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CHAPITRE IX

LA PINASSE ET LE CORAU BARBOTAT

La Pinasse est usitée principalement chez les Basques et les Bayonnais. — Antiquité de la pinasse. — Dimensions et tonnage des pinasses bayonnaises. -^ Une ancienne description des pinasses de guerre. — On ne se servait pas des pinasses pour la pêche de la baleine. — Les pinasses de Capbreton. — Le Corau Barbotât. — Explication de ce mot. — Bateaux cuirassés. — Canonnière bayonnaise. — Projet du capitaine Lassalle. — Navires garde-côtes. — Batterie flottante. — Le Corau Barbotât de Venise. — Le Corau Barbotât de Bayonne. — Son rôle pendant les guerres de religion. — Sa construction, son armement et son artillerie.

Parmi les vaisseaux de faible tonnage et se prêtant merveilleusement à la guerre de course, l'un de ceux qui furent le plus fréquemment employés par les Basques et les Bayonnais n'est autre que la pinasse, qui se place au premier rang. Les meilleurs auteurs ne sont pas d'accord sur répoque à laquelle ce navire fit son apparition sur la côte Cantabrique. Le plus ancien document qui en fasse mention est contenu dans la loi XXIV, titre IV, de l'ouvrage connu sous le nom de Las Siete Partidas (tel Rey don Alfonso cl Sabio (1). Ce cbapitre, intitulé : Que debe facer el cabaillo de la nave, et quai ha de seer, débute de la manière suivante : (( Maravillosas cosas son los hechosde la mar, etsenaladamente aquellos que los homes hi facen, como en brescar, manera de andar sobrella por maestria et por arte asi como en las pinazas et en las galeas ». Ailleurs, on trouve : « Los mayores (navios), que van e viento, llaman naves. E destas ay de dos mastes, et de uno, et otras menores, son desta manera, et diz en los nomes. Porque ssean conoscidos, asi como : Carraca, Nao, Galera, Fusta, Balena, Leno, Pinaça, Caravella et otros barcos. » Selon le savant glossaire de Jal, c'était un petit navire ayant à peu près l'importance du lin ou de la caravelle ; on retrouve encore la Pina^a dans un document portugais de 1326, et Antoine de Conflans (1513-152^2) le signale dans ses Faits de la Marine, ainsi qu'on l'a vu plus haut (2).

Les archives de Bayonne contiennent de nombreux documents sur les pinasses employées comme navires de commerce. <( Son barchet ou

(i) Arch. de Bayonne, t. ii, p. 79.

(2) 24 avril 1289. — Lettre d'Edouard lef, roi d'Angleterre, confirmant le règlement fait le 17 octobre 1288 par R. de Mallet, Johan de Gérard et P.-A. de Vie, clercs de S. M., sur les contestations des hommes de Biarritz et autres habitants de Labourd, d'une pan, et Amat de Saubainhac, prévôt de Bayonne, d'autre part. Ceux de Biarritz et Labourd devront les droits de péage ou coutume pour toute vente ou achat fait à Bayonne : « Exceptiis averiis corum propriis in eorum dominus nutritis et piscibus in eorum pinaciis per ipsomet piscatis »

pinace deu port de vingt-cinq ou trente tonedz ». Mais c'est surtout dans la première moitié du XVII« siècle que nous verrons les pinasses basques et bayonnaises former les dernières escadrilles régulières envoyées aux frais de la ville pour renforcer les armées du roi.

Selon la plupart des auteurs, les pinasses se distinguaient particulièrement par une poupe carrée, mais ils ne sont pas bien d'accord sur le nombre de mâts. Gassies dit que la pinasse avait 50 pieds de long, 12 pieds de large, 5 pieds 6 pouces de creux, 10 pieds de hauteur derrière et 11 devant ; elles étaient armées de 10 à 14 avirons maniés chacun par deux hommes, selon que le besoin s'en faisait sentir, et elles possédaient des châteaux d'avant et d'arrière, servant sans doute au logement de l'équipage ; une coursive séparait les bancs des rameurs, et deux pièces de canon sur les gaillards complétaient l'armement de guerre.

A ces renseignements, nous ajouterons une description de la pinasse, faite en 1733 par le P. Larralde, c'est-à-dire à une époque où le golfe de Gascogne construisait encore un grand nombre de ces vaisseaux (1).

(( Il ne sera peut-être pas hors de propos que je donne ici une description de ces pinasses plus juste et plus exacte que celle que Ton trouve dans les historiens de France qui, vraisemblablement, en ont parlé sans jamais en avoir vu.

(c Ils disent : l^ Que les pinasses sont des vaisseaux plats. Ils se trompent. Ce sont des vaisseaux à quilles, et les vaisseaux plais, qu'on appelle à Bayonne gahares, ne sauraient voguer sur l'Océan, et beaucoup moins s'exposer à passer et repasser la barre de Bayonne qui est presque toujours agitée.

(( Ils disent : 2® Que ces pinasses sont ainsi appelées, parce qu'elles sont faites de planches de pin liées ensemble ; autre erreur. Elles sont faites de planches de chêne bien goudronnées et calfatées, sans quoy elles seroient à la véritté fort légères, mais non pas fortes, comme ils disent, le pin étant un bois qui a beaucoup de légèreté et peu de force.

(( Ils disent : 3° Que les pinasses sont des vaisseaux dont les gens du pays se servent pour la pêche de la baleine. Ils se trompent encore, les pinasses ne sont nullement propres pour une telle pêche, les gens du pays les font faire généralement à Lisland, et plus encore dans le Groenland, celuy cy est ce qu'ils appellent la Grande Baye ; ils équipent pour cela, non pas des pinasses, mais leurs plus grands vaisseaux, qui sont d'ordinaire de 230 à 300 tonneaux, où ils mettent des esquifs qu'ils appellent chaloupes, qui sont beaucoup plus légères que les pinasses.

(i) Ce passage est extrait d'un Mémoire ayant appartenu aux Arch. de Bayonne, de 42 p. in-4« et coté II, 14-12, qui a été brûlé dans l'incendie de 1889. — Voy. L^ Pinasse dt Guerre — Bulletin de la SQçi(té des sciences et arts de Bayonne^ 1882, 3* sem.

C'est avec ces chaloupes qu'ils vont à la découverte de la baleine et qu'après Tavoir harponnée et tuée, ils la traînent dans le vaisseau où ils fondent la graisse.

« Il est bien vray que si quelqu'une de ces baleines parait sur les cottes de Bayonne, comme il arrive quelquefois, alors les gens du pays se servent de leurs pinasses pour l'atteindre, mais ces cas arrivent rarement ; on ne peut pas dire qu'elles soient destinées à cet usage, ils s'en servent pour la poche le long de la cotte, c'est elles qui fournissent à la ville le poisson qu'on appelle de mer. » (1)

Les pinasses ont disparu du matériel naval de nos pays depuis la fin du siècle dernier. Cependant, les marins de Capbreton emploient encore pour leur pèche des embarcations à six ou huit rameurs, qui portent le nom de pinasses. Ces embarcations, dont l'avant est extrêmement relevé, ne sont que des barques à cùté des anciens navires dont nous venons d'esquisser rapidement la description.

Le corau barbotât, que l'on trouve si souvent dans nos anciennes archives, joua chez nous le rôle de garde-cùtes et tint une assez grande place dans l'histoire de la défense maritime de Bayonne.

Les auteurs les plus compétents qui se sont occupés d'archéologie navale ne sont pas d'accord sur l'étymologie du mot barbotât ou barbota. On sait qu'il existait au moyen âge une pièce d'armure appelée barbuta, dont les soldats se couvraient la tète et qui était telle qu'elle ne laissait à découvert que le masque, depuis les yeux jusqu'à la naissance de la bouche ; cela du moins ressort de l'explication donnée par Du Cange, qui pense que cette désignation a été donnée depuis aux bateaux couverts ; le célèbre historiographe delà marine, M. Jal, s'exprime, au contraire, de la manière suivante (2) :

« Au moyen âge, il y avait une embarcation nommée par les documents latins, français et italiens : balbotta, barbotta, barbotte. Je ne saurais douter que barbotta ne soit la contraction de barcabotta, barquebotte, ou arrondie parles flancs en forme de tonneau. Cette barque était pontée, et l'on voit dans Sanito des navires qu'on met à la barbotte, c'est-à-dire qu'on recouvre d'un pont voûté (navigia incamovata). Cette épithète, qui nous montre la couverte de la barre arrondie comme ses flancs, rend mon étymologie aussi certaine qu'étymologie peut l'êlre. Flancs ronds, pont voi\lé n'est pas tout à fait la figure d'un tonneau. On ne retrouve pas ce nom de barbota dans des documents du Nord. »

Stratico, qui a publié en 1813 un dictionnaire de marine, prétend que

(i) Sur rarmement et l'équipement des pinasses, voir 'Pièas Justificatives ^ {2) Arch. navale, t. ii, p. 2 $8.

ce nom de barbota provient d'une peau de mouton dont la laine recouvrait Téperon et pendait sur son élrave ; la laine en question est encore aujourd'hui très usitée parmi les petits navires espagnols, italiens et illyriens de la Méditerranée (1).

Le barbota est déjà connu au commencement du XIII<^ siècle et est cité par Olivier TEcolatre à la prise de Diamette, et par Mathieu-Paris pour les années 1218 et 1219. D'après une citation de Du Cange, un manuscrit offre la phrase suivante : Donc se conseillèrent ensemble kHl feroient ce di cent 4 barbotes, et seront toutes couvertes de cuirs biens et joins sierés, et iront amsi bien dessous aiguës comme dessus. Enfin, pour prouver que les barbotas étaient connues et employées dans tous les pays où Tart naval était recherché, nous trouvons dans la chronique de Pierre d'Aragon (2) les mots suivants : E eren ne les set uxers grosses cui portaten catalls, et cint naus grosses appHlaies naus de covent qui son de dus cubertes (3).

Un écrivain italien, qui a laissé des œuvres aujourd'hui recherchées sur la marine de son époque, Sanuto Toviello, recommande que pour certaines expéditions sur le Nil les rameurs soient à l'abri et nagent sous une couverte; il recommande aussi que quelques-unes des barques qui transportent des soldats soient couvertes d'un pont voûté à la mode des barbotes.

Le corau barbotât dont il est question dans nos archives parait avoir été construit, ainsi qu'on le verra plus loin, à l'aide d'une galupe. Ce bateau et le mot qui le désigne n'ont guère été usités que dans notre région, quoiqu'on n'ait conservé aucun dessin qui nous offre une représentation exacte de cet intéressant spécimen de l'archéologie navale. Ce bateau parait avoir été connu au moyen âge, mais avec une légère variante dans le vocable qui le désigne. Selon M. Jal, c'était un navire de petites dimensions, appelé en vieux français galippe. Une lettre de rémission, datée de 1460 et conservée dans le Trésor des Chartes, nous offre la précieuse citation suivante : « Sceulx pilleurs estoient sur la rivière de Dordogne, dedans une galippe barbotade » c'est-à-dire faite à la manière des barbotes, en laquelle a il pouvoit estre la plus grant partye du pillaige. »

Le but que l'on désirait atteindre en blindant ainsi de petits navires était de les dérober aux coups de la nouvelle artillerie à feu dont les projectiles faisaient de grands ravages parmi les équipages des bâtiments à rames. Nous ne pouvons penser qu'on ait voulu les rendre insubmer-

(i) On voyait, il y a encore bien peu d'années, de petits navires caboteurs biscayens et guipuzcoans portant aussi la laine sur leur étrave.

(2) Livre m, chap. lo.

(3) Ubi Codeix Mss, qui son de a et 5 cubertes.

sibles, ainsi que parait vouloir l'insinuer la citation que nous avons déjà donnée plus haut : « et seront toutes couvertes de cuirs biens et joins sierés, et iront aussi bien dessous aiguës comme dessus )>. Il ne doit être question ici, en couvrant ces embarcations d'une sorte de dôme, que de les préserver des paquets de mer qui les eussent faitjM sombrer inévitablement.

Toutefois, il semble que le projet considérable présenté au roi de Navarre en 1537, par le capitaine de marine Lasalle, sous la fQrme d'un long mémoire, ait songé un instant à prévoir non-seulement le blindage des vaisseaux dont il propose la construction, mais encore l'insubmersibilité. Après diverses observations relatives au commerce maritime, Tauteur du projet s'exprime de la manière suivante :

« Et pour asseurer les merchans affln qu'ils puissent trafiquer plus seurement le long des dictes costes de Guyenne, seroit faire faire huit navires de guerre armés et équipés, lesquels ne bogeront ordinairement, allans et venaps le long de la dicte coste pour convoyer ordinairement les dicts navires entrans et sortans dans et hors de la dite rivière, soyt un grand ou peu nombre de navires. Et pour frayer à la dispence de la construction et armement des dicts navires, fauldroit queTholose, Agen, Marmande et autres villes sirconvoisines qui trafiquent ordinairement leurs marchandises sur la mer jusques au dict Bordeaulx, se contribuassent à faire trois navires, assavoir : unq de trois cens thoneaux, unq de deux cens et unq de cent. Et depuis ledit Bordeaulx jusques en Bretaigne, tant que s'estend la dicte admyrauté de Guyenne, autres trois, de mesmes ports; et Bayonne, Sainct-Jehan de Luz, Biarris, Cap-Breton et lieux syrconvoysins, deux moyens, de soixante thoneaux près. Et les dits navires ainsi équipés, armés et avictuaillés, tiendront ordinairement la dite mer et costes en seuretté. Et aussi que toutes les prinses qui se feront sur les ennemys avec les dicts navires de guerre les deux tiers seront employés à l'entretènement des dicts navires, vostredoict d'admirauté payé sera, et l'autre tiers au capitaine et compaignons preneurs, afin que le peuple soit soulaigé, et les dictes choses bien gardées et conduictes comme dessus est dict, le dict pays en amendera vingt fois aultant que la despence, et vendront leurs merchandises comme ils vouldront, attendu la dicte seuretté.

(( Et parce que leur conviendra avoir grande quantité d'artillerie de fonte, s'il estoit le bon plaisir du Roy et le vostre. Sire, leur permettre que toutes les cloches qui ont esté prinses et transportées tant de la dicte ville de Bordeaulx que autres villes sirconvoisines, rompues et cassées, leur fussent rendues dont aujourd'huy y en a une grant quantité à présent inutilles dans le chasteau de Nantes, et en feraient faire à leurs despens de l'artillerie propre et commode pour les dicts navires. Les-

quels navires, durant la paix, pour obvier à la despense de Tentretènement, pourront aller et venir à la nierchandise, pour les dicts nierchans de Guyenne et non pour autres, si ce n'est que par voslre commandement ; qui sera cause que plusieurs merchans qui nont coustume de hanter la mer, seront bien aises d'y aller et trafiquer, et mesme qu'il s'y fera pour Tadvenir grande quantité de bons mariniers, à cause de la continuation du dict navigaige, qui est aujourd'hui la cause la plus requise en ces cosles de Guyenne parce que, ayant en les dictes foyres grant quantité de merchans, entreprendront voyaiges loyntains, comme font ceulx de Normandie, ayant mariniers expérimentés comme dessus est dict.

« Et s'il est vostre bon plaisir que ledict Lasalle face faire une partie des dits navires de son invention, il les faira pour la guerre, bons à la voille et au rame, pour naviguer en toutes mers, et quasi impossible qu'ils se puissent perdi^e ni aller à fons par coups d'artillerie, ni autrement, suivant la figure d'une barque passaigcre qu'il vous présente, et les dits navires faicts, il s'assure de former de mille à douze cens pilotes et mariniers des meilleurs de la coste de Normandie pour faire vostre très humble et agréable service au Roy et à vous.

(( Sire,

« Il vous présente aussi la figure et portrait d'une plateforme sur rivière, laquelle sera impossible pouvoir mettre ni coller à fons et ne tirera que quatre à cinq pieds d'eau, se nagera à cent cinquante avirons quant besoing sera, laquelle a trois batteryes à couvert, et se y pourra tirer cent cinquante pièces d'artillerie et loger cinq cens hommes, tant m.iriniers que gens de guerre, chose propre et commode pour garder l'entrée d'une rivière aux ennemies où les chasteaux ou places fortes sont trop loing, et qu'il y a grand largeur devant, affin que nuls navires de guerre n'entrent dans lesdites rivières, que aussi pour faire batterie et surprendre des villes et chasteaux le long desdictes rivières. » (1).

Le capitaine Lasalle, auteur du curieux mémoire ci-dessus, présenta encore un projet de fort de bois de 60 pieds carrés, ayant quatre boulevards, qu'il serait facile de démonter et transporter le long des côtes pour i)arer aux éventualités d'un débarquement de troupes.

Ce projet, qui n'eut probablement pas de suite, du moins d'une manière aussi étendue que le désirait son inventeur, avait été usité en une de ses parties dans des temps plus anciens. Le moyen âge se servit souvent, et principalement dans la Méditerranée, de vaisseaux d'une

(j) Arch. Histor. dt la Gironde^ t. i, p. 120.

Construclion spéciale, destinés à la défense des côtes, sortes de batteries flottantes et se rapprochant quelque peu du corau barbotât. D'après la médaille que Jal a vue à Venise, en 1834, et dont il a publié un dessin (1), on peut s'assurer qu'il s'agit dans ce document d'un l):iteau à fond plat surmonté d'une tour crénelée et à étages, l'avant pointu et probablement garni d'un fer aigu comme nos galupes, et l'arrière légèrement relevé ; un seul mât sur l'avant servait à établir une voile carrée qui facilitait la marche du navire aidé par 16 avirons, 4 à l'avant et 4 à l'arrière ; la plate-forme qui régnait sur la tour crénelée servait sans doute à abriter les soldats et supportait certainement des machines de jet, plus tard remplacées par des pièces de canon de petit calibre. L'inscription de cette mîdaille, dit M. Jal, est ainsi conçue : « Petrus bana, Dux Chelandia portis C, fecit, » (Petro Candiano, doge, fit placer des chalandes (armées) aux entrées du port. Sur le revers, on lit : « Securitns Venetiœ. » (2).

Le carau barbotât de la ville de Bayonne parait avoir été employé pendant toute la seconde moitié du XYl® siècle et pendant une partie du XVII®. La première fois qu'il en est fait mention dans nos archives, c'est dans un compte de réparation, daté du 4 mai 1570, que nous donnons plus loin, et qui nous ofTre les détails les plus curieux sur l'aspect de cet étrange vaisseau. Il semble qu'il ait servi plus spécialement à la défense delà rivière ; dans une délibération du Corps de ville de Bayonne, du 4 février 1577 (3) : « Le dit sieur lieutenant remonstra que, à cause de la haultenr des eaux, que l'on ne pourroict travailler à redresser les cheynes, il avoict faict préparer le bateau appelé le corau barbotât, pour mettre un corps de garde ausd. cheynes et estoict d'advis que on en envoyast un aultre corps de garde avec ung gallion et un chef dedans. Et que, en attendant la commodité delà ville, il faudroit jusques vingt Hures pour les frais dud. gallion si lesd. sieurs le trouvaict bon, et avoict ce dessus pour agréable et délibération prinse, fut conclu que ledit bapteau et gallion seroict esquippé sçauoir : led. corau bien armé de mosquetz avec un corps de garde et ung canon, et led. gallion de quelques arquebouzes et mousquetz, et de ce que led. sieur lieutenant fourniroict lui seroict remboursé. »

Le corau barbotât est souvent demandé à la ville par les riverains. Pendant les guerres de religion, il fut envoyé entre autres au vicomte d'Orthe, à Peyrehorade, qui prétendait en avoir besoin pour s'opposer au

(I) Gloss. naut. Chelandiam.

(a) Ces vaisseaux ont été nommés Chelandlum, Chelandia, Chclandrium, Chelindrâ par corruption ; ces différents mots sont cités par des auteurs du moyen âge : Onines Naves, Dromoncs viddicet. Triera ctScaphaSy Chlneeras dt Lintres, usque ad Chelandia... coUegit.

(3) Arch. de Bayonne, BB, lo.

passage de la cavalerie huguenote (i) du roi de Navarre; le danger éloigné, la ville s*empressa de réclamer son bateau « attendu que pour le présent il n'y a point de danger. )) (2).

En 1394, il fut décidé par le Corps de ville de faire démolir le corau barbotât et de le faire reconstruire sur une plus grande échelle. La place ordinaire de cette sorte de canonnière était à rentrée des chaînes de la Nive, c'est-à-dire au pied de la tour de Saint-Esprit.

Le corau barbotât de Bayonne semble, d'après le curieux état que l'on trouvera plus loin (3) avoir eu son blindage fait avec de grosses pièces de bois régnant d*un bout à Tautre aux deux extrémités; l'artillerie, qui se composait de versos, sortes de couleuvrines de très faible calibre, mais d'une longue portée, reposait sur des châssis à semelle. Le long des bastingages, des meurtrières étaient percées pour le jeu de la mousqueterie, composée généralement d'arquebuses à croc, qui se trouvaient réparlies entre les rameurs, armant douze ou quinze avirons sur chaque bord; une coursive était ménagée dans l'intérieur couvert du bateau, et un mât mobile, portant une voile carrée, aidait la manœuvre des avirons. On comprend que, quoique le blindage d'une embarcation de ce genre fût en bois, la mousqueterie n'avait que peu de prise sur le toit en dôme de ce curieux spécimen de l'art naval, et qu'il fallait qu'un projectile d'un des canons de campagne employés à cette époque vînt à le frapper normalement pour pouvoir y faire une brèche ; dans tous les cas, sa mobilité lui permettait d'évoluer avec une certaine vivacité. Un auxiliaire de ce genre ne pouvait que prêter un sérieux concours à la ville de Bayonne en cas de siège ou pour la défense de ses rivières.

(i) « Led. jour estans en son conseil, est venu d.^ns lad. maison de ville, le sieur Jehan du Verdier, dict de Caulonque, de la part du sieur de la Hilière, gouverneur, pour leur remonstrer oue, pour conduire le vaisseau appelé corau barbotât^ vers le lieu de Peyrehorade, il estoict requis ae bailler des hommes experts ; pour ce faire, fut résolu qu'il sera pris et choisy neuf hommes, sçavoir est ung pour gouverner et huict pour tirer ledict vaisseau et pour le conduire aud. Peyrehorade aux dépens de la ville vu sa nécessité, et pour choisir lesd. hommes fut commis le sieur Dibusty, jurât, et luy fut enjoinct de faire diligence. » (Arch. de Bayonne, BB, 12, 23 novembre IJ87).

(2) Arch. de Bayonne, BB, 12, ij88.

(^) Voy^z Pièces justificatives.

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