‹ Les corsaires sous l'ancien régimeChapitre 9 sur 103 · SAINT-JEAN-DE-LUZ · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN-DE-LUZ

Causes de la prospérité de Saint-Jean-de-Luz. — Augmentation de la population. — Privilèges aux nouveaux arrivants. — Galères équipées à Saint-Jean-de-Luz. — Les Basques en Italie. — La galéasse la Caroline. — Saint-Jean-de-Luz le meilleur port du royaume. — Les anciennes maisons. — Ruine de Saint-Jean-de-Luz. — Attaques de la mer. — Catastrophe du 32 jmvier iY4.>. — Dépopulation de Saint-Jean-de-Luz et de Cibourc. — Nouvelle tempête. — Disparition d'un quartier. — Travaux de garantie du port.

Saint-Jean-de-Luz paraît avoir eu la même cause de prospérité que Capbreton, c'est-à-dire la ruine temporaire de Bayonne. Elle ne commence à monter qu'à partir du moment où la navigation de notre ville est presque perdue. Admirablement située pour toutes les expéditions navales, ses habitants eurent, dès le principe, la réputation des meilleurs et des plus hardis marins de la cùte (1).

« Le déplacement de Tembouchure de TAdour, dit M. Goyetche, survenu peut-être vers 1400 (2), mais dont les effets se faisaient de plus en plus sentir aux armateurs de Bayonne, ajouta encore à ces conditions de prospérité. L*Adour, embarrassé de sables dans son trajet jusqu'au Vieux-Boucau et ne présentant plus qu'un moyen de navigation éventuel et difficile, dut être graduellement abandonné. Les armements bayonnais décrurent dans une grande proportion ; ceux de Saint-Jean de-Luz se ravivèrent du môme coup. L'émigration des campagnes basques qui, s'adressant de préférences la cité la plus active et en renom, avait doté Bayonne de quelques-uns de ses citoyens les plus utiles et les plus illustres, prit une autre direction et se porta vers Saint-Jean-de-Luz. Elle vint chercher, dans son port et dans ses chantiers, des moyens de travail et de fortune, momentanément plus faciles. Elle y fut attirée par les franchises et les immunités locales que le mariage avec une fille du lieu assurait aux nouveaux venus.

« Par ailleurs, Saint-Jean-de-Luz commençait à payer sa dette au royaume et à mêler son nom à l'histoire. Comme plusieurs pièces de ses

(i) Les armoiries de Saint-Jean-de-Luz sont : Coupi^ au /e»" onde d'argent à un navire équipé de sabUt les mdU et les cordages de même, voguant à pleines voiles qui sont d'argent^ le pavillon et les guidons de méme^ le corps du navire enrichi d'or^ et au second party de gueules d'azur le gueules ehargé d*un lion d'or couronné d'une couronne de vicomte de mime et lazur chargé d'une crosse en pal d'argent, (Armoriai de t6ç6).

(2) Oihénart. — Noticia Utriusque Vasconia» -^ Paris, MDXXXVIL

archives le rappellent avec insistance, des galères équipées par ses habitants concoururent à Texpédition de Charles VIII en Italie, et un certain nombre de ses volontaires grossit l'armée conquérante. PaulJove, historien italien, témoin de rentrée des Français à Rome, signale dans leur multitude, si diverse de race et d'armes, les Basques aux longs cheveux, aux costumes éclatants, défilant à leur tour sur les pas du roi. » (1).

A partir de ce moment, la ville de Saint- Jean-deLuz devient tous les jours plus importante. La construction navale s'accroît considérablement et, pendant son séjour, le roi Charles IX y assista à la mise à l'eau d'une galéasse, qui fut appelée la Caroline, Pendant ce temps Ciboure, situé de l'autre côté de la Nivelle, s'enrichissait et s'agrandissait (2). La baie de St-Jean-de-Luz est bientôt déclarée le meilleur port du royaume, ou du moins celui qui paraissait se prêter le plus, à l'aide de quelques travaux, à recevoir de grands établissements maritimes. Le port du Socoa fut bientôt construit (3).

De cette puissance extraordinaire, de cette fécondité remarquable, que nous verrons s'augmenter encore dans le cours de cette histoire jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, il ne reste plus rien aujourd'hui (4).

(i) Goyetche, Saint-Jean-dc-Luz. — Ciboure fut pendant longtemps la rivale et l'émule de sa voisine, à l'époque des grands armements au long cours. Sur la route qui sépare les deux villes a éié construit un couvent de Récollets sur une petite île, bâti en signe de paix entre Ciboure et Saini- Jean-de-Luz. Au centre de l'ancien cloître, le cardinal Mazarin fit faire dans cette île une citerne pour procurer de l'eau au couvent. Ciboure a eu son passé brillant et glorieux, et ses marins étaient devenus célèbres pour leur intrépidité.

(2^ On creusa et on construisit le port de Socoa, qui fut terminé vers iSai. En 1640, on termina le fort, qui était destiné à défendre l'entrée de la rade.

(^) Si le commerce maritime et l'importance navale ds Saint-Jsan-de-Luz ont diminué, il reste encore des vtstiges des anciennes constructions qui furent élevées par l'opulence de ses armateurs et de ses marins. Nous parlerons plus loin de la maison de Lohobiaguey plus c mnue sous le nom de Château de Louis XI V, lorsque nous ferons l'histoire des célèbres armateurs Haraneder. Nous nous contenterons de citer rapidement la maison Joanoenia^ à qui le séjour qu'y lit Marie-Thérèse a valu le nom de Maison de Vlnfante. Les deux vers suivants sont inscrits au-dessus de la porte d'entrée :

L'Infante je reçus l'an mil six cent soixante ; On m'appelle depuis le Chasteau de l'Infante.

Il faut signaler aussi la maison Esquerrenea, située dans la rue Montante, et qui, construite vers la fin du XV« siècle, échappa en iççS à l'incendie allumé par l'armée espagnole. Sur le quai, la maison Hetbeder ; la maison Saint-Miriin^ ayant une tour au centre, des mansardes à écusson et un balcon en fer forgé portant la date de I7n ; la maison Leremboun^ couronnée d'une corniche à médaillon et pinacles en boules ; celle de Pendelet, gracieux modèle du temps de Louis XV ; celle de Dascona guerre^ où logea le cardinal Mazarin ; la maison Macaye ou Dop^ dont Tavant-toit est supporté par des chevrons en chêne sculpté, selon le goût ancien ; les maisons Pagez, Uucos, accompagnées toutes deux d'un beau jardin ; la maison Cazauban ou Dargaignaratz, levant bien haut sa tour sombre et effilée, et ressemblant à une vieille église ; la maison correcte de Saint-Jean ou de Rivière; la maison Laxalde^ aux pierres de taille cannelées ; la maison Ducontenia, bâtie aux frais des Anglais par le brave corsaire Duconte ; la maison Sopite, dans la rue qui porte son nom ; enfin, sur la place de l'Eglise, un ample édifice en forme de chalet, \Tài fac simile du style indigène et prototype des constructions basques.

(4) Dans son article sur la baie de Biscaye, qui embrasse Bayonne, Saint-Jean-de-Luz, etc., M. de (^atrefages définit ainsi les conditions primitives de la baie : « Jadis, Saint-Jean-de-Luz avait ses digues naturelles ; l'entrée de la baie était plus étroite, un banc de roches faisait l'office de brise-lames, et l'embouchure de la Nivelle était encaissée entre la montagne du Bordagain et une grande dune. Vers le XVIIe siècle, les pointes du Socoa et de Sainte-Barbe cédèrent peu à peu, le plateau d'Artha s'abaissa de plus en plus, et les vagues, arrivant sans obstacle sérieux jusqu'à la plage, commencèrent à l'entamer ». (Souvenirs d'un naturaliste. — Revut des Deux Mondes^ 1850).

Mais afin de ne pas revenir là-dessus, nous dirons rapidement ce que fut ce cataclysme formidable qui faillit engloutir la ville tout entière et détruisit tout d'abord plusieurs de ses quartiers principaux.

La première attaque de la mer sur Saint- Jean-de-Luz est signalée, dans les registres de la ville, en 1673. Les grandes lames qui venaient du large commencèrent à entamer la plage et à bouleverser le port (1). En vain Vauban fut appelé et conçut un plan grandiose, il ne fut pas exécuté : l'entrée du port continua à s'ensabler, et chaque année emporta son morceau.

« Mais, dit M. Goyetche, à peine un moment de trêve lui est-il laissé par les ennemis du royaume, que l'ennemi du dedans se lève contre elle et l'étreint : l'Océan, assoupi pendant une certaine période à ses pieds, se réveille tout à coup avec une terrible colère. Le 22 janvier 1749, poussées par une violente tempête, les lames montent à l'assaut du vieux mur de garantie, le dépassent et le culbutent partout, et, se ruant sur Saint-Jean-de-Luz et sur Ciboure, v renversent 7 maisons et 20 enclos de jardins, attaquent et ruinent par la base 180 maisons qu'on est contraint d'abandonner. Si les dommages matériels, constatés à la hâte par les autorités, ne sont porlés que 368,000 livres, l'elïet moral fut autrement désastreux. Toutes les classes se laissèrent gagner par le découragement et l'épouvante. La barre, fermée pendant la tempête, ayant intercepté l'espace de deux mois entiers tout passage de navires et de chaloupes, les plus confiants dans l'avenir sentirent chanceler leur foi. Dès lors, et sans retour désormais, le dépeuplement se révèle général et profond, l'émigration marche par bandes ; Saint Jean-de-Luz et Ciboure, qui comptaient, au recensement de 1730, l'une 10,000 habitants, l'autre 4,000, n'en montrent plus en 1733 que 3,367 et 6,761 ; diminution totale, 9,000 environ. » (2).

Ce n'était pas assez de ce malheur, la mer en préparait encore un autre plus profond à cette ville infortunée. En mars 1782, une effroyable tempête emporta en quelques heures les digues et les estacades. Les quartiers les plus rapprochés de la mer furent submergés avec deux

(i) Saint-Jian'de-LuZy Goyetche.

(2) Dans 1 intervalle, un ingénieur du roi, M. de Touros, avait fait un plan du projet des grandes digues de la rade, comprenant, en outre, le lever géométrique des bourgs de Saint-Jean-de-Luz et de Ciboure. A Taide de ce document curieux, on peut juger quelle était Timportance de la ville en I7U et dans quelle proportion la marche en avant de la mer a réduit son périmètre bâti. Le projet de M. de Touros porte la légende suivante :

« Idée du projet de Saint- Jean-de-Luz^ 175^.

« Signé : TOUROS >».

« Plans des bourgs de Saint-Jean-de-Luz, Ciboure et ses environs — compris sa grande rade, fort du Socoa et la coste Sainte-Barbe, jusques la grande mer Océane, pour faire connaître ce qui se peut faire pour réduire la dite rade en port, au moyen de deux grosies digues à droite et à gauche de Socoa et Sainte-Barbe — en y adjoutant les deux petits forts à droite et à gauche de Socoa et Sainte-Barbe — pour en défendre l'entrée », etc.

rues et quarante maisons. Le couvent des Ursulines de 1639 périt dans la catastrophe. On ne peut se faire une idée de la consternation et de relïroi qui saisirent tous les habitanis. Les ingénieurs comprirent enfin que les défenses immédiates dressées sur le rivage étaient complètement inefQcaces ; que le salut de Saint-Jean-de-Luz était ailleurs, dans les ouvrages avancés formant la rade, que le génie de Vauban avait indiqués. On se mit aussitùt à l'ouvrage, et les deux grandes digues du Socoa et de Sainte-Barbe furent aussitùt commencées.

Mais Saint-Jean-de-Luz ne devait plus se relever, du moins au point de vue maritime. Cependant, nous aurons l'occasion d en parler souvent aux époques glorieuses des armements de ses corsaires, qui firent pendant les siècles précédents un si grand mal au commerce des ennemis.

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