Il a répandu depuis quinze jours qu'il avoit permission d'y retourner et qu'il iroit avec M. d'Anibrun : ni l'un ni l'autre n'étoit vrai. Il a été au Palais-Roval, et, M. le Régent passant, il lui a dit simplement qu'il prenoit congé de lui; ce que M. le Régent n'a pas entendu ou à quoi il n'a pas fait attention ; il en a fait autant à l'égard de M. le maréchal de Villeroy et de M. de La Vrilhère. Il a écrit une lettre à M. le garde des sceaux par laquelle il lui marque qu'il a été plusieurs fois à sa porte et que, n'ayant pu le trouver, il le prie de vouloir bien recevoir par sa lettre les compliments de congé qu'il vouloit lui faire avant de retourner en Bretagne ; c'a donc été par cette seule lettre qu'il a déclaré pourquoi faire il prenoit congé. Cette lettre a fort surpris M. d' Agnesseau. Le lendemain matin, au conseil de Régence, il a montré cette lettre à M. le Régent, qui dans le moment a fait expédier une lettre de cachet pour l'exiler dans une terre qu'il a en Poitou, et aussitôt on a fait partir un courrier qui Ta rejoint à vinjîl
lieues de Paris, et M. de Brillac a déclaré au courrier qu'il alloit se rendre en Poitou. Voilà un homme perdu apparemment.
Balleroy.
Vous ne sauriez savoir de gré, ma chère tante, à personne qui s'est plus flatté que moi de pouvoir ici vous être utile en la moindre chose. Je ne sais pourquoi, mais le théâtre du monde donne bien moins de scènes depuis plusieurs mois ; pas la moindre petite chanson à vous envoyer ; on ne médit plus qu'en prose. On contoit par exemple ces jours-ci une aventure de la duchesse de Noailles * et de Rangony *. La bonne dame se trouvoit assez régulièrement les soirs aux Tuileries sur un certain banc plus large que les autres ; Rangony prenait son temps pour se nicher sous ce banc ; la dame faisait face gravement à toutes les conversations qui se présentoient, et Rangony prenoit toutes les libertés possibles pendant ce temps-là. Mme de Nesle, Mme de Goligny ^ et autres ont avisé Rangony dans cette attitude. La duchesse de Noailles n'étant pas encore arrivée, on se moqua
1. Charlotte d'Aubigné, nièce de Mme de Maintenon, mariée le ^ mars 1698 au maréchal duc de Noailles.
2. Fils du comte Rangony, nommé en 1706 par le Roi gouverneur du duché de Modène; il se relira ensuite en France où il était, dit Dangeau, € dans toute la bonne compagnie, se faisant aimer partout où il alloit. i Mort le 2^ janvier 1720.
3. Adélaïde de Madaillan, flile du marquis de Lassay, veuve de Gaspard, comte de Goligny, dernier de son nom.
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de lui, il se leva et s'enfuit dans la petite allée. M. de Soubise prit sa place et oe manqua pas la duchesse de NoaiUes et Mme de Châteaumorand \ dès qu'elles arrivèrent; enfin il s'ennuya de les divertir, et le faux Rangony fit un grand éclat de rire : on ne conte pas davantage. M. le prince de Conty a appris des sottises à M. de Chartres, au grand scandale de Madame. Il s'ennuyoit fort au conseil. M. le prince de Conty lui dit : « Que vous êtes bon ; il y a un secret si amusant ! » Et il lui indique certain exercice ; le prince y a pris un goût singulier, plus ne vouloit faire autre chose : il avait encore des tabatières immodestes; le gouverneur l'a surpris, et il a su quel avoit été son mattre ; cela fait une affaire sérieuse avec Madame, qui voit l'habitude formée dans son petit-fils.
Le chevalier d'Argensox.
5 juin.
Mme de Berry a donné à toutes ses dames des habits magnifiques et uniformes. Elle a vu Mmes de Clermont et de Bauvau.
M. Renaud* a obtenu l'expectative d'un cordon rouge avec permission de le porter.
1. Marie-Anno de Lévis, ÛWe du comte de Charlus et de Marir de Bethisy, mariée en 1694 à Philippe de Lévis, marquis de Qiàteaumorand, capitaine de vaisseau.