CHARLES DUNAND
Ses débuts comme chirurgien. — Engagement dans la Marine. — Croisières en course. — Combats. — La campagne de Russie. — Dunand est reçu docteur en médecine. — Retour définitif à Boulogne-sur-mer.
La carrière de Charles Dunand se disting-ue de celle des autres corsaires. II a toutefois une communauté d'origine avec Tliurot : la chirurgie l'amena à s'embarquer à bord d'un bâtiment de course. Il ne commande pas de navire, bien qu'ily joue, suivant les circonstances, un rôle tout autre que celui de chirurgien : pendant l'action, il prépare activement do la besogne à ses confrères anglais. Il ne s'interrompait de se battre, que pour soigner les blessés de son bord.
Comme beaucoup de Français de sa génération, il vécut une série d'aventures extraordinaires parmi les luttes qui bouleversèrent l'Europe à cette époque. Une curieuse particularité de sa vie prouve en lui une volonté ferme et le vif désir de s'instruire : la course se pratiquait pendant la mauvaise saison; Dunand, corsaire à Boulogne et à Calais l'hiver, se hâtait, dès que les navires désarmaient pour la belle saison, de regagner Paris, où il continuait et perfectionnait ses études en médecine avec les ressources que lui avait
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procurées la course. Il passa ses examens de docteur au retour de la campag-ne de Russie. Il eut la chance de finir paisiblement au port une existence des plus mouvementées à son début. Il a pris soin de la conter dans un manuscrit qu'il iniilule: Recueil des principales actions de la vie de Charles Dunand, et que son petit-fils, M. Charles Lebeau, a eu l'heureuse idée d'imprimer, il y a quelques années, mais à un nombre très restreint d'exemplaires, non mis dans le commerce. Nous lui en devons la communication.
Charles Dunand naquit, le 27 mars 1786, à Savig-ny-en-Revermont, canton de Beaurepaire, sous-préfecture de Louhans, en Saône-et-Loire. Son père possédait des terres, prés et vig-nes, et une fabrique de poteries. Il jouissait donc d'une certaine aisance. Mais il possédait aussi une famille nombreuse, et chacun de ses enfants dut se chercher une situation sociale. Délicat de santé, atteint de fièvres paludéennes, Dunand ne put se livrer aux rudes travaux de la terre. Son goût le porta vers l'étude de la médecine, qu'il commença à l'hôpital de Louhans. Sa santé s'y raffermit peu à peu. Il quitte bientôt Louhans pour Besançon, où il arrive en 1799, en même temps que les convois qui encombraient la ville des blessés de la bataille de Zurich. Là, il passe douze heures par jour à faire des pansements à l'hôpital Egalité; son habileté lui vaut la direction exclusive d'une salle contenant quarante-trois blessés. Il la gardependant un an, tout en suivant des cours. Il éprouve alors la nécessité de venir travailler à Paris : il a peu de ressources, et sa grande distraction consiste à aller herboriser le dimanche à la campagne avec M. de Jussieu.
A dix-huit ans, il veut entrer dans la marine. La
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guerre vient d'être déclarée à l'Angleterre; il se présente au bureau des officiers de santé, subit un examen sommaire, le lendemain même reçoit un pli l'informant qu'il est invité à se présenter de suite au bureau des officiers de santé de la Marine pour y recevoir sa feuille de route, et partir en poste pour le port de Dunkerque.
Maintenant lui-même va nous conter ses aventures.
1802. — Je m'empressai de répondre à l'invitatioa (de la Marine) et j'écrivis une noto que j'affichai à un des pilliers de l'école de médecine par laquelle je m'informais si, parmi les élèves de l'école, il s'en trouvait de commissionnés pour le port de Dunkerque, je laissai mon adresse.
Dans la journée il se présenta trois officiers pour le même port, Lafarg-ue, Vig-nardon et Salles; nous fîmes nos dispositions pour partir à pied, car chacun de nous avait quelques dettes à payer avant le départ. Une seule malle suffisait pour nous quatre, elle était petite, encore elle ne fut pas pleine. Nous la mîmes à la dilig-ence pour Dunkerque, où elle arriva avant nous.
Le lendemain matin, chacun un bâton à la main, nous prîmes la route de Senlis. J'avais 18 ans, les autres 20 et 24, mais l'âge heureux! Nous jouissions de quitter une existence mesurée sur notre peu d'aisance; les châteaux en Espagne, les bons mots, les chants, enfin il ne nous manquait plus rien dans le monde.
La journée de voyage commençait très matin, nous courions sur la route, nous sautions les fossés interpellant toutes les personnes que nous rencontrions et, vers midi, nous commandions une omelette au lard pour le déjeuner, ensuite joyeusement en route. Vers le soir la fatigue nous ôtait la voix, nous ne sautions plus les fossés, notre corps était courbé par la fatigue, et l'omelette au lard et deux bolles de bière composaient notre souper. 11 était bien
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entendu entre nous que, pour voyager de cette manière, nous devions éviter les hôtels apparents.
Nous arrivâmes à Dunkerque le soir du sixième jour.
Notre première visite fut pour aller prendre connaissance du flux et reflux de la mer. Notre ig-norance sur le phénomène était complète croyant les mouvements si rapides que nous n'osâmes pas avancer sur la plage dans la crainte d'être entraînés par les flots et surpris de cette immense nappe d'eau. Un marin nous dit en riant : « Vous pouvez avancer sans crainte, elle ne vous emportera pas. »
Nous allâmes chez le chirurg-ien en chef de la Marine pour nous mettre à ses ordres. Il demanda deux hommes de bonne volonté pour embarquer le soir même. Je m'empressai de me présenter le premier et M. Vignardon fut le second.
J'embarquai sur le bateau plat n" 35, capitaine Lerond, qui mita la voile à lo heures du soir. Vers midi, la division composée de trente bateaux se trouvait par le travers de Calais. A deux heures après-midi, par le travers de Gris- Nez, trois gros vaisseaux de guerre ang-Jais nous approchèrent et firent un feu roulant sur nos pauvres bâtiments qui par leur forme peu propre à la marche furent exposés aux boulets ennemis. Ils ne produisirent pas grand dommage, mais du désordre dans la flottille. Nous reçûmes deux boulets dans la coque du navire, nos voiles étaient trouées par les projectiles; comme le vent était bas, nous fûmes obligés de mettre rames dehors. Je fis en cette circonstance preuve d'un vif désir de m'éloigner des boulets en aidant détentes mes forces les matelots à ramer.
Enfin nous atteignîmes la rade de Boulogne, la côte couverte de batteries de gros calibre protégeait notre mouillage et le calme de la nuit, joint à la fatigue, me procura un sommeil bien tranquille.
Au matin nous entrâmes dans le port. Je trouvai, au débarquement, un confrère qui était déjà à terre depuis deux heures. Il me proposa une tasse de café pour me remettre