CHARLES DUNAND
du mal de mer qui, malgré l'impression d'uue forte canonnade, ne m'avait pas quitté de Dunkerque à Boulog-ne. Le café où il me conduisit était la première maison où je mis le pied dans cette ville. Cette maison ayant peu après chang"é de destination fut achetée par un négociant dont j'épousai la fille, elle devint ma propriété, quatorze ans après.
i8o3-i8o5. — Je fus pendant deux ans dans le service de santé des bateaux plats sur la cannonnièreaSQjSur le bateau hôpital n" 2. Mes appointements étaient comme chirurg-ien de 3*5 classe de 166 fr. par mois. Mon dévouement à ma famille fit que je donnais loo fr. par mois à mon jeune frère nommé François, qui désirait aussi vivement étudier la médecine. Il avait reçu une éducation assez complète, il était alors assez facile et permis d'étudier les lang'ues anciennes,chose défendue de mon temps et qui coûtait souvent la tête aux professeurs. Je lui donnai le conseil d'aller de suite à Paris, que là je lui fournirais le moyen de continuer ses études. Sa grande facilité d'apprendre lui fit faire des progrès rapides qui le rendirent capable d'obtenir de l'emploi à Boulog-ne. M.Gaillaud, médecin en chef de laMarine, me conseilla de le faire venir près de moi, qu'il serait de suite commissionné. Il vint, mais le pauvre malheureux portait dans sa constitution le g-erme de deux maladies mortelles, anévrisme du cœur et phtisie pulmonaire. Il fut oblig-é de retourner à Louhans, ville que ma mère habitait et où il mourut trois mois après m'avoir quitté.
Je donnais sur mes appointements à ma sœur Pierrette, qui est encore vivante, i5 francs par mois pour sa pension dans le couvent de Louhans. Ainsi je restais avec 5 1 francs pour mes besoins journaliers, il est vrai que je log-eais à bord et vivais avec les rations de l'ordinaire du bord.
1808. — La flottille de Boulog-ne considérablement diminuée, mes besoins aug-mentant avecTâg-e, je résolus de tenter une carrière plus émouvante, plus exposée aux vives émotions que ma vig-oureuse constitution réclamait.
J'embarquai sur le corsaire les Deux Frères^ capitaine
l68 LES COUSAIRES
Lefèvre, armé à Calais, je sollicitai et j'offris ma démission du service de santé dans la flottille.
Les bâtiments corsaires de légère construction, montés par 70 hommes d'équipag-e, i4 canons de4,enfin,le hordag-e d'un pouce d'épaisseur, rendaient la navig-alion bien pénible. Ils portaient TefFroi parmi les matelots anglais et causaient la ruine du commerce de cette nation. Nos 70 hommes d'équipage se composaient de matelots ag-uerris, de soldats batailleurs, et d'officiers civils et militaires excellents. Les croisières sur les côtes d'Angleterre avaient lieu la nuit. Toujours sur le qui-vive, épiant les bâtiments marchands ou armés pour les prendre à l'abordag'e si on est assez fort, ou exposés à être coulés si la mauvaise chance vous dirige sur un bâtiment de guerre. La course, c'est ainsi que l'on nomme cette navigation, dure tout l'hiver, et on désarme vers Avril jusqu'en Novembre où on recommence.
Lors de l'engagement vous recevez 3oo fr. d'avance pour chaque officier, puis vous avez à terre 3 fr. par jour.
La première croisière pendant trois mois d'hiver ne me produisit que i.Soofr., la deuxième également.
J'étais heureux d'avoir de telles sommes qui me permirent l'été d'aller à Paris continuer mes études.
La troisième croisière, qui dura plus longtemps et donna 2.5oo fr., fut pour moi sillonnée d'événements.
Pendant l'hiver par le travers de Dieppe, à environ trois heures au large, en aidant à raccourcir la voile par une tempête de sud-ouest, je m'étais imprudemment mis à cheval sur l'écoute pour prendre le dernier ris. Le matelot qui était à la barre tenant le bâtiment vent debout laissa arriver avant que la besogne fut finie; je fus lancé à la mer tout habillé de longues bottes. J'étais assez bon nageur, après un plongeon je revins à la surface. Je demandai des avirons pour me soutenir sur l'eau ; on m'en envoya plusieurs avec recommandation de crier pour indiquer ma position. Je plaçai un aviron sous chaque bras et pendant une
CHARLES DUN.VND
heure et demie j'attendis que le bâtiment, par une manœuvre convenable, vint me repêcher.
Le corsaire désarmé, j'avais acquis une certaine célébrité de bon officier de corsaire.
L'armement de l Eglé, capitaine Pollet, se fît à Boulogne. La maréchale Ney fut la marraine. Des officiers de la marine militaire s'y embarquèrent et furent pour moi d'excellents compagnons. Cethiver-là,nous ne fîmes qu'une petite prise qui me valut environ 2.400 fr., qui furent encore employés, l'été suivant, à continuer mes études à Paris,
Un drame nous attendait sur la rade de Dieppe. Nous étions montés pour attendre la marée pour rentrer dans le port. Une frégate anglaise mouilla non loin de nous et tenta de nous enlever par abordage (1). Elle nous lança deux grandes chaloupes armées et montées par au moins 60 hommes. Elles nous abordèrent à tribord. Notre grande voile, la vergue amenée, divisait eu deux obliquement le pont du corsaire. Une plus grande partie de l'équipage se porta à l'avant pour recevoir la chaloupe qui avait abordé la première. Il ne restait à l'arrière pour recevoir la seconde que le capitaine Pollet, le soldat Lescot, de Lyon, et moi. Le capitaine tenait douze pistolets chargés et armés dans son bras gauche; à cheval sur le bastingage, un pied sur le pontet l'autre dans la chaloupe anglaise : il recevait sur la tête des coups de sabre répétés. Il faisait feu avec les pistolets et les lançait à la tête des Anglais. Lescot armé de son fusil abattait un Anglais à chaque coup, et moi armé d'une hache d'abordage, j'emportai les poignets des Anglaisqui voulaient s'aider du bastingage pour aborder et quelquefois des têtes anglaises furent heurtées par mon arme. Enfin, les combattants anglais diminuent, ils s'éloignent de nous entraînés par le courant. Nous eûmes deux tués et six blessés.
(i) A. Mariette a publié le récit de ce même événement dans l'Almanachde Boulogne de 18/40, pp. 96-98. 11 est intéressant de constater qu'il n'y a, entre son récit et celui de Dunand, que d'infimes différences de détail.
lyO LES CORSAIRES
En dirig-eant notre croisière vers les îles de Jersey et de GuerDesey,nous rencontrâmes un brick de 20 canons. Après une canonade et une fusillade d'une heure, nous tentâmes l'abordage, qu'il évita chaque fois. Bien lui en prit, car notre équipage composé d'hommes vigoureux et de 3o soldats, portant tous des noms de guerre, cœur d'acier, bras de fer, brûlaient du désir d'aborder l'ennemi et nous l'eussions certainement enlevé. Las de nos attaques, il nous abandonna.
En poussant notre croisière jusqu'à l'entrée delaMaache, un jour que la température était chaude, le calme le plus parfait, l'eau si claire à une grande profondeur qu'on voyait les poissons s'ébattaut, il me vint dans l'idée de me baigner. J'étais joyeux de remarquer d'énormes poissons à une grande distance de moi quand un être de forme humaine et tout noir vint en plongeant s'élever sous moi me nnontrant ses dents, les yeux ouverts elles bras étendus. Je fus effrayé, je jetai un cri de détresse et me sentant saisir je portai en cet instant de frayeur un violent coup de poing sur cet être que je crus un habitant de la mer. La douleur qu'il éprouva et le regret de son action, suggérée par un officier, exenseigne de la marine militaire, officier à bord, fit qu'il prononça mon nom. Je fus alors rassuré, je gagnai le bord et l'officier fut provoqué de me solder en champ clos cette dangereuse plaisanterie. Nous mouillâmes à l'île de Bréhat et là un coup de pistolet échangé entre lui et moi termina l'affaire.
La belle saison et les jours plus longs rendaient la course dangereuse et peu productive. Nous relâchâmes à Cherbourg où nous profitâmes grandement des plaisirs du Carnaval; nous allâmes à Fécamp et ensuite à Calais.
Là, le corsaire désarma et l'équipage se forma en Conseil pour régulariser les pertes et profits (i).
Les trois navires capturés furent vendus 1.800,000
(i) Ces réunions avaient lieu devant le juge de paix. Voir plus tiaut.