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L'ARTILLERIE DE MARINE

L*artillerie de marine au XYI® siècle. — Noms des pièces en usage. — Calibres multiples. — Canons armant une flotte espagnole en 1538. — Emplacement de Tartillerie à bord. — Fabrication de canons à Bayonne. — Affûts de canons. — Le canonnier à bord des vaisseaux. — Batterie couverte. — Armement des vaisseaux. — Equipages, artillerie et menues armes. — L'artillerie des corsaires français.

Nous avons déjà vu les vaisseaux du moyen âge armés d'artillerie à leu. Ces pièces de canon primitives, d'abord très rares à bord des navires, paraissent se généraliser promptement. Au XV® siècle, ils en sont tous pourvus. Nous ne nous occuperons pas ici des canons antérieurs àla.finduXVe et au XVI® siècles ; ce sont les mêmes, mais déjà bien perfectionnés, qui vont attirer notre attention.

La nomenclature seule en est prodigieuse, car on y fit entrer tous les noms d'animaux possibles. Nous nous contenterons, pour en donner une idée, de citer rapidement les vocables suivants : Aspics, basilics, serpentines, pélicans, sacres, faucons, fauconneaux, griffons, ribeaude quins, émerillons, passe-murs, couleuvrines. A ceux-là venaient s'ajouter les bouches à feu de plus fort calibre, parmi lesquelles on trouve le réveil-matin, lombardes ou bombardes, etc.

Le premier des auteurs espagnols qui ait écrit sur l'artillerie, D. Diego de Alava, dit que le mousquet tire deux onces de balles de plomb, l'émerillon de 6 à 12 onces, le fauconneau 3 à 4 livres de balles, le passevolant 5 à 6 livres, le sacre 8 à 10 livres ; les moyennes employées seulement sur les vaisseaux et les galères, 8 à 10 livres de balles, la demi-couleuvrine, 12 à 16 livres ; la couleuvrine, 20 à 25 livres (1) ; les canons, dont les classes étaient très nombreuses, de 35 à 60 livres ; les pierriers lançaient des boulets de pierre d'un très grand poids ; les trabucos et mortiers étaient des pièces courtes.

On est surpris de la quantité extraordinaire des calibres différents qui arment les vaisseaux pendant le XVI® siècle. Une curieuse pièce nous offre la nomenclature des canons qui armaient une flotte espagnole en 1538 (2).

{0 Ei Perftto capiton Instruido en la disciplina military nueva sciencia de artilleria. — Madrid, 1590. (2) Relation de l'artillerie portée par la flotte de B. Nuflez Vela, en 1538 : Canons de 47 à 48 quintaux, et même davantage, appelés couronnes pour avoir une couronne impériale sculptée au-dessus de la lumière.

Antoine de Conflans nous donne remplacement de Tarlillerie à bord des vaisseaux à cette même époque. Il faut placer, à la belle ou coupée de la nef, deux canons serpentins, deux grandes couledvrines et deux bâtardes, qui font six canons. Au château de gaillard, deux couleuvrines moyennes, deux canons serpentins et six faucons, qui serviront tant pour lesdits châteaux que pour favoriser les descentes et défendre de toute insulte les chaloupes occupées à lever ou à mouiller les ancres. En tout 16 pièces de fonte (1).

A peu près vers la même époque, les arsenaux d'artillerie de Bayonne contenaient des canons, des faucons, bâtardes, pierriers, moyennes, couleuvrines, émerillons, hacquebuttes à croc (2), versos et bombardes. Toutes ces pièces étaient prêtées aux capitaines des navires armés en course, à la charge par eux de les remplacer dans le cas où ils viendraient à les perdre ou à les détériorer (3).

Ces pièces d*artillerie étaient montées sur des affiUs garnis de palans de cùté pour les remettre en batterie. Les petites étaient posées sur des chandeliers à pivot placés sur les plats-bords ou sur les terrasses des châteaux de gaillards. Parmi ces dernières, il faut surtout comprendre les fauconneaux et les versos qui se chargeaient par la culasse au moyen d'une boîte retenue ensuite par un étrier et un verrou.

On doit comprendre qu'à j)art quelques pièces de plus gros calibre, l'armement des corsaires se composait surtout de ces petites pièces. On a pu voir qu'il n'était pas rare, d'après les relations que nous avons données plus haut, de voir des corsaires guipuzcoans et bayonnais de petit tonnage, c'est-à-dire de 150 à 300 tonneaux, armés de 40 à SO pièces de canon. L'équipage entier n'eût pas suffi à les manœuvrer si cela avait

Canon pierrier appelé manzoco^ 2iVtc un écusson des armes royales et une tête de lion sur la culasse. Canons à^^tMi piUcanSy qui portent sculptés un pélican et ses petits, et une croix de Calatrava pesant Ç4 ou s 5 quintaux.

Canons appelés aigltSy de 49 à ^ i quintaux. Canons appelés sauvages^ de 49 à u quintaux. Couleuvrines de 24 quintaux et % livres. Demi-couleuvrines de 21 à 37 quintaux.

Sacres de 17 à 21 quintaux.

Fauconneaux de 7 à 12 quintaux.

Ribaudequins de ^ à ^ quintaux.

Demi-canons pierriers de 14 quintaux.

(Real Acadtmia de la Historia de Madrid. — Col. Munoz, t. lxxx, fo 14^).

(1) Antoine de Conflans. — Les Faits de la maiine et navigaiges^ i < i Ç-M22. — Annales Maritimes et Coloniales. — Un peu plus tard, Girolamo Cataneo, le fameux bombardier vénitien qui écrivait vers I {60 ses Essamini di bombardieri^ publié à Brescia, in-4<*, en i ^67, dit Quelque part : « A Tavant de la nef, sur la chambre aux cordages, mettez deux canons de 20 ou deux aemi-couleuvrines. Un artilleur habile s*arrangera toujours pour armer sa nef de' la plus grande quantité d'artillerie possible; ii préférera la grosse à la petite ; il se munira le plus qu'il pourra de couleuvrines, qui sont également utiles à la proue pour atteindre l'ennemi auquel on donne chasse, à la poupe pour se défendre quand on est chassé, et au milieu du navire pour combattre le navire ennemi, lui briser les côtes et le couler à fond ».

(2) L'Artillerie et les Arsenaux de la ville de Bayonne.

(3) Arch. de Bayonne, BB, 5, p. 319, BB, 6, p. 22 j.

été de grosses pièces ou même des couleuvrines. Chaque navîre avait à son bord, lorsqu'il était armé en guerre, un maître canonnier qui portait le* titre de connétable ou contestable, et qui avait avec lui des aides canonniers, quoique cependant une partie de Téquipage fût appliquée à ce service au moment du combat.

Les vaisseaux, ou plutôt les galions qui portaient une batterie où se trouvaient généralement les pièces de gros calibre, devaient, au moment du combat, avoir réuni dans celte batterie trois capitaines et deux lieutenants ou alferez. Chaque pièce devait avoir un canonnier chef de pièce, et six aides munis chacun d'un levier ou anspect (espeque) (1).

Un certain nombre de pièces de nos archives, les unes publiées (2), les autres inédites (3), nous permettent de constater la grande importance de Rayonne pour la fabrication des canons de marine et des armes de navires. Bordeaux paraît partager cette réputation avec elle, car les deux villes en vendent souvent aux autres ports des côtes deTOcéan, et principalement en Normandie. Les poudres se fabriquaient aussi à Rayonne, ainsi que les mèches, hampes de refouloirs et d'écouvillons, qui sont appelés chargerners dans nos anciens inventaires.

L'armement des vaisseaux se composait encore d'un grand nombre de petites armes. Chaque homme devait être muni d'une arquebuse ou d'une arbalète. Mais ils embarquaient encore d'autres engins de guerre pour les expéditions à terre et les abordages. On trouve d'abord une ou deux armures complètes pour les capitaines et les principaux officiers, des cuirasses et des casques pour les matelots et les soldats, des rondaches ou boucliers, des dards et des javelots (4), des lances, des piques et des demi piques pour repousser les abordages, quelques hallebardes, des écheveaux de fil pour les arbalètes, des faucilles emmanchées pour couper de loin les agrès des vaisseaux ou les grappins d'abordage, de l'émeri pour le fourbissage des armes, des flacons d'huile pour les arquebuses, des grattoirs et de la mèche en quantité.

Puis venaient la poudre en baril, des dés et des boulets de pierre et de fer, des moules pour fondre des projectiles de passemurs, fauconneaux et versos, des boulets de plomb pour l'artillerie et les espingardes, et dû plomb en saumon.

Deux très curieuses ordonnances des rois de France et d'Espagne nous offrent des détails circonstanciés sur les équipages et les armements ides navires. Nous en donnons ci-après l'analyse, afin que Ton puisse se

(1) € Lo sucedido à la armada de Su Magestad », i {Si. — BibL de la Marine, n* 14,2c 5-3. — Jal, Glossaire Nautique, au mot cubierta.

(2) U Artillerie et les Arsenaux, etc.

(3) Arch. de Bayonnc, BB, 6.

(4) Pour les lancer du haut des hunes.

faire une idée exacte de ce qu'était, pendant le XVI« siècle, cette navif(ation si périlleuse, où il fallait être prêt use défendre à chaque instant contre les entreprises des pirates, forbans et écunieurs de mer.

La plus ancienne, celle de Philippe II, roi d'Espagne, datée de 1S67(1), exige, sous les peines les plus sévères, que le navire du port de quarante tonneaux soit monté pour le moins de huit hommes, le plus jeune âgé de dix-huit ans. Le navire du port de cinquante à quatre-vingts tonneaux aura douze hommes ; de quatre-vingts jusqu a cent tonneaux, seize hommes; de cent cinquante à deux cents tonneaux, vingt-quatre hommes; de deux cent à deux cent cinquante tonneaux, vingt-huit hommes ; de deux cent cinquante à trois cents tonneaux, trente-six hommes, et tous ceux qui dépasseront trois cents tonneaux auront quarante-quatre hommes, sans compter les garçons et les pages qui n'auront pas atteint Tâge de dix-huit ans.

Les navires de quarante à cinquante tonneaux, six simples ou doubles versos, six arquebuses à croc et six piques; les navires de cinquante à quatre-vingts tonneaux, deux doubles versos et six simples, six arquebuses à croc, douze piques; de quatre-vingts à cent tonneaux, quatre fauconneaux, six doubles versos, douze arquebuses à croc, dix-huit piques; de cent à cent cinquante tonneaux, six fauconneaux, deux doubles et six simples versos, six arquebuses à croc et six mousquets ; de cent cinquante à deux cents tonneaux, huit fauconneaux, quatre doubles versos, huit simples, huit arquebuses à croc, huit mousquets et trente piques. Les navires de deux cent à deux cent cinquante tonneaux auront dix fauconneaux, six doubles versos et six simples, dix-huit anjuebuses à croc, autant de mousquets et trente-six piques; de deux cent cinquante à trois cents tonneaux, douze fauconneaux, douze doubles versos, vingt-quatre arquebuses à croc, quatre douzaines de piques. Chaque pièce de canon ou arme à feu devait être approvisionnée à vingt-cinq coups.

Les navires d'Espagne qui devront aller en Flandre seront armés comme suit : le navire de cent à cent cinquante tonneaux aura un équipage de trente-deux hommes, dont vingt-cinq au moins seront capables de porter les armes, y compris trois canonniers. Ils auront quatre passe-volants, deux coursiers ou pièces de gros calibre et dix barces ; chaque pièce approvisionnée à vingt-quatre coups ; dix arquebuses, six arbalètes, six douzaines de piques, six douzaines d'épées ou coutelas et nombre de rondaches ou pavois. Enfin, les vaisseaux destinés

(i) Ordonnance de Sd Majesté Philippe II, concernant l*équipage et l'armement que doivent avoir les navires. (Trad. du flamand).

à la grande pèche devaient être armés d'un fauconneau, deux ou Iroîs versos, cinq ou six arquebuses à croc, huit ou dix piques, et avoir des matelots exercés à la manœuvre du canon.

L'armement des corsaires français vers la fin du XVI® siècle est bien plus considérable, et on en jugera par l'extrait suivant :

« Les navires de trente à quarante tonneaux seront équipés de douze hommes et deux pages ou mousses, avec deux moyennes et doubles versos, six demi-piques et quatre arquebuses ou arbalètes.

(( Les navires de cinquante à soixante tonneaux auront dix-huit hommes, deux passe-volants, quatre versos, six piques, autant de demipiques et quatre arbalètes ou arquebuses.

(( Les navires de quatre-vingt-dix à cent tonneaux, trente-six hommes, deux pièces de grand calibre, tirant boulets de bâtarde, deux passevolants et huit versos. Comme petites armes, ils auront douze piques, douze demi-piques, douze lances à feu, huit arquebuses et arbalètes et seront bien pontés et pavoises.

« Enfin, les vaisseaux de cent dix à cent vingt tonneaux auront un équipage de quarante-cinq hommes, avec deux cardinales ou autres grosses pièces tirant boulets de bâtardes, quatre passe-volants de nouveau calibre, douze versos, deux douzaines de piques, une douzaine de demi-piques, une douzaine de lances à feu, deux fausses lances, une quantité suffisante de dards de hune ferrés, une douzaine d'arbalètes et d'arquebuses. Le nombre de coupsà tirer par pièce n'est pas indiqué » (1).

Voilà quel était, à quelques différences et exceptions près, l'armement et remploi de l'artillerie à bord des vaisseaux corsaires des ports du golfe Cantabrique. Cependant, on peut ajouter que le règlement sur les calibres et sur les pièces d'artillerie tend à les unifier et, à partir de 1530, on les voit, ainsi que pendant le siècle suivant, réduites à un très petit nombre.

(i) Ordonnance d*Henri III, 1584.

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