‹ Les corsairesChapitre 14 sur 35 · L.V TACTIQUE ET LES EQUIPAGES DES CORSAIKES IIQ · texte numérisé non relu

L.V TACTIQUE ET LES EQUIPAGES DES CORSAIKES IIQ

Le Poisson-Volant était un petit lougre, jolie et fine embarcation, ne portant que six pierriers et ving-t-quatre hommes d'équipag-e, tous marins d'élite, sous les ordres du capitaine Lantonne, Avec d'aussi faibles ressources, ce corsaire avait toujours vu couronner ses diverses courses des plus grands succès. Aussi s'était-il acquis dans la marine un nom fameux et redouté de tout le commerce anglais, auquel il portait chaque jour un préjudice considérable.

Dans le mois de juin 1797, le Poisson-Volant cinglait vers les côtes d'Angleterre lorsqu'il se trouva tout à coup sous la volée d'un bâtiment armé de six pièces de canon, lesquelles, montées sur coulisses et pivots, pouvaient battre de tous côtés. Bien que l'excellence de la marche du corsaire lui donnât presque la certitude d'échapper en prenant chasse, cependant il ne voulut pas reculer devant l'ennemi. Le capitaine Lantonne court bravement sur le navire anglais, qui le reçoit avec un feu roulant, mais le corsaire parvient à l'accoster, et nos intrépides marins, le sabre d'une main et le pistolet de l'autre, grimpent à l'abordage et chargent avec une vigueur à laquelle les Anglais ne peuvent longtemps résister. Le navire est enlevé sous les yeux mêmes de deux cutters anglais, auxquels le Poisson-Volant échappe avec sa prise. Cet exploit valut au capitaine Lantonne une lettre de distinction du ministre de la Marine.

Voici celle lettre : elle est du 11 prairial an IV.

On vient de me rendre compte, citoyen, de l'intrépidité avec laquelle vous avez abordé et enlevé un bâtiment anglais d'une force beaucoup supérieure à la vôtre.

Le Directoire exécutif, que je mesuis empressé d'informer devotre beau fait d'armes, et de la bravoure de votre équipage, me charge de vous témoigner sa satisfaction et son estime. Continuez, brave capitaine, à les mériter et à faire usage de celte tactique que vous venez d'employer

avec un si brillant succès : aborder l'Anglais, c'est le prendre, et vous en fournissez la preuve (i).

Le Moniteur ne se faisait pas faute de relater des aventures de ce genre. La Convention elle-même en était saisie.

Le i5 brumaire dernier, dit Pocholle à la Convention au nom du comité de la Marine, Denis Thueux, maître pêcheur du port de Boulogne, aperçoit au large un navire qu'il juge être ennemi. Il sortait pour faire sa pêche. Neuf hommes et un mousse formaient tout son équipage ; une hache et les instruments du métier sont toutes leurs armes; une caïche anglaise était à peu de distance.

Quoique le navire leur parût considérable, Thueux et ses braves compagnons forment le dessein de l'attaquer, l'atteignent et s'en emparent à la vue de la caïche.

Ce trait d'audace est trop français pour ne pas mériter d'être mis sous vos yeux.

Bien que Thueux n'eût pas de lettre de marque, la prise fut déclarée bonne par décret de la Convention du 19 ventôse (2).

La liste des prises faites par nos corsaires ou nos bâtiments de l'Etat et conduites dans les ports de la République était proclamée en séance à la Convention; l'énumération des navires ennemis, le détail de la cargaison , l'exposé du tort causé au commerce britannique, et les exploits de nos marins étaient accueillis avec enthousiasme par les membres de l'Assemblée, qui applaudissaient vigoureusement (3).

Le capitaine Cornu compta parmi les plus intrépides. C'était, dans toute la force du terme, ce que les

(i) 3fon., i4 Prairial an IV.

(2) Mon., II, 179^, 170.

(3) Cf. Mon., passim.

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Ang-lais appellent un « roug-h man », et les lettrés du Camp l'avaient baptisé : « Cornu, la corne, indéclinable en latin, indécrottable en français. »

Le i4 novembre i8o5, il se trouve au large à bord du Glaneur. A six heures du matin, on signale un brick venant vent arrière sur le lougre.

Le pavillon fut hissé et appuyé d'un coup de canon ; le brick vint dans les eaux du navire français qui le prolongea à contrebord au vent et lui envoya toute sa volée; puis, passantà lapoupe, il prit les mêmes amures que lui, continuant à le combattre par sa hanche de dessous le vent. Le lougre réussit encore à passer à tribord et canonna son adversaire; vingt minutes plus fard, le brick amena son pavillon, après avoir eu quinze hommes tués et dix-huit blessés. Le navire anglais fut amariné et dirigé sur Dunkerque : il était armé de douze caronades et était chargé d'escorter un convoi de trois navires de commerce qui réussirent, à la faveur de la brume, à gagner l'embouchure de la Tamise.

Ce n'était pas toujours le hasard qui mettait nos corsaires aux prises avec des bâtiments de guerre anglais. Ils les attaquaient en connaissance de cause et délibérément.

Le 25 décembre i8o3,le capitaine Beauvois, commandant le Hasard^ longeait la côte d'Angleterre, enveloppé d'un épais brouillard, lorsqu'il parvint à découvrir quatre navires tranquillement à l'ancre sous la pointe de Dungenness. Les deux premiers étaientdeux frégates dans l'ombre desquelles se tenait un brick et plus loin, à une portée de fusil, un cutter de i4 canons. Le capitaine Beauvois résolut de s'emparer de ce dernier bâtiment. Il fit immédiatement tout préparer pour tenter ce coup de main audacieux. Le cutter, protégé par les batteries des autres bâtiments, rendait cette entre-

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prise assez difficiie. Cependant le Hasard n'hésite point un instant; il se dirige vers le navire ang-lais, et, favorisé par les ténèbres et par un vent frais vif, il l'accoste sans avoir été découvert, coupe le câble et met le navire sous voile. Quelques-uns de nos marins s'étaient précipités sur le cutter et s'étaient emparés des panneaux, avant que les cris des hommes de quart et l'explosion des pistolets eussent attir6 sur le pont tout l'équipag-e anglais. La résistance alors n(! fut pas longue; et bientôt le corsaire et sa prisedisparurent, avant que les deux frégates et le brick, éveillés par le bruit de celte brusque attaque, passent venir au secours du cutter (i).

Beaucoup des capitaines qui ont pratiqué la course comptent à leur actif des exploits analogues : j'en citerai encore trois (dont j'ai pu vérifier l'authenticité), tels que les a rédigés A. xMariette pacha dans l'Aimanach de Boulogne, où il aimait à en publier le récit dès que l'un d'eux venait à sa connaissance :

Le Faret,sou.s les ordres du capitaine Denis Fourmentio, sortit de Boulogne le 4 frimaire an VII (26 novembre 1799). det intrépide corsaire portait i4 pièces de 4 et 70 hommes d'équipage, tous enfants boidonnais. Déjà depuis huit jours le Furet cinglait dans la Manche sans que nulle voile ennemie pointât à l'horizon. Fourmentin, fatigué d'une croisière aussi stérile, se rapprocha de la côte d'Angleterre dans l'espoir d'y rencontrer quelque navire. Le temps était brumeux et favorisait sa marche. Vers deux heures, une voile fut signalée par l'homme de quart, et bientôt on put reconnaître le bâtiment pour un grand sloop. Le corsaire redouble aussitôt de vitesse et gouverne sur l'Anglais.

— Une autre voile, s'écrie-t-on !

En effet, on aperçoit une mâtureplusélevéequisurgitdans

(i) A.Mariette. Almanach de Boulogne, 1842, p. 85.

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