Î94 LES CORRESPONDANTS
tures de main de velours rouge et ses armes brodées en or et en argent avec un grand galon large de quatre doigts tout autour. Il ne lui manquoit qu'une chose, c'étoit de pouvoir se tenir à cheval. Il en changea quatre fois dans la route. Lorsqu'il passa sous lafenêtreoùj'étoisdans la rue Saint- Antoine, il étoit sur un fin coursier de Naples dont les crins séparés sur le col pendoient des deux côtés jusqu'au genou, frisés comme une perruque. Mais l'inquiétude du maudit animal faisoit aller et venir les jambes du malheureux écuyer, qui piquoitincessamment sa monture et se les faisoit, malgré l'assistance du pommeau, passer de l'encolure à la croupe, et, qui pis est, c'est que son bucéphale ruoit si fort sur les passants qu'il en estropia huit ou neuf et tua tout roide une femme grosse dans la rue de la Verrerie. C'est une étrange chose qu'un marin qui veut singer un écuyer * . MM. de Gurtigny et de Bully * allèrent avant-hier chez MM. de Machault et Trudaine et les insultèrent sur Timpudence qu'ils avoient de vouloir juger les affaires de la Compagnie des Indes après s'être si fort déclarés contre, que le public en avoit été indigné contre eux et que le Régent avoit été obligé de les chasser de leurs charges. On les a envoyés à la Bastille; et peu s'en est fallu hier que M. de Vendôme n'y fût aussi envoyé de même, s'étant chargé
1. Le maréchal avait fait toute sa carrière dans la marine depuis
2. Deux des neuf syndics de la Compagnie des Indes; leur demande les fit mettre à la Bastille.
DE U MARQUISE DE BALLEROY 29n
une lettre qu'ils écrivoient a» Régent et qu'il iccompagna de mauvais propos.
CàUMARTIIV DE BoiSSY.
Le comte d'Estaingt, après avoir fort bien vécu tendant trente années avec sa femme ', a pris la subite résolution de se séparer d'avec elle.
La comtesse de Gacé, qui avoit été renfermée
y a quelques années dans un des couvents du aubourg Saint-Antoine et qui avoit trouvé le moyen le s'en sauvera Anvers, a envoyé auJtoi une requête tar laquelle elle se plaint des mauvais traitements de i famille et supplie Sa Majesté d'avoir égard aux livers motifs de sa demande.
Le maréchal de Villcroy et la duchesse de Ventatour choisirent, le 13, le dessin sur lequel on doit iroder l'habit du Roi pour le jour de l'arrivée du 'urc. Il sera de velours couleur rubis brodé d'or égèrement et garni de boutonnières et boutons de iamants.
Ou remarque que, dans la visite que l'envoyé de 'Empereur a faite à l'ambassadeur turc, cette Excelence lui avoit rendu des honneurs qu'elle n'a point
1. Marie de Nelt an court, fille du comte rie Voubrcoiirt, lieulcnt général, gouverneur de Chûlons, cl de Claire Guillaume, mariée puis |e 80 avril 1099 an comte d'EMalngt, lieulenant général, iiviTiiHir de Ch&kmf, mort en 1732.
faits aux autres ministres qui l'ont été voir, puisqu'elle vint à la porte de l'antichambre le recevoir et le reconduisit à la même porte en sortant. Le fils de l'ambassadeur le conduisit ensuite jusqu'à son carrosse et ne rentra que lorsque le carrosse fut sorti de la porte de l'hôtel.
Il y a environ quinze jours, M. de Baudry, lieutenant général de police, eut ordre de la cour d'envoyer des lettres de cachet à plusieurs docteurs, curés et ecclésiastiques de cette ville, pour se trouver à son audience à jour et heure indiqués. Il y avoit dix lettres par jour. Leur examen s'est fait sur les questions suivantes : 1° S'ils avoient signé la liste contenant les noms de ceux qui avoient renouvelé leur appel : oui. 2° Quelle étoit la personne qui leur avoit présenté la liste à signer : ils ont répondu que la religion leur défendoit d'être délateur de leur frère. 3° Où lesdites signatures avoient été déposées : ils ont répliqué qu'ils l'ignoroient; un bénédictin dit qu'il pouvoit bien assurer où elles n'étoient pas, qu'on ne les trouveroit ni à Soissons, ni à Reims, ni à Amiens. 4° Pourquoi ils avoient renouvelé leur appel : ont répondu qu'ils ne pouvoient faire autrement sans abandonner la religion qu'ils croyoient renversée par la Constitution, qu'ils désapprouvoient raccommodement comme fait contre les règles et comme blessant la simplicité et la sincérité chrétienne. 5° Qu'ils désobéissoient par là au Roi : ont répondu qu'il valoit mieux obéir à Dieu qu'aux
hommes. On n'en a interrogé de cette manière que cinquante '.
23 mars.
On est ici fort occupé de l'ambassadeur musulman, à qui l'on fait dire peut-être encore plus de jolies choses qu'il n'en imagine f . Mme de Polignac, tachée, à ce que l'on prétend, du peu de cas qu'il a fait de ses charmes, s'en est dépiquée avec l'interprète. C'est dommage si cela ne la conduit pas plus loin. Il manquera à sa connoissance celle de l'effet de la circoncision.
Le spectacle de l'audience de vendredi fut médiocrement magnifique, ou pour mieux dire ne fut rien en comparaison de celui du Persan. Pauvreté n'est pas vice. Les courtisans qui n'ont pas vogué sur le Mississipi ne sont pas en état de se jeter dans de grandes magnificences. D'ailleurs, même le lieu où le Roi siégea n'est ni aussi beau ni aussi bien éclairé que la galerie de Versailles, où se fit l'autre cérémonie. Je vis le soir le grand chambellan, qui y avoit paru avec un vieil habit gris blanc à simples boutons d'or, une veste et des parements fort passés. Nous lui en fîmes tous la guerre. Il nous dit avec une
4. Cette gazette est évidemment du chroniqueur Buvat : voir Journal de la Régence, t. II, p. 221 .
2. Cet ambassadeur se nommait Coleby- Mohammed, grand trésorier de l'empire et secrétaire du divan.
gravité espagnole qu'il estime plus sa pauvreté que la richesse insolente des favoris de Lass '.
La duchesse de la Ferté arriva mercredi comme tout le monde étoit placé chez le Roi; comme elle trouva que Ton ne se rangeoit pas assez vite pour lui faire place, elle attaqua Mmes de Gollande et de Berville. Votre mère ne dit mot et fit bien; la Berville et la duchesse se dirent toutes sortes de gentilesses et pensèrent se prendre aux cheveux.
On dit que Ton redansera le ballet pour le Turc; le Roi dit qu'il ne fera pas comme les petits chiens qui ne veulent pas sauter pour le Grand Turc.
Vous ai-je dit le beau secret qu'il a apporté eu
ce pays-ci pour mettre Gesvres au-dessus d'un
Saucourt?
Gaumartin de Boissy.
26 mars.
Je vis hier vos amis les Bignon, à qui je fis mon compliment sur le mariage de leur fille avec un Vernouillet. Il y a quelque chose que je voudrois bien vous pouvoir dire h propos de ce mariage, mais que je n'oserois croire. Il faut convenir avec un grand auteur nommé l'Opéra que l'incertitude est un rigoureux tourment. Je suis pour mon fils comme la présidente de Périgny étoit pour sa fille.
4. Buvat, tout au contraire, ne tarit pas sur la magnificence de la réception et la richesse de certains costumes.
Un gentilhomme du duc d'Albrct aemmé Mornay, l l'aide de trois autres, sépara samedi dernier deux eunes officiers qui se battaient sur le pont Royal ■litre six et sept heures du soir. Il les vil battre très ongtemps sans oser les séparer, de peur de faire tuer 'un d'eux ; lorsqu'ils turent quatre, deux saisirent r derrière les bras de l'un et deux autres de même i bras de Fautre Les combattants n'avoient ni u ni l'autre perdu un pouce de terrain ; ils s'allonçenient des coups d'épée d'une vitesse que l'œil les jonvoit à peine distinguer; celui que Mornay eniwigna étoit capitaine dans le régiment du Roi, l'autre de Picardie ; ils pouvoient avoir chacun vingt-quatre a vingt-cinq ans. La querelle étoit venue pour des reproches sur Caniily. Lorsqu'on les eut séparés, celui que Mornay tenoit dit à l'autre qu'il lui avoit cherché querelle mal à propos, puisque ce qu'il •eprochoit au régiment étoit arrivé avant qu'il fût entré et qu'il croyoit lui avoir montré qu'il n'éfoit ■as indigne de son estime. L'officier de Picardie ivaiira vers lui, l'embrassa et lui dit : « Si nous en ■evenons, nous boirons plus d'une fois ensemble; ious devons nous estimer. >< Mornay mena la sien •hei un chirurgien, qui lui trouva vingt-sept coups 'épée assez légers, sans ceux qu'ils avoient dans les u bits.
Bussy et Cottigny ont voulu figurer et trancher
le gens importants. Ne vous souvient-ils pas du comte
1 Roucy, qui disoit que l'abbé de Grancej étoit
mort du plaisir d'avoir été tué d'un coup de mousquet.
Ce n'est pas la fille du Bellay que Jaillac épouse, mais c'est une personne du même nom que le fils de du Bellay vouloit épouser ; la chose qu'elle fait vengera sa maison du bien qu'elle refuse d'y remettre.
Je crois comme vous que les remontrances auroient pu même être mieux écrites, surtout si l'on avoit eu le loisir de les rendre plus courtes ; mais on a eu si peu de temps, que le fer est sorti brûlé de la forge. Le Parlement souhaitoit si fort de se rapprocher des ducs, qu'il n'a songé qu'à son objet, sans ménager les termes. Les princes, qui ne le souhaitaient pas moins, n'ont pas été blessés de cela.
Caumartin de Boissy.
30 mars.
Ce fut hier l'audience de l'ambassadeur turc : jamais rien n'a été si magnifique. Le Roi étoit vêtu de velours couleur de feu, brodé d or et surbrodé de toutes les pierreries de la couronne. L'habit étoit magnifique, mais de nouveau genre à mon avis. M. le Duc étoit richement vêtu d'un habit de velours cramoisi garni de diamants, M. de Gharolois de velours feu garni de même. Mais le prince de Conti, moins chargé de pierreries, avoit la plus belle housse : c'étoit un justaucorps de velours noir doublé de
velours couleur de feu avec de simples boutonnières de diamnnts et les boutons de même. Rien au monde ne m'a paru si brillant. CVioit dommage que l'habit u'étoit pas bien fait. Les cornettes blanches et les dragons d'Orléans et les grenadiers à cheval allèrent le prendre à l'hôtel des ambassadeurs. Le régiment du Roi bordoit la haie depuis l'hôtel jusquà la porte de
, Conférence dans l'esplanade; vis-à-vis du pont ouruaut des Tuileries étoient les gardes du corps et a maison du Roi habillés de neuf, en bataille, formant une avenue pour le passage de l'ambassadeur et de
l suite; dans les Tuileries, en entrant par le pont mimant, les Suisses à droite et les gardes francises à gauche, à quatre de hauteur, tous fort lerrés, ce qui faisoit une belle haie jusqu'auprès de 'escalier du Louvre, Le maréchal d'Eatrées et te nince de Lambesc conduisirent l'ambassadeur avec grande livrée.
Quoique le compliment de l'ambassadeur turc à . Majesté ne fût pas grand'chose à ma fantaisie, je e laisse pas, madame, de vous l'envoyer; d'autres >nt peut-être pris les devants; comme je ne l'ai que 'hier, je n'ai pu faire plus de diligence. Comme je 'ai pas eu l'envie d'aller ces jours-ci dans la foule omble qui étoit à l'audience, je ne vous ferai pas le relation, d'autant plus que je n'ai pas encore vu
de gens qui se soient facilement accordés sur l'habit de notre Roi : les uns me l'ont dit de velours bleu, les autres noir et les autres pourpre. Tous disent l'avoir vu cependant. Voyez, madame, quel fonds faire sur les discours des hommes. Beaucoup de gens croient que cette ambassade est pour tout autre chose qu'un simple compliment ; d'autres disent que nous l'avons fait demander parce que l'Empereur en a eu vent et que le grand vizir, qui craint cet homme, a été bien aise de prendre ce prétexte pour l'éloigner pendant quelque temps. Il doit venir passer ici quelques jours vers le 25 de l'autre mois. J'attendrai ce temps pour le voir à mon aise ; puis, si vous voulez, je vous dirai s'il est beau ou laid.
Le maréchal de ViUeroy a répondu au Turc : « Le très magnifique et très puissant empereur mon maître est très satisfait des marques d'amitié du très magnifique et très puissant empereur des Ottomans et de son ambassadeur qui vient les apporter. »
L'ambassadeur ne verra pas les princes du sang; il n'a vu le Régent qu'en cette qualité. On le traite précisément ici comme le nôtre à la Porte.
De Maltot.
Notre Saint-Père le Pape est mort. Gela pourra abréger le voyage du cardinal de Rohan. Nous pouvons nous flatter d'un jubilé. Ses jambes s'étoient
DE LA MAItljtllSE [)E BUXMÊBt M
échues, cela l'a expédie en deux fois vingt-quatre leiirt's. Il est niorl avec un transport au cerveau. Si endant ce temps-là on lui aval donné uu poiui de oyance à décider, auroit-i! été inraiUïble? I court un manifeste de M. dfl la Force : s'il me neuf, je vous l'enverrai.
Landivisio étoit celui qui gouvenioil les billets de
auque dans les derniers temps et qui n'en faisoit
niiit délivrer des petits pour des gros à ceux merues
i avoient des ordres. Bien des geus crovoii-ut ane
le fripon les vendoit à son profit; je le croirois assez.
Je sais que, pour eu faire couper un de 1000, il m'en
autrefois coulé 340 livres; on a vérifié qu'il en
donnoit tous les jours pour 20 000 à la Guyot. sa
maîtresse. Vous voyez que le profit de sa charge était
considérable. Le pauvre public payoît tout. Voilà
3 qu'il y a à gagner lorsqu'on voit pareille canaille
i place '.
Le Régent le sent lui-même ud peu tard. Il n'a , un sol. Sa maisoo n'est pas payée depuis des nps infinis. L'Etat lui doit doublement pour les Impenses qu'il a faites en Espagne et ailleurs pour i pension, etc. Il demande actuellement que tout i lui soit payé en rentes sur l'Hôtel-de-Ville au nier 25. La Chambre des comptes y fait quelques f Acuités.
On doute fort que les plénipotentiaires s'assetu-
!. Il èUII maître 'les rtqoêfa e depuis quelques
blent à Gambray; ni l'archevêque, ni M. deMorville ne partent encore; la question est s'ils partiront. On dit que l'Espagne fait revenir les siens.
On dit que les Torys ont trouvé dans les papiers de lord Stanhope * des lettres de l'abbé du Bois, qui lui marque qu'il ne doit rien croire de ce qu'il entendra dire de l'armement que l'on fait en France pour le Prétendant; qu'il a trouvé moyen de le faire croire et d'en tirer son profit, puisqu'il en a eu la nomination au chapeau de cardinal. Il y joignoit copie de ses lettres et des réponses du Prétendant. La mort du Pape dérange un peu ces projets; mais, quand il reviendroit au monde pour faire sa promotion, je ne crois pas que l'abbé du Bois pût beaucoup compter sur cela, à moins qu'il ne suivît l'exemple de l'évêque de Marseille sous Alexandre VI.
La position de la pauvre Mme Lass vous fera saigner le cœur, tendre comme vous êtes pour elle ; si le Régent ne lui avoit point envoyé ces jours-ci 12 000 livres en espèces, elle n'auroit pas eu de quoi envoyer au marché. Gela est bien à la honte des duchesses de sa suite.
Le jeune Hoguers épouse la Desmares, nièce de Mme de Ségur, qui a en or 400 000 livres *. Les uns