LES VAISSEAUX DU GOLFE DE GASCOGNE
AU XVIe SIÈCLE
Les vaisseaux corsaires du golfe de Gascogne. — Nomenclature des navires. — La Nao ou nef. ^- Le navire sert généralement de transport. — Le Navio. — La Fuste est un bâtiment à rames. — La Galère. — Galères de Bayorine et de Saint-Jean-dc-Luz. — Les chiourmes. — La Galiasse. — Lancement de la Caroline. — La Galiotc. — Le Galion. — Les galions des corsaires. — Les galions construits à Passages. — La Galizabra. -^ La Frégate. — Ce n'est tout d'abord qu'un petit bâtiment à rames. — Les frégates sont employées comme mouches. — Le Flibot. — Le Drigantin^ navire à voiles et à rames. — La Saëtia. — Les Barques longues. — La Patache. — La Zabra. — La Lanche, son armement. — LEscorchapine. — La Latine.
Les noms des vaisseaux employés dans les ports du golfe de Gascogne et qui sont cités dans les titres et les documents, sont si nombreux et si divers, que nous nous sommes vu dans la nécessité de les décrire les uns après les autres, aussi exactement que nous le permettent les connaissances acquises jusqu'à ce jour dans cette science importante de l'archéologie navale.
Nous trouvons désignés successivement : les naos ou nefs, les namos, les galères, galéasses, galiotes, galions, galizabras, caravelles, frégates, flibots ou philipots, brigantins, saëtias, barques longues, pataches, zabras, pinasses, escorchapines, lanches et coraus barbotats, tous, à Texception des trois derniers, faisant les voyages de haute mer (1).
La Nao ou nef est encore semblable aux anciens navires de commerce et, comme ceux-ci, appartenait à la classe des vaisseaux ronds. C'était un navire généralement placé avant le navio, lequel était de moindre importance (2). La nao était généralement à deux ponts et avait des châteaux d'avant et d'arrière. Elle servait souvent de transport, car sa vaste capacité lui permettait d'embarquer un grand nombre d'hommes, d'armes et d'objets de rechange pour les autres vaisseaux (3).
(i) Arch. de Bayonne, BB, ;, 4, j et 6.
(2) « Si algun maestre o dueho de alguna nao, ô navio, o caravela, 0 otra fusta qualquier que sea, etc. — Ordon. de Bilbao, chap. 40.
Relacion de las naos que en 8 de Setiembre iffS, hay en la costa de las Cuatro Villas de la mar^ sehorio de Vizcayay provincia de Guipuzcoa. — Le total s'élève à 25 naos et galions de 100 à çoo tonneaux. — Sanz, Collée, de SimancaSj art. 4, n*^ 2^.
(^) Les ports de Guipuzcoa, Saint-Sébastien et Passages, notamment, construisirent, pendant le XVI* siècle, un très grand nombre de naos de haut bord.
Le Nario, — Quoique ce vocable soit très souvent pris comme terme générique, il désigne aussi des vaisseaux plus petits que les naos. Le nario portait à peu près la môme mâture et la même voilure que la caravelle, tout en étant d'un tonnage supérieur (1). .
La Fuste existe déjà en Espagne au XIII® siècle ; ce genre de navire formait, dans la famille des bâtiments à rames, une espèce particulière. Les /îisres avaient, comme ceux-ci, la forme générale, la couverte, le gréement, la voilure, l'organisation des rames. Les grandes fustes se rapprochaient des galères, les petites des brigantines, avec lesquelles on les confondait d'un peu loin. On croit généralement qu'elles n'avaient que deux mâts (2).
La Galère. — On a vu, dans les livres précédents, que les corsaires de Rayonne, de Saint-Jean-de-Luz et de Capbreton armèrent un grand nombre de galères. Il ne doit y avoir ici aucune confusion entre ces vaisseaux équipés par des particuliers et les galères royales beaucoup plus grandes, pourvues d'un nombreux équipage et dont les chiourmes de rameurs étaient enchaînées. Nos armateurs n'avaient point de bagnes pour recruter leurs rameurs, et ils étaient obligés d'enrôler des hommes libres auxquels on devait attribuer une certaine part dans les prises que faisaient les vaisseaux. Cela était plus coûteux, il est vrai, mais on y gagnait aussi un surcroît de combattants au moment de l'abordage. Cependani ces navires étaient beaucoup plus petits que ceux qui étaient régulièrement armés par le roi.
La Gatéasse tenait à la fois des vaisseaux à rames et des voiliers ; il y eut des galéasses de 30 pièces de canon et 1,300 hommes d'équipage. Nous ne croyons pas que celles qui furent construites sur les chantiers du golfe de Gascogne atteignirent jamais ces fortes proportions, à moins qu'elles ne fussent faites pour le service du roi. Nous avons vu plus haut que pendant le séjour de Charles IX, en 1363, dans la ville de Saint- Jean-de-Luz, on mit à flot sous ses yeux une galéasse qui fut appelée la Caroline. Elles étaient, en général, du port de 300 tonneaux (3).
La Galiote était une sorte de galère, de 16 à 23 bancs de rameurs. Au XVI« siècle, elles ne portaient point de rambate, et ce ne fut que plus tard qu'elles furent munies d'un petit château d'avant (4).
(i) La Santa Maria de Christophe Colomb était un navio^ et le grand navigateur a toujours soin de la distinguer des caravelles.
(a) Voy. Jal, Glossaire nautique. — En décembre 142:?, il est donné un ordre à Juan de Silva, alcalde des Arsenaux de Santander, pour expédier à D. Fadrique les galères et les fustes du roi. — Navarette, Collée, de viajes y descubrimientos^ t. i, p. 59^
(i) Afin de garder les côtes, de Gibraltar à Fontarabie, il est décidé qu*on mettra à la mer une
galéasse de 800 tonneaux, qui est achevée, et une autre qui n'est pas loin de l'être sur les chantiers de iilbao, ainsi que deux galions. — Sanz, Collée, de Simaneas, art. ç, n» 26. (4) Une cédule royale ordonne aux constructeurs d'Andalousie de construire des galiotes de 22 bancs pour la garde des côtes. — Sanz, Collée, de SimancaSj art. 3, n« 16.
Le CMalion était plus universellement employé pour les navigations lointaines. II était d'nne construction mixte, tenait de la nef comme vaisseau, par sa forme générale, la hauteur des œuvres mortes et Taccastillage, et de la galère par sa longueur. Les galions de petit tonnage, qui sont employés par les corsaires du golfe, bordaient quelquefois des avirons. Ils portaient trois mûts verticaux et, au-dessous des basses voiles, au grand mât et au mût de misaine, des voiles de hune et de perroquet (1).
Les chantiers de Biscaye et de Guipuzcoa construisaient beaucoup de galions, ainsi que Saint- Jean-de-Luz et Capbreton (2). Cette construction était encore très importante au commencement du XVII« siècle, car Sourdis écrivait en 1636 : a II est à remarquer que les Espagnols n'ont « point de lieu plus propre (que le Passages) pour la fabrique de leurs (( galions, soit à cause du bois, fer, corderieset autres commodités quHs (( ont sur le lieu ; et, parle passé, ils ont toujours eu en ce lieu-là un (( magasin général de la valeur de plus de 20,000 écus, qui fut brûlé lors « de la prise » (3).
La Galizabra était une petite embarcation à voiles latines, de 70 à 150 tonneaux (4).
La Caravelle a déjà été décrite par nous, dans un chapitre précédent, comme un vaisseau dont remploi était le plus facile et le plus commode pour toutes les navigations.
La Frégate ne fut d'abord qu'un petit navire de la famille des galères, que Ion trouve d'un emploi très fréquent du XIV© au XYIII® siècles. Il était quelquefois ponté et le plus souvent à découvert. Les plus grandes frégates qui étaient pontées avaient douze bancs et douze rames, c'est-àdire vingt-quatre rameurs en tout. Elles jouaient le rùle de mouches et, par leur marche rapide, furent très souvent employées par les corsaires. Elles portaient une voile latine et un mât unique. Nous verrons plus tard les grandes frégates corsaires de Bayonne et de Bordeaux porter jusqu'à 40 bouches à feu.
Le Flibot, dont on connaît Torigine hollandaise, était une petite flûte qui ne dépassait pas cent tonneaux, et qui n'est que rarement citée dans nos pays.
(i) L'un des plus petits galions de lMr/n<7^j, la Santa-Ana^ jaugeait 2Ç0 tonneaux et portait lOrt soldats, 8o mariniers et 24 bouches à feu. (Jal, Glossaire). — Il existe, aux archives de Simancas, un document portant le titre suivant : « Relacion de las naos, galéones que hay en la costa de la provincia de « Guipuzcoa y de las que se hacen de nuevo. » Art. 4, n® 26. — Le total du tonnage monte à 10,000.
(2) La puissante corporation des charpentiers de navires de la ville de Bayonne s'était retirée à Capbreton au commencement du XVl« siècle, FF, 40c, folio 664.
(^) Les galions de Biscaye portent 700 ou 800 tonneaux. — Père René François, Essai des mcrvdlles de la nature O624).
(4; Jal dit qu'il y a peut-être confusion avec la Galéasia, mais nos renseign-ments sur les vaisseaux employés en Espagne pendant le XVI« siècle ne nous laissent aucun doute à cet égard.
Le Brigantin était aussi un petit navire de la famille des galères, plus petit que la galiote et ayant à peu près la môme forme, si ce n*est que sa coursie n'était pas si élevée. Il était ponté, portait une seule voile et avait des rames longues et minces, ce qui rendait leur maniement extrêmement facile. Ces vaisseaux étaient très rapides et principalement employés pour la course. Ils avaient généralement 16 mètres 90 de longueur, 3 de largeur au maître-bau et 90 centimètres de creux (1).
La Saëtia, que Ton trouve fréquemment citée dans la nomenclature des vaisseaux corsaires en usage dans le golfe de Gascogne, était un navire à voiles latines. Il ne se servait pas de rames (2).
La Barque longue était un petit navire de guerre, dont Guillet, en 1683, parle de la manière suivante : « Un petit bâtiment qui n'est point ponté, plus long et plus bas de bord que les barques ordinaires, aigu à son avant et qui a voiles et rames ». Cependant, on peut ajouter qu'il y en avait qui possédaient un pont ; un peu plus tard, on trouve des barques longues, ayant à peu près l'aspect d'une galiote, ayant la poupe surmontée d'une dunette armée de six canons, trois mâts latins et douze rames de chaque bord sur un apostis. Mais en général, au XYI® siècle, les barques longues étaient beaucoup plus petites, ne portaient pas d'artillerie, n'avaient que deux mâts et bordaient dix avirons sur le plat-bord.
La Patache était un navire de guerre auquel quelques auteurs veulent donner une origine basque (3). Les pataches du XVI® siècle jaugaient environ cent tonneaux et portaient 24 bouches à feu des plus petits calibres. Elles servaient généralement de mouches aux escadres et étaient envoyées à la découverte.
La Zabra. — Il y a peu de renseignements précis sur ce genre de navire principalement usité sur les côtes du golfe de Gascogne. Ils jaugeaient de 100 à 200 tonneaux et on s'en servait surtout pour la course et pour la pêche (4).
La Ia;ir/ïe, navire d'une importance médiocre, nommé au XVI® siècle dans beaucoup de documents, mais jamais auparavant, était de très petit tonnage et à peine armé de faibles pièces d'artillerie de petit calibre. Nous verrons plus tard que cette catégorie de navires a été fréquemment
(i) Au XVII« siècle, ce genre de vaisseau devient sensiblement plus grand et fut employé par les Espagnols pour préserver les côtes de leurs colonies des incursions des flibustiers.
(2) Dans le tome IV de ses Mtmorias^ la Royale Académie d'Histoire de Madrid assure que ce nom de navire est entré dans le vocabulaire espagnol par les Arabes. Jal affirme à son tour que Saettia est, à n'en pas douter, une forme de Sagittea ou Sagitta.
(3) Larramendi veut que patache ait été fait de botache, qui signifie petit, moindre.
(4) La dIus grande des zabras qui faisaient partie de V Invincible Armada, et il y en avait n, était du pon de 660 botti ; elle avait 60 soldats, 40 mariniers et 19 bouches à feu. On la nommait Saint' Jacques ; les plus petites, V Auguste et la Julie^ étaient du port de i65 botti, avaient 55 et 50 soldats, 7a et 5 7 mariniers, 14 et 13 bouches à feu.
employée par les corsaires de nos pays, surtout pendant les guerres de la Révolution et du premier Empire.
VEscochapine n'est autre chose que ce qu'on appelait scorpione, mais on a trop peu de renseignements pour qu*il soit possible de le décrire. Tout ce que Ton sait, c'est que ces navires, employés principalement par les Biscayens et les Guipuzcoans, étaient armés de petites pièces de canon (1).
La Latine, que nous voyons souvent mentionnée dans nos documents bayonnais, était, ainsi que son nom l'indique, un navire à voiles latines. Cette expression de latine servit longtemps de terme générique pour les navires qui usèrent de cette voilure particulière, qui a disparu depuis longtemps de nos contrées.
On sera sans doute surpris de voir que nous n'ayons point compris dans cette nomenclature la pinasse et le corau barbotât ; mais, pour ces deux types, bien particuliers à Bayonne et aux ports de la côte, nous avons cru devoir réserver un chapitre spécial.
(1) On trouve dans les Mémoires de Villeneuve la citation suivante : « Le samedi en suivant, vingtquatrième du mois d'octobre (1490, arriva le prince au port de Castella-Mar, qui est à 18 milles de Naples ; et là, trouva l'armée des Vénissiens en nombre des vingt gaiée«; et des autres navires biscains et espagneulx, deux naves, deux galions et deux escorpions^ qui )ç recueillirent à grand alégresse dç coups de canons et de trompettes à l'usaqçe dç la mer. >)