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CHAPITRE VI

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Une famille de corsaires : les quatre frères Fourmentin. — Le Baron Bucaille. — Ses Notes. — Ses débuts dans la Marine de çuerre. — Premières croisières en course. — Prise de la canonnière le Growler. — Succès divers. — Mission du Gouvernement : surveillance d'un nid de contrebandiers, le port de Flessinçue. — Mort de Denis Fourmentin.— La Flottille : le rôle de Bucaille; échec des attaques delordXelson. — Croisière sur la mer du Nord. — La distribution des croix de la Légion d'honneur. — Mission du Maréchal Soult. — Matchs et duels. — Série de combats. — Entrevue avec Napoléon : questionnaire de l'Empereur. — Dernière croisière sur l'Etoile.

Le héros légendaire de la g-uerre de course à Boalog-ne, celui dont le nom est resté le plus populaire, sur le compte de qui les anecdotes continuent à circuler de bouche en bouche, et de génération en génération, et dont les exploits furent transportés à la scène, est le fameux baron Bucaille.

Il ne s'appelait pas Bucaille, et il n'était pas baron ; mais la tradition a été plus forte que les données de l'état-civil et de la chancellerie, et la rue destinée à commémorer son souvenir s'appelle bien : « rue du Baron Bucaille », de par une décision motivée du Conseil municipal, qui, avec juste raison, a consacré la tradition. La légende l'a emporté sur l'Histoire !

En réalité, Bucaille était le surnom de Jacques- Oudart Fourmentin ; quant à son titre de baron, il

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demeura à l'étal de promesse, donl les derniers événements de la période impériale empêchèrent la réalisation. Toutefois, au cours de sa carrière de corsaire, pendant laquelle il opéra quatre-vingt-dix-neuf prises ramenées dans des ports de France, et plus de soixante qui retombèrent aux mains des Anglais, J.-O. Fourmentin reçut deux pistolets d'honneur, un sabre d'honneur, la croix de la Lég-ion d'honneur, et la dignité de Chevalier de l'Empire, dont le titre fut signé par Napoléon à son quartier général impérial d'Ebersdorf, le 7 mai 1809, Les armoiries qui ornent la colonne surmontant la tombe du corsaire ne sont donc pas vaines, elle titre les décrit ainsi : « d'azur, au chevron de gueules du tiers de l'écu, chargé au sommet du signe de Chevalier, accompagné en chef de deux haches d'abordage d'argent montées d'or, et en pointe d'un vaisseau d'or portant pavillon français, et soutenu d'une mer de sinople. » Et le texte ajoute : (( livrée : les couleurs de l'écu, le vert en bordure seulement. »

M. Albert Fourmentin, arrière-petit-fds du baron Bucaille, et sa famille, ont bien voulu nous communiquer les documents qu'ils possèdent à son sujet. Le plus important est un manuscrit de Notes. Le fils aîné de J.-O. Fourmentin, de son vivant même, a recueilli et rédigé ces Notes, suivant les indications de son père pour ce qui le concerne personnellement, et, pour certains faits d'ordre général, comme l'attaque de la flottille par Nelson, utilisant l'Histoire de Boulogne de Bertrand, et les Chroniques de la Marine Française (i), mais en rectifiant les points

(i) Jules Leconte et Ful^ence Girard, Chroniques de la Marine fran-

de détail qui ne concordaient pas exactement avec les souvenirs de Bucaille. Le manuscrit a donc la valeur de Mémoires. Nous en avons contrôlé l'exactitude parfaite sur les documents officiels du Greffe du Tribunal de commerce de Boulog-ne. Les souvenirs de Bucaille ne l'ont trahi que sur des points de minime importance: il ne commandait pas le premier corsaire sur lequel il s'est embarqué ; la représentation théâtrale qu'il indique comme ayant été donnée à la suite d'un sauvetag-e le fat, en réalité, après l'affaire du Growler; il ne s'est plus rappelé le nom de son premier armateur, ni la date exacte de la fin de sa course. Et c'est tout. Le reste est rigoureusement exact.

Le style des Notes est bien « de son temps » ; le récit n'en a que plus de charme. Si J.-O. Fourmentin avait été plus lettré, c'est certainement sous celte forme qu'il aurait, de sa propre main, rédig-é ses. Mémoires, sauf, évidemment, l'abondance d'épithètes élogieuses décernées par une ardente piété filiale. Mais il maniait beaucoup mieux la hache d'abordag-e que la plume : il fut souvent intéressé dans des courses et toujours, sa femme signe à sa place. Lorsqu'il lui fallait apposer lui-même sa griffe au bas d'un acte, c'était toute une affaire ; le clerc de notaire qui eut l'occasion d'en soumettre à sa signature, nous a conté que, la première fois, Fourmentin se présenta avec une main emraaillottée... la main droite ! Et par la suite, il demandait toujours à son notaire : « Z' peux-t-il signer ? » avant de se décider à le faire. 11 ne manquait pas d'esprit pour cela. Quand il esca-

çaise (1789-1880). Paris, 1836-1837. 5 vol.in-8. Jules Leconte était Boulonnais d'origine.

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ladait la côte de Saint-Marliti-lès-Boulogne, sur le dos d'un cheval où il se trouvait beaucoup moins en équilibre que sur le pont de son navire par les plus gros temps, il gémissait gaîment sur l'impossibilité de jeter l'ancre, afin de rendre sa monture plus stable- Il était doué de qualités intellectuelles de premier ordre, une décision, un à-propos surprenants dans les circonstances les plus critiques, un esprit fertile en ressources, une énergie extraordinaire qui lui donnaient sur ses hommes un ascendant moral absolu ; quant à sa puissance d'observation, elle est suffisamment démontrée par les qualités nautiques qu'il déploya : l'Empereur y accordait une telle confiance qu'il l'avait désigné pour le transporter en Angleterre sur l'Adolphe. Fourmentin constitue une preuve irréfutable à l'appui de la loi de constance intellectuelle, formulée par M. Remy de Gourmont (i).

Il lui fallait cette valeur propre pour accomplir les traits d'audace extrordinaires dont il était coutumier, et dont voici un exemple topique : je le raconte tel que la tradition de famille l'a conservé.

Un soir, plusieurs capitaines de corsaires dînaient ensemble ; un gigot fut servi,et une discussion s'éleva sur la question de savoir si le mouton français est de qualité supérieure ou inférieure à celle du mouton

(i) C'est le lieu de constater que les fils des principaux corsaires, devinrent des hommes remarquables à divers titres. Voici des exemples : le fils aîné de Bucaille, Jean-Marie Fourmentin, fut un chimiste distingué et député en 1848; les deux fils de Duchenne furent l'un, le docteur Duchenne, de Boulogne, qui inventa l'électrothérapie l'autre Mgr Adolphe Duchenne. qui aida Marianne-Toute-Seule à fonder le premier clablissement hospitalier à Berck ; l'aîné des fils de Broquaut mourut bey et consul de France à Zanzibar, un autre fut décoré pour avoir inventé le premier métier à tisser les filets de pèche; enfin le fils de Sauvage-Clarté fut Frédéric Sauvage, inventeur de l'hélice appHquée à 1,1 navigation, du physionomèlre, du soufflet hydraulique, etc..

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anglais. J- 0. Fourmentin déclare que le seul moyen de trancher la question est de la jug-er pièces sur table ; on avait les moutons français; il ne manquait que les moutons anglais : il se charge d'aller en chercher. Il se rend sur-le-champ à l'entrée du port, au coin Menteur (le nom est resté ); suivant sa coutume, il rappelle les hommes de son équipage en tapant avec un marteau sur le fond d'une casserole. Il met à la voile, débarque en pleine nuit sur la côte anglaise, s'empare d'un poste de douaniers, et ligote les hommes du poste, sauf six, auxquels il ordonne, pistolet au poing, de le conduire au plus prochain parc à moutons. Il choisit les six plus beaux du troupeau, les charge sur le dos des six douaniers, et les fait transporter à son bord. Il donne une bouteille de rhum aux porteurs involontaires pour les remercier de leur peine, et fait aussitôt route sur France. Parti avec le flot, il revient avec le flot... et les moutons demandés, dont ses collègues et lui furent à même d'apprécier et de comparer la saveur, en toute connaissance de cause.

Jacques-Oudart Fourmentin appartenait à une vieille souche de marins boulonnais. Un Claude Frumentin figure au rôle de l'Inscription maritime du 4 novembre 167 1. Denis Fourmentin possédait deux barques dépêche en 1753 (i), et périt en mer en 1772. De sa femme, Marguerite Altazin, il eut quatre fils : Denis, l'aîné, né en 1760, tué à bord de son navire le Furet en 1799; Jacques-Oudart, dit Bucaille, né le 20 février 1764; Nicolas, et Jean, dit Dejean. Les deux cadets servirent généralement en qualité de seconds

(i) A.D. Boulogne, Reg. aud.

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SOUS les deux aînés; ils commandèrent à leur tour quand Denis fut tué et quand Jacques-Oudart eut cessé de faire la course. L'union la plus étroite ne cessa jamais de régner entre les quatre frères. Nombreuses sont les croisières que Denis et Jacques-Oudart firent de conserve :ils réglaient par avance la répartition de leurs parts de prises par acte notarié. Lorsque Denis fut ramené chez lui, blessé à mort, il demanda à son frère de le venger. « Min frère, z' te vinzerai I » , dit Bucaille, qui lui tenait la main et pleurait à chaudes larmes. La scène, contée par les /Vo^es, l'était de façon identique par M. Cornu poulieur, plus tard conservateur du Musée, et qui en avait été témoin.

Jacques-Oudart fut d'abord mousse, puis matelot dans la marine royale. Il pratiquait la pêche quand la Révolution éclata. Voici le tracé de son existence, d'après le relevé de ses états de services aux Archives de la Marine, et aux Archives du Greffe du Tribunal de Commerce.

Matelot à 21 francs faisant fonctions de contremaître sur le corsaire l'Egalité, du 6 au 20 février 1793 ; prisonnier de guerre du 20 février au i3 juillet de la même année. Du 16 avril au 28 novembre 1794, toujours comme matelot à 21 francs faisant fonctions de contre-maître, il accomplit la course du Souffleur. L'année suivante, en la même qualité, il fait les deux courses de la Brûlante, du 21 janvier au 16 avril, et du 8 août au 6 septembre.

Le 17 juin, il prend le commandement du Furet, armateur Tiesset fils, et fait trois courses : du 17 juin au i3 septembre, du 22 septembre au i5 novembre 1796, et du 7 janvier au 26 mars 1797. H prend

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le Royal Capitaine (12 Thermidor an IV ), la Nancy (i3 fructidor), sloop charg-é de vin et de bière, où il jette vingt hommes d'équipage avecJ.-B.Polletcomme capitaine de prise, et V Union, àe 120 tonneaux (10 Pluviôse an V), chargé d'oranges, avec Charles Pérard comme capitaine de prises.

C'est pendant la deuxième course du Furet que se place l'incident suivant :

Le 12 vendémiaire an V, le Furet, courant des bordées pendant la nuit, distingua, à travers l'obscurité, un gros brick portant pavillon anglais et armé de six canons au moins.

Le lougre n'hésite pas à l'approcher, et, en façon de salut, il lui envoie quelques boulets ; le brick riposte de toute f^on artillerie, et l'affaire s'engage chaudement. Mais au bout d'une demi-heure de combat, l'Anglais, se voyant serré de près et redoutant l'abordage, cesse le feu et fait signe qu'il amène pavillon.

Aussitôt, par l'ordre de Fourmentin, les artilleurs éteispnent leurs mèches, laissent tomber les refouloirs, pendant que les matelots jettent les haches d'abordage pour ne plus songer qu'à la manœuvre. C'était précisément sur quoi leur perfide ennemi avait compté. A l'instant, virant de bord, il envoie au Furet, trop confiant, sa double bordée, et lui fait éprouver dans le corps et le gréement d assez fortes avaries. Puis le brick, remettant toutes voiles dehors, fuit comme l'oiseau de proie qui a su tromper le chasseur, et s'envole à tire d'ailes.

C'est ainsi qu'il put échapper à la poursuite acharnée du Furet, qui pendant quatre heures lui donna la chasse jusqu'en vue de la côte anglaise, et sous la protection des canons anglais.

Quelques jours après, Fourmentin recevait cette lettre, l'une des premières qui figure dans ses glorieux états de service :

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Il vient de m'être rendu compte, capitaine, de la bravoure avec laquelle vous avez attaqué et poursuivi un navire ang-Iais de force supérieure à la vôtre et dont le capitaine, au mépris de toutes les lois de l'honneur et du vrai courage, a forfait lâchement à sa parole. C'est un trait de perfidie de plus à ajouter à tous ceux qui dégradent journellement ce peuple. Gomme son intérêt est son unique mobile, c'est par là qu'il faut le punir en frappant son commerce. Votre valeur me répond du succès de votre veng-eance.

Signé : truguet (i).

Le ministre de la Marine ne savait peut-être pas si bien dire.

J.-O. Fourmentin commande ensuite l'Enjôleur, armateur Delporte frères, et fait deux courses de conserve avec Denis Fourmentin, commandant le Furet 11° 2. Tous deux prennent deux cutters, /'Ac^i/et/'/zzdustrie, vendus net 127. 4661. 20 s. 6 d. (l'équipage du premier s'était jeté dans le canot, avait coupé l'amarre et gagné la côte anglaise) ; un sloop chargé de grains, l'Actif. (Soubitez, capitaine de prise), vendu net II. i3o fr. 35; quatre pêcheurs, vendus 2. 284 fr. 25; le Tom, vendu 15.469 fr. 07; le Cheval marin, vendu 30.897 fr. 48 ; le cutier la Liberté, 781 fr. 85; la Dame Elisabeth, 809. 270 fr. ; quatre smoggleurs, la Nancy, l'Astrakan, le Succès et le Joseph, ensemble 6.233 fr. 86; la Jeune Charles et la Bonne Elizabeth, ensemble 162.205 fr. i5; la Bienfaisance. 96.760 fr. 60; la Maria, chargée de fer en gueuses, dernier navire d'un convoi ; enfin la Wohlthâtigkeit ( capitaine de prise, Jean-François Palette), armé de

(i) Cf. Mon., an V, n" ii. Le journal ajoute que le Furet eut un homme dangrereusement blessé.

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6 canons de i en batterie, d'une paire de pistolets et d'un fusil, mais dont la prise ne fut pas déclarée valable.

De l'Enjôleur^ Fourmentin passe sur le Rusé^armaiteur Tiesset fils : le relevé de ses états de services n'en porte pas la mention. Les Notes nous apprennent qu'il alterna alors ses courses sur l'un et sur l'autre de ces deux corsaires, ce qui explique que A. Mariette {Almanach de Boulogne, [843, p. 92) ait pu confondre en une seule plusieurs courses du Rusé, les rapportant toutes à la seconde qui se termina par l'affaire du Growler. L'une aurait rapporté, pour trois prises, 69.440 fr., 90.000 fr. et i38.349 fr. La vente du Groivler à la République Française produisit go. 000 fr. Les Archives du Greffe du Tribunal de commerce ne portent pas trace de ces chiffres, dont A. Mariette n'indique pas la provenance, mais ils semblent concorder avec ce que disent les Notes. Uuant à l'autre course du Rusé, nous en avons trouvé le résultat aux archives départementales (i); avec Cary, commandant VUnité, les prises sont : l'Anna, de Londres, vendue 98. 285 1. 10 s. là. ; la Révolution, 98. 176 1. 10 s. 9 d. ; r Aventure, de Belfast, 499-3 16 livres 17 s. ; l'Anna, de Waterford, 121. 179 1. i3 s. 8 d. ; la Cambria, 84. 268 1. 18 s. 3 d. ; et seul : le Charles, d'Yarmouth, 66.871 1.5 s. 9 d.

Nous avons conté celte affaire du Growler ; les Notes en donnent d'autre part une version très complète. Bucaille y mérita les pistolets d'honneur qui lui furent envoyés par le Directoire. De plus, F. Morand (2) nous a gardé le souvenir d'un épisode

(i) A. D., II, L. Boulogne, Corsaires.

(2) Almanach de Boulogne, 1802, p. 86.

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amusant qui en fut la suite. Ce brillant fait d'armes fut consacré par le théâtre ; il servit de thème à une pièce de circonstance, « le Corsaire Boulonnais », ou le « Capitaine Généreux », dont l'auteur se nommait Champmêlé, et faisait partie de la troupe qui exploitait alors le théâtre de Boulogne, où sa pièce fut représentée deux fois, les i^r et 5 Nivôse anYI.

C'est une de ces compositioas dont l'à-propos fait tout le mérite. Le capitaine de la canonnière capturée était amené en scène, blessé et porté sur un brancard; il proclamait le nom de ses vainqueurs, Bucaille et Duchenne. Voilà tout ce que les contemporains en ont retenu, si nous y ajoutons un frag-ment de couplet et un épisode de la première représentation qui mérite de ne pas être oublié. Le couplet commençait ainsi :

Qu'on chante Jean-Bart et Duquesne Vous ne m'en verrez point jaloux :

Je chante Bucaille et Duchenne, Mon bonheur est bien aussi doux.

Là-dessus les deux héros nommés dans le couplet furent introduits sur la scène, et vinrent occuper une place marquée à la craie, pour recevoir chacun une couronne qui devait descendre des frises sur leur tète. Celle qui était destinée à Duchenne lui arriva exactement; mais Bucaille sentit la sienne tomber à ses pieds, et put donner lieu de remarquer peut-être, par le sans-façon avec lequel il la ramassa pour se couronner lui-même, que le souvenir de Jean-Bart n'était pas mal à propos rappelé dans Télog'e de nos deux marins.

Le 26 septembre 1798, J.-O. Fourmentin reprend la mer sur /'^/yd/ewA', jusqu'au i5 novembre. 11 fait la course avec son frère Denis, commandant le Furet. Les armateurs sont Tiesset fds et Delporte frères. A

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bord de l'Enjôleur se trouvent J.-M. Lefebvre et Sy hommes d'équipag-e; à bord du Furet, T.-D. Lebeau, J.-Fr. Palette, John Robinson et 42 hommes d'équipaçe.Les prises sont le Haddock (armé de cinq fusils dont il ne s'est pas servi, et faisant partie d'un convoi de quatre-ving-t-dix bâtiments sortis comme lui de Lisbonne, escortés par deux vaisseaux de ligne et deux navires marchands armés en guerre), chargé de denrées coloniales, vendu 278. 4^4 ff. 19 ; VHiber- /H"a,353.379 fr. 79 ; la Doris, 8.016 fr. 76; la Bienfaisance, chargée d'eaux-de-vie et de lin, lay. 466 I.20S. 6d.

J.-O. Fourmentin est, au retour de cette course, envoyé au Havre comme officier de port; il y reste du 18 décembre 1798 au i3 décembre 1802.

Les états de services portent qu'il navigue ensuite en qualité de maître sur un bâtiment de commerce, le Succès, du i4 décembre 1802 au 8 décembre i8o3. II y a là une erreur manifeste, au moins quant à la seconde de ces dates, car, en mai i8o3 (du 16 prairial au 7 messidor an XI), Fourmentin commande une course de l' Impromptu (armateur V^'^ Lafoirez Cadet), de 52 pieds 2 pouces de tête en tête, armé de deux pierriers, et portant de 36 à 4o hommes d'équipage. Avec son cadet Nicolas Fourmentin, qui commande le Voltigeur, il prend le Neptune, chargé de fer et planches, vendu 171.740 fr. 20; le Hope, chargé de charbon de terre, vendu 32.339 fr. 3o ; l'Au- ^wmn, vendu 22. 912 fr. 3i ; la Flora^ 17.624 fr.09; la Vénus et le Richard, deux smoggleurs, ensemble 4.341 fr. o5, et le Freedom, 20.370 fr. 55.

On trouve ensuite J.-O. Fourmentin officier de port à Boulogne, du 27 juillet i8o4 au 18 octobre i8o5;

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le 20 octobre, il reprend la mer sur r Adolphe (armateur Merlin-Dubreui!),de 5o pieds de quille, 55 pieds de t(5te en tête, 1 3 pieds 6 pouces de baux, 6 pieds de creux sur carlingue et sous pont, portant i4 canons avec 5o à 55 hommes d'équipag-e.Le général Adréossi figure parmi les intéressés. La course dure jusqu'au 5 février 1806, et rapporte les prises suivantes : la Vénus, vendue 28.900 fr. 55; la Mary-Ann, i4-i90 francs 07; le Lisbon Packet, 254.54o fr. 48; le Basset, 419-954 fr. 5i ; la Margiieritte,^l\.^2^h. 68 ; le Friendship, 228.260 fr. 56 ; la Paix, 26.35o fr. 42; le Poisson Volant, pris d'abord par un corsaire de Bordeaux, délivré par un navire anglais, et repris parFourmentin ; il fut vendu 148.289 fr. 3o; le Prince d'Orange, 89, 4o4 fr. 48, et son canot 45 fr. 87, soit au total, pour les neuf prises, une somme de i.244-8i4 fr. 94. Le Moniteur (i) indique encore la prise de l'Aid, 112 tonneaux, cargaison d'orge et farine.

J.-O. Fourmentin accomplit sa dernière course en deux croisières, du 20 octobre i8o5 au i3 janvier et au 5 février 1806 (et non 1807, comme l'indiquent les Notes), à bord de /'jE'^o/7e (armateur Merlin-Dubreuil), de 57 pieds de quille, ponant 7 canons de l\, 5 de 3, 2 de 2, 2 pierriers de i, et 65 hommes d'équipage. Jean-Pierre Altazin est second à bord, et Jacques- Nicolas Fourmentin, interprète. Bucaille prend le Nautiliis, vendu 2i.ii5 fr. 28; l'Edwards, 47'933 francs 02; et, avec le Voltigeur, capitaine Nicolas Fourmentin, le Venter, vendu 29.107 fr. 53 ; l'Hellen (portant 63 hommes d'équipage et47 livres déballes),

vendue 49*87 1 fr. gS; les Trois Frères (L.-T. Hénin, avec VEglé, s'était joint aux deux Fourmenlin pour capturer ce navire), vendu 18.940 fr. 27 ; le Plymouth et la Henriette (ces derniers d'ap. il/o/i., 1806, n° 35).

Le relevé des états de services indique que J.-O. Fourmenliii navigua encore en qualité de second, du i4 juin i8i4 au 1 1 avril 1810, puis en qualité de capitaine, du i4 juillet i8i5 au 19 juillet 1816, et du 20 juillet 1 816 au 16 août 181 7, sur le Succès, bâtiment de commerce.

Il mourut le 10 janvier i848, à l'âg-e de 83 ans et 10 mois, dans la maison portant leu'^ 83 de la rue de l'Ecu, aujourd'hui rue Victor-Hugo ; il en avait jadis fait don à sa femme, en accompagnant le cadeau d'un mot trop pittoresque pour être rapporté ici, mais que les gens du pays connaissent bien. La maison porto une plaque avec la mention suivante : « Le capitaine Bucaille (J.-O. Fourmentin) est mort dans cette maison le 10 janvier i848. »

Il avait épousé, le 7 décembre 1794, Marie-Jacqueline Delpierre. Il en eut une fille et deux fils, dont l'un, Jean-Marie Fourmentin, chimiste distingué et inventeur de procédés nouveaux, fut élu député du Pas-de-Calais en i848. Il porte, sur son acte de naissance, le surnom de Bucaille.

Nous avons dit combien la vie des trois frères de Jacques-Oudart avait été mêlée à la sienne. En en retraçant les principaux traits, nous nous efforcerons d'éviter les redites.

Denis Fourmentin commande en l'an V le Furet (armateur Tiesset) ; le 10 thermidor, il est hêlé à une portée de pistolet par un navire appartenant à un

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convoi de cinq voiles ; il répond par une décharg-e de mousqueterie, aborde et amarine le Garland, charg-é de charbon de terre. En VanW, 'ûcommRnde les Deux Frères (armateur Alexandre Adam), de 60 tonneaux ; il s'empare de la Jane, brick chargé de terre de pipe, portant 7 hommes d'équipage, armé de 2 pierriers et de 2 fusils ; lors de l'abordage, les coups de feu du corsaire lui tuent un homme et en blessent un autre. Parti de la rade de Dieppe le 24 nivôse à 8 heures du soir, Denis Fourmentin croise vers la côte anglaise et revire en France à 3 heures du matin sans rien rencontrer; le 25, à 10 heures du matin, il est chassé pendant trois heures par une frégate anglaise; il lui échappe, croise encore dans le détroit, rencontre un bâtiment auquel il hêle l'ordre de mettre en travers, et, ne recevant pas de réponse, lui envoie deux coups de canon à boulets et une décharge de mousqueterie; après quoi, il l'abordeet l'amarine : c'était unbrick chargé de quincaillerie. Denis Fourmentin prend encore la Victoire, brick chargé de charbon, et l'Aimable Marie, également chargée de charbon, armée de 2 canons de 2 et de 2 pierriers, sur laquelle Blondin fut capitaine de prise. C'est pendant qu'il commandait les Deux-Frères que Denis Fourmentin fut la victime de Janot, limonadier (v. plus haut). En l'an VII, il commande le Furet (armateurs Moleux-Crouy et Adam), armé de /+ obusiers de 12. On a lu le récit des courses qu'il fit sur ce corsaire, de conserve avec Jacques- Oudart. Le 5 brumaire, il met à la voile, seul, rencontre l'Adèle, capitaine Kilberg, de Calais, et tous deux prennent six pêcheurs anglais, l'Endeavour, et le F. Cap. Seaford, de Seaford, le Speedwell, de Brighton, le Heering et le Succès, de Hastings,et /a

igo

LES COKSAIRES

Surprise, de Soreham, vendus au total 5.52 1 1. 98c. ; tous deux prennent encore /e J/acreaM, vendu 2.519I. i3 c, et le Hope, i.35o 1. 3i c. Avec Fauqueux, commandant les Huit Frères, Denis Fourmentin s'empare de r Adellaer ; il participe enfin, avec l'Escamoteur, commandé par Jean Fourmentin, à la prise du Patap- 5C0, qui futvendu 946. 6731. 24 s. Les comptes de cette course ont été joints par les armateurs à ceux de la course de V Escamoteur ; le total se monte à 954.803 1. 45 cent., soit en francs 943.01 5 fr. 76. Il resta, par suite de transactions avec les propriétaires des prises, 255. o32 fr. 92 à répartir ; les intéressés eurent à rendre compteaux armateursde i i.477fr. 9, soit i i4fr.27par action ou centième d'intérêt. L'équipage reçut, net, 53.3o5 fr. r5. Le 4 nivôse de ce même an VII, Denis Fourmentin s'attaque, avec Audibert, commandant le Rusé, armé de 8 canons de 3, à une corvette anglaise de 18 canons de 18 en batterie, et 4 obusiers de 18 sur le gaillard. Il reçoit pendant le combat deux blessures, dont la seconde fut mortelle (i).

Le troisième frère, Nicolas Fourmentin, commande, du 16 prairial au 17 messidor an XI, la première course du Voltigeur (armateurs Delporte Frères et Dupont), de 43 tonneaux, portant i4 canons de 2 et 43 hommes d'équipage, au cours de laquelle il fait sept prises avec Jacques-Oudart sur l'Impromptu; le Voltigeur touche pour sa part 125.294 fr. 24. Le 17 pluviôse an XIII, il commande l'Adolphe (armateur Merlin-Dubreuil), et prend le Georges, armé de 2 canons, chargé de blé, farine, beurre, fer-blanc, et vendu

(i) Cf. les Notes de Bucaille, et, plus loin, la notice consacrée à Audibert.

LES FOURMENTIN IQI

160.891 fr.63. Du 16 Brumaire an XIV au 1 4 janvier 1806, Nicolas Fourmentin commande la 2^ course du Voltigeur ; il porte à son bord Bernard Margollé, enseigne auxiliaire, charg-é d'une mission particulière par le maréchal Brune; il prend le Venter (avec J.-O. Fourmentin et l'Etoile), vendu 29.107 fr. 53, les Trois Amis (avec J. Huret et le Prospère), vendu 5,196 fr. 71, les Trois Frères (avec J.-O. Fourmentin sur l Etoile et L.-T. Hénin sur l'Eglé), vendu 18.940 fr. 27, /(? Vanroskan, [\'^ .^2[\ fr. 48; VHellen, 49.871 fr. 95. Au printemps de 1806, il commande la 3® course du Voltigeur, et prend, le 3 février, le Thomas, àe 90 à 100 tonneaux, chargé de blé, farine et fèves, vendu 36.772 fr. 57, le Phosphorus, le Harisson sur lest, et, avec Jean Fourmentin sur l'Adolphe, l'Endeavour, vendu 2.940 fr., et le Narraton, 6.964 fr. 91. Enfin, du 11 novembre 1806 au 5 janvier 1807, il commande la 4® course du Voltigeur, (mêmes armateurs), pendant laquelle il prend : la Margaret, \endue 33.965 fr. 25, /e Kingston, 159.100 francs 97, et le Jupiter, 86. Ii6i fr. 62. Les Mémoires de Broquant nous ont appris que tous deux se retrouvèrent sur les pontons anglais, et s'évadèrent de conserve.

Jean Fourmentin, dit Dejean, le dernier des quatre frères, commande l'Escamoteur (armateurs Alexandre Adam et Moleux-Grouj), du 5 brumaire au i5 nivôse an VII; il prend le John Margaret, vendu 3.4o4 livres 5o cent., et, avec son frère Denis sur le Furet, le Patapsco, vendu 946.673 1. 24 cent. Au printemps de 1806, il commande l'Adolphe (armateur Merhn- Dubreuil), prend, le 18 février, l'Eden, vendu 26.057 francs 06, et le Narratonei l'Endeavour arec son frère

igî

Nicolas sur le Voltigeur, Le i6 novembre 1806, sur l'Etoile (armateur Merlin-Dabreuil), il prend l'Adclison, vendu i.-jSi fr. 40-

Au début de l'année 1807, il commande le Chasseur, armé à Gra vélines par Decarpentry et Debette; il prend le Maussade, vendu 19.361 fr. 21, leHunter, 9.146 fr. 45, et (avec Flouest, de St-Valery-en-Caux, sur l'Espoir, et Souville, sur le Glaneur), le Robert et Thomas, chargé de terre de pipe, vendu 2. 787 fr. 35. Du 17 septembre 1808 au 3i janvier 1809, i^ commande la seule course du Bucaille (armateur Merlin- Dubreuil) ,de 58 pieds quille et 60 tonneaux, portant 9 canons de 4? 2 de 2, 5o fusils, i5 paires de pistolets, 3o sabres, 2 espingoles et 89 hommes d'équipage; une paire de pistolets pour le capitaine coûta 72 fr.,et une pour le second 36 fr. Les frais d'armement se montèrent à 64.079 fr. 35. Jean Fourmentin fit à son bord une chute qui nécessita son débarquement à Calais le 24 novembre 1808 ; il fut remplacé par Gabriel Bourg-ain. Son second, Nicolas Baillard, débarqua en même temps que lui, et fut remplacé par F, -M. Fourny. Les prises sont : la Marie, chargée de bois de construction, vendue 5.075 fr. 4«^ ; le Wollff (axec le Rôdeur, capitaine J.-Gab. Hurel), i4.523 fr.8i; les Quatre Frères, chargé d'huile de poisson, 227.892 fr.; la Vrouw Catharina, 5o. 19J fr. 20 ; le Hesselwood, 139.085 fr. 96; le Phénix {divec le Père de Famille, le Vautour, VEpervier, l'Aventurier, le Vengeur, le Figaro et la Vengeance), pour lequel le Bucaille requi 461 fr. 12', la Minerve {aw^^c la Princesse de Pologne), dans la vente duquel le Bucaille eut pour sa part 472.577 fr. 34; et V Engelhush, vendu i5.3o2 fr. 81. LacourseduiBacaf7/erapportaitautotal9i6.744 fr'94-

LES FOUKMENTIN igS

On voit que Jean Fourmentin marchait glorieusement sur la trace de ses aînés.

Les papiers contenant les liquidations de courses ont été dispersés à tous les vents et détruits pour la plupart; sur ceux des arc!îives,les rats ont commencé leur œuvre. Nous n'avons pu, par suite, donner la liste complète de toutes les prises faites par les quatre frères Fourmentin. Nous en avons indiqué assez, cependant, pour prouver qu'ils figurent au premier rang des marins qui s'illustrèrent dans la guerre de course. Cet exposé a pu paraître un peu aride : il contient beaucoup de dates et de chiffres. Il précède toutefois utilement le récit qui va suivre. On y verra ce que fut la course dans les temps modernes, et le rôle complexe joué par les corsaires, en tant que corsaires, en tant qu'officiers de la Flottille, en tant qu'éclaireurs, en tant qu'émissaires chargés par l'Empereur ou ses maréchaux de missions spéciales.

Et au-dessus de tous, d'une audace incroyable, d'une énergie à toute épreuve, d'une bravoure infrangible, d'une intelligence remarquable, vrai type de marin accompli, se dresse à nos yeux le baron Bucaille, qui n'était pas baron, et qui ne s'appelait pas Bucaille, mais qu'il est impossible de désigner autrement.

NOTES DEJ.-O. FOURMENTIN

RECUEILLIES ET RÉDIGÉES PAR SON FILS AINÉ(l)

A l'â^e de 18 ans, époque à laquelle il fut levé pour servir dans la marine royale, la première destination de J.-O. Fourmentin fut le port de Brest où il fut embarqué sur un navire de l'Etat. Quelques mois après il passa abord de l'Eveillé, vaisseau de 70 qui faisait partie de la division sous les ordres du comte d'Estain^, prête à faire voile pour la côte méridionale de l'Espag-ne, et qui devait renforcer la flotte qui faisait le siège de Gibraltar.

Cette division était composée de cinq vaisseaux, trois frég'ates, et de plusieurs autres bâtiments de guerre de moindre importance.

Simple matelot, à bord d'un vaisseau de ligne, au milieu d'un nombreux et vaillant équipage, le mérite de notre jeune marin ne pouvait percer à travers la foule et devait nécessairement rester ignoré, faute d'occasion pour se produire ; mais un incident que le hasard seul amena servit à le mettre en évidence, et à donner au capitaine du vaisseau une grande idée de son habileté à la manœuvre.

Pendant le séjour que fît le vaisseau sur la rade de Cadix, le capitaine eut un jour besoin d'aller à terre et ordonna en conséquence de mettre le grand canot à

(i) Nous donnons l'intégralité du texte concernant le passage de Bucaille dans la marine de guerre, et toute sa carrière de corsaire. Nous avons supprimé certains détails de son existence personnelle n'y ayant pas trait, et dénués d'intérêt.

LES FOURMENTIN

la mer; l'ordre fut immédiatement exécuté et le canot, en longeant le vaisseau, fila sur l'avant pour recevoir le capitaine et sa suite ; mais au moment de s'embarquer le patron hésita, et prétendit que le vent était trop violent et la mer trop houleuse pour pouvoir gagner la terre. Sur cette assurance, le capitaine, malgré les besoins du service, se détermina à attendre un temps plus favorable. Fourmentin, les bras appuyés sur le bord du vaisseau, s'entretenait sur cet incident avec plusieurs marins de son pays : Si l'on veut /n'embarquer dans le canot, leur dit-il d'un ton d'assurance, je réponds d'aller à terre. Le maître d'équipage, qui, à cet instant, passa derrière lui, entendit ces derniers mots et alla aussitôt trouver le capitaine.

— Il y a, lui dit-il, un homme du bord qui répond d'aller à terre.

— Qui est-il? demanda le capitaine.

— C'est un jeune Boulonnais.

— Faites-le venir, je veux lui parler.

Notre jeune marin, surpris de cet ordre, pensait qu'on ne le faisait appeler que pour lui faire quelque réprimande, ou lui infliger quelque punition; il s'examinait intérieurement et ne trouvait réellement rien dans sa conduite qui pût mériter le blâme; il parut donc tout troublé devant son capitaine :

— .Teune homme, lui dit cet officier, tu réponds d'aller à terre dans le grand canot ?

— Oui, mon général.

— Eh bien, embarque-toi, je vais donner les ordres nécessaires, tu seras patron à bord.

Fourmentin fit aussitôt ses diligences; il eut soin de faire mettre quelques gueuses en fer dans le canot,

iq6 LES CORSAIRES

et lorsque tous les canotiers furent à leur poste, et que le capitaine fut embarqué, il ordonna d'appareiller en tenant la barre d'une main et l'écoute de grandvoile roulée autour de l'autre, afin de pouvoir rendre la main et céder à la violence du vent si le bateau se trouvait forcé.

— Prends garde, Fourmentin, lui cria le capitaine, nous sommes forcés, nous allons chavirer.

— N'ayez pas peur, mon général, je tiens la clé dans la main.

Ils arrivèrent ainsi près de la côte et longèrent la terre jusqu'à une petite pointe qui se trouve à l'entrée du port de Cadix. Là, le patron fit amener la voile et gagner le rivage à la rame ; on jeta l'ancre, et quelques marins se mirent dans l'eau jusqu'à la ceinture pour débarquer sur leur dos le capitaine et l'officier qui l'accompagnait.

Au retour de cette petite expédition, le capitaine fit assembler l'équipage et proclama, en présence de tous, J.-O. Fourmentin patron du grand canot :

— Boulonnais, lui dit-il, je ne veux que toi pour patron.

Fourmentin vit bien que la distinction dont le capitaine venait de l'honorer serait pour lui une cause de beaucoup de démêlés, et lui occasionnerait de fréquentes querelles ; car il prévoyait que l'ancien patron, qui était Basque de naissance, soutenu du grand nombre de ses compatriotes qui étaient à bord, ne manquerait pas de le harceler et de chercher l'occasion de se venger. Il en fit l'observation au capitaine, qui lui répondit :

— Ne crains rien, Fourmentin, je te protégerai et

LES FOUHMENTIN

je saurai bien trouver les moyens d'arrêter leurs mauvais desseins, s'ils te veulent du mal.

Fort de l'appui de son chef, notre jeune Boulonnais ne pensait plus à craindre les ennemis que l'esprit de vengeance pouvait lui susciter, lorsqu'un jour, au moment où l'équipage déjeunait sur le pont, un bossman basque vint à lui et lui ordonna d'aller immédiatement balayer l'entrepont :

— Vous vous trompez, répondit tranquillement Fourmentin, ce n'est pas là ma besogne, cherchez un homme accoutumé à ce travail.

— Non, non, reprit le Basque, il faut que lu y ailles immédiatement.

— ■ Je vois, continua Fourmentin d'un air d'assu» rance, que tu as pris la résolution de m'insulter, mais prends garde à toi, si tu insistes davantage, tu apprendras à connaître ton homme.

Fourmentin était d'un caractère doux et généreux, mais sensible à l'insulte; il s'irritait contre les mauvais procédés. D'une taille avantageuse, d'un courage intrépide et d'une force de corps extraordinaire, quoiqu'il ne fût âgé que de 19 ans, il ne craignait pas de se mesurer avec les plus forts hommes qui se présentaient.

— Si tu n'obéis pas, ajouta le bossman en colère, je tef...

Notre jeune Boulonnais lui arrache aussitôt le balai des mains, et le renverse d'un coup qu'il lui en donne sur la figure. Le bossman terrassé se relève furieux et lui propose un combat pour un autre moment.

— Non, non, pas pour un autre moment, répliqua Fourmentin, je veux le donner tout de suite ce que tu cherches.

Et le prenant aussitôt par les épaules, il le jeta dans une espèce de cabane, au milieu de pourceaux que l'on engraissait pour servir de nourriture à l'équipage.

On porta plainte au capitaine, qui fit aussitôt appeler son jeune patron :

— Je connais, lui dit-il, toute l'affaire, je sais que ton adversaire a été le provocateur, et quoiqu'il soit ton supérieur, je te pardonne, mais je te défends de te battre; adresse-moi dorénavant tes plaintes et je saurai le faire rendre justice.

Fourmentin eut encore beaucoup d'autres querelles de ce genre avec l'ancien patron et les autres Basques qui ie soutenaient, mais la manière dont il les mena leur ôla pour toujours l'envie de le tourmenter.

A la levéedu siège de Gibraltar, le \aisscau l'Eveillé fut désigné pour faire partie d'une division composée de4o vaisseaux, lo frégates, un grand nombre de plus petits navires de guerre et 3oo transports chargés de munitions. Cette division était sur le point de faire voile pour l'Amérique à l'effet de renforcer nos croisières dans ces parages et d'augmenter les forces auxiliaires que la France avait envoyées pour appuyer les Etats-Unis dans la guerre qu'ils soutenaient pour leur indépendance. Mais, peu de temps avant le jour fixé pour l'appareillage, la conclusion de la paix fut annoncée et la flotte reçut l'ordre d'aller désarmer dans les ports de Toulon, Brest et Lorient; le vaisseau l'Eveillé désarma à Rochefort,et l'équipage fut congédié. J.-O. Fourmentin revint à Boulogne et reprit son ancienne profession de pêcheur.

Lorsque s'ouvrirent les hostihtés contre l'Angleterre, on proposa à maître Fourmentin le commande-

LES FOUn.MENTlN 199

ment d'un de ces petits corsaires gréé en cotre et qui était prêt à prendre la mer. Notre brave maître reconnut immédiatement la faiblesse et les mauvaises qualités du corsaire qu'on lui proposait de monter, et il hésita long-temps à se rendre à la proposition qui lui était faite; car il prévoyaitbien qu'il n'aurait pas grand succès dans une embarcation si faible, d'une marche si inférieure, et montée d'un mauvais équipage de 36 hommes pris au hasard et mal armés.

Cependant, après avoir considéré que si le moindre succès le favorisait au début de cette première croisière, il pourrait ensuite choisir un bâtiment plus propre à faire la course, qu'il équiperait lui-même d'une manière plus avantageuse et plus conforme à ses vues, il n'hésita plus et consentit à s'embarquer comme capitaine abord du petit cotre corsaire.

Il partit de Boulogne vers le milieu du mois de février 1798, et fît voile immédiatement pour la côte d'Angleterre, où il s'attendait à rencontrer quelques navires anglais qu'il espérait ramener en France : mais la fortune qui l'accompagna si fidèlement paria suite ne lui fut pas favorable en cette circonstance : à peine atteignait-il la rive ennemie qu'il fut reconnu par une frégate anglaise qui lui donna aussitôt la chasse.

Il n'y avait pour lui aucun moyen de se soustraire à la marche supérieure du chasseur ennemi qui l'atteignit bientôt. Ainsi placé sous la volée d'une frégate de 4o pièces de gros calibre, toute résistance devenait inutile, et n'eût servi qu'à faire anéantir son bâtiment et sacrifier ses hommes sans aucun espoir de salut : il fut donc obhgé de se rendre en frémissant comme un bon au miheu de filets qu'il ne peut rompre.

200 LES COnSAIKES

Le lendemain de cette malheureuse rencontre, il fut débarqué à Deal avec son équipage, et de là envoyé dans une prison de l'intérieur qu'ils quittèrent bientôt après pour être conduits àGaspard-fortune,yï\ldige situé à une lieue de Portsmouth.

Un hommed'un caractère aussi actif et aussi entreprenant que notre nouveau capitaine ne pouvait rester long-temps prisonnier sans chercher les moyens de recouvrer la liberté qu'il avait perdue si malheureusement sans pouvoir se défendre; il passait jours et nuits à méditer une évasion; mais il ne voulait pas s'échapper seul, il voulait aussi procurer la liberté à plusieurs de ses compagnons d'infortune, et après deux ou trois mois de captivité, il parvint, avec 6 ou 7 d'entre eux, à quitter pendant la nuit leur misérable prison.

Pourvus d'une certaine provision de pain, ils se mirent immédiatement en marche sans savoir précisément de quel côté ils devaient se diriger. Leur but était de gagner le bord de la mer; mais ils n'avaient point de boussole pour s'orienter, et ils ne pouvaient s'adresser à aucun passant pour demander un chemin vers la côte; ils étaient d'ailleurs pénétrés de l'impossibilité d'échapper pendant le jour aux observalions et aux soupçons de ceux qui pourraient les rencontrer; ils ne marchaient donc que la nuit, et, pendant les longues journées du mois de juin, ils se cachaient dans les bois qui se trouvaient sur leur passage. Huit nuits de marche par des chemins détournés les portèrent, à travers mille dangers et après de fréquentes rencontres où ils auraient pu être reconnus, sur la plage d'une petite baie où ils aperçurent, au milieu de l'obscurité de la nuit, une espèce de chau-

LES rOUaMENTIN 201

mière qu'ils prirent , en voyant la mer, pour une cabane de pêcheurs.

Ils descendirent donc sur le rivage et aperçurent à une petite distance au larg^e une mince embarcation à l'ancre, qu'ils jug'èrent être un cotre pêcheur.

A cette vue, ils arrêtèrent aussitôt leur plan de fuite : ils iront abord à la nage et, sans bruit, s'empareront du bateau en obligeant les hommes qui peuvent s'y trouver à passer en France avec eux.

Cependant le capitaine Fourmentin observa que ce bâtiment se trouvant à l'ancre, si près de la terre dans cet endroit écarté, il devait appartenir au maître de la cabane qu'ils avaient aperçue, que les hommes ou une partie des hommes qui le montaient étaient probablement à terre, et qu'ils ne pouvaient descendre à terre sans employer un canot, ce canot devait donc se trouver près de leur habitation.

En conséquence de cette observation, on se mit à la recherche du canot au milieu des ténèbres, dans les environs de la cabane, et on le trouva en effet à une petite distance; on le poussa le plus doucement possible jusqu'à la mer, et les 7 prisonniers s'y embarquèrent pour se porter sur le petit cotre.

En arrivant, ils franchirent vivement le plat bord et sautèrent sur le pont pour surprendre les hommes qui pouvaient s'y trouver; mais comme ils n'entendaient aucun bruit, ils fermèrent le capot de chambre, coupèrent le câble et mirent au large, le cap en France.

Dès qu'ils furent à quelque distance en pleine mer, les fugitifs voulurent visiter le petit navire pour s'asurer qu'il n'y avait aucun Anglais à bord; ils n'y trouvèrent que deux capotes de marin, mais point de

provisions, ce quiles contraria un peu, car, malg^ré l'économie et l'ordre qu'ils avaient apportés à leurs repas dans les bois, leur approvisionnement de pain était presque épuisé. Cette circonstance ne les frappa que passagèrement; ils sentaient trop de joie de la liberté qu'ils avaient recouvrée pour s' alarmer de ce contretemps; l'espérance de revoir bientôt leur patrie et leur famille fit s'évanouir toute espèce d'inquiétude.

Ce fut le jour de la Saint-Jean que le petit cotre entra dans le port de Fécamp après une traversée de ving-t-quatre heures, qu'ils avaient faite sans boussole et dévorés d'une soif ardente.

Nos heureux fug-itifs, après avoir fait leur déclaration au bureau de la Marine, s'occupèrent de la vente du cotre sauveur, qui était devenu leur propriété : on leur en offrit 700 fr. ; mais quoique la somme offerte futau-dessous de la valeur réelledu bateau, ils étaient trop pressés d'en finir pour la refuser : ils la partagèrent entre eux, et se mirent immédiatement en route pour Boulogne, où ils arrivèrent bientôt, au grand étonnement de leurs parents et amis.

Après s'être ainsi échappé des prisons de l'Angleterre, le capitaine Fourmentin passa quelque temps à Boulogne au sein de sa famille, mais il fut bientôt après levé pour servir dans la marine de la République, et embarqué, en qualité de maître d'équipage, sur un cotre de i4 canons, /e Souffleur,commdi\\à.è par le capitaine Bouchard.

Ce cotre ainsi que deux autres cotres de la même force, le Poisson Volant, capitaine Thurot, et le Requin, capitaine Morel, furent expédiés pour croiser sur les côtes d'Islande à l'effet de détruire les pêcheurs anglais et hollandais qui y faisaient la pêche de la

LES FOURMENTIN 2o3

morue, et pour s'emparer des navires de commerce ennemis qu'ils pourraient y rencontrer.

Ces trois cotres quittèrent le port de Dunkerque au mois de mars 1794 et firent voile pour leur destination. On remarquait sur le mât de ces navires, et collée à hauteur d'homme, une espèce d'affiche imprimée en g-ros caractères portant l'ordre du gouvernement de ne faire aucun prisonnier, et de massacrer tous les hommes qui se trouveraient sur les navires amarinés.

Le capitaine du SoufJIeur, qui connaissait déjà la réputation de son maître d'équipage, sut bientôt distinguer par lui-même l'habileté et le courage du jeune marin; il le consultait souvent en secret, et ses conseils étaient toujours préférés à ceux que pouvaient lui donner les officiers du bord.

Une circonstance que nous allons rapporter montrera jusqu'à quel point pliait la confiance extraordinaire que le capitaine avait en lui, et combien cette confiance était méritée.

Le cotre était à la voile faisant route pour atteindre sa destination; depuis quelques jours, la terre de France avait disparu ; onapercevait dans le lointain les rochers bleuâtres de la malheureuse Irlande, et d'un autre côté, bien au large, on voyait se dessiner deux masses noires qui paraissaient être des navires bien armés et d'une grande force. Le capitaine indécis ne savail quelle manœuvre adopter: devait-il cherchera éviter les navires en vue,comme étant d'une force de beaucoup supérieure à la sienne, ou devait-il faire voile sur eux pour les attaquer? Les officiers, occupés depuis quelque temps à les reconnaître au moyen de la longue-vue du bord, ne savaient que faire, et décidèrent cependant que c'étaient des navires de guerre

204 LKS CORSAIRES

d'une grande force et qu'il était prudent de les éviter.

Le jeune Fourmenlin désira avoir la longue-vue pour examiner les navires, mais un des officiers lui répondit brutalement que ce n'était pas là son affaire et qu'il ne l'aurait pas. Sans s'arrêter à cette grossièreté de l'officier, Fourmenlin se mit à examiner en silence les navires ennemis avec le seul secours de ses yeux, et malgré la distance où il les voyait, et le manque de longue-vue, il reconnut avec ce coup d'œil sûr, qui contribua tant par la suite à ses succès, non seulement leur manœuvre, mais encore ce qu'ils étaient. Fort de ses observations, il va vers le capitaine sans paraître le chercher et, passant près de lui, il lui dit à voix basse : « Capitaine, vos officiers ont peur; ce sont des navires marchands, et, si vous les attaquez, dans trois heures ils sont à vous.v)

Après une courte conversation avec son maître d'équipage, le capitaine éleva la voix et dit : « Fourmentin, prends la barre et porte droit sur les navires. » Il donna ensuite les ordres nécessaires pour la manœuvre, et, suivant les prévisions de Fourmentin, trois heures après, les deux navires, richement chargés, étaient amarinés.

Malgré l'ordre du gouvernement affiché sur le grand mât, les hommes composant les deux équipages anglais avaient été faits prisonniers : le capitaine Bouchard, quoique d'un caractère sévère et d'une physionomie un peu dure, portait un cœur sensible; il ne pouvait se résoudre à exécuter les ordres barbares qu'il avait reçus et ne savait quel parti prendre relativement aux prisonniers, car sa désobéissance aurait pu être punie de la peine de mort. Il consulta secrète-

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