I.KS FOUUMEMIN
nicnl son conseil ordinaire, J.-O. Fourmentin, qui uii répondit sans hésiter : « Si j'étais le capitaine Bouchard, je conserverais à mon bord les prisonniers, et parmi les pêcheurs quenousallons journellement couler à fond sur la côte, j'en amarinerais un à bord duquel j'embarquerais tous les prisonniers qui trouveraient ainsi leur salut sans vous compromettre; ils passeraient pour morts aux yeux des autorités françaises. Aucun homme du bord ne sera assez barbare pour désapprouver et dénoncer cette conduite; nous combattrons l'ennemi tant qu'il aura les armes à la main, mais aucun de nous ne voudra prêter son bras à un assassinat. » Ce conseil fut suivi, et le capitaine sauva les prisonniers de la manière que nous venons d'exposer, aux applaudissements de tout l'équipage, qui admirait en cette circonstance l'humanité et le courage de son digne chef.
Outre la mission qu'ils avaient de croiser sur les côtes d'Irlande, le Souffleur et les deux autres cotres devaient encore aller à la rencontre d'une division de 25 navires de guerre, parmi lesquels on comptait trois frégates et un vaisseau de ligne, qui avaient ordre de passer par le nord de l'Angleterre; ils devaient fournir à cette division les pilotes qu'ils avaient embarqués à cet effet à Dunkerque : le Souffleur en avait i4 à son bord.
Après un certain temps de croisière, pendant lequel ils coulèrent à fond environ cent pêcheurs anglais et hollandais, les trois cotres rencontrèrent la division dont nous venons de parler, et après leur avoir distribué les pilotes qu'ils avaient à leur bord, ils s'attachèrent aux trois frégates en qualité de mouches, suivant les ordres qu'ils avaient reçus.
Peu de temps après, la frégate la Seine expédia sa mouche, le S ouf fleur ^ avec des prisonniers, à Dunkerque, où ce cotre arriva huit mois après l'avoir quitté.
Le Souffleur sortit bientôt de Dunkerque en destination de Cherbourg-, mais ayant été obligé de relâcher à Calais, J.-O. Fourmentin y tomba malade; il fut débarqué et envoyé à l'hôpital d'Ardres, pour s'y rétablir ; mais il obtint ensuite la permission d'aller passer sa convalescence à Boulog-ne, au milieu de sa famille.
Après son entier rétablissement, il fut embarqué sur la canonnière la -6r«/a/z^e^ capitaine Fresson, malgré les réclamations du capitaine Bouchard, qui voyait avec peine lui échapper un homme qui était pour lui d'une aussi grande importance.
Le capitaine de /a Brûlante, abord de laquelle Fourmentin était alors embarqué, avait pour lui la même estime et la même confiance que le capitaine Bouchard ; c'était un Boulonnais, un compatriote, qui l'avait connu depuis sa tendre enfance et qui connaissait ses talents et son habileté à la mer; aussi n'attaquait-il jamais un port sans le consulter et sans lui confier la barre, si Fourmentin avait jugé l'entrée possible.
Cette confiance qu'il avait en notre jeune marin sauva un jour sa canonnière d'un naufrage inévitable. Trois canonnières faisaient ensemble voile pour entrer dans le port de Dunkerque; la Brûlante devaiii entrer la première, les deux autres devaient la suivre. Le pilote, consulté, ne voyait aucun empêchement et parlait de rentrer très facilement dans le port. Le capitaine Fresson voulut néanmoins, comme à l'ordi-
LES FOUUMENïlN
naire, lorsqu'il y avait quelque danger, confier la barre à Fourmentin. Mais celui-ci lui répondit que par le temps qu'il faisait il lui était impossible de mettre la canonnière dans le port, et que si on le tentait on irait infailliblement à la côte ; sur quoi le capitaine, malgré les assurances positives du pilote, ordonna de virer de bord et de prendre le large. Les deux canonnières qui suivaient voulurent tenter l'entrée du port et se mirent toutes deux à la côte.
Notre habile marin ne devait pas rester longtemps embarqué sur la Brûlante, ses capacités l'appelaient à un autre poste.
Pendant une relâche que cette canonnière fit dans le port de Dunkerque, le commissaire de la Marine en ce port reçut l'ordre de faire appeler le maître d'équipage J.-O. Fourmentin, de le congédier et de le diriger sur Boulogne, s'il consentait à prendre le commandement d'un corsaire qui y était en armement.
Dans la lutte acharnée que la France maritime soutenait à cette époque, sinon toujours avec bonheur, mais toujours avec gloire, contre l'énorme puissance navale et les armements formidables de l'Angleterre, les négociants français d'un grand nombre de ports concouraient par leurs nombreux corsaires à faire éprouver au commerce anglais des pertes immenses, qui ruinèrent un grand nombre d'armateurs et de commerçants notables de ce peuple de marchands.
Le gouvernement français, pour encourager les efforts des particuliers contre ces mortels ennemis de la France, avait décrété qu'il n'était pas nécessaire d'être reçu capitaine au long cours, ni même au cabotage, pour commander un corsaire, et que les arma-
leurs pouvaient choisir entre les marins celui qui leur paraissait le plus capable de se mettre à la tête de leur armement : les commissaires de la Marine avaient en outre l'ordre de congédier du service le marin qui aurait été choisi pour commander un corsaire.
C'était donc pour se conformer à ce décret et aux ordres qu'il avait reçus que le commissaire de la Marine au port de Dunkerque fit appeler J.-O. Fourmentin et lui demanda s'il consentait à prendre le commandement du corsaire le Furet, en armement au port de Boulogne. Sur la réponse affirmative du jeune marin, le commissaire lui dit qu'il avait reçu l'ordre de le congédier, mais qu'il était utile pour la régularité du service d'obtenir l'autorisation de son capitaine.
— Sicependantvotrecapitaine,ajouta-t-il,serefusait à vous accorder cette autorisation, je serais obligé de passer outre et de vous congédier sans retard, pour obéir à la loi et suivre les instructions que j'ai reçues.
A peine était-il de retour à la canonnière que le capitaine, qui avait aussi reçu des ordres en conséquence, le fit appeierdans sa chambre etluidit : «Fourmentin,veux-lu commander en course? «Sur sa réponse affirmative, le capitaine continua: « J'aurais désiré te conservera mon bord, et c'est avec le plus grand regret que je te vois partir; mais j'ai reçu l'ordre de te congédier, et tu peux de ce pas aller chez le commissaire qui te donnera les papiers nécessaires pour te rendre à Boulogne. »
Ses préparatifs de départ ne furent pas longs, et il partit le jour même pour se rendre où il était appelé.
A son arrivée à Boulogne, il eut une entrevue avec M""^ Delporle, qui lui proposèrent de vive voix le
LES FOURMENTIN
commandement du petit lougre qu'ils faisaient armer en course. La force de ce petit bâtiment n'était pas bien grande ; c'était une légère péniche sans pont, garnie de bancs de rameurs, et pouvant border 24 avirons : sa largeur n'était que de 7 pieds 1/2.
Malgré la faiblesse des moyens dont il put disposer avec une aussi frêle embarcation^ notre brave marin accepta le commandement qui lui était offert, mais à la condition qu'il aurait le droit de former lui-même son équipage et d'embarquer ses trois frères pour officiers; ce qui lui fut immédiatement accordé.
11 choisit donc, pour monter ce frôle bâtiment, de jeunes marins dont il connaissait la bravoure et l'habileté à la mer, et fit immédiatement toutes ses dispositions pour pouvoir mettre à la mer aussitôt que l'armement serait terminé.
Beaucoup d'anciens capitaines au long cours, dont plusieurs avaient commandé des corsaires pendant la guerre de l'Amérique, voyaient avec jalousie le choix que l'on avait fait pour commander ce premier corsaire; ils disaient que des pêcheurs n'étaient bons que pour prendre du poisson, et qu'on se repentirait bientôt d'avoir choisi des hommes sans expérience de la guerre et du commandement pour s'aventurer contre l'ennemi.
Cependant, avant de quitter le port de Boulogne pour commencer sa première course, J.-O. Fourmentin tint conseil avec ses frères, qui étaient sesofficiers, mais qui, étant mariés, avaient des intérêts séparés des siens : il leur expliqua ses vues, son plan de conduite la manière dont il entendait mener la course.
— Je vais aller droit au but, leur disait-il ; c'est à la côte d'Angleterre que nous devons trouver les navi-
210 LES COKSAIKES
res à attaquer; je prendrai aussi pour principe que les temps calmes ne nous seront pas favorables, et je choisirai de préférence une mer ag-itée pour coupera la côte d'Angleterre. Tous ces grands parleurs, continua-t-il, en désignant les capitaines, qui semblaient tant le mépriser, n'ont jamais su faire la course, jamais ils n'ont osé attaquer un bâtiment pendant la nuit; s'ils en apercevaient un à l'horizon, ils l'observaient seulement, et si au jour ce navire ne leur avait pas échappé, et lorsqu'ils reconnaissaient qu'il n'y avait rien à craindre, ils l'attaquaient alors ; mais cela leur arrivait rarement, et ils passaient ainsi le temps de leur course à battre la mer sans oser aborder un seul navire. Cette tactique ne me convient pas, je veux aborder les navires anglais de nuit; je veux que ceux que je verrai ne puissent m'échapper quand je les aurai reconnus : c'est là le seul moyen de réussir et de se faire une réputation.
« Je montrerai à ces fameux capitaines comment on doit faire la course, et s'ils l'osent ils m'imiteront. Il ne faut pas de tâtonnage : pendant qu'on calcule avec trop de prudence pour agir trop à coup sûr, l'occasion s'envole et ne revient plus.
« Pensez-y bien, c'est de ma réussite que dépend votre avenir; si je ne réussis pas, vous ne serez jamais capitaines ; si, au contraire, lafortune mefavorise, vous aurez à choisir entre les nombreux commandements qui vous seront offerts. On sait bien que vous valez tous les trois autant que moi et que notre tactique sera la même. A moins qu'il ne m'arrive un accident, je vous réponds d'un bon nombre de prises. »
Tous ses frères applaudirent à son plan, et il fut décidé que l'on partirait le jour suivant, si le temps
LES KOURMENTIN
était favorable ; c'est-à-dire s'il faisait une bonne brise de vent.
Le lendemain le vent soufflait avec violence, la mer était açitée; l'avis de départ de ce corsaire monté par des hommes qui s'étaient fait une réputation de courage et d'habileté pour la manœuvre des navires, avait attiré sur le port une grande partie de la population.
Le corsaire partit au milieu des vivats de la population Boulonnaise réunie sur la jetée; mais les anciens capitaines dont nous avons parlé, et qui se trouvaient au milieu des groupes, cherchaient encore par leurs sarcasmes à amortir l'enthousiasme qui excitait leur jalousie. « Ces gens-là, disaitl'un d'eux aux spectateurs qui l'entouraient, croient qu'il s'agit de prendre du maquereau et qu'il leur faut beaucoup de vent. »
Le lendemain matin, un navire anglais parut à la rade de Calais, avec son pavillonrenversé, c'était donc une prise. Mais qui a capturé ce navire? On sut bientôt que c'était le capitaine Fourmentin, mais qu'un homme du corsaire avait été tué.
« Il en prendra bien d'autres, disaient les marins qui avaient amené la prise, mais il nous fera tuer tous; » l'abordage avait, en effet, été terrible ; le navire capturé était un charbonnier d'une forte dimension,et l'on sait que les charbonniers sont armés jusqu'aux dents. La force de ce navire consistait moins dans le nombre de ses pièces que dans leur position formidable dans un abordage. Plusieurs canons portant 4 livres de balles étaient montés surcoulisseset pivots, sous le pont, dans la chambre du capitaine, et par ce système d'installation pouvaient balayer de tous côtés ceux qui se trouvaient sur le pont; mais l'abordage
avait si été vif que l'équipage anglais n'avait pu tirer qu'une seule volée, et avait été aussitôt forcé de se rendre.
Un second navire anglais parut le jour suivant à la rade de Boulogne, portant aussi son pavillon renversé; il était suivi du corsaire, qui venait reprendre les hommes qui conduisaient les prises, et donner un peu de repos à son équipage fatigué et même effrayé de la vivacité de ces deux actions.
Peu de jours après le corsaire mit à la voile, et rencontra bientôt sur la rive opposée un 3^ navire anglais qu'il attaqua vivement pour profiter de l'ardeur de ses hommes, à qui le repos avait donné de nouvelles forces et un nouveau courage.
Le navire ennemi ainsi attaqué à l'improvisle se défendit d'abord avec intrépidité; mais après quelques moments de combat, voyant qu'il ne pouvait résister à l'impétuosité des marins Boulonnais ni éviter l'abordage, il profita du voisinage de la côte d'Angleterre pour chercher son salut dans un naufrage et sauver ainsi son équipage. Il échoua en effet sur la côte, et le corsaire se trouva ainsi obligé de renoncer à une capture glorieuse, qui eut pu lui rapporter en même temps un riche butin, car ce navire était un marchand bien armé et pourvu d'un nombreux équipage pour défendre sa cargaison.
Dans cette affaire, le brave Beauvois, qui bientôt après fut choisi pour capitaine de corsaire, reçut une balle dans le bras.
Plusieurs autres navires capturés par le Furet arrivèrent bientôt sur les côtes de France, et le nom du capitaine Fourmentin commença alors à devenir célèbre.
LES FOURMENTIN 2l3
Après avoir réparé quelques avaries, le corsaire reprit la mer et cing-la, comme à son ordinaire, vers la côte d'Angleterre; mais après avoir vainement parcouru pendant plusieursjours leslames de la Manche, l'équipag-e s'ennuyait de ne trouver aucune occasion de se sig-naler, lorsqu'on découvrit un matin à l'horizon un bâtiment qui fut bientôt reconnu pour un grand sloop anglais ; le corsaire courut dessus, mais il n'eut pas longtemps cinglé dans son aire qu'une mâture plus élevée surgissant dans le lointain lui montrales voiles d'un cotre royal derrière la brigantine du paisible caboteur. Cependant, ditl'auteur de ces Chroniques de la Marine française, l'impatience de l'équipage avait été trop vivement excitée par le temps perdu en croisière stérile, pour renoncer au marchand de ballots par la crainte du marchand de boulets; on gouverna donc toujours dessus; la rapidité avec laquelle le vent arrière apportait l'ennemi n'était pourtant pas sans danger pour le corsaire français; lorsqu'il joignit le sloop, le cotre en était à peine séparé lui-même par la distance qu'eussent parcourue ses boulets. La résistance du sloop ne fut pas longue, maiselle suffit pour empêcher le Furet d'amariner sa prise; les marins française peine maîtres du navire furent obligés de l'évacuer pour ne pas rester prisonniers : les Anglais franchissaient les pavois de tribord, lorsqu'eux s'élançaient parle bord opposé sur le corsaire, et filaient au large en faisant de la voile et en emportant leurs prisonniers.
Le cotre ne prit que le temps de jeter quelques hommes à bord du sloop, et s'attacha de suite au sillage du corsaire.
Le capitaine Fourmenlin, considérant la force trop
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supérieure du cotre anglais, armé de i4 caronades d'un calibre très lourd et qui pouvait, d'une volée, couler à fond sa faible embarcation, ne consulta que le salut de son équipage, en prenantchasse devantce terrible adversaire; mais il était bien résolu d'enlever le cotre à l'abordage, s'il ne pouvait lui échapper par ses manœuvres et par la rapidité de sa course.
— Soyez tranquilles, disait-il à ses marins, je suis à la barre et s'il y a moyen de lui échapper, nous lui échapperons; mais je n'amènerai jamais pour lui; tant que je serai debout sur le pont jamais un cotre ne prendra le Furet; s'il nous gagne à la marche nous l'aborderons.
— Nous l'aborderons, répondit l'équipage d'une seule voix.
Mais les habiles et savantes manœuvres du capitaine firent que le corsaire échappa à la poursuite du croiseur anglais. Le sloop ainsi que les six hommes que le cotre avait déposés à son bord furent capturés par le Poisson volant.
Après quelques jours de repos, le Furet vint croiser en travers du port de Douvres. Ne voyant aux environs aucun navire anglais, le capitaine Fourmentin s'approcha le plus qu'il put de la côte pour ne pas être aperçu du large. La nuit était assez noire, et pendant que l'équipage s'ennuyait de ne point faire de capture, il arriva un petit incident qui vint faire diversion à leur ennui, et qui les amusa et les réjouit beaucoup. En louvoyant le long de la terre, le corsaire vint virer presque contre les jetées du port ennemi et tira en mêmetempsun coup defusilsurunpetitpêcheurqui passait un peu au large de lui et qu'il visita. L'attention des douaniers de terre fut excitée par le bruit de
LES FOURMENTIN 31 5
l'arme, et croyant que c'était un fraudeur qui résistait à un bateau des douanes, ils envoyèrent immédiatement une petite péniche montée decinq iiommes pour porter main forte à leurs camarades; cette petite embarcation, malgré l'obscurité, atteig-nit bientôt le corsaire,et en l'abordant y grava avec une rouenne l'empreinte d'une patte d'oiseau, suivant la coutume des douaniers lorsqu'ils abordent un contrebandier, en criant à haute voix : « Stop thee for the king », a Je t'arrête pour le roi. » Le capitaine Fourmentin, attiré sur l'arrière par le bruit qu'occasionnait l'arrivée de ces ennemis d'un nouveau genre, demanda à l'interprète du bord ce que voulait cette petite péniche.
— Ils vous arrêtent pour le roi, répondit ce dernier.
— Eh bien, dis-leur que moi, je les arrête pour la République.
On s'empara immédiatement des cinq douaniers anglais, qui se doutaient peu qu'ils coucheraient en France la nuit suivante.
Les jours qui suivirent cette petite aventure furent mieux employés par l'équipage du Furet, car, dès le lendemain, un brick fut capturé pendant qu'il était mouillé à la pointe de Perrey. Pour ne pas perdre de temps à lever l'ancre, les marins français qui étaient montés à bord coupèrent le câble et firent aussitôt voile pour les côtes de France.
Plusieurs autres bâtiments anglais eurent bientôt le même sort : en quelques jours decroisière, un sloop sortant de Guernesey en destination pour Bilbao était conduit au port de Boulogne ; un brick armé en guerre et en marchandises venait à Dieppe déposer son chargement de charbon, et un sloop chargé de bois
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entrait à Calais, portant le pavillon national aux dessus des couleurs britanniques renversées.
Tous les navires capturés par le Furet n'arrivèrent pas à bon port; un brick chargé de charbon, et qui n'avait été amariné qu'après une vive résistance, fut repris par un croiseur ang-lais avant d'atteindre les côtes de France.
L'affaire qui termina la croisière du Furet et la première course du capitaine Fourmentin fut désastreuse ; elle ajouta cependant encore à la g"loire de cet illustre marin.
Vers la fin de la nuit, un peu avant que le jour commençât à paraître, l'homme en vig-ie annonça un navire, et malgré son éloignement,le capitaine le reconnut pour un bâtiment marchand et ordonnaà l'homme à la barre de porter dessus. Lorsqu'il ne fut plus qu'à une petite distance de l'ennemi, il se mit lui-même à la barre, selon sa coutume lorsqu'il s'agissait d'aborder un navire, afin de ne pas manquer l'abordage et de l'exécuter avec le moins de danger possible. Ce navire était en effet un navire de commerce anglais, mais il portait un bon nombre de canons et un nombreux équipage pour se défendre contre l'attaque des corsaires. En voyant le Furet se diriger sur lui avec l'intention de l'aborder, il continua son erre, sans rien changer à sa marche, et attendit qu'il fût à portée pour lui envoyer sa bordée. Le corsaire, au milieu du feu de l'ennemi, s'avançait sans lui riposter; il voulait l'aborder avec son feu de mousqueterie; mais les boulets du navire lui coupèrent sa grande élague et la grande voile tomba. Ainsi désemparé et percé à l'eau par 6 boulets, il fut obligé de déborder de peur de couler à fond et d'abandonner le navire. L'eau entrait à
LES FOURMENTIN
bord de toutes parts, et on eut une peine extrême à réparer un peu les avaries et à s'orienter de manière à pouvoir regag-ner un port de France.
Le navire anglais, qui avait remarqué l'audacieuse manœuvre du Furet et qui craignait un second abordage, força de voile pour s'éloigner promptement du corsaire et regagner des eaux plus sûres.
Dans cette malheureuse affaire, le capitaine Fourmentin eut à regretter un homme tué et plusieurs blessés, et ce ne fut qu'après de grands dangers qu'il parvint, dans l'élat dedélabrementoù se trouvait son bâtiment, à attérer sur la côte de Berck, près d'Etaples,et qu'il put de là regagner le port de Boulogne, où il désarma, au grand contentement de son équipage, qui, tout en admirant le courage, le sang-froid et l'habileté de leur capitaine, étaient épouvantés de l'audace avec laquelle il attaquait les navires ennemis.
Les succès du capitaine Fourmentin donnèrent l'essor aux armements en course dans le port de Boulogne : sa tactique était approuvée par tous les marins sans prévention ; les armateurs choisissaient de préférence et recherchaient même pour commander leurs corsaires, les hommes qui avaient appris à son école le pénible et dangereux métierde la course. Il semblait que tout concourait à ajouter à sa gloire; les capitaines des nombreux corsaires qui furent bientôt armés pour faire la guerre au commerce anglais imitèrent son exemple, et illustrèrent par leurs succès cette tactique hardie qui était l'objet des railleries de ces anciens routiniers qui n'osèrent jamais l'adopter.
La Manche fut bientôt sillonnée par une multitude de ces lougres audacieux, à l'ardente allure, aux formes élancées, à la marche rapide, que chaque marée
du soir jetait avec la nuit sur la côte d'Ang-leterre, et que chaque flot du malin ramenait souvent accompag-nés de quelques navires ennemis enlevés au commerce ang-lais.
Tous les capitaines, il est vrai, ne déployèrent pas une valeur ég^ale et des connaissances pratiques aussi étendues ; mais entre ceux qui révélèrent leur nom par l'intrépidité elles succès de leurs courses, le capitaine Fourmentin se disting-ua toujours au premier rang-, et l'on peut dire que c'est à lui que le port de Boulogne doit principalement la célébrité qu'il acquit pendant les g-uerres de la République et de l'Empire.
Sept de ces anciens capitaines qui avaient fait la course pendant la guerre d'Amérique, et qui critiquaient si ironiquement la tactique du capitaine Fourmentin, voulurent suivre le torrent, et armèrent à leur compte un corsaire à bord duquel ils s'embarquèrent touSj sous le commandement du capitaine Jean Sauvage, l'un d'eux. Ce corsaire ne sortait que de beau temps, et revenait toujours sans avoir abordé un seul navire ennemi ; il avait bien soin, au contraire, d'éviter ceux qu'il rencontrait : aussi les officiers du bord devinrent-ils bientôt à leur tour l'objet des railleries des marins des autres corsaires, qui leur disaient, même en présence de leur capitaine :
— Vous n'en aborderez jamais, vous avez peur.
Lorsque le capitaine Fourmentin eut désarmé le Furet, ses armateurs lui proposèrent de faire construire, sous sa direction, pour la saison d'hiver, un nouveau corsaire d'une plus g-rande force que le premier, et plus capable de résister aux ourag-ans de la mauvaise saison. Il accepta ces propositions, et ce corsaire fut en effet construit d'après les plans qu'il donna
LES FOURMENTIN
et nommé le Rusé .'c'était un lougre armé de 8 canons de 4 et deux de iit, et monté de 76 hommes d'équipage choisis par le capitaine, qui voulut encore avoir ses trois frères pour premiers officiers à son bord.
Lorsque l'armement fut terminé, le capitaine Fourmenlin ne voulut point perdre de temps, il lui tardait de mettre à la voile : on était alors à la fin du mois d'octobre 1796, et le jour du départ fut fixé au i" novembre, si le temps était favorable.
Le matin de ce jour, il ventait bon frais de vent de S.-O. et la mer paraissait fort agitée ; le ciel se couvrait de plus en plus, des nuages sombres s'amoncelaient et le vent soufflait d'heure en heure avec plus de violence; la mer avait un aspect effrayant à cause des brisants que la force de la tempête faisait rouler à la côte. L'aspect de ces eaux couvertes d'écume inspirait une certaine crainte, une certaine inquiétude même aux marins qui devaient le soir traverser la Manche pour atteindre la côte d'Angleterre.
Le capitaine lui-même hésitait ; car on était alors à la morte'eau, oùla. marée a[)portait peu d'eau dans le port, ce qui rendait la sortie plus difficile et plus dangereuse.
Considérant cependant que le vent, malgré sa violence, lui était favorable, s'il parvenait à sortir du port et à gagner la pleine mer, et qu'il atteindrait en suite en peu de temps le rivage ennemi, l'impatience qu'il avait de faire connaissance avec quelque navire anglais le détermina, et il donna aussitôt les ordres que la prudence rendait nécessaires pour faciliter la sortie du corsaire dans ces circonstances dangereuses.
11 était six heures du soir quand le Rusé appareilla. Malgré la violence du vent, le capitaine ordonna de
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déployer beaucoup de voiles; c'était le seul moyen d'opérer heureusement sa sortie du port ; et en effet, au milieu des brisants et des lames énormes qui assaillaient le bâtiment, il était parvenu jusqu'à la pleine mer, lorsqu'en venant du vent la violence de la tempête le démâta de ses deux premiers mâts. Ce fut avec toutes les peines du monde et l'assistance de nombreux bateaux qu'on réussit à le rentrer dans le port, sans autres avaries que la perte de ses deux mâts.
Le retard que cet accident apporta aux opérations du Rusé contrariait étonnamment le capitaine ; aussi ne resta-t-il dans le port que le temps nécessaire pour changer ses mâtures, et aussitôt que le corsaire fut en état de reprendre la mer, il fit voile vers la côte d'Angleterre où il amarina un navire venant de Lisbonne, qui entra le lendemain sans accident dans le port de Boulogne.
Peu de temps après, le capitaine Fourmentin,se trouvant en croisière dans les environs de Dieppe avec le
capitaine Gary, commandant le corsaire le (i),
ces deux braves marins convinrent de croiser quelque temps ensemble, et de se porter mutuellement secours si l'un des deux était attaqué par des forces supérieures. Les deux associés se connaissaient, ils savaient qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre au moment du danger : tous deux étaient en effet déterminés à périr plutôt que d'abandonner leur camarade.
Vers la fin du jour, les deux corsaires cinglèrent vers la côte d'Angleterre et se trouvèrent bientôt près de la rive ennemie.
Habile praticien de ces parages, le capitaine Four-
(i) En blanc sur le manuscrit.
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mentin avait calculé et ménagé sa route de manière à éviter les points qu'il pensait surveillés par les croiseurs anglais.
Vers le milieu de la nuit, le temps sombre et la mer un peu agitée, les vigies du Rusé annoncent un grand nombre de voiles au vent. Le capitaine a bientôt reconnu que c'était un convoi de navires marchands escorté par plusieurs navires de guerre. Les deux corsaires prennent en conséquence une direction semblable à celle du convoi et semêlent au milieu des bâtiments anglais. Malgré la surveillance et la force des croiseurs, 7 navires sont bientôt capturés, et les deux intrépides corsaires encombrés des prisonniers qu'ils avaient faits; et n'ayant plus à bord qu'un petit nombre d'hommes de leurs équipages, suffisant à peine pour la manœuvre, ils se dirigèrent sur les côtes de France, pour recueillir au port d'arrivée les marins qu'ils avaient jetés à bord des navires amarinés.
De ces sept navires capturés en si peu de temps, et à la vue des croiseurs anglais, 6 arrivèrent à bon port à Calais, mais le 7® se perdit à la mer au moment où il atteignait les côtes de France.
Après cette expédition si glorieuse et si lucrative, le capitaine Fourmentin alla croiser dans la mer du Nord, et y confirma par ses succès la réputation qu'il s'était acquise de guerrier intrépide et de marin expérimenté.
Ce fut encore à son adresse et à son habileté dans la manœuvre qu'il dut son salut à la fin de cette croisière. Se trouvant au point du jour à une douzaine de lieues au large des côtes de Hollande, il se vit tout à coup en vue d'une division anglaise, et une frégate de premier
LES COI\SAIllES
rang s'en détacha pour appuyer une chasse énergique au corsaire français.
La manœuvre de cette frég-ate ne laissait aucun doute au capitaine Fourmentin qu'il n'eût été reconnu; il ventait une joUe brise, aussi, ne jugeant pas prudent de conserv^er sa position vis-à-vis de forces aussi supérieures, il fit mettre toutes voiles dehors et, confiant dans la marche de son léger navire, il chercha son salut dans la retraite; mais la frégate avait une marche supérieure à la sienne, et après quelques heures de chasse, l'équipage du corsaire, effrayé du peu de distance qui les séparait de l'ennemi, qui leur envoyait les volées de ses canons de chasse, s'écriait :
— Elle va nous écraser, nous sommes perdus.
Ils se croyaient déjà au pouvoir des Anglais ; mais l'intrépide capitaine avait conservé son sang- froid au milieu de l'alarme générale, et malgré les cris de détresse de tous ses marins, qui, quoique braves, ne voyaient aucune possibilité de résister à des forces aussi imposantes.
Aussi tranquille que si le danger était passé, il donna l'ordre à tout l'équipage de se coucher à plat ventre sur le pont, mais à leur poste de combat, leurs armes à côté d'eux, pour que les boulets n'enlèvent aucun de ses hommes ; lui seul, debout, se jeta à la barre en s'écriant que jamais la frégate ne parviendrait à les faire prisonniers.
Il sembla aussitôt que le corsaire avait reconnu la main qui le dirigeait; il s'élance, il bondit sur la lame, il cherche le rivage. Enfin, après des prodiges d'adresse et de savantes et audacieuses manœuvres pour tromper et arrêter la rapidité de la course du croiseur, l'intrépide capitaine a reconnu la terre, il se dirige au mi-
1,ES FOURMENTIN 223
lieu des brisants dans les passes pleines d'écueils des bancs de Flandres, pour attirer la frég-ate dans ces parages dang-ereux où elle ne pouvait manquer de faire naufrage. L'Anglais a reconnu le dang-er et abandonne la chasse, laissant son audacieux ennemi au milieu de ces invisibles écueils que l'eau cache à la vue, et d'où son habileté et la connaissance parfaite qu'il avait des lieux l'eurent bientôt tiré.
Après avoir échappé d'une manière aussi brillante à cet imminent dang-er, il fit voile vers Boulogne, où il arriva le lendemain, et où il accorda à son équipage quelques jours de repos avant de commencer une nouvelle croisière.
Peu après sa sortie de Boulogne, le corsaire fut assailli par un violent coup de vent qui l'obligea de relâcher à Dieppe, mais il n'y resta qu'un jour; les vents contraires le forcèrent ensuite de demeurer 17 [jours] à Fécamp. Ennuyé d'un séjour aussi long dans un port, et voulant profiter de l'ardeur de son équipage que l'inaction tourmentait, il mit à la mer le 18* jour, vers les onze heures du soir ; le vent était violent et la mer était grosse; pour rassurer son équipage, il se mit lui-même à la barre, comme il le faisait toujours au moment du danger ; mais nonobstant son adresse à tromper la lame et à éviter le choc dangereux des brisants, un coup de mer effrayant faillit engloutir le corsaire ; cependant il se releva et atteignit bientôt le large.
A la pointe du jour, le corsaire se trouvant à 5 ou 6 lieues de Portsmouth, l'homme de vigie cria « navire » > et l'on aperçut bientôt à l'horizon un bâtiment qui paraissait d'une grande dimension.
— C'est une frégate, dirent quelques hommes de l'équipage; capitaine, revirons en France.
Mais le capitaine, qui depuis quelque temps n'avait pas eu l'occasion d'aborder l'ennemi, ne voulait pas manquer, par une retraite trop précipitée, l'occasion favorable que la fortune pourrait lui offrir ; il voulut reconnaître le navire d'une manière plus positive, avant de se déterminer. Il attendit donc, et quoique la forme et l'enverg-ure des voiles indiquassent réellement un navire armé, la manœuvre que faisait ce navire, étant celle d'un bâtiment marchand, il se trouva tout à fait trompé par la ruse de l'ennemi.
(( Ce n'est pas là, se disait-il, la manœuvre d'un vaisseau de guerre, » et il le prenait, en conséquence, pour un de ces gros navires de la compagnie des Indes, qui figurent souvent une frégate; mais le jour qui commençait à paraître indiqua bientôt que c'était véritablement une de ces fortes frégates que l'amirauté britannique avait fait construire contre les croiseurs français; elle avait eu connaissance du corsaire, et elle chercha à le tromper par des manœuvres indécises, afin qu'il ne pût lui échapper. Aussitôt que le capitaine Fourmentin l'eut reconnue, il fit mettre toutes voiles dehors et prit chasse devant un si terrible adversaire; mais il était trop tard pour lui échapper autrement que par une marche plus rapide que la sienne. La frégate se trouvait alors à portée de canon et continuait ses trompeuses manœuvres, mais lorsqu'elle vit le corsaire chercher à lui échapper, elle laissa arriver en plein sur lui, sans se déguiser davantage, et lui envoya la volée de ses canons de chasse en arborant le pavillon britannique.
Toute résistance devenait impossible de la part du
LES FOUKMENTIN 225
petit lougre, contre l'attaque d'une frégate de 5o pièces de gros calibre, montée de 5 à 600 hommes d'équipage; il n'y avait donc de salut que dans la fuite. Les frégates surpassaient généralement tous les autres navires de guerre par la rapidité de leur course, mais celle-ci excellait encore entre toutes les autres; quelle devait donc être la supériorité de sa marche sur celle (lu corsaire?
Le lecteur peut, d'après celte explication, se faire une idée de la position terrible où se trouvait l'équipage français, surtout en considérant que les deux navires étaient encore à environ 33 lieues des côtes de France, ce qui donnait à la frégate anglaise le temps et la facilité d'atteindre ou d'écraser son faible adversaire. Elle le gagna en effet en peu de temps; mais un accident arrivé au bout-dehors de son beaupré retarda sa marche et donna au corsaire le temps de gagner une lieue sur elle, avant que cette avarie ne fût réparée.
Le temps était par grains et fort dangereux pour des navires qui forcent de voile, comme le faisaient le corsaire et la frégate; aussi le premier manqua-lil souvent de chavirer et d'ensevelir son équipage dans les flots. Le capitaine Fourmentin était à la barre, cherchant à ranimer le courage de ses marins qui se croyaient perdus, ou du moins prisonniers.
Pour donner au corsaire le moyen de porter plus de voiles, on avait saisi les canons à la serre du côté du vent; et tous les hommes qui n'étaient pas employés à exécuter les ordres du capitaine étaient couchés sur le pont du même côté que les canons. On arrosait les voiles pour resserrer le tissu delà toile et aug-
meiiter sur elles la prise du vent. Mais malgré la rapidité avec laquelle le corsaire était lancé, la frég-ate n'éparg-nait rien, pas même le danger, pour l'atteindre, [et] le g-ag-nait visiblement.
Le capitaine, debout au gouvernail, levait souvent les yeux vers la tête du mât en répétant : « Si notre itaque manque, nous sommes perdus. » Ces simples paroles, souvent répétées, donnèrent lieu à une petite scène qui fit oublier un instant la position terrible où Ton se trouvait.
Un certain Beaumont, renommé dans tout l'équipage par sa piété et son exactitude à remplir ses devoirs religieux, n'était pas le plus brave marin du bord, car souvent, au lieu de soutenir ses camarades qui faisaient face à l'ennemi, il descendait à fond de cale pour prier pour eux. C'était précisément à cela qu'il était occupé au moment où la frégate pressait de plus près le corsaire. Malgré la ferveur de ses prières, il écoutait attentivement ce que disait le capitaine sur le pont, et en l'entendant s'écriera plusieurs reprises : « Si notre itaque manque, nous sommes perdus », il s'écria, dans un mouvement de fervent enthousiasme : « Bonne sainte Itaque, tiens bon! n et aussitôt, malgré les tristes pensées de l'équipage, un éclat de rire partit d'un bout à l'autre du corsaire; le capitaine lui-même ne put s'empêcher de sourire.
Depuis que la frégate avait réparé l'avarie arrivée au bout-dehors de son beaupré, elle appuyait la chasse avec une telle vigueur qu'on pouvait l'appeler en propres termes une chasse forcée : en moins d'une heure, elle avait regagné l'espace que la rupture du bout-dehors lui avait fait perdre, et le capitaine Four-
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mentiii, malgré sa tranquillité apparente, croyait luimême ne pouvoir plus long-temps résister.
Pour dernière ressource, il fit tout jeter à la mer pour alléçrer le navire : canons, caisses, cordag-es, tonneaux, et même les provisions de bouche passèrent par-dessus le bord ; on scia même les plats-bords d'espace en espace jusqu'au ras du pont pour lui donner plus d'élasticité; mais tous ces moyens extrêmes, qui ne furent employés que comme dernière ressource, ne pouvaient sauver le Rasé.
On était encore à 3 heures des terres de France, et la frégate, qui, sans ralentir sa course, faisait un feu continuel en cherchant à désemparer le corsaire ou à lui couper quelque g-rande manoeuvre, était sur le point de l'aborder, lorsqu'un grain plus violent que les précédents passa sur les deux navires : le corsaire manqua de chavirer et la frégate démâta de son g-rand mât de hune.
Malgré l'extrême dang-er que venait de courir le corsaire par la violence du g-rain, le mât de la frég-ate tomba aux acclamations de tout l'équipage français, qui célébrait ainsi sa délivrance; car la frég-ate, après cet accident, abandonna la chasse et revira vers la côte d'Angleterre.
Le Rusé continua sa route et attéra entre Dieppe et St-Valery-sur-Somme. De là il fit voile pour Boulog-ne, où il désarma.
L'époque du désarmement du corsaire n'était pas encore arrivée, il y avait encore trois jours de course à faire ; mais les armateurs jugèrent que les dépenses à faire pour la réparation du navire étaient trop g^randes pour que ces réparations fussent faites dans la
seule vue de faire 3 jours de course : et le capitaine adhéra à leur observation.
Malgré les accidents qui étaient arrivés au Rusé pendant cette première course, on peut établir avec certitude qu'elle avait été non seulement glorieuse, mais encore lucrative à l'équipage : la valeur des prises faites sur l'ennemi s'est montée à un million de francs.
Aussitôt que le Rusé fut désarmé, MM. Delporte, à qui les courses de ce corsaire avaient apporté un grand accroissement de fortune, considérant de quelle importance il était pour eux de conserver le capitaine Fourmentin pour commander un nouveau corsaire, et sachant que des propositions très avantageuses lui avaient été faites par plusieurs autres armateurs, lui offrirent le commandement d'un corsaire léger pour la saison d'été, qui serait construit sous sa direction, avec une prime de 18.000 fr. pour lui et une autre de pareille somme pour celui de ses frères qui s'embarquerait avec lui. Quoique les offres des autres armateurs fussent plus avantageuses, le capitaine Fourmentin, dont la reconnaissance et le dévouement à la famille Delporte étaient sans bornes, accepta les propositions de ces derniers; il les eût acceptées même à des conditions moins libérales.
H fut convenu, en conséquence, que le corsaire, nommé V Enjôleur^ serait prêt à prendre la mer aux fêtes de Pâques, et qu'un des frères du capitaine s'embarquerait avec lui en qualité de second capitaine^car les deux autres devaient monter sur un autre corsaire : les Deux Frères, dont MM. Alex. Adam et Moleux avaient offert le commandement à Denis Fourmentin, qui était l'aîné.
LES l'OURMENTlN
L'Enjôleur était un lou^^re-péniche dans le genre du Furet, mais il était ponté. On regardait en tremblant ce petit bâtiment, bien léger à la vérité, mais trop faible, qui allait affronter la fureur des vagues et le feu de l'ennemi, et qui ne pouvait espérer de réussir que par l'audace du capitaine et l'intrépidité de ses matelots : aussi le capitaine Fourmentin avait-il choisi lui-même seulement 38 hommes intrépides sur lesquels il pouvait compter dans toutes les circonstances. Les armes du bord se bornaient à quelques pierriers, des fusils et des haches d'abordag^e.
U Enjôleur quitta le port de Boulog-ne au commencement d'avril et commença immédiatement sa croisière. Deuxcoupées successives à la côte d'Angleterre ne procurèrent point de résultat, aucun navire ennemi n'avait été aperçu, et le corsaire relâcha à Calais pour renouveler ses provisions. Après quelques jours de repos, on reprit la mer, et l'équipage impatient trouva bientôt l'occasion qu'il cherchait vainement depuis quelque temps.
Vers le milieu de la nuit, ils atteignirent la côte d'Angleterre, et bientôt à travers l'obscurité on distingua une voile qui paraissait un navire de grande dimension, et dont la batterie, que l'on pouvait distinguer à l'aide d'une longue-vue, annonçait un bâtiment d'une force imposante. Comme le navire présentait le devant, il était difficile de reconnaître si c'était un trois-mâts ou un brick, et beaucoup le prirent de loin pour une frégate.
— Frégate ou non, dit le capitaine, après l'avoir attentivement examiné, je vais l'aborder, et avant deux heures le navire est à nous.
Il saute aussitôt sur la barre et porte droit sur l'en-
23o LES COUSAIRES
nemi; au moment où il était près de l'atteindre, l'Anglais n'avait pas encore aperçu l'audacieuse petite barque qui venait le combattre. Des cris lui annoncent l'approche des Français et un hourra s'élève du corsaire, qui, abordant le navire anglais au milieu de la fumée d'une décharge de mousqueterie, lui jeta d'abord une poignée de braves, qui s'en rendent maîtres après une légère résistance.
Cenavireétait un fort brick de 5oo tonneaux, chargé de charbon et armé en guerre; il portait en batterie 1 4 canons de fort calibre, et n'avait pu être enlevé d'une manière aussi prompte que par la légèreté et l'audace de l'équipage français.
Quelques jours après, une nouvelle action signala VEnjôleur : un navire venant de la mer Baltique tomba au pouvoir du corsaire et fut expédié pour un des ports de France ; mais en abordant la côte, ce navire fut repris par un cotre anglais, qui l'observait depuis longtemps.
Avant de désarmer, le capitaine Fourmentin voulut encore faire éprouver quelque perte à l'ennemi ; plusieurs autres navires anglais capturés par VEnjôleur entrèrent peu de jours après dans Boulogne et finirent la courte croisière de ce corsaire.
A l'approche de l'hiver, on songea à réparer le Rusé, qui avait été désemparé dans sa dernière expédition de l'hiver précédent, et le capitaine Fourmentin en prit encore le commandement pour satisfaire aux désirs de MM. Delporte.
Cette seconde course du Rusé ne fut pas aussi avantageuse à l'équipage et aux armateurs sous les rapports pécuniaires; mais on peut dire que ce fut cellequi illustra davantage le brave capitaine Fourmentin et
LES FOURMENTIN 23l
qui rendit son nom célèbre non seulement en France, mais encore en Ang'leterre,où il fut signalé comme le lîéau de lanavig-alion anglaise dans tout le détroit.
Dans la nuit du 21 au 22 décembre, après un mois de croisière infructueuse, où il n'avait fait que de mauvaises rencontres, et oii il s'était trouvé engagé dans des dangers continuels dont il ne s'était tiré qu'à force d'habileté, de ruse et d'audace, /e Rusé côtoyait le rivage anglais entre Douvres et Folkestone, de concert avec un autre corsaire de Boulogne, V Espiègle^ commandé par le vaillant capitaine Duchenne, lorsqu'ils eurent connaissance d'un convoi nombreux de navires de commerce qui passait aune petite distance de la côte. Ils le suivirent quelque temps et se risquèrent ensuite au milieu des bâtiments, anglais, en suivant la même direction que ces bâtiments, dont plusieurs portaient un gréement semblable à celui des deux corsaires Boulonnais.
Fourmentin cherchaità distinguer où se trouvaient les navires de guerre qui escortaient le convoi, afin de pouvoir attaquer un navire qui fût à une certaine distance d'eux, presque hors de leur surveillance, et de cherchera le surprendre de manière à s'en emparer sans coup tirer, pour ne pas être découvert : le moindre coup de feu eut donné partout l'alarme et attiré sur lui les forces réunies de tous les convoyeurs. II se laissait donc peu à peudépasser parles vaisseaux ennemispour rester à la queue ets'éloigner des gendarmes armés qu'il supposait à la tête. La nuit s'écoulait, et il était urgent d'agir pour ne pas laisser échapper une occasion aussi favorable. Il se décide enfin et met le cap sur un navire qui lui semblait d'assez belle apparence ; il le range, et, dans le dessein de le surpren-
dre, il l'aborde à la manière des pilotes anglais.
— D'où venez-vous, demanda-t-il, où allez-vous?
— Je vais le le dire, répond le capitaine anglais. Et aussitôt tout le pont de l'ennemi s'éclaire d'un
bout à l'autre avec un fracas épouvantable; il avait été reconnu et l'anglais lui avait envoyé toute sa bordée; les boulets ne coupèrent heureusement que quelques manœuvres peu importantes, le corsaire se trouvant beaucoup plus bas que le navire, qui le dominait de toute la hauteur de sa batterie.
Cette volée jeta partout dans le corsaire l'étonnement et l'épouvante :
— C'est un navire armé, s'écria-t-on de toutes parts.
— Navire armé ou non, reprit le brave Fourmentin, il faut qu'il saute ou nous. Serrez bien les bosses, il ne nous échappera pas.
Ce navire était le Growler, un des forts bricks-canonnières attachés au service des côtes britanniques; il portait en batterie barbette des pièces de 18 et des caronades de 82; son pont était couvert de troupes^ et il était le seul bâtiment de guerre qui escortait le convoi. L'exemple et les paroles du capitaine exaltèrent tous les courages : les matelots s'élancent sur les bastingages ennemis, où s'engage un combat terrible. Les Anglais repoussentles agresseurs àcoups de piques ou de haches, et en font tomber un grand nombre blessés sur le pont du corsaire. Le capitaine Fourmentin, voyant l'abordage si énergiquement défendu, et un grand nombre des siens hors de combat, défendit de monter à bord du navire anglais et ordonna un feu de mousqueterie bien nourri. La canonnière anglaise fut à l'instant couverte d'unegrêle de balles ; mais comme elle avait à bord une nombreuse garnison, elle répon-
LES FOUP^MENTIM 233
dit d'une manière vigoureuse au feu des Français.
— Rends loi, Français, tu n'es pas deforce, s'écriait le capitaine anglais, ou vous êtes tous perdus.
— Tant que Bucaille Fourmentin sera sur le pont, jamais l'Ang-lais n'aura le Rasé, fut la réponse de cet intrépide marin.
Plein d'ardeur au milieu de cet ourag-an de plomb et de fer qui enveloppait les deux navires, il se multipliait, pour soutenir l'enthousiasme de ses braves :
— Feu des deux canons, |s'écria-t-i!, et la volée partit. L'Espiègle ayant reconnu le danger où se trouvait
son camarade se porta aussitôt à son secours et manœuvra pour aborder aussi le vaisseau anglais. A ce moment, la bosse qui retenait l'arrière du Rusé contre la canonnièremanqua,et celte partie du corsaire s'éloigna, de sorte que, n'étant retenu que par la bosse de devant, il se fit un espace entre les deux navires formant un angle aigu. C'est par cet intervalle que l'Espiègle aborda l'ennemi. Le feu des Anglais commençait à diminuer, et comme le Rusé continuait son énergique mousqueterie, les hommes de l'Espièglelm criaient : « Ne lirez plus, votre feu nous incommode et nous effraie. » C'est alors que le Rusé fut obligé de couper la bosse de devantet de déborder. Un navire marchand qui portait quelques canons lui envoya en passant une volée; mais il amena aussitôt sous la mousqueterie du corsaire. Le capitaine Fourmentin, ne voulant pas abandonner VEspiègle, qui se trouvait alors engagé avec la canonnière, ne s'amusa pas à en prendre possession et vira pour aborder l'ennemi une seconde fois.
— Ne nous abandonnez pas, lui criait-on du bord de l'Espiègle.
— Soyez tranquilles, répondait-iI,je l'aborde à l'instant: et ce second abordag-e eut lieu immédiatement.
Le feu des Anglais diminuait par degré, leur capitaine avait eu la cuisse emportée par la volée du Rusé y et les hommes à ce second abordage se jetèrent avec impétuosité sur le pont ennemi assez à temps pour secourir 7 braves, que V Espiègle avait pu jeter à bord, au moment où il débordait, et qui étaient sur le point de succomber, malgré leur courage, accablés par le nombre. Le carnage devint alors affreux, et l'équipage anglais, ne pouvant résister à la fureur de cette double attaque, se rend à merci : la canonnière est amarinée, et le glorieux pavillon national flotte au-dessus des couleurs britanniques renversées.
Les acclamations de la population Boulonnaise saluèrent l'entrée dece beau navire dans leport ; et les félicitations du Directoire vinrent se mêler au concert de louanges qu'obtint ce noble exploit.
Le ministre de la marine écrivit lui-même une lettre de félicitations aux deux braves capitaines, et leur envoya en même temps à chacun, de la part du Directoire, une paire de pistolets d'honneur pour récompenser dans la personne de leurs chefs la noble et brillante conduite des deux équipages.
Le capitaine Fourmentin,si terrible dans un engagement, était l'ami, le bienfaiteur des prisonniers après le combat : il eut soin que le capitaine anglais, blessé à mort par un boulet du Rusé, fût convenablement soigné. On le descendit à l'hôtel du Lion d'or, où on lui prodigua les soins et les attentions qui l'auraient rendu à la vie, si sa blessure n'eût pas été aussi grave. Tous les objets qui lui appartenaient lui furent scrupuleusement remis ; mais on ne retrouvait pas sa
LES FOURMENTIN
montre, et la malveillance accusait l'équipage du Ruse de s'en être emparé. Le capitaine Fôurmentin avait à cœur de disculper ses bravesmarins d'une accusation aussi calomnieuse, et ma%réla réserve et la délicatesse qu'il avait montrées jusqu'alors à ne pas se présenter devant le brave et malheureux Anglais, de peur que sa vue n'excitât en lui quelque pénible émotion, il lui fit savoir qu'il avait besoin de lui parler, relativement à un objet qui intéressait l'honneur de son équipog-e, et lui demandait, en même temps, s'il n'aurait aucune objection à le recevoir.
— Bien au contraire, répondit le malheureux blessé, je reconnais la main de celui qui prend soin de moi, et je l'ai cherché en vain parmi les personnes qui viennent ici s'intéresser à mon sort. Dites au capitaine Fôurmentin que je désire le voir avant de mourir, qu'il vienne sans retard, car je sens que je n'ai plus longtemps à vivre.
Aussitôt qu'il vit devant lui son généreux adversaire, le capitaine anglais sembla se ranimer ; il lui tendit sa faible main.
— Capitaine, lui dit-il avec enthousiasme, je suis content de mourir, je vous vois, j'ai vu un homme plus brave que moi.
— La fortune nous a été favorable, répondit tristement le capitaine Fôurmentin, frappé du ton solennel avec lequel l'Anglais lui parlait ; j'ai fait mon devoir; mais vous avez fait le vôtre d'une manière bien brillante, votre courage vous a perdu.
Il lui expliqua ensuite l'objet de sa visite en lui parlant de sa montre; le capitaine anglais l'avait donnée à son domestique, 11 ne survécut que peu de temps à cette touchante entrevue.
Cet infortuné capitaine était un jeune homme d'environ trente ans, d'une taille élevée, d'une figure noble où se peignait l'énergie et le courage ; son corps était bien proportionné, sa démarche fière et majestueuse; c'était enfin un adversaire digne des deux braves capitaines qui l'avaient combattu.
Le sabre que ce jeune capitaine portail ordinairement se voit aujourd'hui dans une des salles du Muséum de Boulogne ; il l'avait remis au capitaine Fourmentin, son heureux adversaire; celui-ci le garda longtemps en sa possession et le conservait religieusement, mais à la sollicitation de plusieurs de ses amisj il en a fait don à cet établissement.
Le Rusé continua ensuite sa croisière, mais il ne fut pas plus heureux qu'avant la prise du Growler, et ne rencontra que des dangers, et sa course finit par une affaire malheureuse, quoique glorieuse pour lui.
Il y avait près de huit jours que la Groiuler était entré à Boulogne, lorsque le Rusé, se trouvant au milieu de la nuit sur la côte d'Angleterre, attendait que la fortune lui procurât l'occasion de se signaler, en faisant éprouver une nouvelle perte à l'ennemi.
Pendant qu'il louvoyait ainsi sous ses basses voiles, le long desblancs rochers quibordent, dans le détroit, le rivage britannique, le ciel se couvrit, les nuages prirent des tons plus sombres et apportèrent des grains de pluie et de grêle qui se succédaient avec une rapidité effrayante ; la mer était couverte d'écume et une rafale vint à la fin de la nuit briser la mâture du corsaire.
Ce fut dans cette position critique qu'il fut attaqué au commencement du jour par un cotre de i4 canons, qui, le voyant ainsi désemparé et dans l'impossibilité
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de faire de grandes manœuvres, le tenait à distance pour ne point être atteint par lamousqueterie,et pour le faire amener par la force de sa batterie qui le dominait ; mais il y avait à bord du corsaire une provision de boîtes de mitraille, et malgré la difficulté qu'il avait à se mouvoir, le Rusé trouvait l'occasion d'envoyer à l'ennemi la volée de ses deux canons de douze chargés de 25 livres de balles, avec une telle précision que chacune de ces volées jetait l'effroi et la confusion dans l'équipage anglais et obligeait le cotre à laisser arriver.
L'équipage français, qui aurait désiré prendre l'ennemi corps à corps, effrayé de la tactique du cotre qui voulait couler le corsaire à fond, sans oser l'aborder, proposait de se rendre et d'amener, vu l'impossibilité de faire des voiles pour attaquer de près le croiseur ennemi.
— Amener pour un cotre, s'écria l'intrépide capitaine du Rusé, jamais ; si je pouvais manœuvrer, il y a longtemps qu'il serait à nous. Allons, camarades, criait-il à ses matelots, n'épargnons pas la mitraille, quand nous n'en aurons plus, nous leur enverrons les écouvillons et les pinces.
Sur ces entrefaites un troisième navire venait d'être aperçu ; il arrivait avec toutes les voiles que la force du vent lui permettait de porter; deux ris étaient cordelés dans sa grand-voile. Le capitaine reconnut immédiatement ce nouvel acteur qui accourait sur la scène, c'était son frère, le capitaine Denis Fourmentin, qui l'avait reconnu de loin et qui venait à son secours. Il fut bientôt dans les eaux du combat, et en passant à quelque distance du Rusé et à portée de la voix, il cria à son frère :
— Pourquoi ne fais-tu pas de voiles sur le cotre pour l'aborder?
— Tu vois, répondit celui-ci, que je suis démâté, je ne puis manœuvrer.
— Eh bien î pare-loi bien à le recevoir, s'il vient de ton côté, moi, je vais l'aborder.
Mais le croiseur anglais ne crut pas devoir attendre ce nouvel adversaire, il se hâta d'appareiller et de s'échapper à force de voiles. Le capitaine Denis ne pensa point à le poursuivre; il lui sembla plus pressant d'aider le Rusé à se mettre en état de reg-agner la côte de France, et il l'escorta en le remorquant jusqu'au port de Calais, où ils entrèrent tous les deux.
La croisière d'hiver se trouvant terminée dans le Rusé, MM. Delporte proposèrent au capitaine Fourmenlin de commander pour la course d'été le petit corsaire l'Enjôleur^ sur lequel il s'était illustré l'année précédente, et dont il connaissait les qualités nautiques. C'était, comme nous l'avons vu précédemment, une fine et jolie mais faible embarcation, qui ne dut ses succès qu'à sa légèreté et à l'audace de son équipage.
Il partit de Boulog^ne vers le 1 5 avril 1798, et fit immédiatement voile pour la côte d'Angleterre.
Vers minuit, ayant atterri près du petit port de Folkestone, il se plaça pour ainsi dire sous les rochers de ce rivage; toutes voiles amenées pour ne point être aperçu par les navires qui pourraient passer au large de lui. Il attendait, dans cette espèce de retraite, que l'approche d'un ennemi lui fournît l'occasion d'un nouveau combat ; lorsque, après environ une heure et demie d'attente, les vigies crient « navire » !
— Capitaine, c'est un cotre ou un sloop.
LES FOURMENTIN 2^f)
Et le capitaine reconnut bientôt que c'était en effet un cotre d'une force bien supérieure à la sienne.
Au même instant le corsaire hissa ses voiles, et un coup de canon, dont le boulet passa dans sa voile de tapecul, lui annonça que le cotre avait reconnu un ennemi.
L'Enjôleur, alors couvert de voiles, malgré la force du vent, cherchait à éviter l'approche de ce terrible adversaire, et il parvenait même à le devancer par une marche supérieure, lorsqu'une autre voile, un grand loutre de il\ canons, parut, courant sur le corsaire pour lui couper le passage et l'arrêter dans sa fuite.
Le capitaine Fourmentin se trouvant ainsi placé entre deux feux, ayant le lougre en France et le cotre en Angleterre de lui, n'avait point de batterie pour répondre aux bordées que ses deux adversaires lui envoyaient sans relâche. Toutes ses armes consistaient en mousqueterie et en armes d'abordage, qui ne pouvaient servir à défendre le corsaire contre la tactique que les deux croiseurs employaient pour l'écraser sans qu'il pût s'échapper. Chacun d'eux, après avoir envoyé sa volée, revirait en France pour barrer le chemin au corsaire ; il chargeait ses pièces et arrivait de nouveau pour lui faire une nouvelle décharge.
Ainsi accablés sans pouvoir se défendre, les marins français se croyaient déjà perdus ou prisonniers, mais leur chef intrépide était là, il ne désespérait jamais (le son salut. Son sang- froid et sa valeur vinrent encore à son secours dans cette position critique. Il sauta sur le gouvernail en s'écriant :
— Un trait d'audace peut seul nous sauver, soyez tranquilles. Je suis à la barre. Que tout le monde
2^0 LiiS CORSAinES
soit à son poste de combat, ventre à terre le long- du plat-bord, et que personne ne lire avant mon commandement.
— Amenons , caphaiinc, lui criait-on de toutes parts.
— Qu'il amène lui-même, s'écriait l'audacieux capitaine, en parlant du lougrc qui était le plus près de lui. Oui, continua-t-il, il faut qu'il amène ses voiles ou qu'il mette en panne, et s'il veut éviter l'abordage, il fautqu'il nous ouvre le passage.
Le lougre, en effet, voyant arriver sur lui cet audacieux petit navire, le croit plus fort qu'il n'était réellement ; il amène sa grand voile et fait revenir en Angleterre pour éviter l'abordage, il eut peur; mais le corsaire était lancé, il bondissait sur les lames, sous la main de son intrépide conducteur; l'Anglais veut en vain éviter l'abordage, il est abordé.
— Debout, feu, crie le fier capitaine, et un hourra s'élevant aussitôt du corsaire, tout le pont semble comme un ruban de flamme qui menace d'embraser le navire ennemi.
L'effroi et la confusion que cette terrible décharge de mousqueterie avait jetés à bord du loug-re anglais y avait, pour ainsi dire, paralysé tout effort, et avant que l'équipage ne fut revenu de sa frayeur et n'eût orienté sa grand-voile, le corsaire l'avait déjà dépassé et éclaboussait la mer sous l'effort de ses voiles.
Le cotre, de son côté, témoin de cette terrible manœuvre, croyant que le corsaire avait manqué l'abordage du lougre et qu'il venait pour l'aborder à son tour, vira vent devant pour éviter son audacieux ennemi, et lui ouvrit ainsi complètement le passage pour opérer sa retraite.
Le capitaine Fourmentin, profitant de la stupéfac-
LES FOURMENTIN 24 I
lion des deux croiseurs et confiant dans la marche rapide de son léger navire, mit le cap en France et gag-na bientôt une forte avance sur ses deux poursuivants.
Revenus cependant de leur effroi, ils se mirent de concert à poursuivre la frêle embarcation qui fuyait devant eux ; mais ils ne forçaient point de voile, ils voulaient seulement la tenir en vue jusqu'au jour sans oser l'atteindre, afin de la reconnaître d'une manière plus positive.
Le lougre anglais, qui avait une marche supérieure à celle du cotre, diminuait de voile pour ne pas se séparer de lui.
— Nous sommes sauvés, disait le capitaine Fourmentin à son équipage; car à la manœuvre que nous leur avons faite, aucun d'eux n'osera nous attaquer franchement, ils nous craindront toujours.
Lorsque le jour vint éclairer la scène du combat, la frêle construction de V Enjôleur et la petitesse de ses formes parut visiblement aux yeux des Anglais, étonnés de l'audace du petit aventurier. Le lougre, confiant dans la supériorité de sa marche, se chargea de voiles pour le rejoindre, et le cotre le suivit d'aussi près qu'il le put.
Après quelques heures d'une chasse fortement appuyée, le lougre ne se trouvait plus qu'à une petite distance du corsaire, et le capitaine Fourmenlin, voyant qu'il ne pouvait plus lui échapper sans combattre, fit ses dispositions en conséquence.
— Capitaine, s'écriaient les marins, jetons dehors tout ce qui ne nous est pas nécessaire à bord, nous courrons plus vite.
— Je ne jetterai rien dehors. Bas le hunier, conti-
nua-t-il, et sautant alors lui-même sur la barre, il porta droit sur le louçre, qui lui envoya aussitôt une bordée en laissant aussi tomber son hunier, et mettant en panne pour riposter à la mousqueterie du corsaire. Mais ce croiseur, encore efïrayéde la manœuvre de la nuit et redoutant l'audace de l'équipage français, ne voulait plus s'exposer à un second abordage, il vint du vent et vira en Ang-leterre. Le capitaine Fourmentin, qui redoutait l'arrivée du second croiseur qu'on voyait à une petite distance accourir à pleines voiles, profita de cette circonstance pourprendre de l'avance sur son adversaire : comme il avait eu la précaution de laisser le hunier suspendu derrière la grand-voile, en un instant ce hunier fut au bout du mât, et le corsaire fit aussitôt bonne route en mettant le cap en France; pour un peu qu'il eût tardé, le cotre les rejoignait. Le lougre fut plus longtemps à s'orienter et à reprendre sa poursuite; de sorte que lorsqu'il fut bien lancé, V Enjôleur avait une avance considérable,qui, jointe à l'habileté de ses manœuvres, lui donna le moyen d'arriver en vue des côtes de France avant que son ennemi eût pu le rejoindre de nouveau.
Ce fut en vue du port de Dieppe qu'eut lieu la dernière attaque. Un grand nombre d'habitants réunis sur la jetée regardaient avec inquiétude ce combat inégal ; on avait reconnu /'^Azy'ô/^Mr et on pensait que le brave capitaine succomberait dans la lutte, malgré son adresse et son intrépidité.
En le voyant amener son hunier et faire route sur le lougre, on s'écria de toutes parts :
— Il se rend.
— Non, réphquèrent quelques capitaines Boulonnais en relâche au port de Dieppe; il ne se rend
LE^ FOURMENTIN 2l\i
pas ; le capitaine Fourmenlin n'amènera pas pour le loug^re.
Et une fusillade bien nourrie que l'on entendit bientôt détrompa agréablement les habitants de Dieppe. Le croiseur anglais, qui avait déjà éprouvé ce que peut l'audace réunie à l'adresse, manœuvra encore pour éviter l'abordage, et le capitaine Fourmenlin, profitant de ce mouvement d'hésitation, fit une seconde fois pointer le hunier et pousser en avant pour tromper les deux croiseurs qui n'étaient pas préparés à le poursuivre.
Quelques moments après, il entrait dans le port de Dieppe aux acclamations des nombreux spectateurs, qiii faisaient retentir l'air des cris de : Vive le capitaine F ourmentint Vivent les braves Boulonnais t
Le gouvernement, qui connaissait la réputation de notre illustre marin et qui voulait profiter de son adresse et de sa valeur, lui confiait souvent des missions particulières, telles des papiers, des dépêches et autres objets qu'il devait débarquer lui-même sur la rive ennemie; aussi, pour sa plus grande sûreté, on avait embarqué à bord de l' Enjôleur 12 hommes de troupes ; de manière que l'équipage se trouvait composé de 38 hommes, dont 26 marins.
Le corsaire revint à Boulogne, d'où il se dirigea encore vers la côte de Folkestone; il était chargé de mettre à terre, à quelque distance du rivage, une boîte en fer blanc contenant des dépêches que le gouvernement français voulait faire introduire furtivement en Angleterre.
Le capitaine exécutait toujourslui-memeces espèces d'opérations, lorsque le temps permettait do les entreprendre. Après avoir louvoyé quelque temps contre
2^j4 les corsaires
la côte, il profita du calme de la nuit pour remplir sa mission ; il s'embarqua dans le canot, accompagné de 4 hommes, deux soldats et 2 marins, qui le conduisirent à terre. La boîte fut déposée sur un baril, au milieu d'une voie publique, afin que le lendemain elle fût remarquée par les passants, qui ne manquaient jamais de la porter aux autorités du lieu.
Sa mission remplie, il revint à bord du corsaire, et peu après qu'il s'y fut rembarqué, il amarina un navire anglais chargé de blé, qui ne fit aucune résistance. Les marins français qui avaient sauté à son bord le conduisirent heureusement à Boulogne, où il entra le lendemain.
Comme le jour était encore éloigné, le capitaine ne jugea pas encore à propos de re virer en France, il attendit une nouvelle proie, qui ne tarda pas à se présenter : un second navire fut bientôt abordé, pris et expédié pour un des ports de France les plus voisins.
Un troisième navire se trouvant en vue, notre brave capitaine ne voulut pas quitter la côte d'Angleterre sans l'avoir reconnu : il fit donc gouverner dessus, jugeant au caractère nautique de ce navire que ce devait être un bâtiment d'une grande force ou un navire marchand de grande dimension; il l'approcha de plus près pour mieux l'examiner à travers les ombres de la nuit.
Après avoirconsidéré attentivement avec sa longuevue ce que pouvait être ce nouvel ennemi, il jugea à sa manœuvre, à l'installation deses vergues, et à l'ensemble de sa mâture, que c'était un marchand d'un grand tonnage, et, malgré le peu de marins qui lui restaient à bord, depuis qu'il avait expédié ses deux premières prises, il résolut de l'attaquer. Il l'aborda,
LES FOURMENTIN 245
mais les grappins manquèrent à cause de la liauleur du bâtiment et de la défense intrépide de l'équipage ang^lais. Après avoir été oblig-é de déborder, le capitaine tenta un second abordag^e, mais les grappins manquaiejit toujours ; il restait trop peu de marins sur le corsaire pour monter lestement et sans hésitation à bord de l'ennemi ; les soldats, qui n'avaient pas l'habitude de grimper sur les vaisseaux, demandaient des échelles pour suivre les marins. Au milieu de tous ces obstacles et de ces hésitations, le corsaire ne se trouvant pas soutenu par les grappins qu'il était impossible de bien bosser, fut obligé de déborder une seconde fois pour essayer un 3® abordage; mais le navire anglais, effrayé de l'audace et de l'obstination que mettait la petite embarcation française dans ses attaques , ne crut pas pouvoir l'éviter qu'en se mettant à la côte, et il parvint en effet à s'échouer sur la plage auprès de Folkestone et à sauver ainsi au moins son équipage.
U Enjôleur revint à Boulogne et continua ses courses sur la côte d'Angleterre. Après avoir encore enlevé plusieurs grands navires au commerce ennemi, pendant sa croisière d'été, il désarma et l'équipage fut congédié.
On songea alors à la croisière de l'hiver suivant, et, sur les propositions de MM. Delportc frères, le capitaine Fourmentin s'occupa de remettre le Rusé en état de prendre la mer et de voler à de nouveaux dangers.
Cette dernière course du Rusé fut, je ne dis pas plus brillante, mais plus lucrative que les précédentes pour l'équipage et pour les armateurs; i4 navires anglais, chargés de différentes marchandises, et arrivés
à bon port dans divers ports de France, deux coulés à fond, formèrent les trophées de celte belle campagne.
Le capitaine Fourmenlin fit une 3^ course dans le petit corsaire l' E nj o le iir,e[ celle course fut remarquable par toutes les circonstances qui l'accompagnèrent.
La mission de l'Enjôleur pour cette campagne fut de croiser dans la mer du Nord et de côtoyer, autant que possible, le long des terres britanniques qui sont dans cette partie de la mer.
Le gouvernement français avait embarqué à son bord un officier du génie chargé de lever des plans sur ce littoral de l'Angleterre, et le capitaine Fourmentin devait lui donner toutes les facilités qu'il était en son pouvoir de donner, en s'approchant assez près de la côte pour le mettre à même de remplir sa mission.
A cette époque,la Hollande et la Belgique, qui étaient sous la domination Française, faisaient cependant un commerce considérable de fraude avec l'Angleterre, au moyen de navires anglais qui se couvraient du pavillon hollandais pour favoriser des communications entre Londres et ces pays, pour éviter la visite ou l'attaque des croiseurs français, et pour entrer sans crainte dans les ports de leur destination.
Flessingue était le port de mer qui se livrait plus spécialement à celte fraude : les autorités de cette ville et des autres ports de mer qui faisaient le même commerce en connaissaient bien le but et le résultat, mais sans faire attention au danger d'admettre des navires anglais qui portaient souvent des agents de l'Angleterre sur le territoire de la République, ils ne considéraient que les avantages de leurs compatriotes;
LES FOURMENTIN 24?
et dans l'intention de favoriser ce commerce frauduleux, au lieu de le réprimer, ils admettaient indistinctement tous ces navires en raison du pavillon qu'ils portaient, sans faire de recherche qui aurait pu découvrir la vérité.
Le capitaine Fourmentin, commandant l' Enjôleur, reçut la mission spéciale de surveiller, en faisant sa croisière, les navires qui se livraient à ce genre de spéculation, de visiter, sans avoir égard aux couleurs qu'ils portaient, tous ceux qui lui semblaient suspects, et de stationner à cet effet le plus long- temps qu'il pourrait sur la rade de Flessingue ou sur les côtes environnantes.
Fidèle aux instructions qu'il avait reçues, le capitaine Fourmentin parcourait la nuit la côte britannique, en recherchant dans ses courses les bâtiments visiblement anglais et ceux qui lui étaient suspects, même sous pavillon hollandais.
Une galiote hollandaise portant les couleurs de sa nation fut le premier navire qu'il visita et dont il s'empara; car malgré la régularité des papiers que le capitaine produisit, et qui attestait que son bâtiment venait de Hambourg, où il était allé prendre son chargement de sucre et de café, on reconnut, après bien des recherches à bord, qu'il venait non de Hambourg, mais de Londres, et que c'était là qu'il avait pris son chargement.
Cette galiote fut conduite à Ostende et déclarée de bonne prise. Il fut prouvé que les papiers que le capitaine avait produits étaient faux, et les véritables furent trouvés dans une place secrète qui avait été arrangée pour cet usage à bord du bâtiment.
Bientôt une seconde galiote se présente, mais au
lieu d'amener, au commandement du capitaine français, elle chercha à l'éviter et prit chasse. Le corsaire se mit aussitôt à sa poursuite et, en peu de temps, il fut dans son sillage. Au bruit de la mousqueterie, la g-aliote a/?2e/za, et le capitaine de ce bâtiment exprima son étonnement de ce que lecorsaire avait tiré sur un bâtiment portant pavillon hollandais. Sans s'arrêtera cette observation, on procède à la visite des papiers, qui parurent parfaitement en règle : tous les papiers du bord, ainsi que les connaissements pour les marchandises, attestaient que la galiote venait de Hambourg en destination de Flessingue.
Les recherches que l'on put faire dans toutes les parties du navire ne purent en rien démentir la régularité des papiers.
Cependant le capitaine Fourmentin n'était pas satisfait sur la réalité de ces documents; il fît procéder à des recherches plus minutieuses, et quoique l'on ne trouvât rien qui pût trahir la nationalité de la cargaison, qui consistait en sucre et en coton, il s'en empara sans hésiter et l'envoya à Oslende, comme le précédent^ pour opérer le déchargement et procéder à de nouvelles recherches, tant il était persuadé que ce navire faisait le commerce qu'il était chargé de réprimer.
Le déchargement du navire fut effectué sous la surveillance du capitaine Fourmentin et rien de suspect n'y fut trouvé. On visita encore minutieusement toutes les parties du navire déchargé, et l'on désespérait de rien trouver qui pût le compromettre, lorsque le capitaine Fourmentin fît briser une petite cuvette remphe de brai, qui se trouvait parmi des cordages qui servaient au navire: le brai en se cassant découvrit aux
LES FOURMENTIN s/jQ
yeux une boîte de fer blanc dans laquelle on trouva les véritables connaissements de la carg-aison, indiquant que les marchandises avaient été prises à Londres. Le navire fut, en conséquence, déclaré de bonne prise.
Le brai, qui est une résine, avait été rendu liquide par la chaleur, et Ton y avait introduit la boîte de fer blanc avant qu'il ne fût durci par le refroidissement.
Une troisième galiote fut encore visitée le lendemain. En apercevant le corsaire, elle arriva du vent, mais elle ne put éviter l'abordage. Il y avait à bord un grand nombre de passagers français, qui ne voulurent point cependant trahir le secret du bâtiment où ils étaient embarqués.
Les papiers du bord se trouvaient bien en règle, mais malheureusement, en procédant à la visite, on trouva dans une cachette des paquets de tulle anglais qui prouvaient que le navire ne venait pas d'Alténa, comme les papiers l'indiquaient. Le navire fut donc arrêté et conduit à Ostende pour y procéder à une nouvelle visite, à l'effet de découvrir les papiers qui contenaient les véritables connaissements.
Le capitaine de la galiote, se trouvant trahi par la découverte des paquets de tulle anglais, vit bien que son navire ainsi que la cargaison étaient perdus, et il voulut s'attirer l'indulgence du gouvernement par une déclaration franche et complète.
— Je sais bien, dit-il au capitaine Fourmentin, qu'il m'est impossible de cacher bien longtemps d'où je viens, je vais donc vous indiquer où l'on a déposé les véritables papiers. Vous les trouverez dans une boîte de fer blanc, sur la carlingue du navire, sous une boîte de poivre qui touche la cloison de la chambre.
25o LES CORSAIRES
Cette déclaration abré^i-ea les recherches: mais les connaissements indiquaient une partie de marchandises en tulle ang-lais, et ces tulles ne se trouvaient point à bord. On questionna le capitaine, qui avoua que ces tulles étant des marchandises anglaises qui l'auraient trahi, on les avait cachés entre le serrage et le bordage, et ils y furent en effet trouvés.
Le navire avait pris ses marchandises et ses passagers à Londres.
Un dogre hollandais fut le 4^ navire qui éprouva l'effet de la vigilance du capitaine Fourmenlin,, il fut visité; son chargement consistait en vins que le capitaine déclarait avoir reçus d'un navire français qu'il avait rencontré échoué à la côte; mais on eut bientôt reconnu qu'il avait pris son chargement à Porlsmouth.
Trois navires anglais, qui cherchaient à entrer dans le port de Flessingue, furent capturés l'un après Tautre, malgré leur résistance et leurs ruses; deux entrèrent dans le port de Dunkerque, et le troisième atteignit Boulogne.
Le capitaine Fourmentin faisait souvent une tournée au large et parcourait la côte d'Angleterre opposée au rivage de la Belgique; mais il n'y restait pas bien longtemps ; il revenait bientôt à la station qu'il continuait de tenir aux environs de Flessingue.
Sa présence sur cette côte gênait tellement les fraudeurs qui fréquentaient le port que le nombre des navires qui se livraient à ce commerce diminuait sensiblement, et que tous les contrebandiers anglais et hollandais voués au service de l'Angleterre tremblaient au nom de ce fameux corsaire qui entravait toutes leurs opérations .
Les autorités de la place, qui voyaient avec peine la
LES FOUHMENTIN 25 1
diminution, et probablement la ruine de ce commerce si avantageux à leurs compatriotes, entravaient le corsaire autant qu'elles le pouvaient dans sa surveillance, et mettaient tous les obstacles possibles à ses démarches.
Descendait-il quelquefois à terre avec le canot du bord, pour reconnaître la force elle nombre des navires fraudeurs qui pouvaient se trouver dans le port, ou pour prendre les informations dont il avait besoin, il était continuellement suivi et pour ainsi dire harcelé par un nombre de marins anglais et hollandais, qui vociféraient contre lui des injures en cherchant à le dégoûter de descendre lui-même à terre. Un matelot eut même pris la hardiesse de lui demander pourquoi il n'avait pas osé attaquer un petit cotre anglais qui était sorti la nuit précédente avec un chargement de spiritueux. « Celui-là, ajouta-t-il, vous aurait bien répondu, il reviendra demain. »
Le capitaine Fourmentin ne jugea pas à propos de répondre à cette espèce de bravade et retourna à son bord, bien résolu de veiller le retour du bâtiment qui lui avait été signalé. Il le reconnut le surlendemain au point du jour; mais malheureusement l'obscurité de la nuit et l'ombre de la terre que le navire côtoyait lui en avaient caché trop longtemps l'arrivée. Il vit à sa position qu'il ne pourrait lui barrer l'entrée du port : il lui appuya cependant une chasse en le serrant le plus près qu'il put de la côte, dans l'espoir qu'une fausse manœuvre le mettrait à sa merci ; il l'approcha assez près pour lui envoyer quelques décharges de mousqueterie,auxquelles l'anglais, quoique sous pavillon hollandais, répondit par des coups de canon. JJEnjôleiir l'avait presque atteint, mais au moment
OÙ il allait pouvoir l'aborder, le fraudeur trouva un refujiH-e dans le port de Flessing-ue, où il se croyait en sûreté sous la protection des autorités.
Ce navire n'avait échappé au corsaire français que par la connaissance parfaite que le capitaine avait de la plage, car la moindre hésitation le mettait à la côte ou au pouvoir de son chasseur.
Le capitaine Fourmentin se fit conduire immédiatemefit à terre dans le canot du corsaire, et fit opérer l'arrestation du navire et de l'équipage pour avoir tiré sur lui, ce que les autorités ne purent refuser, malgré la faveur dont ils entouraient ces sortes de bâtiments.
Le commandant de la place voulut avoir un entretien avec lui. 11 le supplia d'abord de ne pas nuire, comme il le faisait, au commerce de la ville, puis, voyant que ses douces paroles et ses flatteries ne pouvaient faire dévier le capitaine Fourmentin de sa ligne de conduite, il employa la menace, même celle de le faire arrêter s'il n'obéissait pas à ses ordres, et il lui ordonna en conséquence d'entrer dans le port, et lui défendit surtout d'attaquer aucun navire qui se trouverait sous pavillon hollandais.
Les menaces du commandant de la place n'effrayèrent pas plus notre brave marin que ses prières et ses flatteries ne l'avaient gagné; il le quitta en lui répétant qu'il connaissait ses instructions, et qu'il n'avait point d'ordre à recevoir de lui; qu'il continuerait de visiter tous les navires qui passeraient, et que le premier qui n'amènerait pas au premier coup de fusil serait chassé et abordé.
A peine fut-il arrivé à son bord, qu'il eut l'occasion de prouver que les menaces du commandant de la
LES FOUHMKNTIN 253
place ne l'avaient point intimidé. Il fit voile sur un navire qui lui sembla suspect, en tirant un coup de fusil pour l'avertir d'amener. Le navire n'obéissant pas à ce signal, le corsaire se couvrit de voiles pour le poursuivre et, malgré sa résistance, il l'aborda, le prit auprès du petit port de Fervert, éloig-né de quelques lieues de Flessing-ue,et l'expédia sur Boulogne, où il fut déclaré de bonne prise.
Parmi les prisonniers faits dans ce dernier navire et qui furent conduits à Ostende, comme l'avaient été ceux faits dans les navires précédemment capturés, se trouvait un jeune mousse anglais d'environ ii à 12 ans, La tristesse de cet enfant, les grosses larmes qui coulaient de ses yeux le firent remarquer du capitaine Fourmenlin, qui, par l'intermédiaire de son interprète, lui demanda pourquoi il pleurait. Le petit Anglais, rassuré par l'air de bonté du capitaine français, lui avoua que l'idée de se trouver prisonnier en France, sans parents, sans amis, était la cause de son chagrin.
— Tu ne seras pas prisonnier, s'écria le généreux capitaine, je le ferai trouver une famille, des amis, je serai ton père, tu habiteras ma maison, et là tu trouveras aussi une bonne mère qui aura soin de toi, comme elle a soin de ses enfants.
Depuis ce jour, le jeune Anglais fut regardé comme un membre de la famille du capitaine F'ourmentin; il eut la même instruction, les mêmes douceurs que ses enfants,et finit par oublier, pour ainsi dire, qu'il était dans un pays étranger.
Après" la prise du dernier navire anglais dont nous venons de parler, le commandant de la place de Flessingue, voyant que le capitaine Fourmentin continuait
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sa croisière sans s'embarrasser de ses menaces, résolut, d'accord avec les équipages anglais qui se trouvaient dans le port, de faire quelques démarches pour s'assurer de la force du corsaire français, et d'aviser ensuite aux moyens de s'emparer de ce croiseur incommode, en employant des péniches anglaises pour le surprendre.
Il s'embarqua donc un jour à bordd'une petite chaloupe anglaise, montée de bons rameurs anglais, et se fit conduire en rade à bord du corsaire, sous prétexte qu'il avait des instructions à donner au capitaine, et qu'il désirait, en conséquence, avoir un entretien avec lui.
Le capitaine Fourmentin,voyantarriver cette embarcation et craignant une surprise, lui ordonna de s'arrêter sous peine d'une décharge de mousqueterie. Le commandant de la place s'étant alors annoncé, on laissa approcher la chaloupe, et il monta à bord de V Enjôleur. Mais les matelots anglais voulaient aussi sauter sur le pont du corsaire; le capitaine les avertit que ceux qui franchiraient le bord seraient prisonniers de guerre, nul autre que le commandant de place ne pouvant être admis. Cet avis arrêta l'ardente curiosité des Anglais ; ils restèrent tranquilles dans leur chaloupe.
Le commandant renouvela au capitaine de V Enjôleur ses plaintes et ses menaces, et lui réitéra Tordre de ne plus attaquer aucun navire portant les couleurs hollandaises.
Le capitaine Fourmentin ne put que lui répéter que ses instructions étaient contraires à cet ordre, et qu'il ne l'exécuterait pas.
— Pour vous prouver, ajouta-t-il, que rien ne peut
LES FOURMENTIN
influer sur ma résolution aussi bien que sur l'exéculion des instructions que j'ai reçues, s'il se présentait un navire en vue, je courrais dessus malg-ré votre présence à mon bord, et vous pourriez assister à la visite et peut-être à la capture du bâtiment.
Le commandant, persuadé qu'il n'y avait rien à gagner sur cette énergique détermination, se rembarqua à bord de la chaloupe, et se dirigea vers le port en proférant quelques menaces qui ne furent pas écoutées.
Les fraudeurs anglais, voyant qu'il n'y avait aucun moyen de se débarrasser pacifiquement de ce surveillant actif, résolurent de s'emparer du corsaire par surprise et de le conduire en Angleterre. Ils équipèrent à cet effet une de leurs grandes péniches, montée d'un bon nombred'hommes, bien armés, et profitèrent d'une nuit bien obscure pour se diriger sur leur ennemi et l'aborder sans avoir été aperçus.
Une partie delà nuit était déjà écoulée; le corsaire était mouillé à une petite distance de Flessingue, au milieu d'une mer faiblement agitée par une petite brise ; l'ombre épaisse et mate confondait presque dans la môme obscurité la mer, la cote, les navires et le ciel ; presque tout l'équipage de U Enjôleur était au repos : quelques hommes seulement faisaient le quart sur le pont, et le capitaine Fourmentin, dans sa petite chambre, jouait aux cartes avec ses ofliciers, lorsque tout à coup son oreille, exercée à tous les sons que la mer ou le mouvement des navires peuvent produire, crut entendre un bruit faible qui lui parut suspect ; il lui semblait entendre le son cadencé de rames mues avec précautions et avec un ensemble parfait à une petite distance. Ilmonte aussitôt sur le pont,
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écoute attentivement, et cherche à disting-uer, à travers l'obscarité, l'embarcation d'où le bruit pouvait venir.
Il aperçut la péniche, qui, favorisée parles ténèbres et par la petite brise qui agitait la mer, portait droit sur le corsaire.
Une décharge de coups de fusil tirés en l'air annonça à nos aventuriers qu'ils étaient découverts, et on leur signifia aussitôt la défense d'avancer plus près sous peine de recevoir tout le feu du bord, ce qui les obligea d'arrêter la course rapide de leur embarcation.
Une voix de la péniche proclama qu'ils amenaient le commandant, et qu'ils étaient attachés au navire du gouvernement qu'on appelait lestationnaire ; mais cette nouvelle ruse n'eut pas plus de succès que les précédentes. On lui répondit que ce n'était pas l'heure de venir à bord d'un navire de guerre, et que si le commandant avait quelque chose à communiquer au capitaine, il avait la facilité de venir pendant la journée.
— Au reste,ajouta-t-on,si vousne vous éloignez pas immédiatement, le corsaire va s'attachera votre poursuite et vous accabler du feu de sa mousqueterie.
Pendant tous ces pourparlers, tout l'équipage avait eu le temps de monter sur le pont, et chacun était à son poste de combat, attendant les ordres du capitaine; mais la péniche anglaise ne voulut point s'exposer à une telle attaque; elle s'éloigna et disparut bientôt dans l'ombre.
Ce fut la dernière tentative qui fut faite par les fraudeurs pour surprendre l'Enjôleur.
Le capitaine Fourmentin croisa encore quelque temps dans les mêmes parages ; mais les captures étaient rares ; les fraudeurs n'osaient plus aborder la
LES FOURMENTIN 267
côte (le Fiessingne, et l'équipag-e de V Enjôleur s'ennuyait d'une inaction aussi prolongée. Ils capturèrent encore quelques rares fraudeurs, et furent ensuite appelés à croiser dans les environs de Boulogne, non plus contre les contrebandiers, mais contre le commerce de l'ennemi, ce qui Hattait davantage l'activité et l'ardeur de ces braves marins.
Le capitaine Fourmentin ne resta à Boulogne que deux ou trois jours pour accorder un peu de repos à son équipage, et faire à son navire les réparations dont il avait besoin. II reprit aussitôt la mer, et ii attaqua, à la pointe des Perrés, auprès de Folkeslone, sur la côte d'Angleterre, un brick de i3o tonneaux, chargé de thé, qui entra le jour suivant dans le port de Boulogne.
Le corsaire, en abordant ce navire, avait éprouvé quelques avaries qui l'obligèrent à accompagner sa prise en ce dernier port, où il se fit réparer avec toute la diligence possible; puis il reprit ses courses, qui devaient encore être fatales au commerce britannique.
Une nuit que l'Enjôleur se trouvait à la côte d'Angleterre à louvoyer en compagnie avec deux autres corsaires : le Cygne, capitaine Marbesh [Marbaisse], et les Deux frères, capitaine iNicolas Fourmentin, les trois capitaines, jugeant que le temps était peu favorable pour leur croisière, se décidèrent à 4 heures du matin à revirer en France. U Enjôleur amarina un navire anglais et continua sa route. On apercevait encore à une certaine distance en avant, à peu près à mi-canal, les deux autres corsaires qui faisaient route pour les côtes de France, lorsque la vigie cria : « navire! » Il était 6 à 7 heures du matin, le jour com-
mençait à poindre. On mit aussitôt le cap sur la voile en vue, mais en l'examinant avec attention on reconnut un de ces forts bricks que l'amirauté anglaise avait fait construire, d'une force supérieure contre les corsaires français ; on voulut chercher à l'éviter, mais le croiseur avait reconnu depuis long-temps les 3 corsaires, et avait manœuvré pour leur gagner le vent; il n'y avait pas moyen de lui échapper : il fallait être pris, coulé, ou lui regagner le vent malgré lui, ce qui ne paraissait guère possible, vu la force et l'agilité du navire anglais. C'est cependant cette dernière résolution que prit le capitaine Fourmentin, qui était le plus rapproché du croiseur anglais. Malgré le feu de l'ennemi qui pouvait à chaque instant couler à fond sa frêle embarcation, il était déterminé à passer, et il passa. Mais quels prodiges de valeur ne lui fallut-il pas employer! La misaine était traversée, il la fit amener et orienter pour hâler la bouline. Tous les hommes, couchés sur le pont pour ne pas être sacrifiés par les boulets et la mitraille du navire, tremblaient en regardant leur audacieux capitaine, qui, seul, debout à la barre, exposé à tout le feu des Anglais, cherchait à accoster son ennemi pour lui prendre le vent. Les deux navires se touchent: au cri, « feu ! » tout l'équipage français se lève comme j un seul homme et une grêle de balles ensanglante le pont du croiseur, qui, au milieu de la confusion, ne remarque pas le petit corsaire qui, se glissant sous son beaupré, se trouve en un instant au vent à lui. Tous les efforts du puissant croiseur devinrent alors inutiles: l'Enjôleur se rit de son agilité et de toute saj puissance; il défie la poursuite de ce terrible ennemi. L'Anglais, étonné de l'adresse et de l'audace de son
LES FOUaMENTlN zSq
frêle adversaire, et convaincu qu'il ne peut plus l'atteindre, s'attache à la poursuite des deux autres corsaires qu'il croit pouvoir encore saisir. Le Cygne, (\\i\ était le moins éloigné, se trouve bientôt à la portée du boulet ; mais moins, heureux que son camarade, il est coulé à fond en un instant par l'artillerie ennemie. Le capitaine Marbesh et un grand nombre de ses hommes furent sauvés par le navire anglais, qui continuasa poursuite sur le 3*' corsaire, qu'il ne put atteindre.
— Oui sont, demanda le capitaine anglais au capitaine Marbesh, ces deux lougres en vue ?
— Celui à qui vous venez d'avoir affaire est le capitaine Jacques-Oudart Fourmentin.
— Goddam, s'écria l'Anglais, c'est lui que je cherche 1 Si je l'avais su, vous seriez encore dans votre navire et j'aurais tout sacrifié pour m'emparer de lui; ma mission est de le chercher, et si je l'amène en Angleterre ma fortune est faite.
— Capitaine, répondit Marbesh, vous aurez bien du mal à le prendre. Vous voyez cet autre corsaire : le capitaine qui le commande est son frère, et une fois engagé avec l'un, l'autre accourrait aussitôt sur vous, et je ne sais si ces deux lions ne vous enlèveraient pas.
Après cette mauvaise rencontre, /'£'A?jo/eMr atteignit Calais pour faire réparer les avaries qu'il y avait éprouvées, et fut bientôt en état de reprendre la mer pour voler à de nouveaux combats.
Aussitôt que le capitaine Fourmentin jugea le vent favorable, il appareilla vers la fin d'un beau jour, et poussé par un bon frais de vent, il atteignit bientôt la rive britannique. En louvoyant le long de la plage, enveloppé dans l'ombre dont le voilaient la nuit et le
voisinage de la terre, il voguait dans l'attente de quelque nouvelle proie, quand la vigie annonça un navire de haut bord dans le sud-ouest de son horizon. Le capitaine l'ayant reconnu fit aussitôt porter dessus ; en l'approchant, il se met lui-même à la barre pour en opérer l'abordage que le navire ne peut éviter, malgré son adroite manœuvre. Les Français sautent intrépidement sur le pont ennemi ; mais le combat ne fut pas long: l'équipage anglais, se trouvant ainsi inopinément abordé, ne put résister à l'audacieuse attaque des marins boulonnais, et il se rendit après un léger engagement.
C'était un beau trois-mâts, qui revenait des colonies avec une riche cargaison, dont la valeur, ajoutée à celle de tant d'autres prises, fit oublier à nos braves marins les fatigues et les dangers auxquels ils avaient été exposés pendant toute leur croisière.
Cette nuit était la dernière que r Enjôleur devait passer à la mer avant de désarmer ; mais le capitaine voulut la signaler par un nouvel exploit ; un second navire anglais parut et fut enlevé dans les mêmes eaux que le trois-mâts dont nous venons de parler.
Ces deux bâtiments arrivèrent à Calais pendant la même journée.
De là, l'Enjôleur se dirigea sur Boulogne, où il désarma après avoir terminé sa brillante croisière.
L'année 1799 fut célèbre dans les Annales de la marine de Boulogne par la mort glorieuse du capitaine Denis Fourmenlin.
Après avoir commandé plusieurs corsaires sur lesquels il s'illustra par son courage et par de nombreux succès,ilprit le commandement du Grand Furet^ avec lequel il entreprit une nouvelle croisière.
LES FOUrVMENTIN 26 1
Un jour qu'il était à louvoyer à une petile dislance du port de Boulogne, de compagnie avec un autre corsaire commandé par le capitaine Audibert, il eut connaissance d'un navire anglais à quelque distance au larg-e, et il gouverna aussitôt dessus.
La manœuvre de ce navire, son apparence, la forme de ses voiles, la manière dont elles étaient orientées lui firent penser que c'était un fort navire marchand, d'autant plus qu'en plein jour on ne lui distinguait aucune batterie. Il l'atteignit bientôt; mais au moment où il allait l'aborder le navire, démasquant ses batteries, lui envoya une bordée qui jeta l'épouvante dans tout l'équipage. C'était un croiseur masqué dont la batterie couverte était armée de 24 canons ; un nombreux équipage couvrait son pont.
Au bruit de cette volée d'artillerie, tout fut en confusion dans le corsaire français :
— Capitaine, s'écriait-on de toutes parts, c'est un navire armé, revirons.
— Il est trop tard, s'écria l'intrépide capitaine Denis Fourmentin, il faut qu'il soit abordé.
Et an coup de hd.rre porte le Grand Furet sur le croiseur. L'intrépidité du capitaine exalta le courage de ses hommes ; la fureur et les cris avec lesquels s'exécuta l'abordage épouvantèrent les marins anglais. On remarqua à leur bord un moment d'hésitation ; mais bientôt un feu roulant de mousqueterie ensanglante les deux ponts ; le capitaine Denis, unecarabine à deux coups à la main, était partout dans le plus fort de la mêlée pour soutenir la valeur de ses matelots. Une balle qu'il reçut dans le poignet lui fit tomber son arme; il la ramasse de sang-froid et continue à parcourir le pont en donnant ses ordres.
— Vous êtes blessé, capitaine, lui dit un officier, en voyant le sang- couler de son bras !
— Non, répondit l'intrépide marin, je ne suis pas blessé ; va à ton poste. Je suis au mien.
Puis, jetant sa carabine sur le pont, il s'écria : « C'est ici que je périrai. »
Ce combat acharné durait depuis plus d'une heure; on voyait cependant le feu de l'Ang^lais un peu diminuer, et le capitaine Denis ne désespérait pas du succès, lorsqu'une balle lui traversa la poitrine et le renversa sur le pont. Il se releva, et comme on voulait le porter au chirurjçien.
— Non, dit-il, tant que je vivrai, je commanderai mon navire, et jamais l'Anglais n'aura le Furet.
On le conduisit cependant dans sa chambre, où le chirurgien pansa ses blessures; aussitôt après il remonta sur le pont ranimer la bravoure de son équipage, mais ses forces l'abandonnèrent, et il fut immédiatement conduit à sa chambre.
Le second capitaine prit alors le commandement, et il se montra dig-ne de son chef. Le feu s'était ranimé avec une nouvelle ardeur à bord de l'Anglais au moment où la blessure du capitaine Fourmenlin avait produit un découragement passager dans l'équipag-e, qui reprit bientôt une nouvelle intrépidité pour venger son capitaine.
Ce fut alors quel'autre croiseur corsaire arriva, et aida le Grand Furet, qui était alors en partie démâté, à s'éloigner de son puissant ennemi. Le croiseur anglais vit les deux corsaires lui échapper sans chercher à rengager le combat : il avait été si maltraité, et l'intrépidité de l'équipage français l'avait tellement rempli d'effroi qu'il se trouva heureux d'en être débarrassé.
J.ES FOUaMENTlN 203
On a su depuis que le capitaine ang-lais avait été débarqué mourant dans le port de Deal, et qu'il ne survécut que quelques heures à son arrivée dans ce port. On apprit aussi, par le rapport du capitaine anglais et par les conversations de son équipage, qu'ils avaient été sur le point de se rendre, mais que, voyant le feu des Français diminuer, ils avaient repris courage : c'était au moment où le capitaine Denis Fourmentin avait été blessé mortellement.
Les deux corsaires, après s'être ainsi éloignés du croiseur anglais, se dirigèrent sur Boulogne, où ils arrivèrent bientôt après (i).
Rien ne pourrait peindre la consternation et l'efFroi que cette terrible catastroplie répandit dans la population maritime de Boulogne. Le corsaire, qui se traîna tout désemparé contre le quai, fut aussitôt comme assiégé par une foule de mères, d'épouses, de marins de tout âge, qui venaient, remplis d'inquiétude et les larmes aux yeux, s'informer du sort de leurs enfants, de leurs maris, de leurs parents qui se trouvaient à bord. Mais ce qui excitait au plus haut degré la douleur et la compassion des spectateurs, c'était la vue de l'intrépide capitaine Denis Fourmentin, que l'on portait mourant à son domicile. Des pleurs coulaient
(t) Le Moniteur du 37 nivôse an VII enregistra l'arrcté pris ce mtme jour par le Directoire exécutif, et dont voici le texte :
« Le Directoire exécutif, a()rès avoir enteodu le rapport du Ministre de la Marine et des Colonies sur le combat soutenu le i4 de ce mois par les corsaires le Furet, armé de 4 obusiers de la, et le Rusé, de 8 canons de 3, contre une corvette any^laise portant 18 canons de 18 en batterie et 4 obusiers de 36 sur les gaillards, Arrête : Arl. i". Le citoyen Audibert. enseigne de vaisseau, commandant le Rusé, est promu au grade de lieutenant en récompense du courage et de l'habileté qu'il a déployés dans le combat. — Art. a. Le mmislre de la Marine transmettra à la famille du citoyen Fourmentin, capitaine du corsaire le Furet, et mort des blessures qu'il a reçues en attaquant un ennemi supérieur en forces, les regrets du Directoire exécutif sur la perte du brave mariu.
de tous les yeux en voyant ce marin audacieux près de rendre le dernier soupir, victime de son courag-e au moment où une carrière brillante s'était ouverte pour lui.
Le capitaine Jacques-Oudart Fourmentin, qui venait de désarmer l'Enjôleur, fut bientôt auprès de son frère, à qui les médecins prodiguaient tous leurs soins, mais toute leur habileté ne put sauver l'illustre blessé.
Une foule de parents et d'amis étaient venus comme pour assister à ses derniers moments; un silence effrayant régnait dans la chambre, la douleur avait fermé toutes les boucfies, et tout le monde attendait le moment suprême, lorsque le héros mourant, soulevant sa main, la présent»; à son frère en signe d'adieu.
— Je n'ai qu'un regret en mourant, lui dit-il, c'est de ne pas avoir eu le temps d'assurer la fortune de mes enfants : la mort ne m'effraie pas, mais je meurs trop tôt! l'Anglais m'a tué ! Toi, Bucaille Fourmentin, je te connais, tu me vengeras.
Et peu après, il rendit le dernier soupir.
Personne n'a jamais ressenti la perte d'un frère avec autant de douleur que le capitaine J.-O. Fourmentin ressentit celle de son frère aîné, qui avait partagé depuis sa plus tendre enfance tous ses plaisirs, toutes ses peines, tous ses travaux, et pour qui il aurait sacrifié jusqu'à sa vie.
Accablé par la douleur et excité par les sollicitations de sa femme, il résolut de ne plus naviguer pendant plusieurs années et de jouir tranquillement de la fortune que son courage lui avait acquise; mais des événements imprévus vinrent l'arracher k sa douleur et l'obligèrent à changer sa résolution.
En l'année 1801, Bonaparte, alors premier consul,
LES FOURMENTIN 265
après avoir résolu, en attaquant directement FAng-Ielerre, de frapper la main ennemie qui avait soulevé tour à tour contre la République tous les grands et les petits états de l'Europe, et de terminer ainsi cette série de g-uerres que la France était continuellement oblig^ée de soutenir, choisit Boulogne pour le centre de ses opérations, et fît exécuter d'immenses travaux dans le lit et sur les bords de la Liane, avec une rapidité et un enthousiasme que lui seul avait le secret d'inspirer.
Tous les ports de la Hollande et de la Manche, ceux du Nord et du Midi, préparaient et envoyaient à travers les divisions ennemies leur contingent de barques lég'ères, pour former à Boulogne la Flottille qui devait opérer la descente en Ang-leterre.
Le cabinet britannique, de son côté, effrayé de ces armements et de leur destination, s'était déterminé à prendre une offensive vigoureuse contre ces premières tentatives d'exécution; une flotte nombreuse se réunit dans la Manche, et lord Nelson, en ayant pris le commandement, cingla immédiatement vers Boulogne avec la plus grande partie de sa division.
Trois vaisseaux, trois frégates, 5 bombardes, 3o canonnières, cotres et autres bâtiments de guerre, parurent à la vue ce port, et se joignirent aux croiseurs qui y étaient déjà en croisière pour observer les mouvements de la petite flottille française, et intercepter le passage aux nombreux bâtiments légers expédiés à Boulogne de tous les ports de la Manche et de l'Océan.
L'amiral français Latouche-Tréville avait établi devant le port une ligne d'embossage composée de 7 canonnières et 18 bateaux plats, qui, en étendant leur front, en favorisaient l'entrée aux divisions qui pou-
266 LES corsaihes
valent com.inuellementse présenter, etie protéçeaient contre l'ag-ression de la flotte ennemie. Une division de bateaux se tenait en réserve, prête à appuyer notre ligne en cas d'atîaque.
La plus grande partie des marins de Boulogne, et principalement les maîtres pêcheurs, habiles praticiens de ces parages, furent embarqués sur les barques légères qui composaient la Flottille. Le capitaine Jacques-Oudard Fourmentin fut particulièrement remarqué ; on lui confia le commandement d'un petit aviso ciiargé d'observer toutes les manœuvres de l'ennemi et d'éclairer tous ses desseins.
Ce fut le 4 août qu'eut lieu le premier engagement important entre la Flottille boulonnaise et l'escadre britannique : toutes les attaques de l'ennemi furent repoussées avec la plus grande énergie par notre division, assistée des batteries de la côte ; et les navires anglais furent obligés d'aller reprendre leurs positions au large.
L'escadre anglaise succomba encore dans son dernier effort qu'elle fit vers la chute du jour, et l'amiral Nelson jugea prudent de quitter provisoirement une position qui pouvait devenir dangereuse pour ses bâtiments.
Le jour suivant, l'escadre nombreuse avait disparu, et l'on n'apercevait plus que quelques croiseurs chargés d'observer les mouvements de la Flottille.
Nelson, pour apaiser le mécontentement que sa défaite avait causé en Angleterre, pensa qu'il devait effacer ce revers par une victoire, et il résolut de tenter une nouvelle attaque.
J'ai devant moi plusieurs relations du combat que je vais retracer au lecteur, mais comme j'ai eu l'oc-
LES FOURMENTIN POy
casion d'en avoir des détails circonstanciés par un g-rand nombre de marins qui y ont assisté comme acteurs, j'ai pu remarquer dans toutes ces relations quelques erreurs et quelques omissions importantes, principalement en ce qui regarde le capitaine Fourmentin, dont aucun historien ne parle, et qui, cependant, peut revendiquer la gloire d'avoir, en cette circonstance, sauvé la Flottille, et procuré à notre marine une victoire, au lieu d'une défaite inévitable sans sa perspicacité.
L'aviso que commandait le capitaine Fourmentin était une longue péniche à rames et à voiles, qui se distinguait par la rapidité de sa marche et la facilité de ses mouvements, qualités précieuses et qui étaient nécessaires pour les hasardeuses observations que faisait souvent le capitaine Fourmentin ; en s'attachant toujours à la suite des navires anglais, qu'il ne perdait de vue que lorsqu'ils se retiraient à une grande distance vers les côtes britanniques, il craignait toujours quelque ruse, et cherchait à découvrir au péril de sa vie ou de sa liberté les manœuvres couvertes de l'ennemi.
Le i5 août, au retour de sa croisière d'observation, il se dirigea avec vivacité vers le bâtiment que montait Latoiiche-Tréville, et demanda à lui pnrler en particulier; il avait des communications importantes à lui faire.
Lorsque Fourmentin fut devant lui :
— Eh bien ! capitaine, lui dit cet amiral, l'escadre anglaise vient de se retirer, les vaisseaux de haut bord ont disparu ; mais que signifie cette multitude de petits croiseurs que l'on voit louvoyer au large ?
— Amiral, répondit notre célèbre marin, préparez-
VOUS à combattre cette nuit : avant une heure du matin vous aurez les péniches anglaises à bord de vous.
— Comment! dit l'amiral, la flotte anglaise s'est retirée : elle n'osera pas nous attaquer celte nuit, et d'ailleurs nous sommes prêts à la recevoir.
— Non, amiral, vous n'êtes pas préparé; vos canonniers, je le sais, sont à leur poste; mais vous n'aurez pas à combattre les navires de haut bord, qui seront hors de vue pour ne pas nous donner l'éveil; les canons ne pourront rien contre des péniches chargées de soldats et de marins, qui se glisseront dans l'ombre et qui seront à bord de nous avant que vous les ayez aperçues. Je crois prudent de faire venir des troupes à bord des canonnières et des bateaux plats de la ligne : on ne risque rien pour se mettre en état de repousser une attaque, même quand cette attaque n'aurait pas lieu. Le nombre de petits croiseurs, que vous voyez au large, sont là en position de s'approcher de la côte pour recueillir les débris de leur expédition, si elle ne réussit pas.
— Votre conseil est bon, répond l'amiral, et je le suivrai; vous irez vous-même immédiatement à terre, porter les ordres nécessaires pour l'embarquement des troupes, et pour vous munir en même temps d'une certaine quantité de fusées. Je vous charge de faire placer les avisos en avant de la ligne, et de leur distribuer vos fusées, pour qu'ils puissent au premier bruit donner le signal de l'approche de l'ennemi.
Ces ordres furent ponctuellement exécutés, et la suite nous montrera combien les prévisions du capitaine Fourmentin étaient justes, et combien les mesures prises par ses conseils contribuèrent à l'impor-
LliS FOUUMENTIN sGq
tante vicloire que la Flottille remporta la nuit suivante.
Lord Nelson, pensant, comme nous l'avons déjà dit, qu'il importait à sa réputation d'efîacer sa première défaite par un triomphe, résolut de tenter une nouvelle attaque.
La sing-ularité des préparatifs qu'il fit pour cette nouvelle entreprise préoccupait vivement l'opinion publique en Angleterre.
Tous les g-alleys, espèces de péniches légères à rames, dont se servent les smoglers, qui se trouvaient sur cette côte, furent réunis en flottille, et reçurent 4.000 soldats de marine à leur bord.
La nature de cette expédition exigeait, en effel, des éléments spéciaux : comme elle devait s'exécuter mystérieusement et dans l'ombre, il lui fallait des barques qui pussent échapper aux regards exercés des gabiers, et des rames qui frappassent la mer sans bruit; et comme le succès pouvait dépendre d'une action courte, mais acharnée, d'une lutte corps à corps, il lui fallait des hommes de résolution et de dévouement.
Il crut trouver toutes ces conditions dans l'escadrille qu'il joignit à sa flotte, et il reparut devant Boulogne; mais il se retira bientôt après vers la côte d'Angleterre pour ne pas laisser soupçonner ses projets.
L'amiral français, après avoir donné les ordres pour l'embarquement d'un certain nombre de troupes, fit donner le signal à tous les bâtiments de la ligne et à toutes les batteries de se tenir prêts pour un engagement général.
Dès que la nuit fut descendue sur la rade, des garnisons tirées des 46% 5-]'- et ro8® demi-brigades,
270 LES COnSAIRES
furent placées à bord delà division de défense; des filets d'abordage enveloppèrent tous ces bâtiments, et le capitaine Fourmentin, suivant les ordres de l'ami rai, plaça en vedette, en avant de la lig^ne, les cha- \ loupes-avisos, qui étaient disponibles, pourvues de fusées à l'effet de sig-naler l'approche de l'ennemi. 1
La première partie de la nuit s'écoula dans le calme le plus profond; tout était muet et tranquille sur cette mer, comme sur ces navires où tant d'hommes veillaient pourtant dans l'attente du carnage. La nuit était si noire que le ciel, la mer, la rive se confondaient dans une même obscurité.
Le capitaine Fourmentin avait annoncé pour une heure l'arrivée des péniches anglaises, mais à peine était-il minuit qu'une fusée annonça l'ennemi. Aussitôt un bruit de rames, le craquement de nombreuses fusées, des cris d'alarme se firent entendre : c'étaient les chaloupes-avisos placées en vedette, qui, ayant aperçu une multitude de petits navires, se reployaient sur la ligne en signalant l'ennemi. Une seule, qui se trouvait trop avancée, avait été surprise par les Anglais.
Chaque homme, sur nos bâtiments, fut aussitôt à son poste de combat : chacun, la main sur ses armes, interrogeait des yeux la direction dans laquelle devait se trouver l'ennemi.
Il ne tarda pas à paraître. Ses embarcations, voyant leur approche découverte, firent force de rames pour joindre notre division qu'il atteignit au milieu d'une grêle de balles et de mitraille.
La première canonnière qui fut enveloppée était VEtna, que le capitaine de vaisseau Pévrieux, commandant de la rade, montait en personne. L'attaque
LES KOURMENTIN
et la défense rivalisèrent d'impétuosité et d'acharnement ; deux fois maître d'une grande partie du pont, l'ennemi, malgré son nombre, en fut deux fois rejeté par l'intrépide équipage qu'électrisait la valeur de son commandant.
Les chaloupes canonnières le Volcan et la Surprise se défendaient avec une valeur égale contre des forces tellement supérieures que l'un et l'autre enssent dû succomber.
Cette dernière, assaillie par 7 péniches, parvint pourtant, dans un combat si inégal, à en couler 4, et à amariner les 3 autres.
L'attaque s'était étendue sur toute la longueur de la ligne, et pourtant nos matelots et nos soldats rivalisaient de calme et de valeur; l'ennemi, malgré sa supériorité numérique et son énergie, était arrêté ou repoussé de tous les bâtiments, dont le pont et les bords étaient changés en champ de carnage.
Les Anglais, dit M. P.-J.-B. Bertrand dans son Histoire de j^ott/o^ne, s'accrochaient aux filets, y restaient suspendus, et s'y trouvaient percés de balles, de bayonnettes, de piques et de crocs, qui les renversaient dans la mer ; d'autres se cramponnaient aux bords des bâtiments et avaient aussitôt les poignets coupés, la tête écrasée par les boulets jetés à la main, ou la poitrine défoncée à coups de leviers ; d'autres enfin, parvenus à s'introduire dans les bâtiments, les métamorphosaient en champs de bataille où les Français occupaient la poupe et les Anglais la proue, selon que l'on s'était rallié d'un côté ou de l'autre. L'acharnement était extrême ; ce n'était plus qu'un massacre ; les hommes s'attaquaient corps à corps, se perçaient de coups de lance, de sabre et de poignard ; enfin
l'ennemi, battu de toutes parts, fut oblig-é de se retirer et cessa cet horrible combat, qui dura néanmoins jusqu'à 4 lieures du malin.
Ce ne fut en effet que vers le jour que cessa cette lutte acharnée, où les Anglais perdirent un grand nombre d'embarcations prises ou coulées, et 5oo de leurs hommes les plus braves, parmi lesquels on compta 43 officiers. La perte du côté des Français ne s'éleva qu'à 87 hommes.
Le soleil, en se levant, éclaira de ses premiers rayons la retraite de l'escadrille, et apprit à notre ligne le danger qu'elle avait couru, en lui révélant le nombre de ses ennemis; une centaine de petits bateaux, tout fracassés par la mitraille, regagnaient péniblement le large, et furent reçus par cette multitude de petits croiseurs observés pendant la journée, et qui, ayant voulu profiler du moment où le combat était le plus acharné pour se jeter entre la côte et notre Flottille, avaient été forcés par le feu de nos batteries à se reporter plus au large.
La paix d'Amiens, conclue au mois d'octobre 1801, rendit le capitaine Fourmentin au repos et à sa famille, au grand contentement de sa femme, qui désirait le retirer de la navigation.
Mais cette paix si précieuse à la France ne fut pas de longue durée : au mois de mai i8o3, la guerre recommença de nouveau ; les armements en course se renouvelèrent avec la plus grande activité, et le capitaine Fourmentin, après quelques hésitations, prit le commandement du corsaire l Impromptu.
En quittant le port de Boulogne, il alla croiser dans les parages de Dieppe, à la rencontre des navi- .jes anglais qui revenaient de leurs lointains voyages,
LES FOUI\MENTIN 278
rassemblés en convois; mais les nombreux croiseurs qu'il rencontrait à chaque instant le mirent presque dans l'impossibilité de se diriger sur la côte britannique. Il le tenta cependant ; mais les dang-ers qu'il courut dans cette tentative, et dont il ne se tira qu'à force d'adresse et de courage, le firent songer à choisir d'autres parages pour continuer sa croisière.
Il avait remarqué que la plus grande partie de l'escadre nombreuse que l'Angleterre envoyait en croisière pour saisir les bâtiments français destinés pour un des ports de la Manche s'était concentrée dans cette partie du canal, et qu'elle était divisée en 3 corps placés obliquement dans toute la largeur de cette mer. Le premier corps croisait près de la côte d'Angleterre, le second au milieu du canal, et le troisième s'approchait des côtes de France.
Il jugea donc qu'une croisière dans la mer du Nord, où il ne prévoyait pas trouver un si grand nombre de navires de guerre, serait moins dangereuse et beaucoup plus profitable ; il se dirigea en conséquence vers ce point. La connaissance qu'il avait des lieux lui donna les moyens d'éviter l'attaque d'un grand nombre de croiseurs qui le harcelaient dans sa marche; il captura même un navire anglais chargé de bois, qui fut envoyé à Calais.
En passant près du port de Dunkerque, il voulut se fournir de bons pilotes pour les parties de la mer du Nord où il voulait croiser, mais il ne s'en trouvait alors aucun de disponible ; de sorte que, pour ne pas perdre de temps, il résolut de s'en passer et de continuer sa route sur larmouth.
Les vivres du bord diminuaient, et il était prudent de les renouveler pour ne pas se trouver à dépourvu
pendant la croisière, puisqu'il était probable qu'ils seraient quelque temps sans entrer dans aucun port de France ; mais il lui coûtait d'aller encore perdre un temps précieux à Dunkerque, leur expédition se trouvant déjà retardée par les obstacles qu'il avait jusqu'alors rencontrés.
— Consentez-vous, demanda-t-il à son équipage, à être mis à la demi-ration ? Je vous promets que tous les officiers du bord et moi-même serons portionnés de la même manière.
Les acclamations de ses marins lui ayant donné l'assurance de leur consentement, on fit route immédiatement vers le Nord.
Le premier navire que V Impromptu rencontra sur la côte d'Iarmouth fut une goélette anglaise arrivant de Norvège et chargée de bois de construction; elle fut poursuivie, abordée et capturée sans beaucoup de résistance, et immédiatement expédiée surDunkerque, où elle arriva à bon port.
Vingt navires neutres furent successivement visités, mais comme leurs papiers étaient en règle et qu'on reconnut facilement leur nationalité, on les laissa librement continuer leur route.
L'équipage était ennuyé de ne rencontrer que des navires non ennemis qu'il ne pouvait capturer, lorsqu'un soir une nouvelle voile fut signalée par le vigie. Ordre fut aussitôt donné de gouverner sur ce navire, qui lui-même semblait venir dans la direction du corsaire.
Pendant cette marche, le capitaine, les yeux toujours attachés sur le navire, soupçonnait quelque ruse de sa part; ses formes rases et l'ensemble de sa voilure lui étaient suspects; mais il voulait satisfaire à l'impa-
LES FOURMENTIN SyS
tience de son équipage, et ne pas paraître renoncer à une capture que ses hommes désiraient avec tant d'ardeur.
Lorsqu'il put apercevoir le travers du navire, il le reconnut aussitôt pour un fort brick de g-uerre de la marine ang-laise,qui voulait, en simulant la manœuvre d'un bâtiment marchand, l'attirer près de lui. Convaincu de l'impossibilité de résister à un si puissant adversaire, V Impromptu se couvrit de voiles pour se soustraire à la chasse du croiseur, qui. se voyant reconnu,lui envoya une bordée et s'attacha à sa poursuite. Ce ne fut que par de savantes manœuvres que le corsaire échappa.
Peu après, une nouvelle rencontre avec un autre brick de la même force exposa le capitaine Fourmentin à un nouveau danger, dont il se tira avec le même bonheur.
Se voyant ainsi tous les jours exposé à la rencontre des nombreux croiseurs qui surveillaient aussi ces parages, il résolut, pour les éviter, de pousser plus au Nord dans la baie de Lime, à 20 lieues de Cromer, sur la côte d'Angleterre, où il ne soupçonnait pas un si grand nombre de navires de guerre, et de s'y établir en permanence sans chercher à s'en éloigner.
Le lendemain, comme le corsaire arrivait à l'entrée delà baie, on eut connaissance d'un convoi de bâtiments anglais qui venait de la mer Baltique. Cette flottille, composée d'une multitude de navires marchandschargés d'approvisionnements de toutes sortes de marchandises, naviguait sous l'escorte de plusieurs vaisseaux de guerre sans penser à soupçonner la présence d'un croiseur français dans cette partie des côtes
'2-jO LES CORSAIRES
britanniques, et tous voguaient pour ainsi dire avec sécurité vers leur destination.
Le capitaine Fourmentin prit si bien ses mesures pour ne pas attirer sur lui les forces réunies des convoyeurs, et manœuvra avec tant d'adresse que six bricks furent en peu de temps abordés et pris sans qu'un seul coup de fusil eût été tiré.
Cette capture fît oublier aux marins français toutes les fatigues, les privations et les dangers auxquels ils avaient été exposés depuis le commencement de la croisière. Trois de ces navires arrivèrent à Flessingue, deux à Ostende et le sixième à Newport.
Presque tous les marins de VImpromptu avaient été embarqués sur les 8 navires amarinés pendant la croisière, pour les conduire dans les ports de France, et le capitaine Fourmentin, voyant son équipage réduit à un très petit nombre d'hommes suffisant à peine pour la manœuvre, se vit contraint de terminer ainsi sa course du Nord, et de retourner vers quelque port français pour rafraîchir et reposer son équipage ; il arriva bientôt à Calais, où il désarma.
Malgré les obstacles nombreux et la force des croiseurs contre lesquels l' Impromptu eut à lutter pendant cette croisière, on peut évaluer à une somme très importante la perte qu'il fit éprouver au commerce anglais.
Le capitaine Fourmentin revint à Boulogne, où les sollicitations pressantes et les prières de sa femme le confirmèrent dans la résolution de ne plus se hasarder dans les hasards des croisières, et en conséquence de ne plus accepter le commandement d'aucun corsaire : mais, comme le dit le proverbe, on ne peut pas dire: fontaine, je ne boirai plus de ton eau; les cir-
LES FOURMENTIN 277
constances sont souvent plus fortes que les résolutions.
Aussitôt après son retour, le préfet marilime le mit en activité et lui confia les fonctions d'officier de port, nialg^ré les réclamations qu'il fit pour en être dispensé.
C'était l'époque où se faisaient à Boulogne les formidables armements ordonnés par l'empereur ; c'était dans ce port qu'était le centre des opérations du nouveau souverain ; là se pressaient les vastes préparatifs de l'expédition où il devait écraser l'Angleterre; là se trouvaient rassemblés cette belle armée et ces intrépides marins qui attendaient le signal pour voguer contre cette ennemie acharnée du nom français. Il avait réuni sur la plage de Boulogne l'élite des forces militaires de la France, et une marine artificielle dont toutes nos eaux s'étaient couvertes à sa voix.
L'empereur venait d'instituer l'ordre de la Légion d'honneur, et après avoir inauguré cette institution sous les voûtes du Dôme des Invalides, au milieu des débris vivants de nos victoires, il avait fixé au i5 août la grande cérémonie de la première distribution des croix pour l'inaugurer au milieu de ses soldats.
Tous les braves de l'armée et de la marine devaient recevoir des mains de l'Empereur l'étoile qui leur avait été accordée en échange des armes d'honneur qu'ils avaient gagnées, par leur courage.
Le capitaine Fourmentin fut un des élus à qui Napoléon remit, en ce beau jour, la croix de la Légion d'honneur pour récompense de leur dévouement à la patrie.
Il y avait environ six mois qu'ilremplissait les fonctions d'officier de port à Boulogne, lorsque divers armateurs vinrent lui offrir le commandement de cor-
278 LES COnSAIRES
saires à son choix, avec des avantag-es considérables; mais décidé à ne plus commander encourse,il refusa, malgré leurs instances et leurs ofFres avantageuses, toutes les propositions qu'on put lui faire à cet égard.
Cependant un des armateurs dont nous avons parlé, M. Merlin-Dubreuil, insista plus longtemps et avec plus d'instances que les autres, pour déterminer le capitaine Fourmentin à commander son corsaire ; et voyant toutes les avances repoussées, il tenta un autre moyen qui ne pouvait manquer de réussir, s'il parvenait à mettre les autorités militaires et maritimes dans ses intérêts, et il réussit en effet, comme nous allons le voir.
M. Merlin-Dubreuil était un armateur d'une grande probité et de beaucoup de capacité, mais ses corsaires n'avaient pas été heureux; il en avait perdu plusieurs par l'inhabileté et le peu de courage des capitaines qui les avaient commandés; il lui en restait encore un, l'Adolphe, qui avait navigué depuis plusieurs années sous le commandement de 7 différents capitaines, sans avoir réussi à amener un seul navire en France.
M. Merlin se trouvait donc à peu près ruiné, ce qui explique l'obstination avec laquelle il persistait à vouloir déterminer le capitaine Fourmentin à commander pour lui : il pensait que lui seul était capable de rétablir sa fortune, etil avait résolu d'employer tous les moyens possibles pour le déterminer, et même l'obliger, à commander l'Adolphe.
Se trouvant en relations d'amitié aveclesprincipaux officiers de l'armée et de la flotte qu'il traitait souvent dans ses somptueuses demeures de Boulogne et de Isques, il jugea qu'il serait facile de les mettre dans ses
LES FOURMENTIN
intérêts et de les enj^ag-er à donner des ordres en conséquence desquels le capitaine Fourmentin se verrait oblig-é de prendre le commandement de l'Adolphe, Ses espérances ne furent point trompées; car peu de jours après que notre intrépide marin eut reçu la croix des mains de l'Empereur, le maréchal Soult le fit appeler.
— Capitaine, lui dit l'illustre maréchal, vous pas sez pour le marin qui connaissez le mieux la côte d'Ang-Jeterre.
— Mon général, reprit le modeste capitaine, je ne puis pas vous dire que je ne connaisse pas la côte d'Angleterre; mais il y a à Boulogne 5o capitaines qui la connaissent au moins aussi bien que moi.
Et il lui en nomma plusieurs, entre autres les capitaines Fresson, Lantonne, etc.
— On ne m'a pas parlé d'eux, on ne m'a parlé que de vous ; on m'a même assuré que vous aviez résolu de ne plus naviguer.
— Mon général, il est vrai que j'ai l'intention de quitter la mer.
— Mais si je vous confiais une mission?
— Mon g-énéral, je la remplirais de mon mieux.
— Eh bien! vous prendrez le commandement du navire l'Adolphe, qui est maintenant au port de Gravelines, et vous vous y rendrez dans trois jours.
— Je connais ce navireetjevousavoue, mon général, quejen'ai pas grande confiance dans l'équipage pour remplir la mission que vous devez me confier ; c'est pourquoi je vous prierais d'y faire embarquer 17 hommes de troupes choisis dans les meilleurs corps.
— Qu'à cela ne tienne, répondit le maréchal ; les hommes que vous demandez seront dans deux jours à
LES consAinES
Gravelines, et demain je vous donnerai vos instructions.
— Maintenant que j'ai accepté le commandement de l'Adolphe, reprit le capitaine Fourmentin, j'obéis avec plaisir et vous pouvez compter sur tous mes efforts.
Notre brave capitaine savait bien ce que voulaildire l'ordre de prendre le commandement de l'Adolphe ; il ne doutait pas que ce ne fut pour faire la course : il était visible que la mission que devait lui confier le maréchal Soult couvrait un prétexte pour l'obliger à commander ce corsaire, et qu'il pourrait comme autrefois courir sur les navires ang^lais qu'il rencontrerait, en ne prenant conseil que de lui-même.
En quittant le maréchal, le capitaine Fourmentin alla trouver M. Merlin et lui annonça qu'il allait commander son corsaire.
Cet armateur, qui le savait déjà, feignit d'être surpris.
— Vous vous êtes enfin décidé, lui répondit-il, je vous en félicite.
— J'avais en effet résolu de ne plus naviguer, reprit le capitaine, mais maintenant que j'ai accepté le commandement de r Adolphe, je suis content de partir et sous peu de jours vous pouvez compter sur des prises, s'il ne m'arrive pas d'accident.
— Je vous le dis en ami, en toute confiance, reprit M. Merlin, si vous ne réussissez pas, je suis un homme ruiné, il faut que je manque.
Le lendemain, le nouveau capitaine de V Adolphe se rendit chez le maréchal Soult pour prendre ses instructions, et il en reçut une boîte de fer blanc d'environ I pied quarré, fermée au cadenas, avec des ins-
LES FOUnMENTIN
Iructions cachetées qu'il ne devait ouvrir qu'à trois lieues au large.
Le corsaire l'Adolphe, après avoir terminé sa malheureuse croisière, était entré au port de Gravelines.
Le capitaine Fournientin partit pour se rendre à ce lieu de rendez-vous, accompagné de son ami, Alexandre Fontaine, qui s'embarquait sur r Adolphe en qualité d'écrivain et d'interprète.
A son arrivée, il y trouva les troupes que le maréchal Soult lui avait expédiées, et il les fit embarquer immédiatement, pour être prêt à mettre à la voile sans aucun retard.
Ce fut le lendemain 5 février i8o5, au matin, qu'il quitta le port de Gravelines, en se dirigeant vers la côte de Folkestone, qu'il voulait promptement atteindre; et une heure après V Adolphe ne paraissait plus que comme un point à l'horizon.
A trois lieues au large, suivant l'ordre du maréchal Soult, il ouvrit ses dépêches, qui, entre autres choses, lui ordonnaient de débarquer lui-même sur la côte d'Angleterre, le plus tôt qu'il lui serait possible, la boîte de fer blanc qu'il avait entre les mains.
Quelques heures après leur départ de Gravelines, le vent augmentait d'une manière sensible; bientôt il souffla par fortes raffales, la mer devint grosse et houleuse, et le capitaine, en arrivant près du rivage britannique, aux environs de Folkestone, aperçut la plage qui se couvrait d'écume^ et de larges lames de mer qui menaçaient d'engloutir la frêle barque qui tenterait d'y aborder.
Se trouvant ainsi dans l'impossibilité de remplir immédiatement sa mission, il revira en France et traversa le canal au milieu de la tempête. Il attéra
sur la côte de Dieppe et y attendit la fm de Torag^e.
Deux jours après, il reparut sur la côte ennemie, et arriva en plein jour à la pointe du Thief^ au milieu d'une mer qui s'était de nouveau grossie et qui menaçait d'une autre tempête.
Il était deux heures après midi; le jour, quoique sombre, et la grosseur de la mer empêchèrent encore le capitaine de descendre à terre pour remplir sa mission; mais il résolut de louvoyer près de la côte en attendant la nuit et l'accalmie.
Malg-ré la petite distance qui le séparait de plusieurs forts de la côte qui pouvaient l'écraser de leur batterie, s'il était reconnu, il ne voulait pas s'éloigner de ce lieu qui lui semblait propre à sa descente à terre pour remplir sa mission; il ne s'attacha donc qu'à tromperl'ennemijetà prendre l'apparence etla manœuvre des bateaux anglais qui attendent les navires de commerce au passage pour fournir des pilotes.
L'Adolphe voguait alors légèrement sous ses basses voiles, sans avoir l'air de craindre les puissantes bat teries qui le dominaient; quelques hommes seulement, vêtus de grosses capotes bleues, comme les pilotes anglais, se promenaient sur le pont; un petit pavillon anglais flottait à son mât de tapecul ; mais le capitaine avait toujours les yeux fixés sur les forts à l'effet de s'assurer si on ne changeait pas de pavillon pour le signaler de fort en fort. A ce moment, un navire passa au large du corsaire; mais le capitaine, le reconnaissant pour un navire-lège, le laissa passer en le saluant pour ne pas trahir sa nationalité.
Quelque temps après, on aperçut un fort gros troismâts qui doublait la pointe. « Frégate ! s'écria l'équipage; capitaine, revirons en France.» Mais le capitaine
LES FOURMENTIN 283
ne chang-eait pas la course du navire, il examinait minutieusement le navire ennemi.
— Mais capitaine, lui disait Altazin, n'attendons plus, revirons en France, ou nous sommes perdus.
— Altazin, lui répond le capitaine, tu commanderas un jour un corsaire, mais remarque bien ici notre position; si nous virons en France, nous sommes pris ; puis, se débarrassant tout à coup de sa grosse capote et la jetant sur le pont, il saute sur la barre en s'écriant :
— Parez-vous bien, je porte droit sur lui.
— Capitaine, voyez-vous sa batterie?
On pouvait alors lui compter 28 pièces.
— Je vois sa batterie, mais il est à nous. Si je ne prends pas ce navire, je ne suis pas capable de commander un corsaire.
Pendant le premier moment d'hésitation de la part des marins, qui n'étaient pas accoutumés à obéir à un capitaine aussi intrépide, les soldats qui étaient à bord s'entretenaient ensemble sur l'avant du corsaire.
— L'équipage n'en veut pas, disait un sergent qui les commandait, le capitaine en veut, nous l'aurons, attention au commandement, »
Le Flying Fish (poisson volant), c'était le nom du navire anglais, voyant que l' Adolphe faisait droite ligne sur lui, mit dehors un énorme pavillon et assura ses couleurs par un coup de canon.
— C'est une frégate ! c'est une frégale ! criait-on de toutes parts, capitaine, nous y perdrons la vie!
— Frégale ou non, reprit l'intrépide capitaine, il est à nous avant une demi-heure. Soldats, ôtez vos bottes, nous allons l'aborder.
Le navire, apercevant que la vue de son pavillon ne changeait en rien la direction du corsaire, qui portait toujours droit sur lui, sans accuser ses couleurs, et qui n'en était plus éloigné qued'une portée de fusil, lui envoya une bordée de 12 coups de canon pour le désemparer et éveiller l'attention des forts, qui ouvrirent aussitôt le feu de leurs batteries. Etonné de la hardiesse du corsaire qui n'en continuait pas moins sa roule sur lui, le Flijing Fish fit revenir en Angleterre pour envoyer sa seconde bordée. Le capitaine Fourmenlin avait peur de le manquer, il apercevait que le navire, par une manœuvre adroite, pouvait le dépasser, aussi fit-il immédiatement reveniren Angleterre comme l'anglais, à dessein de le couper, et il essuya sa seconde bordée. Le navire fit alors revenir en France le cap au Sud, pour présenter son autre batterie au corsaire, mais le corsaire, quoique placé entre deux feux, ne voulait point lâcher prise, il s'attachaitau sillage de son ennemi pour qu'il ne pût lui échapper, et lorsque l'ennemi revira en France, il l'élongea hardiment au milieu des boulets qui battaient la mer autour de lui, et l'aborda sous le vent. Les marins et les soldats s'élancèrent sur le pont de l'anglais, où s'engagea un combat acharné qui dura près d'un quart d'heure, après lequel les Anglais demandèrent quartier.
Le corsaire et sa prise se dirigèrent immédiatement vers les côtes de France, à travers les bouleis . des batteries de lacôte, qui passèrent encore quelque temps par-dessus leurs mâts : mais ils furent bientôt hors d'atteinte ; la nuit, qui commençait à descendre sur la mer, et la tourmente qui s'éleva plus forte favorisèrent leur course vers la terre natale.
LES FOUaMUNTlN
Le Flying fish était un fort Irois-mâts armé en guerre et en marchandises, ce qu'on appelle communément une lettre de marque.
La finesse et les belles proportions de ses formes lui donnaient tout à fait l'apparence d'une frégate, et il fallait l'œil exercé du capitaine Fourmentin pour l'avoir reconnu pour ce qu'il était en effet.
Le capitaine Fourmentin, se défiant de l'habileté du capitaine de prise, et ne voulant pas s'exposer à perdre une prise qui paraissait aussi riche, voulut escorter le navire, et vu les dangers que présentait la côte qu'ils devaient longer ensemble, par un gros temps, il lui servit de pilote : le corsaire marchait le premier, et le navire avait ordre d'exécuter les mêmes manœuvres que lui et de passer dans les mêmes eaux.
En passant devant Boulogne, où il eût été dangereux pour eux d'entrer, ilsne songèrent pas à attaquer ce port, ils continuèrent leur route en doublant le cap Gris-nez, et arrivèrent à Calais.
Le capitaine de l'Adolphe avait hâte d'arriver à Boulogne rendre compte au maréchal Soult de sa croisière et de l'impossibilité où il s'était trouvé de remplir sa mission.
— Je ne blâme pas votre combat, lui répondit le maréchal, au contraire, je vous en félicite et vous donne l'autorisation de vous emparer des navires ennemis que vous croirez pouvoir attaquer ; mais j'aurais pensé que la mission que je vous ai confiée eût été plus tôt remplie.
— Aucun autre, mon général, n'eût pu faire mieux que moi dans les mêmes circonstances, répondit le brave capitaine, et je vous promets de ne laisser échapper aucune occasion d'exécuter vos ordres. Si je ne le
fais pas, je ne pense pas que personne puisse le faire.
A son retour à Calais, le capitaine Fourmentia mit immédiatement à la mer, et attéra sur la côte de Folkestone, environ à dix heures du soir. Le ciel était beau, une faible brise de vent d'Est boulait lég-èreraent la surface de la mer; le temps ne pouvait être plus favorable pour remplir la mission qu'il regrettait de n'avoir pu accomplir plus tôt. Le corsaire mouilla donc à trois brasses d'eau presque contre la côte, et le capitaine fit mettre aussitôt le canot à la mer. 11 s'y embarqua avec 4 soldats et 2 marins, et mit bientôt pied à terre. La boîte de fer blanc fut déposée sur un petit baril, au haut d'une petite éminence, vers le milieu d'un chemin qui était très fréquenté le jour, et auprès d'un poste où se trouvait un certain nombre de troupe. Les 4 soldatsauraient désiré faire une petite visite au corps de g^arde anglais, mais le capitaine ne voulant pas compromettre le salut du corsaire par une bravade inutile, ils retournèrent tous à bord, sans avoir été découverts.
Content de cette expédition, le capitaine fit aussitôt appareiller, et vira en France pour porter promptement au maréchal la nouvelle de l'exécution de ses ordres.
Il y avait à peine dix minutes qu'ils faisaient route lorsque la vigie cria: «Navire! »
— Bon, dit le capitaine Fourmenlin, nous ferons deux expéditions à la fois. Le navire a été vu, il faut qu'il soit abordé et amariné après un lég-er engagement. Cette prise entra le lendemain dans le port du Havre, mais le corsaire s'était dirig-é sur Dieppe, où il arriva le même jour.
Il trouva dans ce port deux corsaires commandés par les capitaines Huretet Hénin. Ces deux capitaines
LES FOURMENTIN 287
avaient navig-ué avec lui, et ils étaient après lui les plus renommés pour la course. La veille du jour oui' Adolphe les rejoig-nitjils s'entretenaient ensemble du capitaine Fourmenlin, dont tous deux connaissaient bien ie mérite.
— On rapporte, disait l'un d'eux, que le capitaine Fourmentin va commander l'Adolphe.
— Dans ce cas, reprend l'autre, il va nous battre comme plâtre pour la marche.
— Bail, ajouta le premier, il n'est pas sorcier, et je défie l'Adolphe de se mesurer avec nos corsaires.
Le lendemain /'^f/o//)/«eentrait, commenous venons de le voir, au port de Dieppe, où le capitaine Fourmentin se rencontra bientôt avec ses deux amis. A leur première entrevue, l'un deux, après avoir vanté la marche de leurs corsaires, lui dit :
— Je ne sais comment /'^c/o//)A(? se manœuvre, mais si tu marches comme nous, tu marcheras bien !
— Eh bien! moi, répond le capitaine Fourmentin, je dis que si je ne marche que comme vous, je ne marcherai pas bien, et je prétends que je marcherai mieux que vous. Faisons un pari; si, dans une course de 4 heures, je ne vous ai pas gag-né d'une lieue dans le vent, je perds un dîner pour tous les officiers des trois corsaires.
Les autres capitaines ne voulurent point accepter le pari; mais ils soutenaient toujours que l'Adolphe ne pourrait pas lutter avec leurs corsaires pour la marche.
- Quoique vous ne vouliez pas parier avec moi, reprend le capitaine Fourmentin, je veux cependant essayer avec vous, et sous peu il faudra que vous vous mesuriez avec l'Adolphe.
288 LES CORSAIKES
Lorsque le capitaine Fourmentin fut parti, les deux autres capitaines continuèrent leur conversation.
— Voilà justement, dit le prenniier,ce que je t'avais annoncé, je n'ai pas voulu le dire devant lui, mais je le le dis encore ici, je suis sûr qu'il te battra comme plâtre, et moi aussi. Remarque bien cela : il n'a pas commandé les plus beaux corsaires, il a même commandé des barques, en comparaison des nôtres ; mais jamais personne ne l'a battu, et il a battu tous ceux qui se sont mesurés avec lui.
Quelques jours après cet entrelien, les trois corsaires se trouvaient en rade, prêts à appareiller; il soufflait une bonne brise à raides voiles, el le capitaine Fourmentin, évoluant autour des autres, les excitait à commencer la lutte.
— Allons, disait-il en passant, aux capitaines Hurel el Hénin, les fleurets sont aiguisés, il faut se mettre en garde; appareillez et je vous suis.
Les deux corsaires appareillèrent en eff'el, et l'Adolphe les suivit, mais au bout d'une heure de bordée l'Adolphe les avait gagnés de trois quarts de lieue dans le vent. Les capitaines Huret et Hénin voyant cette supériorité ne voulurent plus continuer la lutte, et ils firent arriver, ne voulant pas, disaient-ils, altérer aussi au vent que l'Adolphe.
L' Adolphe aiUeignïl la pointe du Thief aux environs de Beresiers, où il avait peu, auparavant capturé le Flying Jîsh.
Vers la fin du jour, peu après être arrivés sur la rive ennemie, on eut connaissance de lo voiles qui faisaient roule à l'Ouest.
Le capitaine Fourmentin fît porter dans la même direction que ces navires, le cap à l'Ouest, en les tenant
LES FOURMENTIN 289
toujours en vue, pour attendre dans cette position que la nuit fût tombée cL que l'on pût revenir dessus pour les attaquer en se mêlant au milieu d'eux. Trois de ces voiles furent bientôt capturées; les deux premières furent dirigées sur Dieppe; mais le vent ayant changé, la 3« prit sa route vers Boulogne; et toutes trois arrivèrent à bon port.
Le corsaire revint à Dieppe, où il resta 8 ou 9 jours. Pendant le séjour qu'il fit dans ce port, il reçut une lettre de félicitations que lui adressait le maréchal Soult, lui annonçant que la boîte de fer blanc était arrivée à sa destination et que les journaux anglais en faisaient mention. Le maréchal finissait sa lettre en l'exhortant à continuer sa croisière, comme il l'avait commencée, en courant sur les navires ennemis jusqu'à ce qu'il reçût de lui de nouveaux ordres.
Cette relâche au port de Dieppe fut signalée par un incident qui peut-être mérite de trouver ici sa place.
Les soldats que le maréchal Soult avait envoyés au capitaine Fourmentin étaient des hommes déterminés, des maîtres d'armes, on pouvait même les appeler des tapageurs. Ils étaient particulièrement attaches au capitaine dont ils reconnaissaient la valeur; c'était des hommes qui lui étaient dévoués. Lorsqu'ils étaient en mer, ils ne demandaient que l'occasion de combattre; étaient-ils en relâche dans un port, ils trouvaient souvent le moyen de se battre avec les soldats de la garnison.
C'était l'époque de la conspiration de Georges Gadoudal,et l'empereur avait envoyé à Dieppe le général Savary avec un escadron de carabiniers pour surveiller les débarquements et les menées des conspirateurs. Pendant le temps que le corsaire séjourna dans le
agO LES CORSAIRES
port, les soldais du bord, qui porlaient l'habit de marin, la petite veste et le large pantalon bleu, se mêlaient souvent avec ces cavaliers dans les lieux publics où le peuple se rassemble pour danser. Une querelle survint entre deux carabiniers et deux soldats du corsaire qu'ils avaient appelés c... goudronnés, ce qui était uneinsulle très grave. Un rendez-vous fut donné pour se battre; et quoique les soldats marins eussent voulu avoir les sabres les plus courts, un des carabiniers fut tué et l'autre grièvement blessé.
Cet événement avait fait une grande sensation dans la ville, et l'autorité résolut de s'emparer de l'adversaire du carabinier tué pour le livrer à la justice.
A cet effet, le capitaine Fourmentin fut appelé, et on lui signifia de livrer les meurtriers. Comme le cap: taine était réellement attaché à ses hommes, il r ' pondit qu'il savait bien qu'une rencontre avait eu lie a entre des carabiniers et quelques-uns de ses marin-, mais qu'il ne connaissait pas le nom des combaltant-s. Sur cette réponse, il reçut l'ordre de faire mettre le corsaire au milieu du port, amarré sur deux ancre;, avec son équipage complet à bord, afin que l'autorité pût y descendre et s'emparer du coupable.
Cet ordre fut bientôt exécuté, et dans l'après-midi du même jour,la police vint à bord accompagnée des témoins des deux carabiniers, pour reconnaître celui que l'on cherchait.
On commença à appeler les marins tour à tour pour les interroger et les présenter aux témoins; lorsque trois ou quatre marins eurent comparu, l'homme que l'on cherchait se présente sans être appelé et dit : « Il est inutile de passer tant de temps à l'appel, c'est moi qui ai tué le carabinier, et ce poltron-là, en dési-
LES FOUUMENTIN SQ I
gnant un des témoins du carabinier, doit me reconnaître, me voici, je suis à vos ordres. » Et il fut aussitôt emmené par les gendarmes qui accompag-naient la police. En s'embarquant dans le canot qui le menait à terre, il se tourna vers le capitaine Fourmentin en lui criant :
— Capitaine, souvenez-vous de moi!
— Sois tranquille, lui répondit le brave capitaine, je ne t'oublierai pas.
En efFet, aussitôt que le corsaire fut accosté au quai, le capitaine s'empressa d'aller chez le général Savary, pour réclamer la liberté du soldat.
— J'ai 17 hommes de troupe à bord, lui dit-il, qui y sont embarqués par ordre du maréchal Soult, et il m'est défendu de prendre la mer sans avoir ces 17 hommes au complet à bord ; si je suis obligé de rester dans le port, je dois rendre compte au maréchal du retard que j'ai éprouvé; et il présenta au général les instructions qu'il avait reçues.
— Cela est vrai, dit le général, et je ne dois pas retarder votre départ; si vous le désirez, je vais le renvoyer immédiatement à votre bord.
— Non, mon général, comme je ne dois partir que demain, laissez-le passer une nuit en prison pour refroidir un peu son ardeur, après quoi je vous prie de me le renvoyer.
Suivant le désir du capitaine, le soldat fut rendu à bord le lendemain dans l'après-midi.
L'Adolphe quitta le port de Dieppe à minuit, et alla mouiller en rade dans l'intention d'appareiller au jour. A peine était-il 7 heures du matin qu'il mit à la voile pour se diriger vers la côte d'Angleterre. A huit heures du soir, le corsaire n'avait point encore
atteint le rivage britannique; mais à 9 heures, avant que l'on eût reconnu la terre, la vigie annonça un navire à l'Ouest.
Le capitaine Fourmentin, impatient de nouveaux succès et doué de celte intrépidité qui fait dédaigner le péril, fait aussitôt porter sur la voile qui était en vue. Le ciel, qui avait été très beau pendant toute la journée, s'était chargé de nuages, et la mer lourde et dure semblait s'agiter convulsivement sous le frais de vent qui augmentait.
Les deux ennemis s'étaient aperçus, l'Anglais n'avait pas changé de route, et le corsaire n'était plus qu'à portée de pistolet, lorsque le navire, en lui envoyant une bordée, courut aussitôt sur lui. Le capitaine Fourmentin, qui ne connaissait pas la force de son adversaire, mais qui l'avait pris pour un navire marchand, fut étonné de ce vif accueil ; la nuit étant sombre, il voulut éviter le choc de ce puissant ennemi, et revira en France, sans perdre cependant de vue la manœuvre du navire anglais qui s'attacha un instant à le poursuivre; mais bientôt, croyant que le corsaire effrayé prenait chasse devant lui, il revient du vent et reprend la route qu'il avait été obligé de quitter. Le capitaine Fourmentin, qui n'avait pas reviré pour fuir, mais pour examiner et mieux reconnaître son ennemi, aperçut cette manœuvre à travers l'obscurité et ne manqua pas d'en profiter.
— Ce n'est pas là, s'écria-t-il, la manœuvre d'un navire de guerre : allons, enfants, du courage, il est à nous.
Le corsaire s'élance aussitôt, le cap sur le navire en courant au vent à lui, et en quelques minutes il est à son cul, en cherchant à l'aborder sous le vent. La
'■ LES FOUnMENTIN 2^3
force du vent et la grosseur des vagues, qui couvraient la mer d'écume, rendaient l'abordage dangereux; le moindre choc contre la masse mouvante du navire anglais pouvait briser la frêle construction de l'Adolplie et faire engloutir l'équipage dans les flots ; malgré ce danger, le capitaine, confiant dans sa vieille expérience, allait exécuter l'abordage, lorsque son redoutable adversaire, mettant en panne et lui envoyant sa bordée, couvrit le corsaire de feu et de fumée. Une mousqueterie roulante succéda à cette lourde détonation; les Français, voulant à force de courage couvrir la force matérielle de l'artillerie ennemie, accablent l'équipage anglais sous une grêle de balles. La violence des vagues obligèrent cependant le corsaire de déborder et de s'éloigner du navire, mais il revint bientôt après sur son adversaire, et passa une seconde fois sous le vent de lui à bâbord.
Un feu de mousqueterie embrasa de nouveau les deux ponts; le capitaine Fourmentin, contrarié d'une aussi longue résistance, et de l'impossibilité où il se trouvait à lui jeter son monde à bord en l'abordant, se détermina à prendre l'ennemi en cul en faisant taire le feu de ses canons do retraite sous une fusillade bien nourrie ; mais la houle de la mer faisait culer le navire, qui était toujours en panne, et qui allait écraser le corsaire, lorsquele capitaine fit orienterle^raY/event de manière à pouvoir culer plus vite que le navire, et à régler son reculement sur le sien. Cette manœuvre réussit et l'on entendit bientôt l'équipage anglais crier: « Don't fire » (ne tirez plus).
Le ressac de la mer était si violent qu'il était difficile et même dangereux d'amariner la prise; aussi le capitaine, craignant quelque rusé de la part de l'an-
294 L^S CORSAIRES w
glais, se mit sur ses g-ardes : dix hommes se hasardèrent à se rendre à bordpoar en prendre possession, et tout le reste était au poste de combat, prêt à recommencer le feu, si l'on apercevait quelque trahison.
Les 10 Français arrivèrent sans accident sur le navire, etl'amarinèrent; mais effrayés du nombre de prisonniers qui se trouvaient en leur pouvoir, ils crièrent au corsaire :
— Ne nous quittez pas, il y a beaucoup de monde à bord.
— Eh bien! leur répondit-on, mettez à la mer la chaloupe et le canot du navire, et envoyez-nous une partie de l'équipage.
Deux voyages se firent heureusement; la distance n'était pas grande entre les deux bâtiments, puisque l'on se parlait à la voix; mais la petite traversée était dangereuse. Au troisième voyage, le canot chavira, mais malgré l'obscurité et la violence des vagues, tout le monde fut heureusement sauvé.
— Combien reste-t-il d'hommes à bord, demanda le capitaine Fourmentin aux Français qui avaient amariné la prise?
— Nous ne savons pas.
— Eh bien, conservez le reste à bord, et faites route pour la France en enfermant solidement lesprisonniers.
Ce navire s'appelait la Marguerite ; c'était un fort brick, qui portait i4 canons et un nombreux équipage; aussi le capitaine anglais exprimait-il son étonnement de ce qu'un corsaire comme l'Adolphe avait pu s'en rendre maître; il arriva au port de Boulogne; mais le corsaire attéra sur la côte de Berck, près de Montreuil-sur-Mer, et longea la terre jusqu'au Tré-
LES FOURMENTJN SqS
port, où il débarqua ses prisonniers, sans entrer cependant dans le port.
Lorsque le corsaire fut sur la rade, i 6 des soldats du bord vinrent le trouver pour le prier de débarquer le sergent qui les commandait.
— Mais pourquoi, leur demanda-t-il, désirez-vous que je débarque votre sergent ?
— Capitaine, c'est un poltron ; cette nuit il a baissé la tète, il ne peut plus nous commander; s'il reste à bord, nous déserterions.
Le capitaine, qui aimait ces hommes et qui avait besoin d'eux, car leur absence eût compromis le succès de la croisière, voulut leur faire entendre raison, mais il ne put y réussir; ils répétèrent toujours : «Il a baissé la tête. » Il se détermina alors à faire donner au sergent un billet d'hôpital pour pouvoir le laisser à terre.
Le lendemain matin, le corsaire quitta la rade du Tréport, et appareilla avec un bon vent d'Ouest qui le porta avant la fin du jour sur la rive britannique, dans l'anse de Bourne, auprès de Bérésiers, où la nuit descendit bientôt.
Le temps était par grains ; la pluie, qui tombait avec abondance, rendait encore la nuit plus obscure; on ne distinguait rien à quelques pas de distance. Un cri s'éleva: « Navire! Il va nous aborder! Il nous aborde! » Un navire s'avançait en effet, emporté par le vent, et allait aborder le corsaire sans le voir, lorsque le son du porte-voix le fit aussitôt arriver : on lui crie de mettre en panne et d'amener; l'équipage anglais, reconnaissant l'inutilité d'une périlleuse défense, met en panne et se rend sans combat.
Quand les Français arrivèrent à bord pour en prendre
possession, il n'y avait plus d'Ang-lais; l'équipage venait de profilerde l'obscurité pour s'embarquer sur la chaloupe et disparaître dans l'ombre, en ramant contre le vent pour que le corsaire ne puisse pas les poursuivre.
Le grain était passé,quoiquelamerfût encore agitée par une houle creuse que le vent avait soulevée; il faisait tout calme, et lorsque, dans uneéciaircie.on put distinguer les objets à une certaine distance, le corsaire et sa prise se trouvèrent au milieu d'un convoi où l'on pouvait compter environ cinquante navires. Sur cette mer où le vent ne soufflait plus, il allait flot, grande marée, et le corsaire se décida à mouiller; mais la prise dériva avec les navires du convoi pour ne pas être reconnue.
Au lieu de mouiller, le capitaineFourmentineûtpu s'emparer de quelques-uns de ces navires, mais il se trouvait dans le convoi plusieurs navires de guerre, et ces nouvelles prises n'auraient pu échapper, au milieu de ce calme plat, à la surveillance et à la poursuite des croiseurs; la prise même qu'il venait de faire, et qui était encore cachée à leurs yeux sous le voile du pavillon anglais, serait aussi tombée enlre leurs mains, et il eût ainsi sacrifié inutilement la liberté des hommes qui auraient été embarqués à bord de ces diverses prises.
Le corsaire attendit au mouillage le retour de la marée, et aussitôt que le jusant commença à se faire sentir, il appareilla et atterra sur les côtes de Dieppe, et relâcha dans ce port.
N'ayant aucune nouvelle de la dernière prise qu'il avait capturée, il pensait qu'elle avait été reprise au milieu du convoi; mais deux jours après elle atterra
LliS FOURMENTIN 297
sur la côte du Havre, poursuivie par un cotre de i4 canons. Ne pouvant échapper à la poursuite de l'ennemi, elle échoua sur la plage, et les hommes cherchèrent leur liberté dans la fuite.
L'Anglais, après avoir canonné pendant quelque temps ce navire abandonné, mit à la mer une chaloupe qui s'y dirig-ea pour le brûler. Les hommes de la chaloupe y mirent en efFet le feu, et revinrent à bord du cotre.
La marée, en atteignant cette embarcation en feu, la remit à flot, et comme le courant était fort, la prise dériva dans l'embouchure de la Seine, à la distance d'une lieue et demie de la terre; elle coula à fond au moment où deux pêcheurs y jetaient des grappins pour la ramener. Ce navire était chargé de boulets et autres munitions de guerre.
A son arrivée à Dieppe, le capitaine Fourmentin y trouva encore les deux capitaines Huret et Hénin, qui se disposaient à quitter bientôt ce port; mais le commencement de la belle saison nelaissaitplus espérer, à cause de la longueur des jours, de faire beaucoup de prises. Le correspondant de l'armateur du capitaine Huret, à Dieppe, lui exprimait cette pensée en lui disant que les nuits étaient alors trop courtes pour pouvoir se hasarder à aborder la côte d'Angleterre? et que les prises seraient extrêmement rares pendant la belle saison.
— Je vous demande pardon, interrompit le capitaine Huret, nous en verrons encore bon nombre, et je sais bien celui qui les fera : tournez les yeux de l'autre côté et voyez dans ce coin ce corsaire avec ses mâts de hune calés, ayant plutôt l'air d'un navire en désarmement que d'un navire en partance; c'est /'A-
ago LES CORSAIRES
dolphe ; eh bien, je vous assure qu'il fera encore des prises; demain peut-être nous aurons de ses nouvelles.
Le soir, le vent étant contraire bon frais, les capitaines Huret et Hénin mirent sur rade pour attendre un temps plus favorable ; mais l'Adolphe resta dans le port pour ne pas fatig-uer inutilement son équipage.
Le lendemain, pendant toute la journée, le vent augmenta d'une manière effrayante, et le soir il y avait une affreuse tempête. Les deux corsaires qui étaient sur la rade souffraient considérablement de Tourag-an ; mais le vent ayant tout à coup tourné à l'Ouest, ils se décidèrent à appareiller pour la côte d'Angleterre.
Le capitaine Fourmentin, ayant vu I3 vent changer si soudainement, regrettait, malgré la tempête, de ne pas se trouver en pleine mer; il était stimulé par la position où se trouvaient les deux autres corsaires, qui, selon lui, devaient faire des prises pendant la nuit; il pensa qu'il était de son honneur de rivaliser avec eux; la violence du vent rendait la sortie du port bien dangereuse : il voulut cependant faire toutes les dispositions nécessaires pour risquer une sortie ; et il donna à cet effet des instructions au maître pilote du port, qui lui représentait de temps en temps les dangers de l'entreprise et rirapossibilité de traverser la mer pour ^asrner la côte d'Angleterre. Mais malgré tous les obstacles que lui opposaient la tempête et l'obscurité de la nuit, il parvint à franchir la barre du port et à atteindre la pleine mer.
Il se dirigea immédiatement vers la côte d'Angleterre.
La côte où ils atterrirent n'offrait aucun abri, et
LES FOURMENTIN
lorsque le capitaine se vit assez près déterre, à environ 8 brasses d'eau, il mit à la cape.
Deux heures après parutun bâtiment, et le cri : « Navire! » passa de bouche en bouche. Altazin,le second capitaine du bord, voyant le capitaine disposé à l'aborder, lui dit :
— Capitaine, nous allons nous perdre en abordant, il est impossible d'approcher d'un navire au milieu d'un tel ouragan.
Le dang^er était bien évident; aussi le capitaine Fourmentin ajouta:
— Laissons-le passer, et le navire passa.
Mais notre intrépide corsaire ne l'avait vu passer qu'à reg-ret : « Comment, se dit-il en lui-même, nous prenons tant de peine, nous nous exposons à tant de dang'ers pour rencontrer un bâtiment anglais, etquand nous le voyons nous le laisserons passer tranquillement! Non, dit-il en frappant du poing sur le couronnement du corsaire, il n'en sera pas ainsi, il faut que le navire soit à nous », et élevant aussitôt la voix, il cria à l'homme de barre : « Arrive dessus ! » et bientôt il s'empara lui-même du gouvernail en ordonnant de percher le petit foc. « INIaintenant, dit-il, je vais l'aborder; n'ayez pas peur, je suis à la barre. Je ne veux pas de grappins ; que 7 ou 8 hommes suspendus aux drisses, comme sur une balançoire, s'élancent d un bond à bord de l'Anglais, au moment où je le rangerai; je ne passerai pas à plus de six pouces de lui. »
Six hommes réussirent à sauter à bord de cette manière, et l'équipage anglais, qui les vit tomber inopinément sur son pont comme une volée d'oiseaux, ne lit aucune résistance et se rendit sans considérer le petit nombre des ennemis.
Le corsaire n'avait fait que ranger le navire pour lui jeter son monde à bord, et l'avait aussitôt dépassé. Le capitaine de prise Lenel cria au corsaire :
— Il ya beaucoup demonde à bord, nous avons peur d'une révolte, ne vous éloignez pas ; mais le corsaire ne pouvait plus aborder pour prendre les prisonniers.
— Enfermez bien tout le monde, cria-t-on à Lenel, assurez bien les écoutilles pour qu'aucun Anglais ne puisse monter sur le pont, et faites route!
Le corsaire se remit alors à la cape tout contre la terre et une heure après un second navire parut.
— Parez-vous bien, s'écrie le capitaine, nous allons lui faire la même manœuvre qu'à l'autre ; que six ou sept hommes s'élancent à bord au moment où je le rangerai.
Cette manœuvre réussit comme la première : six hommes se trouvèrent soudainement sur le pont du navire anglais, et l'équipage se rendit.
— Nous ne pouvons pas prendre les prisonniers, cria-t-on du corsaire, enfermez-les bien !
Vers six heures du matin, un troisième navire passe ; il est abordé et capture de la même manière que les deux premiers; 7 hommes sautèrent à bord.
Après avoir fait cette troisième capture, le corsaire fit voile pour la France, et arriva au port de Dieppe le le mêmejour à dix heures du soir, 24 heures après en en être sorti. Les trois prises arrivèrent en France à bon port, le Lisbon packet, qui était destiné pour Iarmonth,etun autre arrivèrentlemêmejourà Dieppe, et le 3®, le Basset, parvint à gagner le port de Calais.
Ces trois prises finirent la croisière du corsaire l'Adolphe, et l'on peut faire monter à dix le nombre
l.KS KOUKMENTIN 3o I
de navires que celle croisière coûta au commerce anglais. La valeur de ces dix navires, avec leurs cargaisons, s'élevait à plus de deux millions de francs. Si à ce nombre de navires capturés par V Adolphe^ on ajoute celui des prises que le capitaine Fourmentin avait amarinées dans ses courses précédentes, on aura jusqu'ici le nombre de plus de 90 navires que I cet intrépide capitaine avait enlevés au commerce et à la marine britanniques.
Le nombre des corsaires armés en course aug'mentaittous les jours, et ils soutenaient par leurs succès ia célébrité que ce genre de navij^ation avait obtenue précédemment. Tous les ports d'Angleterre retentissaient du bruit de leurs exploits ; les nombreuses banqueroutes des négociants anglais provoquées par les pertes qu'ils faisaient sur mer rendaient plus profonde la terreur que ces prises inspiraient chaque jour; les journaux apprenaient à l'Angleterre entière les captures que faisaient nos corsaires.
Ow lisait dans un journal de Portsmouth : Le port de Boulogne est la ruine de notre commerce niarinie sur la Manche ; c'est de ce repaire qu'est sorti entre autres audacieux corsaires l'Adolphe, commandé par le capitaine Fourmentin, qui à des époques précédentes s'était acquis chez nous un nom déjà trop fameux. On a vu ce redoutable corsaire si embarrassé des prises qu'il avait faites, et si encombré de prisonniers, qu'il avait été obligé de regagner promptement unport de France, ayant à peine à son bord assez de Français pour la manœuvre. Il est temps que le gouvernement avise aux moyens de s'emparer de ce fléau de notre navigation.
En effet le gouvernement anglais ordonne de nou-
veau l'armement immédiat de plusieurs naviresvantéa pour la rapidité de leur marche, et d'une force assea imposante pour qu'aucun corsaire ne pût leur résister.. Une prime extrêmement élevée fut même promise à. celui qui amènerait le capitaine Fourmentin prison-i nier en Angleterre.
Aussitôt que l'Adolphe eût désarmé au Tréport, ai^^ mois d'avril i8o5, le capitaine Fourmentin revint âft Bouloçi-ne, où il reprit ses fonctions d'officier de porl, avec l'intention de ne plus commander en course.
Lorsqu' il arriva à Boulog'ne, ce port offrait le plus merveilleux aspectqu'un port puisse emprunter à l'appareil le plus éclatant de la guerre; Napoléon allait venir imprimer l'impulsion toute puissante de sa présence à ce formidable appareil, à cet immense déploie ment de force navale dont Boulogne et sa Flotlill étaient le centre et le pivot. La Flottille et l'armé étaient prêtes, on n'attendait plus que sa présence e son signal pour cette expédition, dont les préparatifs avaient coûté à la France d'énormes sacrifices etd'im menses travaux.
Napoléon arriva en effet à Boulogne le 3 août, au,; milieu de l'enthousiasme de la population et de Wr-^ mée. Aussitôt qu'il eut donné les ordres nécessaires J pour compléter les préparatifs de sa gigantesque- jj expédition, qui devait anéantir l'Angleterre et toute | sa puissance, il fit appeler le capitaine Fourmentin, ] qui s'empressa de se rendre aux ordres de son illustre ] Empereur, qui venait de le décorer de sa propre main de la décoration des braves.
Le capitaine Fourmentin était généralement appelé à assisteraux conseils que tenaient les officiers gêné-* raux relativement à la descente en Angleterre; là ]
LES FOUUMENTIN 3o3
il indiquait les rochers, les écueils, les hauteurs et les fontls qui se trouvaient dans les parages où la Flottille devait agir, et l'on marquait sur la carte, d'après ses données, ceux qui n'y étaient pas indiqués.
Si l'Empereur faisait quelques questions sur les avantages ou les dangers que présentaient certaines parties des côtes d'Angleterre, on lui disait :
— Consultez à ce sujet le capitaine Bucaille Fourmentin, qui vous donnera les indications les plus exactes.
— Capitaine Bucaille, lui dit Napoléon en l'apercevant, car je crois que c'est ainsi qu'on vousappelle
— Non, sire, mon nom n'est pas Bucaille, je m'appelle Fourmentin.
— Cependant, on ne m'a pas trompé, c'est bien vous que Ton a voulu me désigner.
— Je le crois aussi, sire, car Bucaille est un surnom que l'on m'a donné depuis longtemps, et l'on me connaît généralement au port sous le nom de capitaine Bucaille.
■ — Bucaille ou Fourmentin, peu importe, c'est à vous que je veux j)arler. Vous êtes cité dans toute la flotte comme le miuin qui connaît le mieux la côte d'Angleterre.
— Je crois que vous trouverez, parmi les pêcheurs et parmi les autres capitaines de Boulogne, un grand nombre de marinsqui les connaissent aussi bien, pour ne pas dire mieux que moi, et si vous le désirez, je vous en nommerai plusieurs.
— Non, je n'ai besoin que de vous; j'ai besoin de renseignements positifs et c'est à vous que je veux les demander : je commencerai par vous demander si
3o4 l-ES CORSAIRES
VOUS croyez la descente en Angleterre possible, et ensuite si elle est facile.
— Sire, répondit l'intrépide Boulonnais, je réponds de la descente en Angleterre comme de boire un verre de vin; mais il est nécessaire que la Flottille soit assistée et protégée par une escadre de vaisseaux de haut bord, afin que les petits bateaux chargés de soldats puissent atteindre la terre pendant que les deux flottes seront engagées.
— Y a-t-il des heures plus favorables pour effectuer le débarquement?
— Oui, sire, et cela importe beaucoup au succès du débarquement ; l'abordage de la terre, à une heure mal choisie, peut détruire la Flottille et causer la perte d'une grande partie de l'armée. Toutes les 12 heures, il y a trois heures favorables pour le débarquement, c'est-à-dire depuis une heure jusqu'à 4 heures après pleine mer, car, si le débarquement s'effectuait à mer montante, les bâtiments se rempliraient d'eau et tous les équipages, chevaux et artillerie, seraient perdus, tandis qu'à mer baissante le navire se viderait facilement si l'eau y entrait à la côte, et l'on pourrait sauter à terre et débarquer immédiatement les munitions.
— Quel est le lieu le plus favorablepour le débarquement ?
— 1° L'anse de Romôrei/, entre Douvres et Folkestone, et la pointe des Perrés. La plage en ces deux endroits est une plage de petits cailloux; cependant, à Folkestone, aussi bien qu'entre Douvres et Folkestone, il se trouve des roches à mi-mer montante et même plus bas.
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2° Rijc, qui est une plag-e de sable où il ne se trouve pas de roche;
3^ L'anse de Boiirne, entre le Thief et Fairlight. Le haut de cette plag-e est formé de cailloux, mais le bas, à partir de deux ou trois heures baissé, est un sable très uni ;
4° Les Dunes, auprès de Deal ; mais la côte qu'il faut suivre est très dangereuse; il faudrait un trop grand nombre de pilotes expérimentés, pour ces parages, et le moindre obstacle pourrait causer de grands accidents.
A la pointe des Feux, voas ne trouverez des roches qu'à 4 heures baissé; la plage au-dessus des roches est en cailloux ; de la pointe des Feux à Ramsgate, il n'y a point de roches au bas de la côte ;
5° La baie de Sandwich est une très bonne place pour échouer; la plage en est formée, partie de sable et partie de cailloux, mais il y a, pour y arriver, les mêmes dangers et les mêmes difficultés que pour arriver dans les Dunes.
— Tous ces renseignements sont précieux, reprit l'Empereur : pourrez-vous me les remettre par écrit?
— Sire, demain, si vous le désirez, tous ces détails vous seront remis ; j'aurai soin de les faire rédiger d'une manière claire et précise.
— Mais, ajouta l'Empereur, quel est le navire dans le port de Boulogne qui vous paraît le meilleur voilier, et avec lequel on puisse faire le plus facilement, et avec le moins de danger, les évolutions nécessaires pour se porter d'un point à un autre.
— Sire, il ne faut qu'un petit bateau léger qui n'ait pas l'apparence d'un navire de guerre, qui ne soit armé que d'une bonne mousqueterie, et monté d'une
3o6 LES CORSAIRES
cinquantaine de marins et de soldats choisis : l'Adolp/ie, sire, est l'embarcation qui vous convient; je lai commandé et je vous réponds de ses qualités à la mer.
— Je vais donner immédiatement les ordres nécessaires pour mettre l'Adolphe en état de prendre la mer; vous en prendrez le commandement, et je m'embarquerai moi-même sur ce navire pour la descente en Ang^leterre. Capitaine Bucaille, je veux passer avec vous en Angleterre.
— L'Adolphe, sire, passera partout, il sentira la main de son ancien capitaine et la présence de son Empereur. Vive l'Empereur!
Après environ deux heures d'une conversation dont nous n'avons tracé que les principaux détails, le capitaine Fourmentin quitta l'Empereur et s'occupa de faire rédiger les notes qu'il devait lui faire remettre le lendemain.
L'intrépide capitaine était glorieux du choix que l'Empereur avait fait de lui pour le porter sur le rivage ennemi : enchanté, enivré de la réception que venait de lui faire l'homme dont la parole enfantait des prodiges, ses idées de repos s'étaient évanouies, et il se préparait à reprendre la mer avec un courage et une ardeur qu'il n'avait peut-être pas encore connus.
Les paroles du grand homme : Je veux passer avec vous en Angleterre, avaient produit sur lui l'effet magique que toutes les paroles de ce génie étonnant produisaient sur ses soldats.
Le capitaine Fourmentin n'eut pas la gloire de porter son illustre Empereur sur la plage ennemie; Napoléon renonça momentanément à ses projets d'enva-
LES FOURMENTIN Soy
hir TAng-Ieterre, il quitta Boiilogrie pour marcher avec ses soldats vainqueurs de l'Italie et de l'Allemag-ne vers le théâtre de leurs premiers exploits.
La Flottille fut presque entièrement désarmée, et le capitaine Fourmentin retourna à ses tranquilles fonctions d'officier de port.
Au mois d'octobre de cette année i8o5, on lui offrit successivement le commandement de plusieurs corsaires, entre autres de P Etoile, joli lougre nouvellement construit et rempli de qualités nautiques, que notre capitaine savait Bien apprécier. Pressé parles nouvelles sollicitations de M. Merlin, il accepta, mais à deux conditions : i'' qu'il choisirait lui-même son équipage : 2° qu'on lui fournirait 20 hommes de troupes, comme dans le corsaire l'Adolphe.
Cette dernière condition n'ayant pu être remplie par l'armateur, le capitaine Fourmentin continua ses anciennes fonctions, mais V Etoile resta dans le port, M. Merlin ne voulant pas lui donner d'autre capitaine.'
L'année suivante, 1806, vers la fin du mois d'octobre, l'armateur obtint du Gouvernement l'embarquement de 20 soldats à bord de F Etoile, et le capitaine Fourmentin en prit le commandement.
Il quitta Boulog-ne le i^"" novembre, et se dirigea immédiatement vers la côte de Shoreham, où il resta trois jours à croiser en vue de la terre ennemie, dans l'attente de quelque nouvelle occasion de signaler son passage sur cette côte, parla prise de quelques navires anglais; et il ne quitta ces parages qu'après avoir dirigé vers les portsde France deux forts navires qu'il avait amarinés à environ une lieue au large. C'était un brick richement chargé, et un beau trois-mâts remarquable par la beauté de ses formes et la rapidité
3o8 LES CORSAIRES
de sa marche. Ces deux navires arrivèrent heureuseraent au port de Calais.
Le corsaire vint relâcher à Dieppe pour renouveler ses provisions, mais les vents contraires l'y retinrent environ 6 jours. Aussitôt que le temps devint favorable, il reprit la mer, et le lendemain on vit entrer dans le même port un navire qu'il avait araariné sans grand combat dans les environs de Bérésiers.
Le lendemain, étant allé croiser par le travers do Fairlightjil aperçut en arrivant sur cette côte un navire anglais qui portait droit sur lui; il reconnut que c'était un croiseur d^une force supérieure à la sienne; frappé de l'inégalité des forces des deux bâtiments, et ne voulant pas compromettre le succès de sa croisière et le salut de son équipage par un combat téméraire avant d'être assuré qu'il ne pouvait se soustraire à son puissant adversaire, il se couvrit de voiles et prit chasse, dans l'intention de le combattre, s'il ne pouvait lui échapper par la fuite ; mais la marche avantageuse de rEtoile, l'habileté des manœuvres du capitaine et la connaissance qu'il avait des lieux, empêchèrent son poursuivant de l'atteindre; il le poursuivit cependant jusqu'aux atterrages de St-Valery-en-Caux, où il abandonna la chasse.
Le corsaire, qui avait éprouvé quelques avaries, alla se réparer au port de Fécamp, où il séjourna 7 jours, et fut ensuite croiser dans la baie de Turbej,un peu à l'ouest de Portsmouth, où il s'empara de deux bricks qui atteignirent bientôt les porls du Havre et de Dieppe, où leurs chargements furent vendus.
Quelques jours après, V Etoile rangeait à courte distance la plage britannique, à la pointe des Ferrés, lorsqu'il eut connaissance d'un brick de commerce qui
LES FOURMENTIN SOQ
faisait roule un peu au large de lui; il ne voulait pas laisser échapper celle nouvelle proie, il lui appuya vivement la chasse et l'alleignit bientôt; mais le combat ne fut pas long- : le navire se rendit après une courte résistance, et entra le lendemain dans le port de Calais.
Le capitaine Fourmentin savait que sa présence était signalée dans les parages oii il croisait, et ne doutant pas que les croiseurs qui le cherchaient ne vinssent établir leur croisière dans ces mêmes parages qu'il venait de parcourir, il se résolut de se diriger vers la mer du Nord. Il commença en conséquence à parcourir la plage d'Iarmouth, et alla ensuite jusqu'à Cromer. Après deux jours de croisière entre ces deux plages, il s'empara d'un brick et d'un trois-mâts, qui firent voile immédiatement pour Ostendc, sous la conduite d'un équipage français. Le lendemain, nouvelle perte pour le commerce anglais : un sloop fut encore amariné par VEtoile^ et également expédié pour Ostende où le corsaire ne tarda pas à se rendre pour recueillir les hommes qui avaient amené les 3 prises.
L'Etoile resta cinq jours dans ce port, après quoi il alla reprendre sa croisière à Cromer. Se trouvant un matin auprès du Balancier^ navire stalionnaire qui porte un feu la nuit pour indiquer la position des bancs, il eut connaissance d'un fort brick anglais, portant i6 canons de très gros calibre et plusieurs caronades; ce navire s'était masqué pour tromper le corsaire français qui courait droit sur lui, mais le capitaine Fourmentin reconnut bientôt à sa manœuvre la force de son adversaire, et chercha à lui échapper par une retraite; confiant dans la marche de son navire, il prit chasse en se couvrant de voiles ; il pensait pouvoir ainsi enlever à l'ennemi les moyens de l'atteindre;
3lO LES GOnSAIIlES
mais il s'aperçut bientôt qu'il ne pouvait s'échapper sans combattre, et il se prépara à un engagement devenu inévitable depuis que le brick l'avait coupé et avait passé en France de lui.N'ayant que quelques canons de 6 à opposer à la forte batterie de l'anglais qui tonnait sur lui, il ne vit de salut que dans l'abordage; il fallait passer et lui gagner le vent. Virant aussitôt sur son ennemi, il voulut le prendre corps à corps; un combat de mousqueterie et de mitraille s'engagea avec une vigueur étonnante, et se maintint pendant une heure et demie. Les deux navires avaient beaucoup souffert ; le corsaire, principalement, était si maltraité par la mitraille que ses voiles étaient criblées et ses manœuvres pour ainsi dire hachées; mais l'audace de l'attaque et la valeur de l'équipage français en avaient imposé au puissant croiseur, qui, blessé et pouvant à peine manœuvrer, cherchait à se débarrasser de son faible mais audacieux agresseur : le corsaire, malgré ses avaries, parvint à lui gagner le vent et à s'éloigner de lui sans crainte d'être poursuivi dans sa retraite.
On fit aussitôt aux gréements les réparations nécessaires pour se mettre en état d'atteindre les côtes de France, et le corsaire atterra sans autre accident au port de Gravelines, où il entra pour se faire complètement réparer.
A peine P Etoile fut-il en état de reprendre la mer qu'il se dirigea de nouveau vers Cromer, et de là dans la baie de Linné, où il captura deux navires qui arrivèrent le surlendemain à Flessingue.
Deux cotres anglais, chacun de i4 canons, unirent leurs efforts contre l'Etoile et le forcèrent à quitter ces parages; ils le poursuivirent jusqu'à Ostende,mais la marche avantageuse du corsaire jointe à l'habileté
LES fOURMENTIN 3ll
du capitaine et à la connaissance qu'il avait des lieux ne laissèrent aux deux croiseurs aucun espoir de l'atteindre.
Voyant que leurs boulets allaient mourir dans son sillage, et n'osant le suivre au milieu des bancs où il venait de s'engager pour les y attirer, ils revirèrent et le laissèrent entrer librement dans le port d'Oslende.
Son séjour dans ce port ne fut pas long-; il le quitta bientôt pour établir sa croisière entre l'embouchure de la Tamise et larmouth, où il signala bientôt sa présence par la prise de 3 forts bricks enlevés à l'abordage, et qui furent dirigés sur les ports de France les plus voisins: deux arrivèrent à Dunkerque,et le troisième atterra sur la côte de Gravelines et entra dans ce port. Bientôt après, le corsaire, qui se trouvait réduit à un faible équipage, vint à Dunkerque pour recueillir les hommes qui avaient amené les 3 dernières prises.
Lorsque l'équipage fut complet à bord, le capitaine Fourmentin alla lenler un coup de main dans des parages plus dangereux.
L'entrée de la Tamise aux environs de Margateest environnée d'écueils que les plus grands praticiens n'osent que bien rarement traverser la nuit; c'est contre cette plage périlleuse que l'Etoile va s'aventurer dans une nuit profonde, au milieu de ces écueils où le capitaine pensait que plusieurs navires devaient être à l'ancre en attendant le jour pour se guider dans les passes.
A minuit, en longeant l'entrée du port de Margate, V Etoile aperçut un navire mouillé à la rade, auprès des feux appelés les Deux Sœurs.
En s'approchant silencieusement de lui, le capitaine
remarqua sa batterie : c'était un navire armé en guerre et en marchandises, portant i6 canons : il résolut de l'aborder sans se laisser découvrir; car le navire, se confiant dans le voisinage du port, dans les dangereux écueils qui l'entouraient, protégé par l'obscurité, et se trouvant en outre dans une mer où les Français n'osaient jamais se hasarder, ne pouvait supposer qu'il eût aucun ennemi à craindre.
Il était essentiel de l'enlever par surprise sans qu'il y eût un coup de feu tiré, pour ne pas être entendu de la terre; aussi en un instant fut-il abordé, et d'un saut l'équipage français était à bord malgré la hauteur du navire. On se saisit des hommes de quart, on couvre les écoutilles et les capots de chambre, et tout l'équipage se rend à discrétion.
Le câble est coupé, et l'on s'oriente pour se diriger en silence vers la côte de France; mais la course était dangereuse, il fallait traverser les passes avant le jour, et personne autre que le capitaine Fourmentin ne connaissait assez bien ces parages pour le tenter.
On prit donc les mesures les plus propres pour atteindre heureusement lelarge ; le corsaire, manœuvré par le capitaine Fourmentin, qui était à la barre, marchait le premier, et le capitaine de prise avait ordre de le suivre de près en exécutant les mêmes mouvements et en suivant les mêmes eaux que le corsaire; les deux bâtiments traversèrent sans accident toutes les passes, et après avoir longé le balancier de l'est ils continuèrent leur roule pour Calais, où ils arrivèrent le même jour. Le capitaine du navire qui avait été enlevé d'une manière si adroite et si audacieuse, étant prisonnier sur le corsaire, demanda à l'interprète s'il n'y avait pas un pilote anglais à bord.
LES FOURMKNTIN 3l3
— Il est impossible, lui disait-il, que vous soyez venus me prendre à l'endroit où j'étais mouillé, sans être dirigés par un pilote praticien de ces parages.
— Non, répondit l'interprète, nous n'avons aucun Anglais à bord; mais notre capitaine est le pilote de tous les pilotes pour toutes les côtes de la Manche.
L'Etoile ne fut pas longtemps au repos; il quitta bientôt le port et se dirigea vers l'île deThanet, auprès de Ramsgate : en passant contre les feux des Deux Sœurs, au milieu des écueils qui avoisinent la plage de Margate, il attaqua un brick charbonnier, portant 4 canons. Ce navire essaya de se défendre, mais il ne résista pas à l'abordage, et se rendit après un léger engagement; il entra heureusement au port de Gravelines.
Le corsaire, ayant éprouvé quelques avaries, aurait dû se diriger immédiatement vers le même port, pour se faire réparer, mais le capitaine se détermina à tenter auparavant quelque capture ; il ne voulut pas quitter la côte d'Angleterre avant le jour, et y attendit le passage de quelque navire ennemi. Mais pendant la nuit, le vent augmenta d'une manière effrayante; le corsaire, bienqu'abritéparla terre, se soutenait avec beaucoup de peine contre les flots irrités qui menaçaient à chaque instant de l'engloutir, et une brume épaisse, qui se répandit sur la surface de la mer, augmenta considérablement le danger où se trouvaient les intrépides Boulonnais. Lorsque le jour parut, le vent s'était un peu apaisé, mais il soufflait encore avec violence; la brume se dissipa par degrés, et le premier objet qui frappa les regards du capitaine Fourmentin fut un navire qui faisait route à une petite distance du corsaire ; les manœuvres de ce navire indiquaient
3l4 LES CORSAIRES
un bâtiment de commerce, mais l'œil exercé de notre brave marin ne fut pas longtemps à le reconnaître.
Il s'aperçut bientôt que c'était un des forts croiseurs qui le cherchaient, et qui, après avoir reconnu un corsaire français, voulait l'attirer à lui par des manœuvres simulées et en voilant sa batterie. Le navire ang-lais se trouvait au vent du corsaire, et il était bien difficile, pour ne pas dire impossible à celui-ci de lui échapper, même avec une marche supérieure, car l'ennemi avait l'avantag^e du vent. Gomme le capitaine Fourmentin ne voulait pas sacrifier son équipage dans un combat aussi inégal, il mit dehors autant de voiles que la violence du vent le lui permettait, et tenta d'échapper au navire par une retraite. Il ordonna à la plus grande partie de ses hommes de descendre dans la cale et de se placer au vent, pour donner au corsaire le moyen de porter plus de voiles; le reste devait se coucher sur le pont, mais tous, les armes à la main, pour être prêts au premier signal. Le capitaine resta seul debout au gouvernail, qu'il n'abandonnait jamais dans les moments de crise.
Lorsque le navire anglais se vit reconnu, il ne se déguisa plus et força de voiles pour atteindre son adversaire, qui se trouvait sous le vent à lui; mais les coups de mer noyaient sa batterie et l'empêchaient d'en faire usage contre le corsaire : il fut cependant bientôt par son travers et il le serrait de près, Lorsque Altazin, le second capitaine s'écria :
— Capitaine Fourmenlin, arrivez , il va nous couper en deux, il nous aborde.
— Non, répondit l'intrépide Boulonnais, je n'arriverai pas; s'il aborde, il est pris.
Le capitaine anglais, surpris et pour ainsi dire épou-
LES FOURMENTIN
vanté de cette audacieuse manœuvre, qui semblait le provoquer à l'abordage, revira lui-même et s'éloigna du corsaire. Quoi qu'il n'eût vu qu'un petit nombre d'hommes sur le pont des Français, il avait soupçonné quelque ruse, avait craint qu'une force imposante ne fût cachée dans la calepour le moment de i abordage, et il n'osa, en conséquence, forcer les Français à un eng-ag-ement bord à bord. Le corsaire, délivré si inopinément et si g-lorieusement de ce terrible ennemi, arriva bientôt au port de Gravelines pour faire travailler aux réparations dont il avait besoin.
La croisière de l'Etoile était presque finie, il ne lui restait plus que deux jours de course à faire, et chacun la considérait comme terminée. Ses amis lui parlaient de désarmement en lui exposant que ce n'était pas la peine de croiser pour deux jours de mer.
— Il m'en reste assez pour amener des Anglais, répondit-il; c'est pourquoi, dit-il en s'adressant à plusieurs d'entre eux, je vais vous proposer une gageure. Je parie telle somme que l'on voudra et un déjeuner à discrétion pour 60 personnes, que je reviendrai avant les deux jours avec des prisonniers; mais si je suis tué ou prisonnier moi-même, le pari serait nul.
Le pari fut tenu quant au déjeuner, et le capitaine Fourmentin partit.
Il était 10 heures du matin quand le corsaire appareilla; l'équipage était au complet abord; tous les hommes désiraient signaler la fin d'une course aussi lucrative par quelque nouvel exploit; ils frémissaient tous de joie et d'impatience, et voulaient justifier la confiance que le capitaine avait en eux pour les deux derniers jours de la croisière; leur enthou-
3lG LES CORSAinES <
siasme se traduisait par des chants qui se mêlaient au souffle régulier de la brise et que répétaient les nombreux échos du rivage.
Avantle soir, le capitaine Fourmenlin,ayantreconnu la terre Britannique, se mit à louvoyer auprès des bancs de Londres, à une petite distance des bords de la Tamise. Après avoir couru quelques molles bordées, auprès de la côte, l'homme en vigie cria : «Navire 1 w parole électrique, qui, comme le bruit du canon, ébranle tout à bord : c'est la fortune ou l'esclavage.
L'habile capitaine eut bientôt reconnu un navire de commerce qui cherchait à lui gagner le vent pour se soustraire à la poursuite du corsaire, dont il avait distingué la manœuvre suspecte. On porte droit sur l'ennemi, et en moins d'une heure l'Etoile était dans son sillage. On l'aborde, et l'équipage anglais, ne pouvant résister à l'impétuosité des marins qui sautèrent à son bord, se rend presque sans résistance.
Un second navire, que l'on aperçut à l'horizon, ne tarda pas à éprouver le même sort ; il fut poursuivi, abordé et amariné avec une vigueur à laquelle l'Anglais ne put longtemps résister.
Le lendemain, avant l'expiration des deux jours, VEtoile mouillait avec ses deux prises à la rade de Calais, où il entra bientôt au milieu des félicitations de ses amis, qui, connaissant son intrépidité, en avaient redouté pour lui l'issue de ces deux derniers jours de croisière.
De Calais, le corsaire se dirigea vers Boulogne, où il désarma.
Avant ce désarmement, l'armateur lui offrit une prime de 20.000 fr., s'il voulait prendre seulement
LES FOUUMENTIN ZlJ
i5 jours de course avec le même équipage, et beaucoup de SCS amis l'excitaient à accepter la proposition, mais il avait résolu de ne plus naviguer, et il refusa toutes les autres offres encore plus avanta^»-euses qu'on lui lit pour l'engager à entreprendre une nouvelle croisière.
C/est ainsi que finit la dernière course de l'Etoile; le capitaine Fourmentin fut toujours, par la suite, constant à refuser les nombreux commandements qui lui furent offerts : 17 navires amarinés et conduits dans les ports de France furent les illustres trophées de cette mémorable campagne qui finit le 5 février 1807.
C'est là que se terminèrent la carrière maritime et les exploits de notre illustre marin, qui ne commanda plus lui-même de corsaire, mais qui encouragea encore par ses conseils, par son activité, et par la part qu'il prit dans les armements, cette branche de la navigation qu'il avait su, pour ainsi dire, créer, et rendre si terrible et si ruineuse pour le commerce anglais.
L'Empereur Napoléon lui conféra d'abord la dignité de Chevalier de l'Empire^ avec des armes spéciales, qui témoignent de la bravoure de notre illustre marin; il en signa le titre à son quartier général impérial d'Ebersdorff, en Allemagne, le 7 mai i8og.
Par la suite, dans un voyage qu'il fit à Boulogne en visitant les côtes, le grand Empereur promit à l'ancien capitaine de l'Adolphe, qui devait le porter en Angleterre, de lui conférer le titre de baron ; mais les préoccupations que lui causèrent les désastreux événements de i8r3 et i8i4 hii firent oublier sa promesse, et le capitaine Fourmentin était trop modeste et en même temps trop fier pour devenir solliciteur. Cependant les habitants de Boulogne, qui connaissaient
3l8 LES COKSAIRES
toutes les circonstances, l'ont toujours appelé le baron Fourmentin, et partout il était conru sous celte dénomination.
On n'admirait pas seulement le sang- froid, l'adresse i et l'intrépidité de notre illustre capitaine, mais la cons-i tance avec laquelle la fortune favorisait toutes ses ] entreprises; c'était un sujet d'étonnement pour tout le ! monde ; jamais il ne fut blessé, jamais il ne perdit son ; navire par un naufrage, et cependant il croisait tou- | jours près des rochers et des écueils ; il endurait tous les coups de vent, toutes les tempêtes qui survenaient pendant le temps des croisières, et c'est avec raison ji qu'il aurait pu dire, comme un célèbre guerrier : Est-ce ' ma faute, si Je ne suis pas mort?
Avait-il besoin de monde pour couvrir les perles qu'il faisait dans son équipage, cent hommes se présentaient au lieu d'un, pour s'embarquer à son bord.
Bien des marins qui se sont illustrés, et même des médecins de marine, m'ont avoué qu'ils regretteraient toujours de n'avoir pas fait une course avec lui.
Son attouchement, la possession de quelque chose qui lui eût appartenu était pour beaucoup de marins un augure et même un gage de bonne fortune. On a jusqu'ici vu des capitaines de corsaires lui couper des morceaux de ses habits ou lui découdre quelques boutons pour les porter sur eux à la mer.
Lorsqu'il fut résolu à ne plus naviguer, après la croisière de V Etoile, un capitaine déjà célèbre par beaucoup d'exploits vint le prier de lui donner ses pantalons de mer, un autre voulut avoir sa boîte à tabac; on donna son nom à plusieurs corsaires.
Il partit un jour pour Calais, où il devait s'embarquer, et comme le temps était froid, il s'était muni, en
LES FOUnMENTlN SlQ
quittant Boulogne, d'un carrick neuf que le tailleur venait de lui apporter. A son arrivée, il visita plusieurs de ses amis, et passa ensuite la soirée avec le capitaine Flouet, son ami intime, qui avait longtemps navigué avec lui et dont il estimait la bravoure. Le lendemain, en se levant, il fut fort surpris de trouver son carrick coupé, et un petitmorceau de drap enlevé au collet; il crut que c'était l'effet d'un accident et fît tout simplement réparer son carrick par un tailleur sans en parler ù personne; mais plusieurs mois après, le capitaine Flouet lui avoua que c'était lui qui avait coupé le morceau de drap, pour le porter, disait-il, comme une relique de bonheur.
Le carrick dont je parle existe encore, il était neuf il y a environ 4o ans, et j'ai été curieux d'examiner la place où le morceau de drap avait été coupé ; je l'ai tiré d'une ancienne armoire, et j'ai en effet vu un petit morceau de drap en triangle qui avait été cousu au bord du collet.
Quoiqu'il se fût retiré du service et qu'il eût renoncé à la navigation, ses talents connus pour le sauvetage et le renflouage des navires échoués lui donnèrent souvent l'occasion de rendre des services importants et en même temps gratuits, aux armateurs de Boulogne en renflouant de riches prises qui avaient fait côte sur les plages de Boulogne, Calais, Dunkerque, et de sauver la vie à un grand nombre de personnes en exposant la sienne.